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Full text of "Revue d'ethnographie et de sociologie"

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Indiana University 



http://www.archive.org/details/revuedethnograph34pari 



R. E. S. 



BUREAU DE L'INSTITUT ETHNOGRAPHIQUE 
INTERNATIONAL DE PARIS 



Président : M. J. DE MORGAN, ancien Directeur général des Antiquités de 
l'Egypte, Délégué général en Perse du Ministère de l'Instruction publique. 

Vice-Président : M. M. DELAFOSSE, Administrateur en chef des Colonies, 
chargé du cours de langues soudanaises à TEcole des langues orientales 
et du cours de dialectes et coutumes de l'Afrique Occidentale Française 
à l'École coloniale. 

Secrétaire Général: M. G. REGELSPERGER, docteur en Droit. 

Directeur des Publications : M. A. VAN GENNEP, fondateur de la Revue 
d'Ethnographie et de Sociologie, professeur exir. d'Ethnographie à 
IT niversiic de Neuchàtel (Suisse . 

Trésorier: M. J.-A. DECO URDEM ANCHE. 



SECTIONS D'ETUDES 

Afrique occidentale. — Président : M. M. DELAFOSSE. 

Asie antérieure. — Président .• M. J. DE MORGAN. 

Amérique. — Président : M. le D^ CAPITAN. 

Empire russe. — Président ; M. DENIKER. 

Indochine. — Président ; M. le DM. H ARM AND. 

Italie. — Président : M. MARCEL VERNET. 

Tibet et populations tibéto-birmanes. — Président : M. J. BACO T. 



Art préhistorique. —Président: M. HENRI BREUIL. 
Folk-Lore européen. — Président ; M. A. VAN GENNEP. 



La cotisation annuelle est de 23 francs. Elle donne droit au service de la Revue. 

Elle peut être rachetée moyennant le versement, une fois pour toutes, de la somme de trois 
cents francs (art. 3 des Statuts;. Si le demandeur désire user de cette faculté, il est prié de 
l'indiquer. 

Toutefois, cette faculté n'est pas accordée aux établissements souscripteurs tels que Sociétés, 
Bibliothèques, Musées, etc., et, en général, à tout corps moral ou groupement à durée illimitée. 

Afin d'éviter les frais de recouvrement, MM. les membres sont priés d'adresser direc- 
tement leurs cotisations en mandat-poste, bon de poste ou chèque, au Trésorier, 
M. J.-A. DECOURDEMANCHE, rue Condorcet, 53, Paris (IX»^). 

Pour tous les renseignements, s'adresser au Secrétaire Général, M. G. REGELSPER- 
GER, rue La Boëtie, 85, Paris (VIII^). 



Prière d'envoyer tout ce qui concerne la rédaction de la Revue d'Ethnographie et de 
Sociologie (manuscrits, etc.), à M. A. VAN GENNEP, 2, ruelle Dupeyrou, Neuchàtel 
(Suisse), et les revues d'échange, ouvrages pour comptes-rendus, etc., au nom de la 
Revue, chez M. E. LEROUX, éditeur, 28, rue Bonaparte. 

Les membres de l'Institut Ethnographique peuvent acquérir le tome I'"" de la Revue 
(année 1910) chez M. E. LEROUX, éditeur, avec une réduction de 5o 0/0 sur le prix 
de l'abonnement. 



REVUE 

D'ETHNOGRAPHIE 



ET DE 



SOCIOLOGIE 



FUBLIÉE FAR 



LISTITDT ETHi\OGRlPHIQliE HTERIÏÏIO^AL DE PARIS 



SOUS LA DIRECTION DE M. A. VAN GENNEP 



TOME TROISIÈME 
1912 



PARIS 

ERNEST LEROUX, EDITEUR 

28, RUE BONAPARTE, Vl' 

1912 



PKI 



INDIANA uNivaisrnr usbabT 



ÉTUDES D'ETHNOGRAPHIE ALGÉRIENNE 

Par M. A. van Gexnep (Paris). 
(Suite et fin). 



L'ART ORNEMENTAL 

Généralités. 

Si les ta louages tunisiens ont fait ces années dernières l'objet de publications 
nombreuses et du plus haut intérêt S ceux de l'Algérie ont été assez délaissés ^ 
Mes observations ont été assez étendues, bien que je n'aie pu relever que quelques 
dessins. 11 n'y a que trois moyens vraiment pratiques pour faire une enquête 
approfondie sur les tatouages d'une région ou d'un peuple : 1° se faire indiquer et 
expliquer les tatouages qu'ils appliquent par un tatoueur ou une latoueuse de 
métier; j'ai fait la connaissance d'une tatoueuse knbyle mais n'ai pas trouvé le 
temps d'aller passer une journée dans son village à me faire décrire ses motifs 
de décor; 2° dans les villes, on peut réussir à se procurer un cahier de tatoueur, 
comme ont fait Trseger, Ling Roth, Karutz ; 3° ou bien on peut, comme a fait le 
D'" Bertholon, relever les tatouages de tous les individus qui passent par la prison 
locale ou comme le D>' Carton, ceux des soldats indigènes. 

La scarification, le tatouage, la marque de propriété, le dessin ou la peinture 
magique forment en somme une même classe de décors ; un même dessin peut être 
utilisé tantôt dans un de ces buts, tantôt dans plusieurs; mais, en tant que décors, 
on ne peut certes pas les séparer des décors sur poterie, sur étoffes, sur bois, sur 
armes, etc. Et c'est pourquoi l'étude locale des tatouages ne doit pas être livrée 
au hasard des rencontres, mais elle doit être conduite systématiquement et les 
dessins doivent être considérés par l'observateur dans leur rapport avec tous les 
autres décors locaux. 

Ces décors se rencontrent sur poteries, bois, étoffes, cuir, vannerie, métaux. 
Mais si dans leur étude comparative, on a le droit de différencier des dominantes, 
il faut prendre garde cependant à ne pas pousser l'abstraction jusqu'à isoler le 

1. D"- Bertholon, Origines néolithique et mycénienne des tatouages des indigènes du nord de 
l'Afrique, Extr. Arcti. Anthrop. Crim., 15 oct. 1904 ; Paul Trœger, Das tiandwerkszeug eines tune- 
sischen Tutowierers, Zeitsctir. f. Etlinol., 1904, pp. 469-477; A. van Gennep, Tatowieren in Nord- 
^/•/•iA-a, ibidem, p. 749-750; H. Ling Roth, Tatu in Tunis, Man, 1905, n" 72 (pp. 129-131); R. Karutz, 
Tatauiermuster aus Tunis, Arch. f. Anthropologie, 1908, pp. 51-61 ; D-^ Carton, Ornementation et 
stigmates tégumentaires die-, les indigènes de r Afrique du Nord, Mém. Soc. Anthr. Bruxelles, 1909, 
fasc. II, 79 pages, XI pi. 

2. Louis isLcquot, Elude sur les tatouages des indigènes de r^Z^rene, l'Anthropologie, t. X (1899), 
pp. 430-433. L'inconvénient de lintéressant article de M. Jacquot, c'est que l'origine tribale et 
régionale de chacun des 40 signes représentés n'est pas donnée; c'est pourquoi, bien que Flinders 
Pétrie, Trœger, etc., en aient fait état pour diverses théories, je les laisserai décote, avec l'espoir 
que M. Jacquot, bien connu d'autre part pour ses recherches sur le préhistorique et le folk-lore 
savoyards, retrouvera dans ses notes des moyens de localisation. 



2 REVUE h ETIIXOGKAPIIIE ET DE SOCIOLOGIE 

décor comme tel des matériaux sur lesquels on l'applique et des techniques de 
fabrication auxquelles il est intimement lié. Comme dans la biologie ou dans 
l'économie politique actuelles, la prise en considération de toutes les conditions 
éthologiques est d'une nécessité absolue : et c'est dans ce sens qu'on peut et 
doit rénover l'esthétique et l'histoire de l'art. 

Trop longtemps cetle dernière ne s'est occupée que des belles pièces, des pièces 
d'exception et de curiosilé : aussi n'a-t-elle pas dépassé le stade du catalogue des- 
criptif plus ou moins compliqué de renvois et d'extraits de documents écrits. Il 
semble toujours encore à la majorité des historiens de l'art, que la production 
dite « populaire, grossière ou commune » n'a point d'intérêt esthétique; et quant 
à son intérêt proprement fondamental, à savoir d'être l'expression directe et con- 
forme des mentalités collectives, peu importe. Dans ce domaine aussi, l'ethnogra- 
phie doit intervenir pour apporter des points de vue nouveaux et rajeunir les 
cadres de classement élaborés aux xvi--xix= siècles par des « amateurs » de belles 
choses. 

Certes les collectivités ne créent pas et ne produisent pas; mais créent et pro- 
duisent seulement des individus et des groupes très peu nombreux, où chaque 
élément humain conserve son individualité. C'est ce que j'ai fait voir à satiété à 
propos des potières kabyles. Mais sauf rares exceptions, qui se comptent, Michel- 
Ange ou Vinci, Baudelaire ou Stendhal, l'artiste n'est pas en dehors de la menta- 
lité des milieux successifs que lui font traverser les hasards de sa vie décentrée. 
Rembrandt est de sa ville, comme Dante de la sienne jusque dans le moindre coup 
de pinceau ou le moindre tercet. Et de raisonner indéfiniment sur les tableaux 
seuls, en ignorant l'homme et ses concitoyens, quelle aberration! De proche en 
proche, en descendant l'échelle des perfections esthétiques, cette solidarité qui lie 
chaque producteur s'affirme davantage. 

Et quand enfin on arrive aux productions des demi-civilisés comme les Nègres 
du Congo, les Maori de la Polynésie, les montagnards de l'Âssam, les Kabyles, les 
Touaregs et les Berbères marocains, la marque originale de l'individu paraît au 
premier abord si effacée qu'on a cru longtemps qu'il n'y en avait point. D'où les 
théories « collectivistes », si je puis donner ce sens à ce mot, ou « communistes » 
de la fin du xix'^ siècle, que proclame encore l'école sociologique française. 

Que si les sociologues de cetle école entreprenaient des enquêtes sur place, fût- 
ce en Bretagne, dans les Vosges ou les Pyrénées, ils verraient vite que chacune de 
leurs théories n'est jamais fondée que sur des abstractions par raisonnement dont 
la vie sociale agissante n'a cure, de même que n'a pas eu souci des théories 
de Marx l'évolution économique du dernier quart du xix'' siècle. Ceci n'est 
point pour interdire d'abstraire : mais les éléments à l'aide desquels les abstrac- 
tions d'école ont été construites ne sont pas ceux qu'il y avait à choisir, ni à uti- 
liser. Car on a éliminé tout à la fois les facteurs locaux et individuels de variation 
et les facteurs biologiques de constance. Pour faire de bonne science, il faut 
regarder la vie, se mêler, en agissant soi-même, aux êtres agissants. On découvre 
alors des complexités que nulle formule ne saurait englober, à moins de les mettre 
toutes sur le même plan, c'est-à-dire de les tuer, ainsi que faisaient des animaux 
les biologistes de l'ancienne école. Les biologistes actuels courent les forêts et les 
montagnes, passent des journées en barque, pour étudier les êtres alors qu'ils 
vivent et agissent dans leur milieu naturel : c'est ainsi que fait l'ethnographie pour 
l'homme, par opposition à la sociologie, science de bibliothèque, et à l'histoire de 
l'art, science de nmsée, trop souvent. 



A. VAN GENNEP : ETUDES D ETUXOGRAPllIE ALGERIENNE 



Marques de propriété, tatouages et peintures magiques. 



Marques de propriété. — Le nom généri((ue arabe pour la marque brûlée au fer 
rouge est wasm [wesm) pi. ousoum ou aouuun ; la forme nord-africaine est ousima. 
Malgré mes recherches, je n'ai pas trouvé grand'chose de nature à compléter mes 
publications sur la question '. 

L'ousima avec le sens de marque en général, est en usage dans la région de 
Tlemcen : « Le troisième jour d'En Nisân, chez les Béni Snous, on fait au couteau 
une entaille à l'oreille des agneaux. Certains font rougir au feu un clou ou la pointe 
d'une faucille et l'appliquent ensuite sur l'oreille de l'animal et la perforent. On dit 
à Tlemcen et à Qalaa que cette opération, faite aux jours bénis d'En Nisân, hâte la 
croissance des animaux et éloigne d'eux la maladie. Grâce à cette marque, on 
reconnaît facilement les moulons quand ils se mêlent à ceux d'un autre troupeau»-. 
Ce sont des entailles de ce genre, sans doute, que j'ai vues sur l'oreille de nom- 
breux moutons pendant un arrêt du train eu gare de Sidi Bel Abbès (fig. 1). 

Cependant le sens de ces marques est complexe, puisqu'il s'y attache un élément 
magique : « Si le possesseur d'un jeune chien désire que l'animal devienne méchant 
et bon gardien de la maison, il lui enlève un 
morceau d'oreille ce même jour d"En-Ni- 
sân » ^. D'autre part, W. Marcais me dit tenir 
d'un Béni Snous que « on ne met plus l'ou- 
sima en forme de patte de corbeau '' parce 
qu'on croit que cette marque fait diminuer 
le troupeau » . 

Ce qu'il y a de certain, c'est que dans la 
région de Tlemcen tout au moins, la marque 
a conservé un caractère sacré très accusé. 
Il est bien spécifié par les informateurs de 
M. Destaing qu'elle fixe la baraka, la « sain- 
teté » inhérente au jour d'En Nisân, et par 

suite, elle consacre l'animal ou l'objet sur lesquels elle a été apposée. C'est là 
une confirmation nouvelle d'une théorie que j'ai soutenue ailleurs ^ à savoir que 
le tabou n'est jamais qu'une conséquence et qu'une expression de la qualité par- 
ticulière appelée selon les pays et les peuples : mana en Polynésie, hasina à Ma- 
dagascar, baraka dans le monde islamisé, sainteté dans le monde latinisé et 
chrétien, etc. 

Mais pour que la marque de propriété possède sa valeur complète, pour qu'elle 




Mar.|ue dite oularde ; cinq maniucs sur 
lies de moulons, r(''gion de Tlemcen. 



1. A. van Gcnnep, Les wasm ou marques de propriété des Arabes, Arch. Int. d'Ethnogr., 1902, 
p. 97 et suiv. et 3 pi. — Tabou et totémisme à Madagascar, Paris, 1904, chap. xi; — De Vhéraldisa- 
tion de la marque de propriété et des origines du blason, Revue héraldique, 1906, 23 p. et pi. 
en coul.; etc. 

2. E. Destaing, Fêles et couluines saisonnières chez les Déni Snoûs, Extr. Revue Africaine, 1907, 
p. 253 et notes. 

3. Ibidem. 

4. Ce signe se rencontre partout, en qualité de marque, wasm, tamga, etc. C'est sans doute 
celui que signale U. Gaden : « une marque conuriune à plusieurs tribus maraboutiques berbères! 
du Trarza est l'outarde, deux lignes droites formant un angle et sa bissectrice » ; chez les Toua- 
reg de l'Air, on voit deux « outardes » opposées par le sommet comme ornement sur bouclier. Cf. 
Revue du Monde musulman, t. XII (1910), p. 441. Or dans le ksar de Zenagua, oasis de Figuig, 
cette « patte de coq traditionnelle », comme le dit E. Doutté, Figuig, notes et impressions, La 
Géographie, 1902, est peinte par l'un des vizirs (garçons d'honneur) sur le front du fiancé (p. 196). 

5. Cf. Tab. Tôt. Mac/, passim ; Mythes el Lég. d'Australie, Paris, 1906, Tntrod., chap. vm. 



A REVUE D ETUNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 

soit réellement l'expression et le signe d'un tabou, d'une interdiction, il faut 
qu'elle soit apposée dans certaines conditions, soit un jour faste, muni de baraka 
ou de sanctitas, soit par un individu doué de cette puissance supérieure (prêtre, 
marabout, saint, etc.). Et du fait seul que la marque imprime à l'animal un carac- 
tère nouveau, elle acquiert une qualité médicale, puisqu'elle le met à l'abri des 
accidents, des vols, des épizooties, etc. Quand la croyance s'en va, l'interprétation 
se renverse, par suite de ce que j'ai appelé le « pivotement du sacré » 'et la marque 
devient dangereuse et néfaste. 

Je n'ai pas vu une seule marque sur les troupeaux aux marchés de Fort National 
ni de Sidi Aich, sinon la marque de couleur apposée sur les moutons destinés à 
être abattus de suite et les entailles sur la croupe et le flanc des bêtes à cornes 
condamnées au même sort. 

Ce résultat négatif, s'il était confirmé par d'autres observations, serait assez 
étonnant. Le marquage des bêles est une coutume extrêmement répandue, néces- 
saire même dans certaines conditions déterminées de la production, je l'ai 
montré ailleurs à plusieurs reprises. Les Touareg marquent tous leurs chameaux, 
comme l'a remarqué le D'' Huguet et comme en témoigne le Dictionnaire de Cid 
Kaoui : p. 3^0, au signe iet : « mon chameau est marqué d'un iet (d'une croix) sur 
la cuisse droite » ; p. 73, le \erhe chouel signitie : « marquer un animal pour le 
reconnaître » ; marque se dit ahouel, pi. iheoulen : peut-être suflirait-il de deman- 
der en pays berbères quels sont les iheoulen de la région, au lieu de parler de 
wasm ou d'ousima, comme je l'ai fait. 

D'autre part, Karutz - dit avoir retrouvé sur les animaux domestiques (vaches, 
chevaux et chameaux) des marques identiques aux tatouages tunisiens, sur- 
tout des croix droites (marque d'ail- 
leurs universelle et qui n'a rien de 
chrétien) et Méhier de Mathuisieulx a 
fait la même remarque en Tripoli- 
tainc ^ Mêmes coutumes au Maroc. On 
est donc en droit de s'étonner qu'elle 
n'existe pas, ou n'existe plus en Ka- 
bylie, étant donné de plus que jadis, 
au témoignage de Kobelt '\ lors des 
distributions de viande, chaque fa- 
mille entaillait sa marque de propriété 
sur un morceau de bois et h; remettait 
à l'aminé ;maire: ; celui-ci jetait tous 
ces morceaux de bois dans un vase, 
les secouait et tirait les portions fami- 

Fig. -2. — Tatouages. 1, sut le dos de la main d'un liomiiie. lialCS aU SOl't. 
El Eubbad : 2, visage d'une jeune femme. El liubljad : 3, sur 
le dos de la main d'un homme. Azazga; 4. sur le dos de la 
main d'un cullivateur, Yakourcn. 




Les tatouages. — 11 ne faut pas 
confondre le tcasm, marque de pro- 
sltàm, chez les Berbères : eloushem. 
Les tatouages que j'ai relevés à El Eubbad, (tig. 2, 1 et "2) près de Tlemcen, en 
forme de losange sur le dos de la main d'un homme et d'autres qui ornent la 



priété avec le washm, tatouage, pi. oi 



1. Rites de Passar/e, chap. i. 

2. Loc. cit., p. :,2. 

3. Mission en Tripotilaiite, Nouv. Arcli. Miss. 1004, p. 18 et note. 

4. Kobelt, Reiserinnerunrjen ans Algérien und Tunis, iMancfort, 1885, p. 22b. 



A. VAX GEXNEP : ÉTUDES d'eTIIXOGRAPHIE ALGÉRIENNE 5 

figure d'une femme, ont été faits par des spécialistes de Lamoricière *. Chez les 
Kabyles Béni Yenni, Béni Khelili, etc., de la région de Fort National, j'ai recueilli 
ce qui suit en ce qui concerne le tatouage des femmes : 

« Tous sont exécutés par une vieille femme qui habite Icheriden. Elle passe dans 
les villages. Elle lave d'abord le front, puis le frotte avec quelque chose de dur 
comme une toile d'emballage, ou une autre étoffe, pour faire venir le sang. Ensuite 
elle coupe avec un couteau mince (une lancette) et applique un emplâtre de couleur. 
D'abord ça pique fort. Et puis, ça passe. Au front ça fait très mal. Le tatouage des 
femmes se fait à n'importe quel âge, celles qui veulent (la femme et l'une des sœurs 
de l'informateur n'étaient pas tatouées, une aulre sœur, sa mère et une tante 
l'étaient), car ca ne regarde pas le mari. Si elle le veut, elle fait comme elle veut. 
On tatoue plutôt quand les filles sont petites parce qu'après elles ne supportent 
pas la douleur. Et celle qui n'a pas voulu être tatouée, c'est tant pis pour elle si 
elle attrape une maladie ; elle n'a qu'à faire comme les autres. <> 

D'où suit que le tatouage est, sinon médical, du moins prophylactique. On m'a 
répondu partout qu'il n'indique jamais la famille de la femme. 

J'ai relevé le tatouage de la fig. 2, 3 sur la main d'un musicien, à Azazga. Quant 
au tatouage sur la main (fig. 2, i) il m'a été communiqué par M. Cornetz (l'auteur 
d'excellentes recherches sur les trajets des fourmis) qui l'a vu à Yakouren sur la 
main d'un Kabyle du village. C'est, à ce qu'il a dit à M. Cornetz : « un tatouage 
pour préserver des foulures, efforts, enfiures ou les guérir et donner de la force; il 
est spécial aux agriculteurs, ne se fait que sur la main droite, est traditionnel et 
apposé par une jeune femme qui l'a appris de sa mère. » 

Remarques générales. — Même des documenls aussi peu nombreux suggèrent 
quelques réflexions générales. Que le point de départ du tatouage ait été, non pas 
un« instinct esthétique », ni le « désir sexuel de l'ornementation », mais bien la 
mutilation médico-magique, il ne semble guère utile d'y insister'aujourd'hui, après 
les recherches étendues de Ling Rolh, les remarques de Karutz (contre Joest) et 
l'accumulation des renseignements sur les populations demi civilisées. Tous les 
tatouages que j'ai recueillis sont à la fois des remèdes et des agents prophylac- 
tiques fondés sur cette idée qu'une maladie ou un accident ne sont jamais des 
phénomènes naturels, mais surnaturels ou extra-naturels. 

Même quand le tatouage est une marque de parenté ou de propriété, les origines 
magico-religieuses y survivent (tabous divers) de sorte que la marque, incisée et 
peinte ou non (scarification), appartenant au domaine du sacré, est susceptible de 
toutes sortes de transpositions à l'intérieur de ce domaine. 

Sans vouloir faire ici une comparaison étendue, il convient de signaler les 
rapports évidents des divers types de tatouages représentés avec ceux d'autres 
régions nord-africaines. J'ai parlé déjà de la patte de corbeau et de la croix, qui 
se rencontrent d'un bout à l'autre de l'Afrique septentrionale, de l'Europe, de 
l'Asie et de l'Amérique, dans le môme but et appliquées des mêmes manières. De ce 
que la patte est un wasm en Arabie et un tamga dans toute l'Asie turque, il ne 
faudrait donc pas inférer qu'elle est importée en Afrique^ pas plus que la croix 
n'y a été importée par les chrétiens ; elle était connue déjà à l'époque néolithique 
et c'est plutôt parce qu'elle était un vieux signe connu de tous, qu'elle a été 
adoptée par tous les peuples successivement christianisés. C'est là un des nombreux 
cas oia le christianisme a dû sa force d'expansion précisément à ceci qu'il n'a pas 
innové, mais au contraire adopté des idées et des simulacres communs à beau- 
coup d'hommes (communion, homme-dieu, etc.). 

1. Pour d'autres tatouages, voir plus loin, aux broderies sur tulle. 



6 



REVUE d'ethnographie et de sociologie 



Le latoiiage en losange rappelle aussi liM rornemenlalion courante dans tonte 
l'Afrique du Nord sur poteries, étoffes, etc. Avec les zigzags de part et d'autre 
d'une tige, il est le thème fondamental d'un grand nombre des tatouages tunisiens, 
qu'ont publiés Berlholon, Trœger et KaruLz; j'en reproduis six (fig. 3), comme 
spécimens. Cette famille de tatouages a reçu des interprétations variées : Berlholon 
les considère comme anthropomorphes ; Trœger acceptait l'interprétation de son 
informateur tunisien, qui nommait ce modèle « palmier «, dschiridn [{\g. 4,1). 

Mais Stumme et Karulz ont fait 
remarquer que djrîda, c'est la 
branche de palmier, la palme ; 
d'où l'identification du dessin 
entier à une lampe, à une ou 
plusieurs branches, à pied ou 
suspendue, mais toujours déco- 
rée de palmes peintes, décora- 
tion qui s'applique encore de 
nos jours, sur lampes, à Nabeul. 
Ce qu'il y a de certain, c'est que 
ce modèle de tatouage a subi 
des variations et des complica- 
tions en nombre considérable 
et, fait important, qu'il semble 
localisé dans la Tunisie septen- 
trionale. La série de L. Jacquot 
en contient plusieurs (n°^ 11, 15, 
1(), 18, 20), mais juxtaposés à 
d'autres d'un type bien plus sim- 
ple (cf. la note de la p. 1 ci-des- 
sus, et notre fig. 4, 4 à 6). 

Sont encore localisés en Tuni- 
sie : les tatouages représentant 
la gazelle, le poisson, le cha- 
meau triangulaire et le losange 
muni du décor en forme de pei- 
gne (fig. 4, 2 et 3). 

Si mainlenant on compare les 
figures reproduites par Ling 
Roth, on est surpris de la diffé- 
rence de style, (fig. 4, 7 et 8). 
Certains dessins sont communs, comme le poisson, le sabre, le croissant, l'étoile; 
l'abondance des petits traits parallèles de remplissage cède à celle des points ou 
du semis de points. Ces dessins sont reproduits d'après le cahier d'un tatoueur 
professionnel de Tunis. Mais il est évident qu'il tenait ses dessins de l'Egypte, 
s'il n'était pas égyptien lui-même. Car la ressemblance des tatouages de Ling Roth 
avec ceux qu'a récoltés en Egypte C. S. MyersJ est frappante, comme thèmes et 
comme traitement du motif. 

Comme Lane, Myers et tous les observateurs sont d'accord pour afïirmer que les 
seuls tatoueurs en Egypte sont des Tsiganes, on ne s'étonnera pas que ces 




l'ig. 3. — Tatouages tunisii 
Origines néolitliirjues 



p. 2S. 



1. Ch. S. Mycrs, Contrlhulions lo E'jyplian Anihropolof/}/, ralaiiif, .1. A. I. 1902, pp. 82- 
pl. XVII. 



A. VAN GENNEP : ÉTUDES D ETHNOGRAPHIE ALGÉRIENNE 



tatouages égyptiens présentent avec ceux de flnde (collection de Fawcett ; plu- 
sieurs séries dans le Census of India, 1901, etc.) des ressemblances frappantes, 
toujours à la fois comme motifs et comme facture. 

Je me hâte d'ajouter que plusieurs motifs, comme le sabre, le poisson, etc. 
servaient d'armoiries et de tamga aux mamlouks (voir la Conlrlbulion àrÉtude 
du Blason, de Yakoub Artin Pacha, 1902) et comptent parmi les signes ornemen- 
taux les plus courants de la Perse, du Caucase, de l'Asie antérieure. Toute cette 
classe de tatouages est au premier aspect entièrement distincte de la grande 
famille des djrida nord-tunisiens et khroumir. C'est h la classe qu'à défaut d'un 
terme déjà établi j'appellerai « tsigane » qu'appartient le tatouage aux ancres, au 
croissant, et au rectan- 
gle à points de Yakou- 
ren, tout comme celui 
du musicien d'Aza/.ga. 

Et l'on remarquera 
que ni l'ancre, ni le si- 
gne d'Âzazga, ni le 
croissant, ni le sabre, 
etc., ne se rencontrent 
sur les poteries kabyles. 

Classes de tatouages. 
— De ce qui précède ré- 
sulterait qu'il faut dis- 
tinguer plusieurs clas- 
ses de tatouages dans 
l'Afrique du Nord, cha- 
cune caractérisée par un 
style propre et pouvant 
par suite être située 
chronologiquement. 

a) La classe la plus 
ancienne comprendrait 
un certain nombre de 
signes utilisés dès l'E- 
gypte ancienne comme 
le signe dit de Neït des 
Tamahou ; 

b) La 2' classe serait 
constituée par les ta- 
touages formés de lignes parallèles, de losanges quadrillés simples, inscrits ou à 
prolongements. Comme ces motifs se rencontrent sur les poteries et les étoffes 
kabyles, disons même berbères, on est porté à les situer aux débuts du Bronze; 

c) Une troisième classe, à représentations naturistes, végétales et animales sty- 
lisées s'apparente, comme l'a bien vu Bertholon, au décor mycénien (djrida, pal- 
miers, lampes suspendues, etc.) ; 

d) Puis viendraient, par un saut brusque qui s'explique par ceci que les Grecs et 
les Romains ne possédaient pas de système décoratif tatoué, les signes appa- 
rentés à ceux de l'Egypte moderne, qui sont apposés et ont été répandus par les 
tatoueurs tsiganes. Mais de même que leur langue, les dessins des Tsiganes sont un 
mélange composite d'éléments hindous, persans, turcs (tamgas, sabre, croissant, 




I à 3. d'après Ka 



Jacqiiol ; 



8 REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 

etc.) dont Forigine première n'est pas aisée à distinguer dans chaque cas parti- 
culier. 

e) Enfin des signes venus des quatre coins de la Méditerranée, comme Tancre, le 
poisson, les représentations d'objets et la transposition d'autres décors (mosaïques, 
décors de carreaux, etc.), d"âge et d'origine souvent indéterminables. 

Dessin géométrique et dessin naturiste. — En principe, comme le soutiennent 
depuis des années divers théoriciens de l'art (Haddon, Grosse et en dernier lieu 
Miinsterberg), le dessin naturiste précède partout et toujours le dessin géomé- 
trique. Dans les tatouages, le sabre, le croissant, l'étoile, le poisson, la gazelle, le 
lion, la hache, l'ancre sont la représentation directe d'objets naturels. Mais dans 
la vaste catégorie des dessins géométriques, il faut distinguer : car des objets 
naturels, comme les feuilles, les branches à feuilles opposées ou alternantes, les 
écailles de poisson, l'ondulation de l'eau sous une brise légère, puis un grand 
nombre d'objets manufacturés obtenus par les techniques du tressage, du cor- 
dage, de la vannerie, du tissage présentent nécessairement des symétries de lignes 
qu'il suffit de transposer par incision, sculpture, peinture, broderie, etc. pour 
avoir des motifs « géométriques » pourtant naturistes au même titre que ceux qui 
imitent directement des formes vivantes, astrales, etc. 

Cette observation doit être le point de départ de tous les raisonnements sur 
l'esthétique primitive, car elle interdit de tracer une ligne unique, universelle et 
absolue de l'évolution du décor. Il faut considérer chaque cas isolément et ne le 
sérier dans une catégorie plus vaste qu'après enquête. 11 me semble, par exemple, 
que le losange, qui est un dessin individualisé, mais non pas la juxtaposition de 
deux triangles, puisqu'il n'a pas de prototype dans la nature, ne peut être qu'une 
invention purement géométrique. Car aucune technique, même la vannerie, ne 
détermine des losanges qui soient apparents et attirent l'attention au point que 
l'on ait envie de les extraire et de les utiliser comme motif. Et comme la géomé- 
trie, bien plus difficile que l'imitation d'après nature \ ne peut être dans ce cas 
qu'un aboutissement, il faut reconnaître au décor losange de l'Afrique du Nord 
des origines lointaines et môme n'y voir qu'un décor importé par des gens de 
civilisation avancée et affinée. Il suffit, pour concevoir ceci, de jeter les yeux 
autour de soi et de voir la place que tiennent dans notre décor usuel courant le 
carré et le rectangle, et dans le décor dit arabe, le cercle et l'hexagone. Le décor 
nord-africain par contre est à base de triangle et de losange. 

C'est pourquoi un grand nombre de décors de l'Afrique du nord ont un air de 
famille : mais je ne crois pas exacte l'affirmation du D'' Bertholon ^, que dans chaque 
région, (Khroumirie, Kabylie, Aurès, etc.), le décor du tatouage s'utilise aussi 
comme décor de la poterie. Ainsi ni à Taourirt Amokran, nichez les Beni-\enni, 
ni à Toudja, ni à Sidi Aïch, connaissant cette opinion de Bertholon, malgré mes 
recherches, je n'ai trouvé comme tatouages les motifs locaux des poteries, ni 
inversement. Même les petites croix, si répandues comme marques, ne s'apposent 
pas sur les poteries. Le seul cas de concordance serait précisément fourni par 
la Khroumirie. 

Autre question : étant données les circonstances de l'enquête du D"" Bertholon, il 
n'a pas reçu des prisonniers ni des dessinateurs d'interprétations des dessins, 

1. Cf. mes remarques à ce sujet dans Dessms d'enfant et dessin préhistorique, Arch. de Psychol. 
de" Claparôde, 1910. 

2. Orig . mycén., pp. 1, 4, 16 (« Or le tatouage reproduit toujours les motifs de dessins de la 
céramique »), 17 («les variations des tatouages correspondent à des variations parallèles d'orne- 
mentation de la poterie locale »), mais p. 20. 



A. VAN GENNEP : ÉTUDES D ETHNOGRAPHIE ALGÉRIENNE 9'. 

interprétations par contre reçues pour les leurs et discutées en détail parLing Rolh, f 
Traeger et Karutz. J'ai déjà fait allusion à celle du dessin tour à tour pris pour ■ 
« un personnage généralement velu d'une grande robe et ayant les bras levés » ^ 
qui ne serait autre que Neït =Ta-Nit (Bertholon) *, pour un palmier ou une lampe- 
à pied ou suspendue. La même incertitude règne pour le tatouage appelé loukha' 
[loukh, c'est l'aigle), qui s'identifie parfois à la série djrîda (fig. 4, 1); les petites 
croix ont été données à Karutz comme représentant des abeilles et des mouches; 
alors que sur les tapis de Qairouan elles représentent des grenouilles. Et deux ou 
trois losanges tangents, se terminant par des peignes en haut et en bas représente- 
raient des shadàd, paniers à mettre sur les chameaux (fig. 4, 2 et 3). Mais ceci 
sufïit-il à prouver que la forme primitive du dessin représentait en effet les objets 
indiqués par les interprétateurs actuels ? 



Peintures magiques. — Dans la maison d'El Eubad où j'ai relevé les tatouages 
ci-dessus, j'ai trouvé un ^^ 

véritable abus de pein- ^^ 

tures contre le mauvais 
œil; elles sont d'un bleu 
violent. Je n'ai pu m'en 
faire expliquer le sens 
exact, ni savoir à quels 

maléfices de djinns el- S ^b /^ 

les doivent s'opposer. 
Elles se situent ainsi : 




Fisf. 5. — Peinliuv 



igique-;. El Eubad. pi 



1° Au-dessus de la 
porte d'entrée (fig. 3,3). 

2° Au-dessus d'une porte de chambre dans la cour (fig. 5, 1). 

3" Au-dessus (fig. 5, 2) de l'ouverture très basse qui conduit, d'une chambre, 
dans une sorte de cave appelée lànna (d<-o. LLj et dont le plafond constitue le 
plancher de ce que les Berbères appellent pompeusement l'étage. 

La terminaison inférieure du dessin central de la fig. o, 3, est de nouveau la 
patte de corbeau ou d'outarde déjà signalée. 

Je recommande à quiconque en pourrait avoir l'occasion de relever avec soin 
ces peintures sur maisons. Beaucoup de signes (tant tatoués que peints) dérivent 
sans doute de la main, comme l'a bien vu Westermarck - mais je doute qu'il faille, 
avec ce savant, voir dans le losange et le triangle une déformation stylisée de 
l'ovale et une représentation magique de l'œil. Sinon, l'on aurait la clef même de 
toute l'ornementation berbère : ce serait séduisant, mais, je le crains, trop simple 
et surtout trop abstrait. 



Graffîtti d'aspect rupestre. 

Les dessins reproduits ci-contre (fig. 6j ont été relevés par moi pendant 
une halte trop courte près du village de Adkar Kebousch, situé près de Taourirt 
Ighil, entre Azazga et El Kseur. Cette localité a été rachetée par l'État et est des- 
tinée à devenir un village de colonisation. On y a déjà établi, en pleine solitude, 
des rues à trottoirs, un cimetière, des fontaines et un grand lavoir-abreuvoir. 



1. Que si d'ailleurs certains signes sont apparentés au décor de Naqada comme le pense le D"" Ber- 
tholon, ils seraient non pas mycéniens (Bronze égéen) mais énéolithiques égyptiens. 

2. E. Westermarck, The magie origin of moorish designs, J. A. I., 1904, pp. 211-222, avec 32 
dessins et une planciie. 



10 



REVUE D ETUXOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 



Lors de mon passage, il y avait près du lavoir de grands troupeaux de moulons, 
de chèvres et de bêtes à cornes : les dessins au nombre de près d'une centaine, 
crayonnés au charbon fin, recouvrant les murs intérieurs du lavoir, ne peuvent 
être dus qu'à des gamins kabyles. Et comme la date de construction du lavoir, ins- 
crite au fronton, est 1908, on est certain'de ceci, qu'il sont vraiment récents. 

Il n'en est que plus intéressant de constater leur grande ressemblance avec les 
dessins rupestres relevés dans lAlrique du nord en bien des endroits et étudiés 
comparativement par Flamand. Jamais des bergers savoyards, auvergnats ou bas- 
ques ne représenteraient ainsi des chevaux et des cavaliers, ou ne les rempliraient 



^^^4 





Fig. G. — Grafiili sur los nuirs <rmi hnoii-, Ailkar KcIkhiscIi (Ivabylie). 

d'un système quadrillé de môme caractère que les remplissages des poteries pein- 
tes kabyles. A noter encore deux stylisations, dans le bas de la fig. 6, qui rap- 
pellent directement certains signes des poteries khroumir et kabyles (cf. ci-dessus, 
t. II, 1911, pi. XIX, /) et fig. 15 n"' 12 et 11', et qui ont une allure alphabéti forme 
bien curieuse. 

Je n'ai relevé que les dessins les plus nets et qui me paraissent du type le plus 
archaïque, la bicyclette exceptée. Mais il vaudrait la peine de photographier les 
quelque trente mètres carrés du lavoir, recouverts de graffiti semblables, jusqu'à 
hauteur d'homme, qui se chevauchent les uns les autres tout comme les peintures 
d'AUamira et des cavernes pyrénéennes. 

Sculpture sur bois. 

Le ralelicr à cuillers. — Mon enquête sur le travail du bois n'a pu être que très 
fragmentaire. Je signale en premier lieu, à Taourirt Amokran, dans la maison de 
Mohammed ben Rabah un morceau de bois sculpté (fig. 7). C'est une plan- 
chette de bois dur, haute de la pointe à la base de 80 centimètres environ, fixée à 
la grosse poutre centrale de droite juste au dessus du foyer, lequel est à 1 mètre 



A VAN GENNEP : ETUDES D ETHNOGRAPHIE ALGÉRIENNE 



11 



environ de la base de la poutre. Le morceau de bois est fixé par un énorme clou et 
par une cheville de bois et, en retrait, dans une grande encoche, de telle sorte 
que, malgré les bonnes dispositions de Mohammed ben Rabah et de son vieux père, 
décidés à me céder cet objet contre une somme assez forte, il nous a été impos- 
sible de le séparer de la poutre sans risquer d'en diminuer la force de résistance. 

On retrouve ici aussi le losange découpé et les losanges incisés; l'un des côtés 
du piédestal est taillé à encoches en biseau (c); dans le bas, il y a une sorte de niche 
en voûte, taillée assez profondément dans le bois. Au tiers supérieur s'enfonce une 
lige de bois carrée {a), évidée des deux côtés, puis taillée en disque ; entre le disque 
et la tige passe une courroie à laquelle pend un morceau de bois poli (/;), muni 
d'encoches où l'on passe les cuillers de bois, en tout semblable à nos porte-pipes 
de café. L'objet tout entier s'appellerait la- 
rouchcll, étant destiné à porter les taroudchaoïu, 
cuillers, le terme courant étant iigliendjaouinp.; 
je donne ces mots sous toutes réserves, comme 
je les ai entendus prononcer. 

Dans la petite niche, « on met ce qu'on en 
veut, des mégots, des allumettes brûlées », me 
dit Mohammed ben Rabah; mais ayant fini ma 
cigarette, et ayant voulu la déposer dans la ni- 
che, les femmes de la maison firent de grands 
gestes, engagèrent presque une dispute, et mon 
hôte prit le « mégot » qu'il jeta dehors par la 
porte. Donc, comme je m'en doutais, la niche 
doit servir à autre chose. Il me paraît difficile 
aussi d'admettre que le but primitif de cette 
planche sculptée ait été de servir de porte- 
cuillers. Dans un grand nombre d'autres mai- 
sons kabyles, j'ai vu d'autres râteliers àcuillers, 
simplement formés de deux branches plus ou 
moins écorcées, réunies par des cordelettes de 
fibres, entre lesquelles on passait le manche 
des cuillers; mais cet objet s'accrochait n'im- 
porte où. J'ai demandé aussi s'il existait des 
planches semblables dans d'autres maisons : 
« oui, dans les vieilles, qui n'ont pas été brû- 
lées par les Français », m'a-t-il été répondu, 
par allusion aux campagnes de la conquête 
(milieu du x-ix*" siècle). 

Reste à savoir si l'impression que j'ai ressen- 
tie, à savoir que cette planche a un aspect an- 
thropomorphe et représente plus ou moins une statuette de divinité lare, ou 
lient lieu d'un ancien autel familial, où se déposaient des offrandes, au dessus 
du foyer, serait confirmée par des enquêtes plus étendues. 




Y\s. 7. — Planche 



Linteaux de portes. — Kn parcourant les villages kabyles, on voit la plupart des 
linteaux des portes ornés de décors grossièrement incisés, qui m'ont semblé varier 
de village en village; j'en publie quatre (PI. I, lo) ; les trois premiers ont été 
relevés à Taourirt Âmokran, le quatrième à Taourirt Mimoun des Béni Yenni ; 
quand on s'arrête pour copier ces dessins, les indigènes s'assemblent rapidement; 
les n"' 11 et 12 ont été relevés à la hâte sur des portes Béni Yenni; ailleurs je n'ai 



12 



REVIE D ETIINOGRAPIITE ET DE SOCIOLOGIE 



pu con Limier cctle enquête. Or, comme je Tai dit. il est visible qu'aucun de ces 
décors ne se retrouve sur les poteries de Taourirt Amokran et des Béni Yenni; et 
d'autre part, aucun des motifs de poteries ne s'est trouvé sur linteaux de portes. 

Que si on compare encore les douze dessins, communiqués par M. Ricard, comme 
se rencontrant sur cofl'res, portes, etc. dans les villages de la région de Michelet, 
dont la poterie est parfois peinte aussi, à ce qu'il parait, ou voit que la sculpture 
sur bois ixjsséde un décor propre, à base circulaire, indépendant du décor céra- 
mique : il n'y a pas transposition ornementale ni contact d'aucune sorte d'une 
série décorative à Taiitre. 

Broderie sur tulle. 



Au village d'El Eubbad, étage près du sanctuaire célèbre de Sidi Bou Mediène, à 
quelques kilomètres de Tlemcen s'est développée une industrie féminine dont je n'ai 
pu découvrir la date de formation ou d'importation : la broderie sur tulle. Il n'y a 
pas d'atelier, mais dans plusieurs familles du village, les jeunes filles et les servan- 
tes, mais non les mères 




r^^'<:}2 ' 5?*"f:^-'^.-<''::'''^ "^ ^ 



nirm iiinirilriFff'liffi- V'""-'^''^^^' 



de famille, ni les tantes, 
etc., adultes ou vieilles, 
brodent sur tulle avec 
de gros tils de colon 
blanc, rouge, vert, jau- 
ne, des morceaux d'or- 
dinaire carrés, d'autres 
rectangulaires et très 
longs. Ils servent prin- 
cipalement de man- 
ches de chemise de 
femme et les grands 
morceaux entourent la 
tète lors des fêtes. La 
clientèle serait non seu- 
lement tlemcénienne ; 
mais il s'expédierait 
aussi de ces tulles bro- 
dés vers le sud. Les 
commandes indigènes 
sont faites au cours d'un 
pèlerinage. 

D'autre part, des com- 
mandes sont faites aussi 
par des intermédiaires 
d'Oran et d'Alger, qui 
vendent ces tulles aux 
« Anglaises » . De telle 
sorte que si dans une 
famille j'ai pu acquérir 
les tulles reproduits ci-joint, faits par des tlllettes de 8 à 15 ans, dans une autre 
famille on a refusé de me céder un merveilleux voile brodé rouge, vert et jaune 
avec paillettes métalliques, parce que commandé par une « fiancée du Sud » ; 
tout le reste du stock, brodé blanc ou en couleurs, était également retenu. C'est 




lullc 



A. VAN GENNEP : ETUDES D ETIINOGKAPUIE ALGERIENNE 



13 






donc bien, comme pour la polei-ie, une production usuelle conforme à la demande, 
c'est à-dire non encore industrialisée ; il n"v a pas en réserve un stock d'objets 
fabriqués destiné à satisfaire des demandes futures, prévues ou fortuites. 

Les tilletles n'ont pas de métiers à broder : elles Ijrodent directement à la main 
libre, même rarement appuyée sur le i^enou. Dans une deuxième famille, outre les 
femmes indigènes, brodaient aussi deux négresses. J'ignore le prix auquel se 
vendent ces étoffes à ceux qui font la commande, clients directs ou intermédiaires, 
ayant eu moi-même à payer ce que Chr. Cornelissen appelle « le prix occasion- 
nel », qui est en dehors des normes économiques régulières. 

Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que dès la première question à propos du sujet 
représenté. Bel et moi re- 
çûmes une réponse identi- 
que ; unanimement, les 
femmes présentes alTirmè- 
rent que tel motif repré- 
sente un éventail, puis tel 
autre un papillon, etc. A 
cette autre question, d'où 
leur venaient ces dessins, 
les femmes et fdlettes mon- 
trèrent leur front et les 
alentours de la maison : 
donc elles empruntent di- 
rectement ces motifs à la 
nature, puis les stylisent 
nécessairement, guidées 
par les alvéoles du tulle. 
Profitant des renseigne- 
ments recueillis dans la 
première famille, je posai 
dans d'autres les menus 
questions, et obtins les 
mêmes réponses, sauf que 
pour certains modèles plus 
simples, il y eut flottement, 
ce qui était appelé c gâ- 
teau » ici étant là-bas 
« l'eau et le sucre ». Cer- ^'^- "• ~ ^'''"^"'" ""' '^'"'•- ''"'^''^^ "" '> '^'' "^^^ '^• 

tains modèles étaient com- 
muns, d'autres personnels à chaque brodeuse. Voici la liste des motifs ornementaux 
que j'ai relevés; ils proviennent en tout d'une quarantaine de morceaux brodés. 





fiBH¥P 



m 




.'.^j^^^^^^^ 



Liste et nom des dessins. — Sur la hg. 12 j'ai stylisé légèrement les motifs orne- 
mentaux, dont on peut voir l'aspect réel fig. 8 à 11. Voici, avec les variations 
individuelles, les interprétations qu'on m'a données. 

1. Éventail. 

2. a) oranger avec ses oranges ou ù) karnif belouràq : artichaut avec ses feuilles. 

3. Nakhla, palmier ; les trois traits du bas sont les racines ; les branches por- 
tent, non pas des feuilles, mais des dattes. 

-4. Fortatù, papillon ; en haut ras, la tète ; de chaque coté djennahhi, les ailes ; en 
bas, la queue. 



14 



REVUE D ETllNOr.RAniIE ET DE SOCIOLOGIE 



5. Lemqass, les ciseaux. 

6. IJamm^ le pigeon; avec rrjlUi, les doigls, au nombre de trois; au centre le 
corps (genou,); le même dessin m'a été donné ailleurs comme nalihla, le palmier 
avec les feuilles, au centre les régimes de dattes, un peu plus bas les aspérités 
du tronc, en bas les racines ; le pigeon serait représenté par le n° 7, 

7. Corps du pigeon, en haut sa tète, en bas les deux pattes à trois doigts ; le 
grand, mâle, le petit, femelle ; mais dans une autre maison, le dessin est dit el 




n ^ ^^^J »»» 



Motifs onicmenlaux dis l.rodcrios sur (ullc ; El Kiibad. nirs IV 



aouïdja, la petite boiteuse, tordue ou difforme, ce qui semble plutôt indiquer l'iné. 
galité de grandeur des motifs. 

8. Mashhia, la machine, parce que ce motif se trouve sur les broderies euro- 
péennes à la machine ? 

9. Zhelaidj, les carreaux de faïence, parce que ce motif s'y trouve souvent 
comme bordure? 

10 el 10'. Lidjouss, likhouss^ sorte de « gâteau arabe » ou salade ? 

11. Gdtô, gâteau, mot français; il y en a de grands et de petits, à quatre et à six 
« pétales », triangulaires ou ovales. 

12. El ma oua sV.w, l'eau et le sucre, le sucre placé au centre de Teau. 

13. Plat à couscouss. 

14. Scnsela ntael fodda^ chaîne d'argent. 

15. 16 et 17. Bordures : elouchem, tatouages des tribus d'alentour. 
18. fîUil, fihlU, « fleur arabe »? deux variétés. 

Les Nattes des Béni Snous. 

La faurimlion. — Les nattes des Béni Snous, tribu berbère habitant la mon- 
tagne au sud de Tlemcen, sont fabriquées à l'aide d'alfa, matière végétale, et de 
laine, matière animale, combinaison d'un grand intérêt technologique que je n'ai 
pas retrouvée dans l'est de l'Algérie, mais qui existe dans le sud, au Soudan, au 
Maroc et aussi, je crois, en Espagne. Ainsi le D"" H uguet reproduit ' une « boîte en 



1. Rev. Ec. Anthrop., t. XVllI (1908), p. 3o2. 





A. VAN GEXNEP : ÉTUDES L)"eT]1N0GRAPHIE ALGÉRIENNE 15 

alfa et en laine » que lui a donnée, il y a lonp,lemps déjcà, le sheïkh de la zaouïa 
d'El Haniel, au sud de Bou Saada. Mes notes comparatives sont d'ailleurs trop 
incomplètes encore pour qu'il me soit possible de tracer une carte de Taire de 
difTusion de cette lechnique de combinaison, qui rentre dans une catégorie plus 
vaste, laquelle comprend un grand nombre de pièces de harnachement. 

Les nattes des Béni Snous s'exportent dans toute l'Afrique du Nord : il n'est pas 
un kahouadji de la kasba d'Alger qui n'étende, contre le mur à l'ombre voisin, 
de grandes nattes snoussiennes où se vautreront les joueurs de dominos et de 
dames, ses clients habituels. 

L'alfa est cueilli dans la montagne et trempé préalablement dans l'eau ; la chaîne 
est toujours en alfa ; la trame est entièrement ou partiellement en laine de cou- 
leur; si les laines des anciennes nattes conservent leurs vives couleurs, celles de 
maintenant passent vite parce qu'achetées teintes (couleurs minérales). 
Voici^ d'après M. Ricard, les variétés connues de hasira, pi. hesair. 

Village nom de la variété durée de la confection. 

Khemis khemisiya huit jours. 

Béni 'Achr 'ashirtiya « » 

Mazzer mazriya » » 

Ouled 'Arbi 'arbitiya » « 

Ouled Mousa 'mousatiya » » 

Béni Hammou hammoutiya » » 

Béni bou Sa'ïd Bousa'idiya quinze à vingt jours. 

L'kef kafiya huit jours. 

Les prix, surplace, oscillent de 4 à 25 francs la natte, selon la qualité, la com- 
plexité du décor et la durée du travail. La production totale annuelle dépasse 
100,000 francs. 

N'ayant pas eu le temps d'aller jusque chez les Béni Snous, je tentai d'examiner 
leurs nattes dans les fondouq de Tlemcen ; mais comme chaque cargaison ne 
comprenait que des spécimens de même provenance et identiques, et qu'en outre 
les allées et venues, l'encombrement des fondouq, etc., ne permettaient pas une 
enquête commode, j'allais renoncer à relever les dessins de ces nattes lorsqu'en 
visitant la mosquée d'El Eubbad j'en avisai à terre une belle collection. Grâce 
à M. Bel et à l'obligeante politesse de l'imàm, j'obtins l'autorisation de venir 
le lendemain matin examiner toutes les nattes de la mosquée II y en a un peu 
plus de 180, en comptant celles des salles et cours secondaires en plus de la 
grande salle, et provenant de tous les villages Béni Snous. Contre les murs se 
trouvaient des nattes soudanaises, à décor noir et brun, sans laine. 

Les décors. — Dire que les. ornements sont géométriques serait presque super- 
flu : la technique de fabrication géométrise forcément tous les motifs décoratifs. 
Les couleurs des laines sont le vert criard, le rouge franc, le rouge vineux, le violet 
rougeâtre et le jaune serin ou de Sienne, avec, plus rarement, des bruns jaunâtres 
ou des jaunes brunâtres. 

Chaque natte comprend, pour le décor, un certain nombre de bandes « blanches », 
c'est-à-dire d'alfa non teint ni entremêlé de laine colorée, appelées djdl [^^XiJ] 
((îg. 13, 1), séparant des bandes d'alfa de couleur avec laines de couleur. La 
largeur de toutes ces bandes est variable. Toutes les nattes d'une même catégorie, 
toutes les khemisiya ou toutes les mazriya, etc., ont la même longueur; mais 
comme le décor commence autrement avec chaque ouvrier, on voit dans une col- 
lection comme celle d'El Eubbad des bandes, blanches ou colorées, coupées en leur 
milieu longitudinal, ou en un endroit quelconque. 



16 



REVUE D ETUNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



Quand l'arlisan arrive au bout d'une bande, comme la partie laine tient moins 
de place que la partie alfa, il est obligé de compenser la perte en faisant 2, 3, 4 ou 
davantage « retours du fil » ; le résultat est que le bord des nattes est pourvu de 
langues « blanches », c'est-à-dire d'alfa naturel, plus ou moins larges et longues, 
rappelant les triangles du jeu de tric-trac (tîg. 13, 2 à 3') Si, sur beaucoup de nattes, 
ces dentelures sont irrégulières, il en est d'autres aussi où elles sont d'une régu- 
larité parfaite qui prouve que l'artisan a utilisé une nécessité technique de manière 




n 13 



1^ /j 





U 4r X i. T^^^ 



E^Mzia^^ 




33 26 

Fig. 13. — Motifs dccoralifs dos nattes dos Boni 



à en faire un élément décoratif, tout comme font les tisserands aux cartons en régu- 
larisant le « retournement du motif»'. Cependant il n'y a pas eu confusion d'idées : 
car je n'ai pas vu une seule de ces dents dont l'alfa aurait été orné, ou serti d'alfa 
ou de laine de couleur. Souvent la bande tout entière de trictrac a un fond noir 
brun ou brun violacé, sur lequel les dents ressortent mieux. Cette bande en bor- 
dure s'appelle louh{^^), planche, planchette. 

l. Voici un troisième cas du même genre : Les carreaux espagnols fabriqués de nos jours 
dans la région de Valence et de Malaga, et qui s'importent en grand nombre dans le Maroc sep- 
tentrional « reproduisent textuellement d'anciens fragments de mosaïques ; mais les contours des 
piécettes constituant celles-ci dans les originaux sont accusés sur les plaques-copies par de lourds 
et durs liserés blancs qui ont la prétention de figurer le léger affleurement de plâtre qui se fait jour 
plus ou moins cnlre les éléments isolés qu'il réunit dans les œuvres originales ». Joly, Vindush'ie 
à Télouan, Archives marocaines, t. VIII (1900;, p. 32i, note. 



PLANCHE I. 




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5ci,l|.lui'0s sm- l,o:. : N- I a lu fl 13-U. ,-hncV. par M. Kicar.l ^ur .1,- ,,orl,>^ et .1,-. colTix-s <la:i 
11. 12 et la. par moi. i<'-2:ioii île Foit-NalioïKil. 



PLANCHE II. 




touvciliirc lie TIuiucl'H. 



PLANCHE III. 




Couverture k;ili\lc : fond rc 



nlidiN. lili'l iiise ; \ieille de 30 à oû ans. sinon lUivanlage 



PLANCHE IV. 




iMotifs di'coratils 



Fort-Nalional. 



A. VAN GENNEP : ETUDES D ETHNOGRAPHIE ALGÉRIENNE 17 

Je n'ai pu me procurer une liste un peu étendue des noms des motifs ornemen- 
taux : « il n'y a que les femmes qui connaissent ces noms ». Cependant M.Ricard 
en a relevé plusieurs sur place et j'en ai obtenu deux à Tlemcen grâce à M. Bel. 
Chaque village possède son stock particulier de décors, de sorte qu'un Béni Snous 
peut dire, du premier coup d'œil, d'où provient telle ou telle natte ; puis, pour le 
contrôle, il examine la technique de fabrication. On voudra donc ne considérer les 
dessins de la fig. 47 que comme le résultat d'une abstraction, puisque je n'ai pu 
localiser chaque type de natte et de décor. L'élément simple en effet n'est pas utilisé 
comme tel, mais toujours en combinaison avec d'autres éléments, de manière à 
former un motif complexe, et complet, sous forme de bande (n° 10); une bande de 
décor s'appelle Ihroùz (j^^J). Le plus souvent c'est le décor qui est en alfa et en 
laine de couleur, le fond restant nature ; mais il arrive aussi que ce soit le fond qui 
est coloré et que le motif s'y détache en « blanc » (n" 9). 

Les thèmes fondamentaux sont le carré et le rectangle, qui sont conformes à la 
technique rectangulaire de la fabrication, elle losange. Mais si l'on veut bien com- 
parer le jeu des losanges et des carrés de ces nattes à celui des poteries, puis à 
celui des étoffes (voir plus loin) on constatera une différenciation indéniable, fait 
sur lequel j'aurai à revenir dans mes Conclusions. On notera aussi les semis de 
petites croix, soit comme motif autonome, soit comme motif de remplissage (n°^ 
20 à 22 et 33). 

Noms des dessins. — Voici les noms recueillis et les observations de détail. 

— N° 7, se nommerait mahlef; et d'après, un autre informateur, le n° lo serait 
appelé mahallef. 

— 11, dur ouiazid, la maison des poules. 

— 25, etc. Les losanges sont appelés damma (damier) même isolés; mais 
damma s'applique aussi au no 37 ; en somme, ce terme équivaut à : dessin formé de 
traits parallèles. 11 y a toutes sortes de variations à base de losange. 

— 27, l'kisàn, les verres. 

— 34, aidjoui\ la lune. 

— 35, ihii clemrdit, l'œil des glaces. 

— 39, thamshet, le peigne (cf. la iig. 50). 

— 14, le mot peigne s'appliquerait mieux à ce dessin, qui est le tamga turc le 
plus courant, appelé tarak., armoirie des Khans de Crimée, etc.; les fig. 12 à 19 se 
rencontrent toutes comme tamgas ; mais elles sont ici si manifestement suggérées 
par la technique du tressage des nattes qu'il faut se garder de tous rapprochements 
par abstraction. 

— 20 à 22, on appelle ce semis de petites croix droites ou en diagonales : dattes 
ou mouches; elles sont de toutes couleurs. 

— 31, 32 et 34, ces dessins en escalier sont eux aussi liés à la technique, ainsi 
que les dessins en mur comme 37. 

— 40. Pour les couleurs, on trouve par exemple pour ce dessin, en allant de 
haut en bas : jaune, vert foncé, jaune, rouge cramoisi. 

Étoffes. 

Je laisserai de côté ici toute discussion sur la technique et ne m'occuperai que 
de l'ornementation, qui n'a pas été étudiée jusqu'ici. 

Couvertures de Tlemcen. — Les couvertures appelées batlanlya se fabriquent à 
Tlemcen en grandes quantités et s'exportent à la fois dans toute l'Algérie et au 

3 



18 



KEVLE 1) ETHNOGRAPHIE ET HE SOCIOLOGIE 



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Maroc. Anciennement les laines élaienl teintes à Tlemcen même avec des couleurs 
végétales ; de nos jours les tisserands achètent les laines toutes teintes, aux cou- 
leurs minérales. D'où des teintes plus criardes et très peu stables (pi. II). 

Les couvertures de Tlemcen portent comme décor des bandes horizontales, for- 
mées chacune par la répétition d'un ou de plusieurs motifs rentrant l'un dans l'au- 
tre. Certains mo- 
tifs sont communs 
à tous les tisse- 
rands, comme le 
damier carré, le 
damier rectangu- 
laire, le losange 
plein avec son 
compagnon, le 
rectangle à pro- 
longements évi- 
dés en pointe, qui 
ressemble à cer- 
taines navettes 
populaires euro- 

Fig. 11. - KIrmrnN ,lrrorat,fs ,lcs couM'iluirs ,lo Tlrrncon. péeUUeS (flg. 14). 

La couverture 
représentée est l'œuvre d'un tisserand que je ne connais pas ; les noms qui sui- 
vent m'ont été donnés par le tisserand Chouïhà Kadour ben Ahmed, rne du Nord, 
à Tlemcen. 

N"' 1 et 2, damma^ de cinq à neuf rangées. 

— 3, dchlxin, les mouches. 

— i, simple tri-tit de remplissage, sans aucune significa- 
tion. On en met tant qu'on veut, en alternant les couleurs. 

— o, de diverses couleurs juxtaposées. 

— G, mounchàr, la scie; elle est double une en haut, 
l'autre en bas. 

— 7, nkhel, dattes ou noyaux de dattes. 

— 8, même sens. 

— 9, Uchàidùn^ la poulie du métier à lisser; (cf. fig. 16 

pour l'objet) ; on voit 
que les Itchatchins ren- 
trent les uns dans les 
autres ; la roulette est 
négligée. 

— 10, sans doute le 
même, doublé en sens 
inverse. 

— 11 .' 

— li, makrâl, sorte de petit gâteau de semoule, qui a en effet la forme d'un 
losange ; le noir est dit mâle et le dessin à double pointe est dit mahrot femelle. 
A M. Ricard on a dit que le makrot est le n° 9, par erreur évidemment. 

— 13, houl, le poisson. 

— li, même sens; les blancs et les noirs rentrent les uns dans les autres. 
Nous rencontrons donc ici un principe de décoration qui n'est appliqué ni sur 

les poteries, ni sur le bois^ ni sur les étoffes kabyles. 




- IV'is.u. de. (iss 




VAN GE.XNEP : ETUDES D ETIINOGRAPDIE ALGERIENNE 



19 



En outre, les dessins sont naturalistes, et quoique stylisés par la technique, tout 
aussi reconnaissables que les motifs brodés sur tulle à El Eubbad. La poulie du 
métier est assez reconnaissable ; et davantage Test encore le peigne de tisserand 
(fig. 15) qui a fourni le motif de la septième bande, en partant du haut, de la cou- 
verture de Tlemcen représentée PI. II. 

Enfin, il sutïit de nouveau d'un coup d'oeil pour voir que le décor pris dans son 

ensemble, quoique géométrique, est parfaitement autonome : il se distingue de 

celui de la vannerie tlem- 

. 1 
cénienne, des nattes Beni 

Snous, des peintures sur 

poteries, ce qui prouve une .-, 

fois de plus que le dessin 

géométrique prétendu 

« uniforme d'un bout à '^ 

l'autre de l'Afrique du 

Nord » oflfre de nombreuses , 

4 

variations caractérisées 
pour peu qu'on en analyse 
les composantes dans cha- 
que série technologique. 






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Etoffes kabyles. — Nous 
aurons à faire la même 
constatation pour les étof- 
fes kabyles. Celles que j'ai 
recueillies ont été acquises, 
l'une dans une boutique 
d'Alger, deux chez un or- 
fèvre Beni Yenni et une au 
marché de Fort-National ; 
c'est celle dernière, très 
usée, quoique de couleurs 
vives, qui est reproduite 
ici (pi. III). Elle est assez 
ancienne, l'estimation va- 
riant entre 40 et 100 ans. 
Les décors tissés des Kaby- 
les sontd'ailleursau moins 
aussi immuables que leurs 
peintures céramiques. 

Du premier coup d'œil 
on voit qu'entre les uns 
et les autres il n'y a d'au- 
tre parenté que rutilisalion 
du triangle et du losange 
comme motifs fondamen- 
taux ; à cela près, il estim- 
possible de découvrir des 
transpositions ornementa- 
les. Et plus l'on examine 
le détail, plus l'originalité du décor brodé par rapport aux décors peint, sculpté 




Fig. 17. — Motifs décoralifs des ôtofTcs 
AVssi; 8, 15 et 10, Boni Gifser ; 9, 1 
plus Beni Yenni. 



poil ras kabyles : ! 
et 18, Beni kljer 



20 REVLE d'eTH.NOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 

OU brodé se certifie, ainsi qu'on verra en comparant les figures de la pi. IV à celles 
du même ordre données précédemment. 

Le tissage se fait à fond blanc, avec bandes d'un vert noir, d'un rouge vineux 
mélangé de noir, en brun mélangé de rouge, en bleu pastel sombre et très sou- 
tenu. Les décors fins sont toujours en fils blancs, de coton, qui ressortent admira- 
blement sur les fonds teintés. On peut voir que le décor lin est préparé et souligné 
par un décor très simple lissé en sombre sur le fond blanc central. L'effet étrange 
des décors est obtenu par ce qu'on appelle en style d'école la variation sur le motif 
et la multiplicité dans l'unité ; il y a symétrie dissymétrique ; chaque triangle et 
chaque losange diffère souvent par quelque détail de ceux qui l'entourent; il suffit 
de remplir ici et de laisser là-bas vides de petits triangles apposés sur les côtés, 
détails minuscules que ne pourraient rendre que des photographies grandeur na- 
ture. 

Ces petits triangles ne se voient jamais sur les poteries. On remarquera aussi l'or- 
nement à tiges ondulées terminées par de tout petits losanges (pi. IV, 3) qui rap- 
pellent l'ornement égyptien ancien si connu des tiges et fleurs de lotus parallèles 
sortant de l'eau ou posées sur une bande et stylisées. D'après L. Jacquot, qui a 
rencontré ce signe comme tatouage kabyle, ce serait le fjghàoune ou « plante 
d'abeilles » *. 

Pour les noms des motifs de décor des tissus kabyles à poils ras, M. Ricard 
m'avertit qu'ils changent de tribu en tribu. Voici la liste qu'il a recueillie chez les 
Béni Yenni et Béni Aïssi de la région de Fort National, les Béni Gifser et les Béni 
Idjer, région d'Âzazga (fig. 17). 

1 — ichoura, ichouraq et tichouraq = filets. 

2 — kikeb, chalerwan = chevrons (?). 

3 — anqiq bouzrem = cou du serpent. 

4 — iri n sendouq =^ bord de caisse. 
.j — bou itran = qui a des étoiles. 

G — tit froukh = œil d'oiseau. 

7 — ubdiden itmegran = piquets ? 

8 — tighorfatin = étages. 

9 _ tasift bou setta = ruisselet à six (sinuosités). 

10 — timchet = peigne. 

11 — rkikda, rkikeb = 

12 — snat tiougiwin = les deux jougs. 

13 — bou itran = qui a des étoiles (points éclairés). 

14 — tiferfert = petite cuiller. 
lo — tazrart = figue blanche. 

IG — tit boufroukh = œil d'oiseau. 

17 — ifendjalen =i tasses. 

18 — touiqan = fenêtres. 



Conclusions. 

Les conclusions sont prévues, et faciles à formuler. Si, comme on l'a fait 
jusqu'ici, on se contente de dire que l'ornementation nord-africaine en général 
est géométrique et utilise le carré, le rectangle, le triangle, le losange, l'arc de 
cercle, le cercle, la ligne droite, le zigzag et la ligne ondulée, on n'a rien dit du 

\. L Jacquot, loc. cit., p, 436 et Cg- 25, 



# 

A. VAN GENNEP : ÉTUDES d'ETHNOGRAPHIE ALGÉRIENNE 21 

tout. Car par là on n'a fourni aucun élément propre à difTérencier cette ornemen- 
tation des autres, également géométriques, qui se rencontrent dans le reste du 
monde et à toutes les époques de la civilisation. Il convient, quand il s'agit de 
l'art des demi-civilisés, d'exiger la même rigueur terminologique que lorsqu'il 
s'agit des époques successives de noire art à nous. Et qui donc se contenterait de 
dire que l'art de la Renaissance et de l'Empire se caractérisent par la ligne droite, 
mais le Louis XV et le Louis XVI par la courbe? 

Nous avons constaté en premier lieu que le décor géométrique doit être divisé 
en deux catégories, rectilinéaire et curvilinéaire. La première se trouve sur la van- 
nerie et les étoffes, comme nécessitée par la technique. La deuxième, rare sur les 
poteries, puisqu'elle ne sert qu'à souligner la forme des panses, des fonds de cou- 
pes et de plats, etc., se rencontre davantage dans le travail des métaux et domine 
dans le décor du bois; mais dans ces trois cas, la première catégorie, rectilinéaire, 
n'est jamais éliminée entièrement. 

La série curvilinéaire nord-africaine ne fait pas usage de la spirale ni du méandre; 
la ligne ondulée est rare; ce qui abonde, c'est le cercle et les combinaisons de l'arc 
de cercle (rosace, etc.). Par là même se trouvent éliminés de tout rapprochement 
la majeure partie des systèmes curvilinéaires connus par ailleurs (mycénien, etc.). 
Comme je n'ai pas parlé ici à dessein de l'ornementation sur métaux, il reste que 
le décor sur bois courant et « populaire » est une dérivation directe, une adapta- 
tion par simplification, de la sculpture sur bois « arabe » classique, et fournit un 
cas, sinon de dégénérescence, du moins de « popularisation » d'un art supérieur. 

Il en va tout autrement du décor rectilinéaire. Nous avons vu qu'ici encore il 
faut distinguer plusieurs catégories, reconnaissables tant aux éléments simples 
qu'à leurs combinaisons spéciales dans chaque cas particulier. Non seulement le 
« faciès » du décor de la natte Beni-Snous, de la couverture tlemcénienne, de 
l'étoffe kabyle, des akoufi et des poteries berbères, et j'ajoute des tellis et des 
coussins, des haïks brodés, des voiles de mariage, des tapis etc. n'est pas le même 
et sans qu'il y ait transposition décorative d'une espèce à l'autre ; mais de plus, 
entre les broderies, les poteries, coussins, etc. d'une localité et ceux d'une autre 
il y a des variations frappantes. 

Cette étude rapide de divers systèmes nord-africains d'ornementation confirme 
sans doute ce qu'on savait : l'extraordinaire superposition, dans l'Afrique du Nord, 
des types ethniques, linguistiques et culturels. Ce qu'il y a d'intéressant, c'est 
d'arriver à voir clair dans ce fouillis à première vue inextricable, et pour cela, il 
faut instituer des enquêtes locales avec toute la rigueur méthodique que l'on 
exige de nos jours des savants qui entreprennent des recherches de tout ordre, 
tant naturelles que sociales ou historiques, sur le sol et parmi les populations de 
l'Europe. 



L'INDETERMINATION PRIMITIVE 

DANS L'ART GREC 

Par M. Waldemar Dkon.na (Genève). 



C'est un phénomène l)ien connu qu'aux débuts de toute civilisation les divers 
produits de l'activité humaine ne sont pas encore difTérenciés les uns des autres, 
que les manifestations de l'esprit sont encore plongées dans le syncrétisme pri- 
mitif '. Cette indétermination, qui est aussi celle de l'enfant- et des peuples peu 
civilisés d'aujourd'hui, a été remarquée dans des domaines divers. Dans cette 
période chaotique, les sciences ne sont pas encore séparées, elles n'ont pas su 
définir le but de leurs recherches^; la littérature, la musique en sont encore à 
l'époque de la confusion des genres. 

L'art figuré n'échappe pas à celte loi. Une telle constatation n'est pas nouvelle, 
et on a souvent remarqué la diiïicullé qu'éprouve l'artiste, même à une époque 
assez avancée, à distinguer les uns des autres par leurs caractères spécifiques, les 
types, les motifs, les techniques mêmes. 



Que de fois n'a-t-on pas relevé dans les œuvres primitives de pays et d'époques 
diverses, la ressemblance des visages humains avec ceux des animaux, ou inversement 
celle des masques bestiaux avec les masques humains ?^ On ne saurait y voir aucune 
intention profonde, aucun désir d'expliquer, comme le fit Simonide d'Amorgos, 
l'origine humaine par une descendance animale^; aucune vague notion de physio- 
gnomonie "^ ; on ne saurait en rendre responsable que l'incapacité technique de 
l'artiste, à ces époques reculées, à donner à ses sujets leurs traits caractéristiques. 

L'art paléolithique otTre de nombreux exemples de l'un et l'autre cas. Une 
gravure du Mas d'Azil a beaucoup intrigué les préhistoriens : cet être « aux for- 
mes mi-humaines, mi-bestiales » serait-il un singe anthropomorphe ? (fig. 1,1) 
Pielte le croyait, mais son opinion est définitivement rejetée " ; il s'agit bien 
d'un homme. Les mêmes silhouettes étranges apparaissent à Altamira, à Mar- 

1. Renan, L'Avenir de la Science (3), p. 301. 

2. Claparède, Ps>/cholof/ie de Venfant (2;, p. 154-.'). 

3. Deonna, L'archéologie, fia valeur, ses méthodes, Paris, 1011, t. t, p. 47. 

4. Wundt, Vol/ierpsycholof/ie, 111 (2), p. 163. 

D. Croiset, Histoire de la Ultérature grecque, II, p. 19.j. 

11 n'est peut-î'tre pas superflu de le dire^ puisque certains savants ont voulu dériver les types 
anthropomorphiques de l'art primitif, non seulement d'objets aniconiques, mais aussi d'animaux 
sacrés, tels que le poulpe. On consultera sur ce sujet les travaux de M. Houssay, et en dernier 
lieu ceux de M. Siret, qui aboutit à des conclusions stupéflantcs. Cf. Deonna, op. cit., I, p. 170 sq., 
l'archéologie symbolique. 

6. REG., 1894, p. 3G8 ; Cuyer, La mimique, p. 16 sq. 

7. Déchelette, Manuel d'archéoloyie préhistorique, I, p. 222. 



WALDEMAR DEONNA : l'iNDÉTERMINATION PRIMITIVE DANS LART GREC 23 

soulas ' (fig. 1, 2). D'autre part, les bisons peints à Altamira et à Font-de-Gaume, 
avec leur front bombé, leur nez busqué, leur longue barbe, rappellent d'assez près 
le profil de l'homme, celui de la race sémitique surtout, pour que nombre de per- 
sonnes aient été frappées de leur caractère pseudo-humain, de leur« profil méphis- 
tophélique » (fig. 1, 3). Si l'homme a été pris pour un singe, la tête du bison, 
par deux fois, a été interprétée comme une tête humaine -. 

On a cherché les motifs de cette curieuse confusion entre les traits de l'homme 
et ceux de l'animal. Ces hommes se livreraient-ils à des danses magiques, la tête 
couverte démasques d'animaux? C'est ce que croient en particulier MM. Rreuil^ 
et Déchelette *^. Mais dira-t-on que les animaux portent eux aussi des masques 
postiches en tête humaine? L'explication, satisfaisante pour un cas, ne l'est certes 
pas pour l'autre, et je crois qu'il faut avoir recours à une autre solution. 

Tout récemment, M. Luquet s'est efforcé de la donner, dans son étude « Sur les 
caractères des figures humaines dans l'art paléolithique » ^ L'évolution du dessin, 
dit-il, se poursuit chez les préhistoriques inversement à celle qu'elle présente chez 
l'enfant. L'artiste paléolithique commence par représenter l'animal, puis l'homme; 
l'enfant, au contraire, commence par l'homine, et s'attaque ensuite à l'animal®. Il 
en résulte que les premiers animaux tracés par l'enfant ressemblent à des bons- 
hommes placés horizontalement, tandis que les premiers hommes tracés par les 
artistes préhistoriques ressemblent au contraire à des animaux redressés. 

Mais, si cette hypothèse explique pourquoi l'homme ressemble à l'animal, elle 
n'explique pas davantage que la première pourquoi le visage de l'animal est quasi- 
humain. 

M. Luquet a raison de chercher les motifs de cette ressemblance, non pas dans 
les usages d'alors, mais en dehors de la volonté de l'artiste, dans les principes 
mêmes qui dirigent l'art à ses débuts. En réalité, il s'agit d'un phénomène géné- 
ral : l'artiste ne sait pas encore rendre les traits qui distinguent l'homme de l'ani- 
mal, et leur prête à tous deux le même masque. OEil, front, bouche, menton, nez, 
sont communs à tous deux, et la technique mal habile, qui réduit à quelques 
schémas toutes les formes plastiques, ne connaît pas encore les divergences légères 
qui donnent à ces détails, suivant le cas, une apparence humaine ou animale. 



En effet, cette similitude des visages n'est pas particulière à l'époque paléoli- 
thique. Franchissons un nombre de siècles indéterminé. Les vases de terre qui 
ont été trouvés dans le second établissement de Troie appartiennent à une série 
céramique très fréquente, dont les ressortissants ne se rencontrent pas seulement 
dans l'antiquité ", mais aujourd'hui encore chez les peuples peu civilisés ^ : un 

1. Ibid.,p. 2.j7. 

2. L'Anf/iropolof^îe, 1902, p. 353, fig. 2; Comptes rench/s Acad., 1902, p. 481; sur ce sujet, Breuil, 
Rev. arch., 1909, I, p. 233-4. 

3. UAnlhropoloqie, 1904, p. 638; 1909, p. 393. 

4. Op. cit., I, p. 224, 237. 

5. L'Anthropologie, 1910, p. 409 sq. 

6. Wundt., op.l.,Tp. 95 sq.; Levinstein, Kinderzeiclinungen, cf. Archives de psychologie, 1907, 
p. 189 sq.; Katzaroff, Qu'est ce que les enfants dessinent? ibid., 1910, p. 123 sq. etc. 

7. Hoernes, Urgeschichte der bildenden Kunst in Europa, p. 173 sq., p. 306 sq. Ex. Corneto, 
Wienerjahreshefle, 6, p. 66 sq. 

8. Nouvelle Caléduuie, L Anthropologie, 1893, p. 43, fig. 7, etc. Cf. encore Flamand, Idoles à 
tête de chouette du Sahara central, Bull, et Mém. Soc. Anthrop. Paris, 1909, n^ 3j L Anthropolo- 
gie, 1910, p. 704i 



24 



REVUE D ETUNOGRAPllIE ET DE SOCIOLOGIE 









Fig. 1. — Exemples de confusions des formes liumaine et animale 




WALDEMAR DEONNA : L INDETERMINATION PRIMITIVE DANS L ART GREC 23 

visage y est grossièrement modelé. Est-ce celui d'une divinité « à tête de chouette », 
comme le croyait Schliemann? non c'est l'image schématisée de la déesse néoli- 
thique \ dans laquelle M. Siret, commettant tout récemment une erreur analogue, 
reconnaissait les éléments constitutifs du poulpe! -. Ici encore, le visage hu- 
main n'est pas conçu différemment de celui de l'animal, et de plus, autre indéter- 
mination, la fabrication des figures humaines ou animales en terre cuite ne se dis- 
tingue pas encore de celle des vases ^ 

Les statuettes de terre cuite mycéniennes n'ont-elles pas évoqué, par leur visage 
pincé dans l'argile entre le pouce et l'index, l'aspect d'une tête d'oiseau?^ (fig. 1,0). 
Mais, dans un autre stade de civilisation, après que le monde égéen ruiné eût 
fait place à la Grèce géométrique, et qu'un art nouveau, recommençant comme 
jadis sa marche ascendante, eût retrouvé, grâce à la maladresse technique, les 
mêmes schémas qu'autrefois, ne voit-on pas apparaître, dans les grossières figu- 
rines féminines de Béotie, le même visage animalisé ? « Le profil du visage est 
indiqué par une sorte de triangle presque sans épaisseur, terminé par un angle 
obtus, qui rappelle de loin un bec d'oiseau. Les yeux, trop grands et disposés sur 
les deux faces du triangle, de façon qu'on ne puisse jamais les voir tous deux à la 
fois, complètent la ressemblance avec une tête d'oiseau » °. De ces « maquettes à 
bec d'oiseau », de ces idoles au « long museau pointu » % sortiront cependant des 
effigies plus humaines '', qui aboutiront un jour aux purs profils des Tanagréennes ! 
(fig. 1, 4-3, 8). 

Les cavaliers ne sont pas mieux traités; la différence entre la tète du cheval au 
museau allongé et semblable au groin d'un porc, et celle de son maître, « petite 
poupée à bec d'oiseau » ^ n'est assurément pas très sensible (fig. 1, 7, 9). On dirait 
souvent, à voir le cavalier encore mal uni à sa monture, voir un singe accroupi sur 
un cheval, et il est curieux de constater que ce motif est en réalité représenté sur 
des fibules ". 

Puisqu'il s'agit d'un phénomène indépendant de toute chronologie, qui provient 
uniquement du plus ou moins d'habileté technique, on ne sera pas surpris de voir, 
sur le naïf-graffite d'un vase étrusque "', la lionne qui suit Persée tourner vers le 
spectateur une tête que le dessinateur a rendu presque humaine, tandis que der- 
rière elle le profil du cheval Pégase (fig. 1, 10) rappelle celui des cavaliers géomé- 
triques ou des personnages sur le vase aux guerriers de Mycènes " (fig. 1, 11). 



On saisit l'intérêt de cette constatation ; elle permet d'expliquer la genèse de cer- 
taines formes seini-animales, semi-humaines^ sans qu'il soit absolument nécessaire de 
faire intervenir ces théories où le totémisme animal joue un rôle aujourd'hui en 
grande faveur. « La tradition iconographique, comme la tradition littéraire, dit 



1. Deonna, op. cit., 1, p. 171 sq. référ. 

2. Déchelette, op. L, \, p. 584 sq. Les origines de l'idole néolithique. 

3. Pottier, Les slatuetles de terre cuite, p. 12. 

4. Perrot, Histoire de l'Art, 6, p. 741 sq. 

5. Bulletin de Correspondance hellénique, 1890, p. 205. 

6. Pottier, op. L, p. 21. 

7. Bulletin de Correspondance hellénique, 1890, p. 207 sq. (ex. de transition; 

8. Bulletin de Correspondance hellénique, 1890, p. 217, note 1. 

9. Hoernes. op. t., p. 479. ^ 

10. Martha, Art étrusque, p. 455, flg. 294. 

11. Walters, History of ancient Pottery, I, p. 297, fig. 88. .--.... 



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M. S. Reinach *, vit de malentendus et de contre-sens ». Des créations artistiques 
mal comprises ont donné naissance à de nouvelles légendes dans l'antiquité ^ comme 
au moyen-âge ^ et, d'après cette mythologie oculaire, de nombreux savants cher- 
chent l'origine des mythes dans des dessins mal interprétés '\ Inversement, des 
modifications de textes par des copistesétourdis ont permis aux artistes d'en extraire 
des représentations figurées erronées. « Si tu trouves un dromadaire, dit un lapi- 
daire du moyen-âge, qui ait les cheveux épars sur les épaules, icelle pierre rend 
paix et concorde entre mari et femme » ; ce passage incompréhensible provenait de 
l'erreur d'un copiste, sous la plume duquel « Andromeda », la constellation, 
était devenue « Dromadaire » 1 Mais un dessinateur en avait déjà donné une rei)ré- 
senlation : un dromadaire avec une longue crinière ' ! 

Ne pourrait-on donc penser que certaines formes qui unissent les éléments 
animaux et humains, dérivent, elles aussi, d'une fausse interprétation, par des 
artistes ultérieurs, d'un motif où l'indétermination primitive, dont nous venons do 
voir plusieurs exemples, avait prêté à la tète de la bête l'apparence humaine, ou 
à la tète de l'homme l'apparence bestiale ? 

M. Breuil a été frappé de l'analogie que présente avec un bison le taureau chal- 
déen dit >< androcéphale »; le prototype de ce « Taureau céleste » serait le bison 
que connaissaient les artistes de la Chaldée, et dont le mufile peut facilement 
prendre une apparence de vague anthropomorphisme. « Quand l'espèce fut deve- 
nue rare et se fut retirée vers le nord, les artistes, mis en face des œuvres de 
leurs devanciers, cessèrent d'en connaître le réalisme ; la barbe, le front bombé, 
la tête de face, furent anthropomorphisés davantage encore, jusqu'à produire ce 
taureau androcéphale dont M. Heuzey a si bien étudié la sériation. Quoi d'éton- 
nant à cela : si l'on passait en revue les fresques et les sculptures de lion, exécu- 
tées au moyen âge et jusqu'au xviir siècle par des artistes ignorants des formes 
vraies de cet animal, on saisirait sur le vif Tanthropomorphisation d'un animal qui 
nous est familier » ^ En résumé, M. Breuil croit que la naissance du type artistique 
du taureau à tête humaine est due à une erreur d'interprétation d'un motif plus 
ancien; trompé par l'aspect humain de la tête du bison, l'artiste ultérieur accusa 
nettement ces traits fictifs, tombant dans la même erreur que certains savants 
modernes qui ont interprété les têtes pseudo-humaines des bisons quaternaires. 

Je crois l'interprétation satisfaisante, mais je la modifierai légèrement : l'aspect 
humain du prototype n'était pas dû à une interprétation réaliste de la nature de 
l'animal, mais plutôt à la difficulté qu'éprouvait l'artiste primitif à différencier les 
traits de la bête de ceux de l'homme. 



Ne peut-on pas étendre cette explication à d'autres cas? C'est alors le problème 
tout entier de ïorigine des monstres qui se pose. On sait qu'il a reçu diverses solu- 
tions. Jadis, on croyait avoir tout dit en rapportant à l'Egypte ou à la Chaldée 
les formes hybrides de la mythologie et de l'art grec; mais cette solution, vraie 
dans bien des cas (sirène, harpye, etc.), ne fait que reculer le problème même de 

1. Cultes, II, p. 163. 

2. M. Reinach en a donné de nombreux exemples dans son article : Sisyphe aux enfers et quel- 
ques autres damnés, Rev. (trcfi.,\903, I,p. lo4 sq. ; Cultes, 11, p, 15'J st]. 

3. Mâle, L'art religieux du ^llh siècle, p. U28 sq. 

4. Goblet d'Alviella, Croyances, rites, institutions, II, p. 20-21. 

5. DeMély, Rev. arch., 1910, 1, p. 331 ; cf. Deonna, op. cil., 1, p. 304, 320. 

6. Rev, Arch., 19U9, I, p. 252. 



WALDEMAR DEONXA : L'INDÉTERMINATION PRIMITIVE DANS l'aRT GREC 



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leur genèse; que le prototype soit grec ou égyptien, il n'en reste pas moins à 
expliquer comment il s'est formé. 

On cherche aujourd'hui volontiers dans le totémisme la clef de nombreuses 
énigmes, et l'on n'a pas manqué de recourir à lui dans ce cas. Certains types mons- 
trueux seraient nés de ces cérémonies rituelles où l'adorant revêtait la dépouille 
de l'animal totem ; Robertson a interprété de cette façon les dieux égyptiens à tête 
d'animaux, et M. S. Reinach a étendu cette hypothèse à l'art grec '. Ou bien, dit- 
on encore, ces êtres fantastiques, dans lesquels sont fusionnés les éléments humains 
et animaux, remonteraient à ce stade intermédiaire de l'évolution qui conduisait 
du dieu entièrement animal au dieu devenu complètement anthropomorphe '-. 

On dédaigne la facile hypothèse qui ne voit dans ces monstres, comme le croyait 
déjà Lucrèce, que le produit de Vimagination, de la fanlaisip de l'artiste ^ Certes, 
une telle explication est insufïisante; elle est souvent entièrement fausse, mais on 
ne saurait nier aussi que dans bien 
des cas elle peut être exacte, et 
l'examen du dessin enfantin, qui 
jette une lumière très vive sur le 
dessin primitif, permet de réhabi- 
liter sans trop de hardiesse cette 
vieille opinion. Les enfants créent 
spontanément des monstres par la 
simple juxtaposition de parties em- 
pruntées à difîérents êtres vivants * ; 
des petits kabyles dessinent des 
hommes à pieds d'animaux, ou 
des animaux à pieds humains ■' ; 
ils placent une tête humaine sur un 
corps d'animal, ou une tète de bête 
sur un corps d'homme. Si l'enfant 
transforme volontiers un oiseau en 
quadrupède, par l'adjonction de 
deux pattes *', il métamorphose 
aussi l'oiseau en homme, en lui 
ajoutant deux bras ou deux jambes 
humains " ; en un mot, il éprouve 
une tendance instinctive à mêler 
les formes humaines et animales ^ 
(fig. 2). Il ne faut pas confondre, 
a-t-on dit déjà % les survivances de 
la zûolatrie avec ce procédé com- 
mun à tous les arts primitifs, où la figure humaine se mêle d'éléments bestiaux. 
L'enfant kabyle a imaginé un cheval avec un homme dedans, sans jamais avoir 




1. Cultes, I, p. 20 sq., et passiiii. 

2. Reinach, L'Anthropologie, 1904, p. 290. 
3.Cf.Hoernes, op. L, p. 148; Déchelette, op. L, 1, p. 223. 

4. Archives de psychologie, 1907, p. 134. 

5. Ibid., p. 136. 

6. Sully, Études sur l'enfance, p. xxii. 
1. Ibid., p. XXVII, XXX. 

8. Ibid., p. 340. 

9. Pottier, Journal des Savants, 1908, p. S68, référ. 



28 REVUE d'ethnograpuie et de sociologie 

entendu parler de la légende troyenne, et Ton a pensé avec raison que l'idée 
du cheval de Troie a pu germer instinctivement dans l'esprit des Grecs '. Pour- 
quoi ne dirait-on pas de même que la création de certains monstres dans l'art fut 
toute mécanique? Voici, sur certains monuments, la chouette à bras humains, qui 
remonte sans doute aux Ioniens, grands amateurs de formes étranges ^. Est-ce 
une survivance du temps où la chouette était déesse? On a en effet songé, 
comme Schliemann, mais pour d'autres raisons, à un très ancien culte de la 
chouette, et l'on pense que si l'Athéna Glaukopis d'Homère ne fut pas nécessai- 
rement vénérée sous la forme de cet animal, la chouette du moins, héritée de la 
zoôlatrie Cretoise, se serait dans la suite unie à Athéna, déesse anthropomorphe ^. 
La chouette à bras humains formerait comme un intermédiaire. Mais n'avons- 
nous pas vu que l'oiseau à bras liumains nait spontanément sous le crayon de 
l'enfant, et ne saurions-nous penser qu'un artiste primitif a pu créer tout arbitrai- 
rement ce motif conservé pendant des siècles? Cette faune bizarre qui pullule sur 
les empreintes de Zakro '* rappelle-t-elle aussi le totémisme dont la Crète aurait 
conservé les formes originelles à côté des dieux déjà complètement anthropomor- 
phisés ''? Hogarth ne voit dans ces monstres aucune intention religieuse; créés 
par la fantaisie, ils seraient simplement dus à la déformation qu'ont subies, grâce 
à des artistes indigènes, les modèles, égyptiens surtout, dont ils s'inspiraient. 
L'oiseau à tête humaine rappelle celui que tracent les enfants ^, la femme à tête 
d'oiseau également "^ . La conclusion serait la même que pour les monstres qui 
ornent les cathédrales du moyen âge ; le symbolisme, ici plutôt la religion, n'a 
rien à y voir, et ces œuvres sont exemptes de pensée ^ Le rapprochement que le 
Père Lagrange établit entre les monstres crétois et les gargouilles du moyen âge 
ne porterait pas seulement sur la forme, mais encore sur le principe qui la 
créa \ 



Mais un autre facteur intervient encore, qui est indépendant des croyances, 
ou de la fantaisie créatrice, le fadeur technique. Alors qu'on interprète le plus 
souvent les épithètes de YXajxcoiriî, powTrtç, jointes aux noms d'Athéna et d'Héra 
dans les poèmes homériques, comme évoquant le souvenir de la forme animale 
de ces divinités*", M. Reichel, rejetant les hypothèses totémiques, pense que poÔJTrt; 

1. Archives de psychologie, 1907, p. 140, fig. 35. 

2. Mélanges Perrol, p. 264; Rev. Arch., 1903, II, p. 122; Pottier, Bulletin de Correspondance hellé- 
nique, 1908, p. 541 sq.; Indicateur d^ Antiquités suisses, 1910, p. 16 note 1 ; sur cette prédilection des 
Ioniens, Mon. antichi, 17, p. 189, note 1, référ., p. 635 note l,référ.; Indicateur, p. 15 sq. etc. 

3. Pottier, Bulletin de Correspondance hellénique, 1908, p. 543-4. 

i. Wogàrlh, Journal ofhellenic Studies, 19ÙS, p. '(, sq.; Burrows, Discoveries in Crète, p. 127, 
etc. 

5. Sur l'interprétation de ces tHres monstrueux, Karo, Altkretische Kults'iitten, ^>'c/i. f.Reli- 
gionswiss., 1904, p. 117 sq.; Dussaud, Les civilisations préhelléniques, p. 242, etc. Pottier, cf. Rei- 
nach, i: Anthropologie, 1904, p. 290; Bulletin de Correspondance hellénique, 1907, p. 113, 228, 259 
référ. 

6. Bulletin de Correspondance hellénique, 1907, p. 259. 

7. Lagrange, op. L, p. 70, fig. 43. 

8. },Iâ\g, L'art religieux du xm^ siècle, p. 79 sq. 

9. Op. L, p. 70. Notons que Tiniagination peut voir des formes monstrueuses là oîi elles 
n'existent pas. Il m'est impossible de distinguer la tète de taureau du dieu qui apparaît à une 
femme en adoration, sur un anneau d'or de Cnossos, Journal of hellenic Studies, 1901, p. 170, 
fig. 48. 

10. Girard, Rev. des Études grecques, 1903, p. 12; Pottier, Bulletin de Correspondance hellénique, 
1908, p. 546, note 4. 





WALDEMAR DEONiNA : l'iNDÉTERMINATION PRIMITIVE DANS LART GREC 29 

garde plutôt le souvenir du temps où, suivant un procédé commun à tous les arts 
dans Tenfance, l'artiste donnait aux yeux de ses personnages une ouverture déme- 
surée '. 

Je crois de même que les conventions primitives de la technique permettent 
d'expliquer la genèse de certaines formes hybrides, et qu'on peut en rendre res- 
ponsable V indétermination primitive des types. Dans l'art paléolithique, le bison 
ne semble anthropomorphe que pour cette raison, et la même erreur d'interpréta- 
tion qu'ont commise les savants modernes à son sujet, a été commise jadis peut- 
être par l'artiste chaldéen, qui en déduisit son taureau androcéphale. Placé devant 
quelque grossière figurine dont la tête est modelée « en bec d'oiseau », quelque 
grec n'aura-t-il pas cru voir l'image d'une divinité à tête d'oiseau? Sur le col d'un 
vase de Miletos est peint un crabe à face humaine -. L'interprétation totémique 
le dériverait à coup sûr de ce crabe si réaliste qui fut trouvé par Evans dans le 
même pays, en Crète ^. et qui aurait pu y être vénéré comme un dieu ! Mais 
n'est-ce pas plutôt qu'un artiste malhabile, incapable de rendre la tête de son 
crabe, n'a pu faire autrement que de lui prêter involontairement des traits 
humains? 

En résumé, pour expliquer la genèse des monstres dans l'art, on peut avoir 
recours à plusieurs hypothèses ; on peut en chercher la raison dans les croyances 
primitives, dans le totémisme animal, ou bien, indépendamment de toute idée 
profonde, soit dans la fantaisie créatrice, soit dans l'indétermination technique 
propre aux arts à leurs débuts. Aucune de ces solutions n'exclut les autres ; elles 
peuvent toutes coexister. 



L'art hellénique, qui nait après la chute de la civilisation égéenne, et qui, s'il a 
hérité de certains motifs et procédés antérieurs '% a toutefois tout à apprendre au 
point de vue du métier, subit pendant des siècles celte indétermination primitive 
dont les caractères ne se perdront que peu à peu, qui domine sans conteste l'art 
du VI' siècle et se maintient encore au v^ 

Alors que le poète se forge de ses divinités un idéal bien défini, le sculpteur qui 
lutte contre la manière rebelle ne sait encore distinguer par leurs traits spécifiques 
les dieux et les mortels. Comme l'artiste paléolithique qui sculpta les u Venus » de 
Brassempouy ou de Willendorf % comme l'artiste énéolithique qui tailla les idoles 
des. Cyclades, comme l'auteur des figurines d'ivoire du Dipylon, il ne dispose 
encore que de quelques schémas qui s'appliquent indifféremment au dieu et à 
l'homme, le schéma assis et le schéma debout, et les variantes qu'il y introduit 
n'ont point pour but de distinguer les divinités par des traits supérieurs, par une 
physionomie idéale, mais portent sur des détails purement extérieurs, sexe, 
vêtements, attributs. 

L'homme nu sera-t-il Apollon, ou l'athlète qui aura vaincu dans les jeux, l'effigie 
anonyme d'un dévot, ou bien le portrait qui s'élève sur la tombe? Selon l'inten- 
tion du donateur, il sera l'un ou l'autre indifféremment. Dans un sanctuaire 
d'Apollon, à Délos, au Ptoion, il sera l'image de culte qui s'élève dans la cella, ou 

1. BowTTii;, Jahrbuchd. le. d. arch. Insliluls, 1910, p. 9 sq. 

2. Rev. arch., 1899, I, p. 301. 

3. Dussauil, op. ;., p. 51. . • 

4. Pottier, Le problème de l'art dorien, p. 38 sq. 

8. Die Aurignacienschichte iin Lôss von Willendorf, Korrespondenzblall, 1909 ; LAntliropologie^ 
1910, p. 699, fig. . 



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celle de l'adorant qui a consacré son ex-voto dans l'enceinte sacrée ; trouvé dans 
les nécropoles de Rhodes, de Samos, d'Athènes, il immortalisera sous forme con- 
ventionnelle le défunt; mais, quand les circonstances de la découverte ne fourni- 
ront aucune indication, il ne pourra recouvrer le nom qu'il avait acquis par sa 
destination primitive, et il restera anonyme, comme ces statues ébauchées, aban- 
données dans les carrières par les ouvriers '. 

Ces femmes drapées de Délos, de l'Acropole d'Athènes, ne sont-elles, comme on 
le croyait jadis, que des Artémis, des Athénas, ou sont-elles des prétresses? Elles 
peuvent être l'une et l'autre, mais aucune de ces dénominations n'est exacte, parce 
qu'elles sont toutes deux trop restreintes; en réalité la statue n'a pour ainsi dire 
aucune personnalité, elle n'est ni une mortelle, ni une divinité, rien autre chose 
qu'un témoignage matériel, sans signification précise, de la dévotion d'un homme ». 
A côté des Kouroi, les « jeunes hommes », ce sont les Korés, les « jeunes femmes » ^. 

II en est de même pour les statues assises. Charès a pris soin de prévenir le 
doute, et il a gravé sur sa statue : « Je suis Charès, fils de Kleisis, chef de Tei- 
chioussa «. Mais Eakès, fils de Bryson, qui a éternisé son nom sur le trône de la 
statue samienne, n'est pas aussi aflirmatif; toutefois, comme l'image est masculine 
et dédiée à Héra, divinité féminine, il est naturel de penser que l'ex-voto repré- 
sente le dédicant. La statue d'Agémo provient d'un tombeau : c'est donc une 
image funéraire. Mais quand l'inscriplion ou le lieu de découverte ne viennent pas 
éclairer l'archéologue, comment préciser s'il s'agit d'un dieu ou d'un mortel? Car 
si Athéna se distingue facilement par son égide et son gorgoneion ^ tous les dieux 
n'ont pas des attributs aussi caractéristiques. Et l'attribut ne suffit pas : sou- 
vent l'image du mortel offerte en ex-voto porte dans ses mains les attributs du 
dieu, pour se confondre avec lui \ et d'autre part, la divinité peut abandonner ses 
attributs distinctifs ■'. 

Bien plus, incapable de donner a ses dieux des traits qui les distinguent des 
mortels, le sculpteur ne sait encore différencier Vhomme de la femme que d'une 
façon tout à fait imparfaite. Suivant un principe commun à tous les arts du début, 
et dont on trouve l'application aussi bien chez les chasseurs de rennes qu'aujour- 
d'hui chez les « sauvages », il insiste naïvement sur les caractères extérieurs du 
sexe ®, qu'il exagère souvent. Les kouroi nus s'identifient à première vue; les sta- 
tues masculines drapées ne prêtent a aucun doute quand le sculpteur à pris soin 
de dévoiler le sexe par une légère proéminence de la draperie "^ . Mais, si l'on 
supprime cet organe, si l'on néglige quelques autres détails, tels que la chevelure 
souvent plus compliquée chez les femmes, leurs slephanés, leurs bijoux, l'hésita- 
tion devient permise. On a dit avec raison que les rares statues féminines nues du 
VI' siècle ne sont que des « ApoUons » dont le sexe est omis ^ Ce n'est pas la 
poitrine qui peut fournir une indication précise, car le plus souvent, chez les 
femmes, elle est plate, garçonnière, et les seins ne sont pas développés, tandis 
qu'au contraire, dans nombre de statues masculines, elle est charnue et adipeuse ^ 

1. Deonna, Les ApoUons archaïques, p. sq. La dénomination et la destination des Apollons. 

2. Lechat, Au Musée de l'Acropole, p. 261 sq. Interprétation des statues. 
;}. Statue de l'Acropole, Perrot, Histoire de Varf, 8, p. 615, fi^'. 311. 

4. Deonna, op. cit., p. 16. 

i>. Lechat, Au Musée, p. 26.j, ex. 

6. Deonna, op. cil., p. 8,j. 

7. Statue de l'Acropole, Perrot, op. t., 8, p. 631, Cg. 321 ; Kouros de Chj'pre, Deonna, op. cil., 
p. 237, no 140. 

8. MuUer, Nac/dheil und Enlblùssunr/, p. 14."). 

9. Statue de Samos, Alh. Mill., 1906, pL; encore dans la peinture de vases de style sévère- 
Heu. «/t/*.,1910, 1., p. 219; Deonna, op. cit., l.,p, 212, note 7. 



WALDEMAR DEONNA : l'iNDÉTERMINATION PRIMITIVE DANS LART GREC 31 

Sera-ce le vêtement ? mais il y a des statues masculines drapées comme les femmes, 
et les poètes ioniens du vi' siècle nous décrivent l'allure efféminée des élégants 
d'alors '. Sera-ce la cheoelure? mais parfois hommes et femmes portent le même 
agencement. Sera-ce la physionomie^ tous les kouroi n'ont pas le visage brutal et 
énergique de V « Apollon » de Polymédès ou du Kouros d'Orchomène ; il y en a 
dont les traits délicats rappellent ceux de leurs sœurs lesKorés. Le Kouros de Milo 
penche vers le spectateur sa tète souriante, à l'ovale fin et allangui, alors que la 
tète d'Athéna sur la métope de Sélinonte est plus virile encore que celle de Persée ! 

On conçoit la difficulté qu'on a souvent éprouvée à dénommer telle ou telle 
statue archaïque. Supposez que la tête assez caractéristique de la statue drapée 
de Samos ^ ait disparu; rien, dans ce corps drapé comme une femme, à la poitrine 
forte, ne laisserait deviner plus spécialement l'homme que la femme, puisque 
l'artiste n'a pas fait saillir le sexe sous le vêtement. L'hésitation est donc souvent 
permise, et telle statue de Milet qu'on appelle « féminine » uniquement à cause de 
l'ampleur de ses seins, pourrait fort bien changer de sexe ^. 

On a reconnu tout d'abord dans un torse mutilé de Délos ^ une figure féminine, 
dont lechiton retenu par la ceinture en relief aurait été peint. Sans doute la poi- 
trine est plate comme une planche, mais ne venons-nous pas de voir que ce trait 
est fréquent, et la Nicandra de Délos s'enorgueiilit-elle d'appas plus apparents? La 
chevelure ne forme qu'une lourde masse quadrillée rejetée dans le dos, mais cette 
disposition est indifféremment féminine ou masculine. Aujourd'hui toutefois, on 
incline à reconnaître dans ce fragment un torse de Kouros. Le même revirement 
d'opinion s'est produit à propos d'un autre marbre délien % qui, après avoir été 
Koré, est devenu Kouros; sa chevelure ne fournit aucun indice, puisqu'elle est 
portée aussi bien par le Kouros de Polymédès que par le torse d'Eleulhernes, et la 
rondeur des seins prête à équivoque. Mais comme ce dernier caractàre est aussi 
celui d'un torse plus complet de même provenance ", heureusement gratifié de 
l'organe essentiellement masculin, l'hésitation ne semble plus permise. 

Une tête isolée soulèvera encore plus de doutes. Le bronze de Cythère, appelé 
parfois Aphrodite, ou plus vaguement « tête féminine », pourrait bien être une 
tête de Kouros "; le marbre d'Egine, au Musée d'Athènes ^ de femme est devenu 
homme. Inversement, une tête de Milo, prise par les uns pour un Kouros, est pour 
les autres une Koré ^; une têle du Brit. Mus., sur le sexe de laquelle on a hésité, 
serait celle d'un sphinx, et, sous ce nom, conserve son caractère énigmatique '". 

L'artiste sait-il rendre les traits individuels! On l'a cru jadis, à voir l'expression 
réaliste de certaines têtes qui passèrent pour des portraits. Mais M. Lechat a mon- 
tré, par une analyse pénétrante, que ce réalisme est tout involontaire, et nait 
inconsciemment des difficultés mêmes de la technique. Les sculpteurs du 
Yi'' siècle « n'étaient point assez avancés encore pour dégager des formes réelles 
qu'ils avaient sous les yeux une forme idéale, comme l'ont fait leurs successeurs 
du v= siècle ; il n'en avaient même pas la pensée. Ils s'appliquaient simplement à 
reproduire dans la matière les aspects du corps humain, et ils trouvaient à cela 

L Lechat, Sculpture altique, p. 18o sq. 

2. Ci-dessus, p. 30, note 9. 

3. Perrot, op. L, 8, p. 275, fig. 111. 

4. Deonna, op. cit., p. 199, n» 82. 

5. Ibid., p. 202, n» 84. ... 

6. Ibid., p. 204,11" 86. 

7. Lechat, Catalogue des Moutages, Lyon, 1911, p. 27, n° 119. 

8. Deonna, op. cit., p. 183, n" 73. 

9. Deonna, op. cit., p. 219. 

10. Lechat, ./!?; M?<5ee, p. 386. 



32 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

sullisammenl de difTicultés pour y borner tout leur talent et toute leur ambition, 
lis copiaient donc, et de leur mieux, les traits particuliers que leurs yeux obser- 
vaient et que collectionnait leur mémoire : c'est pourquoi leurs œuvres, lorsqu'on 
les prend une à une, nous frappent à juste titre par leur caractère vivant, spécial, 
individuel. Mais, d'autre part, ils étaient trop absorbés par le labeur matériel, par 
les résistances du marbre et le maniement d'un outil délicat, pour s'efTorcer, pour 
essayer seulement de rendre la personnalité d'un modèle, d'exprimer son être 
intérieur, ce qui est l'essence du portrait « '. Voilà pourquoi dieux et mortels ont 
les mêmes traits ; Athéna ou Aphrodite n'ont pas un visage plus noble que les 
Korés mortelles, et un Kouros quelconque ressemble comme un frère à Apollon. 

Sauront-ils, ces artistes archaïques, différencier les divers âges de la vie ? 
L'homme adulte ne se distingue du jeune homme que par sa barbe ; l'enfant est un 
petit homme, aux formes aussi développées que celle de Téphèbe.... 

En un mot, pour ne pas multiplier les exemples, l'art du vi« siècle n'est pas 
encore dégagé de Tindéterminatiou technique primitive, et l'on a recours, pour 
différencier les types plastiques, à des procédés tout extérieurs, qui sont souvent 
mêmes insuffisants, et laissent planer le doute sur le sujet représenté. 



Le v« siècle possède une technique perfectionnée ; il a rompu avec la plupart 
des vieilles conventions d'autrefois, mais, chose curieuse, il conserve encore cette 
indétermination. Les raisons, il est vrai, en sont tout autres. Le vi'^ siècle était la 
période de formation technique ; tout absorbé par sa lutte contre la matière, par le 
labeur de l'outil récalcitrant, l'artiste n'avait pas encore su forger un idéal -, et 
c'était par inexpérience technique qu'il avait laissé dans la confusion les divers 
types artistiques. Mais, au v° siècle, maître de son ciseau, il est à même de réaliser 
l'idéal qu'il avait entrevu; il dédaigne le réalisme sous toutes ses formes, il 
rejette tout détail accidentel, il ne travaille qu'en vue de l'éternité, en un mot il 
est fervent idéaliste. Dès lors, il ne cherchera dans l'homme, but suprême de son 
étude, que le côté noble, abstrait; il le montrera dépouillé de tout ce qui peut l'in- 
dividualiser, le rattacher à la terre, il l'élèvera au contraire au rang des dieux. 
Ainsi, l'indétermination d'autrefois subsiste encore, mais d'inconsciente qu'elle 
était, elle est devenue voulue, consciente d'elle-même. 

Entre l'homme idéalisé et le dieu, la différence n'est pas grande. Dieu ou athlète? 
la question s'est souvent posée à propos des statues viriles du v*" siècle. L'Apollon 
Choiseul-Gouffier est-il un athlète, à cause de sa chevelure? mais elle était aussi 
portée par .\pollon \ On croyait que le Diadumène de Polyclète était un athlète, 
M. Hauser le baptise Apollon, mais ce nom n'entraîne pas davantage que le 
premier la conviction *. Le Doryphore est-il lui aussi une image athlétique? non, 
dit le même auteur, c'est un héros, Achille ^. 

Qu'est-ce qui distingue en effet le dieu du mortel? Ce n'est pas la chevelure, qui 
leur est souvent commune à tous deux; même la courte chevelure athlétique, 
dans la seconde moitié du v" siècle, est attribuée aux divinités masculines et fémi- 



\.Au Musée, p. 266, 286 sq. 

2. Ileuzey, Firjurines de terre cuite, p. 134; Lechat, Au Musée, p. 26, 266, 287. 
'S. Reinach, Recueil de Têtes, p. 20 ; Joubiii, Sculpture grecque, p. 90. 

4. Polyklcts Diadumenos, Wiener Jahreshefte, VI[, 1905, p. 42; ApoUo odcr Athlet? ibid., l.\, 
1900, p. 279. Cf. Lechat, Rev. des Et. anciennes, 1910, p. 143. référ. 
0. Gott, Héros und Pankratiast von Polyklet, Wiener Ja/ireshefte, XII, 1909, p. 110, Lechat, /. c. 



WALDEMAli tiEONNA : l'iNDÉTEHMI.XATIOX PRUIITIVR DANS l'aRT GREC 33 

nines '. C'est ainsi que Tidéal d'Apollon se confond avec celui de Falhlèle, jusqu'à 
ce que le iv" siècle remette en honneur le type à cheveux longs du dieu. 

Ce seront donc les attributs qui nommeront le dieu? mais on ne saurait toujours 
leur accorder une confiance illimitée, car souvent les copistes ont sculpté sur les 
supports des attributs sans signification -. 

Ce seront les traits du visage'^ sur les physionomies des humains comme sur 
celles des dieux est répandue la même expression calme et sereine, un peu indif- 
férente et absente... A plus forte raison, les dieux ne se distiuguent entre eux 
que par des signes purement extérieurs, par leurs attributs ^ 

Entre l'homme et la femme, la confusion de jadis ne subsiste plus sous une forme 
aussi naïve; la technique perfectionnée ne permet plus de montrer ces poitrines 
féminines toutes plates, ou ces seins masculins ambigus. Mais l'idéal viril, qui 
domine tout l'art du ve siècle, modifie le type féminin et le rapproche du type 
athlétique. Si les Kouroi insulaires du vt* siècle, par leur taille mince et svelte, 
leur élégance un peu apprêtée, paraissaient parfois cflféminés, les statues fémi- 
nines du v^ siècle sont robustes et garçonnières \ aussi vigoureusement charpen- 
tées que les éphèbes. En présence d'une tête détachée de son corps, on peut dou- 
ter de son sexe. Souvent la chevelure féminine est courte, taillée à la mode athléti- 
que, et l'on trouve des femmes exactement coifTées comme des hommes '' ; rien 
dans les traits du visage n'est spécifiquement féminin, et ce n'est pas encore le 
temps où Praxitèle en rendra l'ovale délicat, les yeux langoureux. C'est pourquoi 
la tête de Bologne, que Furtwaengler a placée sur le torse d'Athéna de Dresde *, 
fut longtemps considérée comme celle d'un éphèbe ^. En revanche, comme les 
éphèbes, dans la première moitié du v^ siècle, portent encore des chevelures mi- 
longues, une tête de jeune homme d'Olympie passa pour être celle d'une femme ^ 
La tête Sonzée, femme pour Froehner, est éphèbe pour M. Lechat ^ . 

Les portraits sont conventionnels, et les traits idéalisés de Périclès pourraient 
être ceux d'un dieu, si le casque de stratège ne caractérisait le général athénien. 
Le vieillard, malgré sa barbe et parfois sa calvitie, conserve sur son visage la fraî- 
cheur de la jeunesse, et l'enfant, fortement musclé, n'est pas le bambin potelé et 
gauche qu'il devrait être. 

Toutefois Phidias s'était efTorcé déjà de donner aux divinités un air souverain 
qui les distinguât de l'humanité. Avec lui et ses élèves, les traits idéaux d'Athéna, 
de Zeus, sont cristallisés en une formule qui ne subira plus que de légères modifi- 
cations au cours des siècles '°. Il semble qu'il ait voulu, plus que ses prédécesseurs, 
traduire la majesté divine, non plus tant par les attributs, les gestes, les attitudes, 
en un mot, par des moyens tout extérieurs, que par les traits du visage, reflet de 
leur âme. « L'auteur de Zeus et de la Parthénos, di.sait-on, avait ajouté à la reli- 
gion, parce qu'il avait montré ce qu'étaient la beauté et la majesté des dieux. 
Cependant, Phidias n'avait créé ni des formes ou des attitudes nouvelles, ni inventé 

1. Ilauser, Wiener Jalireshefle, 8, p. 43 ; 9, p. 104, 280, 281 sq. ; Loewy, ibid., 8, p. 270. 

2. Sur la valeur des attributs pour la détermination de Ja statue, Hauser, ibid., 9, 1906, p. 279, 
280, 281 sq. ; 8, p. 42 sp. ; Loewy, ibid., 8, p. 271 sq. ; 1907, 10, p. 329 ; Amelung, Vatiltan, I, p. 634. 

3. Lange, Darstellung des Menschen, p. 159-00]. 

4. Deonna, UArc/téolor/ie, sa valeur, ses méthodes, Tome III, Les rythmes artistiques, p. 16, référ. 

5. Rev. arch., 1895, II, p. 14 sq.; 1910, I, p. 220. 

6. Sur ridentification contestable avec laLeninia de Phidias, Deonna, op. cit., Tome I, les métho. 
des archéologiques, p. 378. 

7. Ibid., m, p. 22 note 1. référ. ; Langcy, l. c. 

8. Alh.Milt. XIII, p. 402 sq. 

9. Rom. Mitl., 1901, p. 255 sq. 

10. Lechat, L" Acropole d'Alhènes- Phidias, p. 75 sq. 



34 REVUE d'etunograpuie et de sociologie 

de nouveaux atlribuls susceptibles de mieux caractériser l'être divin. Les élé- 
ments matériels de ses compositions existaient déjà dans le répertoire de l'art 
grec; mais il appartint à Phidias, d"al)ord de les porter à ce degré d'achèvement 
d'où se dégage pour le public comme une impression de certitude, puis de leur 
donner une signification, une éloquence, une âme selon la nature de son génie. 
Bref, l'essentielle beauté de ces statues n'était réellement autre que le rayonnement 
de l'âme qui les habitait, et qui, elle-même, représentait le plus haut idéal qu'ar- 
tiste grec eût conçu des dieux de la Grèce ' » Ainsi, le type supralerrestre des dieux 
commence à se dégager du type idéalisé du mortel, par son expression même, et 
non plus par de simples détails matériels. 1^'Apollon d'Olympie paraît brutal au 
visiteur : « ce front bas, ce nez court, cette lèvre pendante sont d'un athlète de la 
plus basse sorte, et non du dieu de la lumière ' » ; mais le Zeus de Phidias, si mal 
connu qu'il soit aujourd'hui, rayonne cependant d'un éclat divin auquel n'avaient 
pu atteindre les créations antérieures. 

Mais, pour que cessât cette indétermination qui, de technique et inconsciente 
qu'elle était jadis, était devenue au v" siècle consciente et idéale, il fallait que 
le réalisme, dès le iv" siècle ^ incitât l'artiste à observer la nature sans parti- 
pris. Le différenciation entre le type divin et humain ne sera complète qu'au 
temps où le portrait aura acquis droit de cité dans l'art, où les traits individuels 
commenceront à être fixés tels qu'ils sont en réalité, sans être déformés suivant 
l'image mentale de l'artiste. Les formes potelées de l'enfance seront rendues avec 
plus de souci de l'exactitude. Les corps de femmes acquerront une grâce, une 
douceur nouvelle, et leurs visages ne risqueront plus d'être confondus avec ceux 
d'un homme. 



On constate l'existence de l'indétermination primitive non seulement dans les 
types, mais aussi dans la technique, dans l'utilisation des différentes matières par 
l'ouvrier. Actuellement, toutes les branches de la production artistique sont diffé- 
renciées ; le céramiste modèle sa statuette, le sculpteur taillé sa statue, le bronzier 
fond son bronze, chacun avec ses procédés particuliers. Jadis, il n'en était pas 
ainsi, et ce n'est qu'après de longues expériences que l'artiste arriva à posséder la 
technique propre à la matière qu'il employait. 

Les céramiques primitives — vases néolithiques d'Europe ou d'Egypte, poteries 
grecques du Dipylon ^ -, imitent les formes des objets en vannerie, et le décor 
géométrique qui les revêt ne dérive pas tant de la stylisation du modèle vivant, 
que des dessins nés naturellement dans le panier tressé ou le tapis de sparlerie ^. 
Les premiers récipients de l'Egypte étaient sans doute faits en cuir tanné, et la 
céramique révèle nettement l'imitation de ces prototypes de peau ^ 

Le modeleur de figurines, avons-nous vu, ne se distingue pas encore de son 
confrère le potier, et vases et statuettes sont unis dans ces récipients anlhro- 
morphes que l'on rencontre partout. A Chypre, les figurines sont fabriquées par 

1. Lechat, Phidias, p. 84-5. 

2. Bertrand, La Grèce du soleil el des paysages, p. 249. 

3. Sur les origines du réalisme en Grèce, cf. Deonna, Peut-on comparer Varl de la Grèce à Vart 
du motjen âf/e, p. 63 sq. 

4. Perrot, Ilist. de l'art, 1, p. 189 sq. 

5. Schuchardt, Das technisclie Ornamcnt in don Anfangcn der Kunst, Praliistor. Zeitschr., I, 
p. 37; cf. VAnlliropolorjie, p. 542. 

6. Adolphe Reinach, VÉgypte préhistorique, p. 31 (rélér.). 



WALDEMAR DEONNA : l'iNDÉTERMINATION PRIMITIVE DANS l'aRT GREC 3o 

les potiers, au lieu d'être produites par une classe spéciale de modeleurs; les 
grossières maquettes dénotent l'emploi du tour, et les traits à la pointe, les 
zébrures, sont employés indifféremment sur les vases et les statuettes * ; les 
grandes images de terre cuite sont montées comme des récipients de forte taille, 
à Taide de bandes de terre superposées, ou <* colombins » -, ou bien le cou est 
tournasse à la main, comme le col d'une jarre ^ ; en un mot, la statue de terre qui 
fut en faveur non seulement en Chypre, mais dans la Grèce archaïque, est fabri- 
quée exactement comme un vase ^. 

Bien plus, entre des matières différentes, comme la pierre et l'argile il y a 
souvent analogies de procédés, et, certaines têtes chypriotes en calcaire semblent 
avoir été travaillées comme dans de l'argile ^ Mais prenons garde. Dirons-nous 
que la technique céramique a influencé la technique de la pierre? Non, nous 
penserons simplement que l'artiste ne dispose encore que de quelques procédés, 
qu'il applique indifféremment, quelle que soit la matière employée. On l'a déjà dit : 
« ces artistes n'avaient pas encore assez l'intelligence ni la pratique de leur art 
pour savoir nettement que chaque matière a ses qualités propres, auxquelles 
convient une certaine technique, à l'exclusion de toutes les autres » ^. Nous 
sommes en pleine période d'indétermination technique, dans laquelle on travaille 
de la même façon le marbre, la terre cuite, le bronze, mais sans que cela implique 
l'influence d'une matière sur une autre \ « Avec le temps, par la pratique, 
l'artiste découvre que toutes les matières n'ont pas des propriétés identiques. Il 
apprend à faire entre elles son choix, suivant la destination de l'œuvre qu'il 
entreprend et le caractère qu'il veut lui donner. Il se rend compte des effets qu'il 
peut obtenir de chacune d'elles, de ce qu'il doit renoncer à en attendre et de 
ce qu'il est en droit de lui demander * >), 



Ce principe, dont personne ne contestera la justesse, et dont l'application a été 
maintes fois reconnue dans l'art grec, est gros de conséquences. En nous fondant 
sur lui, nous pouvons contester la valeur de certaines théories en faveur dans 
l'histoire de la plastique grecque. 

Prenons au hasard trois œuvres de la Grèce archaïque, exécutées dans des 
matières différentes, pierre, argile, bronze; nous allons reconnaître en elles des 
caractères communs, et nous nous demanderons comment nous devons les 
expliquer. 

Voici un représentant de la série des Kouroi, l'Apollon d'Orchomène ^ « Dans 
le modelé du torse, on sent l'imitation des procédés de la sculpture sur bois : 
le travail est dur; il semble que le sculpteur n'ait pas su ménager le passage d'un 
plan à l'autre. Ainsi les épaules et les pectoraux sont indiqués par de simples sur- 
faces planes, et les arêtes presque vives qui les séparent figurent les clavicules. 

1. Heuzey, Catalogue des fifj urines en terre culte, p. 142, 143, 148, 150. 

2. lleuzey, op. l., p. 146, 161. 

3. Ibid., p. 161. 

4. Deonna, Les statues de terre cuite en Grèce, p. 13, 50 ; fragment de statue de TAcropole 
d'Athènes, façonnée au tour; id.. Les statues de terre cuite dans l'antiquité, p. 13. 

5. Deonna, Les statues de terre cuite en Grèce, p. 21; id.. Les statues déterre cuite dans Vanti- 
quité, p. 56, ex. 

6. Lechat, Au Musée, p. 403. 

7. Deonna, Uarchéologie, sa valeur, ses méthodes. I, p. 421. 

8. Perrot, Hist. de Vart, 8, p. 141 sq. 

9. Deonna, Les Apollons archaïques, p. 146, n° 26. 



36 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

L'exécution de celte statue, qui procède par plans coupés, d'une rigueur presque 
géométrique, montre bien quelle difiiculté les sculpteurs éprouvaient à oublier la 
technique du travail sur bois... « '. 

La même description pourrait s'appliquer à ce buste de terre cuite trouvé à 
Praesos et conservé au Musée d'Hérakleion - (Planche V), que son éditeur date de 
la première moitié du v*" siècle, mais qui me semble plutôt remonter au vr siècle. 
Les mêmes plans anguleux de la statue d'Orchomène y sont nettement visibles. 
Les oreilles, sèches et plates, ont l'air d'être coupées au couteau. La bouche, dont 
les lèvres ont des bords minces et aigus, est arrêtée aux commissures par une 
rainure verticale. Tous ces caractères ont frappé M. Forster, et nous verrons 
comment il cherche à les expliquer. 

Enfin, les animaux primitifs en bronze trouvés à Olympie ^ sont « d'un dessin 
maigre et anguleux » et semblent découpés à l'emporte-pièce ; le corps de la 
statuette féminine de Lusoi^ «a l'aspect d'un pilier qui par devant est plat comme 
une planche », et les bras, la poitrine, la tête ont la même raideur, le même man- 
que de modelé que le Kouros de Béotie. 

Ainsi, qu'il s'agisse de pierre, d'argile, de bronze, nous retrouvons dans ces 
œuvres les mêmes traits durs, heurtés, les mêmes arêtes vives. Quelle en est la raison ? 
C'est l'inexpérience technique de l'artiste qu'il faut accuser. A cette époque, l'indé- 
termination qui régit les types plastiques gouverne aussi la technique. Il n'y a 
pas encore de technique spéciale pour la pierre, l'argile, mais l'artiste travaille ces 
matières avec les mêmes procédés indistinctivement. Malhabile, il ne sait pas 
encore ménager les transitions d'un plan à un autre, mais laisse subsister ces 
traces de l'ébauche, qu'un artiste plus habile plus tard aura soin de faire disparaître. 



Mais, s'il en est ainsi, que devient la théorie défendue par de nombreux savants, 
la thèse de {"influence de la technique du bois sur la plastique naissante ? Il y avait 
une fois en Grèce, une époque légendaire, pendant laquelle tout était en bois ; les 
temples étaient en bois, les statues étaient en bois, sous forme de planches ou de 
poutres grossièrement équarries. Le temple primitif aurait légué à son successeur 
de pierre maintes formes créées dans le bois, et facilement reconnaissables '\ La 
statue ligneuse aurait transmis à sa descendante de poros ou de marbre la 
silhouette qu'elle avait et ses procédés techniques. 

Laissons de côté l'architecture : le prototype en bois du temple grec n'est pas 
contestable. Tout au plus pourrait-on se demander si telle ou telle forme du temple 
en pierre en est bien une survivance, et s'il n'y a pas eu parfois exagération. 
Jadis on prétendait que l'église gothique dérivait jusque dans le moindre détail 
de la construction en bois et Chateaubriand s'écriait avec lyrisme : « Les forêts de 
Gaule ont passé dans les temples de nos pères et nos bois de chênes ont ainsi 
maintenu leur origine sacrée. Ces voûtes ciselées en feuillage, ces jambages qui 
appuient les murs, finissent brusquement comme des troncs brisés; tout retrace 

1. CoUignon, Dullelin de Correspondance hellénique, 1881, p. 320-322. 

2. Deonna, Les statues de terre cuite en Grèce, p. u3, n" 6, référ. ; Wienerjahreshefte, 1906, 
p. 119, fig. 46. 

3. Perrot, Hisl. de VArt, 8, p. 421 sq. 

4. Ibid., p. 453, fig. 229. 

V>. Perrot, Histoire de VArt, 7, p. 330; Lechat. Le iempte grec; id., Reu. et. anc. 1910, p. 335 
px. origine des acrotères, Denndorf, Wienerjnliresliefte, 1899, II, p. 3 sq. 



PLANCHE V. 




Buslo de terre ciiile tromr a Prœsos. 



WALDEMAR DEO.NXA : L INDÉTERMINATION PRIMITIVK DANS L ART GREC 37 

le labyrinthe des bois dans les églises golhiqiies » •. Aujourd'hui cette hypothèse 
est abandonnée '-. 

Quelle admirable concordance entre l'antiquité et le moyen-âge 1 Du temple en 
bois est sorti le temple en pierre, comme la cathédrale est sortie de l'église en 
bois ; le xoanon a donné naissance à la statue de pierre, et Ton reconnaît de même 
les habitudes du travail du bois dans les œuvres du début du moyen-âge ! ^ Rien 
d'impossible en principe à cela, et l'on connaît des analogies bien plus surprenantes 
encore ^. Je crois toutefois, en ce qui concerne la plastique, qu'il s'agit ici d'un 
excès de logique % et que la réalité est tout autre. 

11 y a dans cette théorie plusieurs éléments à considérer, qui semblent se prêter 
un mutuel secours. Elle suppose tout d'abord l'existence d'une période où le bois 
fut presque l'unique matière statuaire ; elle admet ensuite que la forme des statues 
archaïques imite le xoanon primitif, taillé dans une planche ou une poutre de 
bois. Ces deux hypothèses ont été combattues par de bons arguments que j'ai 
.exposés ailleurs ^ ; on a montré qu'on ne saurait établir avec une pareille intransi- 
geance une période du bois, et que si d'autres matières étaient employées alors, 
pourquoi la technique du bois l'aurait-elle emporté et se serait-elle imposée aux 
autres? on a prouvé que si les premières statues ont l'air de planches, de poutres, 
c'est qu'elles reproduisent, non des xoana de bois, mais des formes primitives 
de l'art, instinctives, qui se retrouvent partout, aussi bien dans l'argile, le bronze, 
le marbre que le bois \ 

Je laisse de côté ces deux faces de la question, dont la discussion renouvelée 
m'entraînerait hors des limites de cette étude consacrée à l'indétermination primi- 
tive de l'art, et je ne veux retenir qu'un troisième élément, dont les partisans de 
l'influence du bois font grand cas : « ce travail heurté et saccadé », ce « modelé 
sec », cet <( abus des lignes droites, des plans rigides, des arêtes vives, des formes 
tranchées » ; ces ;< reliefs remplacés par des angles aigus », ces « méplals par des 
surfaces unies », en un mot, cette hgure entière qui « semble avoir été taillée à 
coups de couteau brusques et répétés » ^ Faut-il reconnaître dans ces caractères 
les traces de la technique propre au bois? Rappelons-nous que nous les avons ren- 
contrés dans la pierre, l'argile et le bronze. 



Déduisant de leur hypothèse ses conséquences logiques, certains auteurs ont 
voulu retrouver dans les œuvres d'argile, travaillées à grands plans heurtés, l'in- 
fluence du bois. A propos du buste de Praesos, M. Forster pense que la statuaire 
en Crète, abandonnant le bois, se servit de l'argile à défaut de marbre, et lui trans- 
mit ses procédés ^ Il ne fait qu'appliquer à ces détails la croyance que les gros- 
sières figurines de la Grèce archaïque ou de Chypre imitent dans l'argile l'aspect de 

1. Génie du Christianisme, III, viii. 

2. Brutails, L'archéolorjie du moyen-âije, p. 32, 77; Enlart, Manuel d'arch. franc., I, p. 515, 
note 1 ; Bonnard, Notions élémentaires d'arch. monumentale, p. 163-4. 

3. Michel, Hist. de l'Art, I, 2, p. 596. 

4. Deonna, Peut-on comparer Vart de la Grèce à iart du moyen-âge ; id. L'archéologie, sa valeur, 
ses méthodes, Tome III, Les rythmes artistiques, 1912. 

5. Id., Tome I, Les méthodes archéologiques, p. III sq. Excès de logique. 

6. Deonna, Les Apollons archaïques, p. 33 sq. Les Kouroi et l'influence de la technique du bois ; 
id., !.' archéologie, sa valeur ses méthodes, I, p. 120 sq. 

7. Deunna, Quelques conventions primitives de l'art grec, Rev. des Et. grecques, 1910, p. 391 sq. 

8. Iloileaux, Bulletin de Correspondance hellénique, 1886, p. 98-9. 
^. Annual of tlie Rrit. School, \\\\, \'.n)\.--2,-p.2r2 sq. 



38 REVUE d'ethnograpdie et de sociologie 

planches ou de colonnes des vieux xoana *. M. Pottier s'étonne « que les historiens 
de la sculpture grecque prêtent si peu d'attention aux terres cuites, qui reprodui- 
sent en abondance les xoana de l'époque archaïque, et qui montrent très claire- 
ment la prédominance du corps en planche ou en tronc » '\ Je ne nie pas cette 
prédominance, mais il s'agit de formes primitives, instinctives, qui sont indépen- 
dantes de la matière employée; si les statuettes de terre cuite reproduisent les 
légendaires xoana, ce n'est pas que ceux-ci leur aient transmis leur forme, mais 
c'est que l'artiste ne disposait encore que de quelques schémas pour rendre le 
corps humain, qu'il avait appliqués aux xoana comme aux statuettes. 

De même il taille indifféremment, suivant les mêmes procédés, le bois, la pierre, 
l'argile, et son œuvre, qu'elle soit en l'une ou en l'autre de ces matières, revêtira ce 
même aspect dur et anguleux. Il est à peine nécessaire de faire remarquer, comme 
Orsi ^ que la technique du bois n'a pas été appliquée à la terre cuite. Il est inad- 
missible de supposer que les humbles modeleurs aient voulu imiter la technique 
des imagiers qui taillaient le bois; le bon sens repousse énergiquement cette sup- 
sition et les ressemblances constatées ne servent qu'à prouver que l'apparence « en 
bois » de certaines terres cuites ne provient pas de l'influence d'une technique par- 
ticulière, mais d'une cause générale. 

Regardez encore celte statuette trouvée à Salamine en Chypre ''. Elle est plate, 
anguleuse ; le bras droit enveloppé dans le manteau est replié sur la poitrine, et le 
bord de ce manteau, qui se dirige verticalement de l'épaule droite vers le poignet, 
est « coupé » franchement dans l'argile. Assurément, si cette statuette était en 
pierre, on y verrait la marque indubitable des instruments qui façonnèrent le bois 
et l'on dirait la même chose de cette statuette d'Héraclès, au Musée de l'Acropole, 
tout en arêtes, en angles aigus (fig. 4). 



Souvent, dans le bronze, on « dirait l'incision sèche d'une lame tranchante dans 
un bois dur^)). A-t-on prétendu parfois que le bronze lui aussi révèle l'influence de 
la technique du bois? Je ne sais; assurément, on le devrait dire, pour être logique 
jusqu'au bout, de ces bronzes aux plans secs qui sont fréquents dans l'archaïsme 
et dont j'ai cité des exemples. Si l'on admet l'influence du bois sur l'argile, on 
pourra prétendre que, puisque le bronze fondu en creux n'est en somme que le 
moulage de la maquette de terre, il est naturel qu'il ait conservé ces arêtes vives. 
Mais comment interprètera-t-on ces mêmes traits dans les bronzes qui sont en 
fonte pleine, comme les animaux géométriques d'Olympie ? 

En voulant retrouver, à cette époque d'indétermination artistique, l'influence 
d'une technique particulière, on aboutit à des impasses. La question de la Héra de 
Samos en est une preuve. On croit généralement qu'elle reproduit l'aspect des pre- 
miers bronze samiens fondus en creux, et on en voit la confirmation dans l'abus 
des lignes incisées comme dans sa forme cylindrique; ce ne sera, en somme, 
qu'une transposition dans la pierre des procédés chers aux bronziers : « si on avait 
à exécuter une statue en marbre, on devait, par un penchant naturel, traiter la 

1. Pottier, Les slaluelles de terre cuite, p. 18; 0. Richter, Mitt. Gesell. Wien., 1890, p. 91; 
Hoernes, op. l., p. 179. 

2. Rev. des études grecques, 1909, p. 466. 

3. Monum. anlichi., Vil, p. 222 note 1 ; cf. Deonna, Les statues de terre cuite dans l'antiquité, 
p. 38. 

4. Journal of kellenic Sliidies, 1891, pi. IX. 

5. Rev. arch. ,1891,1, p. 141. 



WALDEMAR DEONXA : l'iNDÉTERMTNATIOX PRIMITIVE DANS l'aRT GREC 



39 



pierre avec les mêmes procédés que l'on appliquait d'ordinaire au métal *. » Une 
hypothèse plus ancienne reconnaissait toutefois dans la statue du Louvre la copie 
d'un xoanon de bois. M. Lechat a pensé pouvoir concilier les deux opinions : dans 




Fi^. \. — Stahicllc 



t]c lAn'opolo. 



sa forme générale, la statue d'Héra rappellerait le xoanon primitif, mais en même 
temps la silhouette et les détails trahiraient rinfluence du bronze. 

Mais, de deux choses Tune : ou bien le corps cylindrique provient des moules 
qui servaient à fondre les premières statues de bronze samiennes, ou bien il 
dérive du xoanon ; on ne saurait admettre cà la fois les deux hypothèses dont l'une 
exclut l'autre. De plus, la statue man(iue de modelé, et en elle, on retrouve ces 
arêtes vives qui dénotent ailleurs, dit-on, rintlucnce du bois. « Le dessus de la 
main et le poignet sont aussi parfaitement plats et unis qu'une planche passée au 
rabot - ». Or, le même détail, dans THydrophore de l'Acropole, est attribué à l'in- 
fluence du bois 3 ; devons-nous conclure à la même influence sur la Héra de Samos? 



1. Lechat, Au Musée, p. 404 sq. 

2. Ibid., p. 396, note 1. 

3. Ibid., p. 17-18. 



40 REVUE D ETUNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 

On ne saurait, en effet, dans la même œuvre, retrouver à la fois rinfluenco du bois 
et celle du bronze, dire par exemple que l'aspect cylindrique et l'abus des inci- 
sions proviennent du prototype en bronze, et que le manque de modelé dérive des 
habitudes propres au travail du bois ; je ne m'imagine guère l'artiste alliant, même 
involontairement, ces deux techniques. 

En réalité, la statue d'Héra n'imite nullement une œuvre de bronze et j'ai montré 
ailleurs que cette croyance est née de plusieurs erreurs qui s'engendrent mutuelle- 
ment ; le raisonnement a été le suivant : la statue a été trouvée à Samos, donc elle 
y a été fabriquée ; Samos est la patrie d'origine de la fonte de bronze en creux, 
donc la Héra rappellera le souvenir des premiers bronzes et cela d'autant plus 
que l'incision est fréquente dans les bronzes ; comme la Héra est cylindrique, il 
faut croire que les premiers bronzes avaient ce même aspect. Un fois ceci établi, la 
Héra, devenue chef de l'école de Samos, a groupé autour d'elle nombre de sculp- 
tures anonymes ' . 

Mais la Héra n'est pas nécessairement samienne, et tout porte à croire qu'elle 
est naxienne ; l'incision n'est pas particulière au bronze, nous allons le voir; et la 
forme cylindrique, qui apparaît déjà dans les terres cuites mycéniennes et se voit 
partout, n'est qu'une forme instinctive de l'art à ses débuts, comme la schéma rec- 
tangulaire ou triangulaire. Enfin, les plans « passés au rabot » ne s'expliquent ni 
par l'intluence du bois, ni par celle du bronze, mais par les procédés généraux de 
la technique d'alors, qui n'est pas plus propre au bois qu'à la pierre ou à l'argile. 



Mais c'est presque uniquement à propos des œuvres de poros et de marbre que 
les partisans de la théorie du bois maintiennent avec vigueur leur hypothèse. Une 
réaction contre elle se dessine toutefois depuis quelques années, et MM. Loewy, 
Gardner, Amelung, Poulsen, délia Seta, Lorraann -, Hermann ^, von Bissing ^, 
Curtius ^ de Ridder ", Picard ', ont uni leurs etTorts pour la renverser ^ préten- 
dant que la forme de planche, de poutre, et les arêtes vives, ne résultent que de la 
taille même de la pierre et des procédés primitifs d'alors. Les adversaires restent 
sur leurs positions ^ ; mais certains inclinent à une transaction, et croient que « si 
les arguments présentés... valent peut-être contre l'influence des anciens xoana sur 
la formation des types plastiques en pierre, il est difficile de nier que le bois a légué 
à la pierre son matériel et ses procédés et de méconnaître sur les œuvres en 
marbre les conséquences de cet outillage et le souvenir des traditions anté- 
rieures'"'). L'aveu est précieux, mais la concession n'est pas sulfisante. 



1. Sur cette discussion de la valeur de l'école samienne, Deonna, L'archéolorjie, I, p. 419 sq.;id.. 
Les Apollons archaïques, p. 286 sq., 308 sq.; Saglio-Potlier, Dicl. des Ant.. s. v. Statuaria, p. 1497; 
on y verra exposés tous les arguments qui ruinent rexistence de l'école samienne telle qu'elle est 
composée jusqu'à aujourd'hui. 

2. Alff/riech. Plastih; p. 2-3. 

3. Berï. Phil. Woch., 1909, p. 600. 

4. Rev. arch., 1910, I, p. 232 (à propos des statues de Min, de Koptos). 
■ 0. Ath. Mill., 1906. 

- 6. Rev. cril., 1911, II, p. 79; Rev. des Et. f/recques, 1911, p. 173. 

7. Rev. arch., 1900, I, p. 72 ; 1911, II, p. 13. 

8. On trouvera de plus amples références dans : Deonna, Les Apollons archaïques, p. 33 sq.; id., 
Rev. des EL grecques, 1910, p. 391 sq.; Diction, des ont., s. v. Sculplura, p. lliO. 

9. Ex. GoUignon, Journal des Savants, 1910, p. 10; Pottier, Rev. des Et. grecques, 1909, p. 466, 

10. Dugas, Dicl. des ant., 1. c. 



# 

WALDEMAR DiîONXA : l'l\DÉTERMINATIO.\ PRIMITIVE DANS L*ART GREC 41 

Si nous examinons la question, en nous efTorçant de nous dégager de toute idée: 
préconçue, nous aboutirons aux constatations suivantes : 

a) Est-ce qu'en réalité l'art a suivi une marche rigoureusement logique, et a passé 
des matières les plus tendres aux plus dures"! Celle idée est ancienne, et Winckelmann 
croyait que la statue était née dans la matière la plus molle, Fargile. L'archéologie 
d'aujourd'hui, plus au courant des origines de l'art, a rejeté cette opinion, mais 
conserve les trois autres termes de la proposition : bois, pierre tendre, marbre. Dès 
lors, il est naturel de chercher de l'une à l'autre de ces matières, des points de 
contacts, de transition, qui permettent de passer insensiblement de l'une à l'autre : 
le bois a transmis ses procédés à la pierre tendre, et celle-ci aux premières œuvres 
de marbre. 

Mais la vie se moque souvent de la logique, et les théories a priori peuvent ne 
pas concorder avec l'étude des monuments. 11 en est ainsi, je crois, pour cette Ihéo- 
rie-ci, et je renvoie aux arguments que j'ai donnés, qui permettent de l'ébranler '. 

b) Est-il nécessaire de croire que cette technique qui procède par grands plans 
coupés, cette Technlk des Schneldens, ait été spéciale au bois? Identité de procédés 
ne signifie par forcément influence de l'un sur l'autre; ce serait confondre, erreur 
souvent commise, les similitudes spontanées avec les influences. S'il y a identité de 
technique entre le bois et la pierre, j'ajoute l'argile, cela tient non seulement à ce 
que ces matières sont tendres et se laissent facilement « couper » -, mais à ce que 
l'ouvrier primitif ne dispose que de moyens restreints, n'est pas encore à même de 
différencier la technique des matières suivant leurs qualités spécifiques, et est 
enserré de plus dans les conventions des arts naissants. 

c). C'est trop systématiser que de croire que le bols ne se prête qu'à une taille 
anguleuse, et M. Poulsen a prouvé le contraire '. Il permet parfaitement une 
taille aux angles adoucis, un modelé enveloppé, et ce serait nier l'évolution même 
de la technique que de ne pas l'admettre. M. Lechat le reconnaît, sans en tirer les 
conséquences fatales : « On retrouve les mêmes caractères techniques sur les sta- 
tues en bois qu'à produites l'art français du moyen âge. Rien n'est plus naturel, 
puisque ces caractères dépendent surtout de la matière employée, et non d'un 
pays ou d'une école. Mais on ne devra les chercher évidemment que dans les œu- 
vres des primitifs. Car il arrive, aux époques où l'art a pris tout son développe- 
ment, que des artistes, par une sorte de gageure, demandent à la matière plus 
qu'elle n'est d'elle-même disposée adonner : ils demandent au bois, par exemple, 
de se laisser modeler comme le marbre. Des œuvres de ce genre ne prouvent rien 
contre ce que nous avons dit des caractères généraux delà sculpture primitive en 
bois ^ ». M. Dugas pense que si l'art grec avait conservé l'usage du bois pour la 
grande sculpture, ses œuvres en cette matière n'auraient sans doute pas été 
inférieures à celles de Fart égyptien, mais que le bois fut abandonné pour des 
matières dures avant que fiU dépassé le stade de travail facile auquel poussait 
singulièrement la nature de cette matière ^ C'est avouer sa défaite. MM. Lechat et 
Dugas accordent que cet aspect « en bois » ne se trouve que dans les œuvres pri- 
mitives. C'est dire qu'il ne provient pas des outils employés ou de la matière, 
mais de l'habilité plus ou moins grande de l'artiste. Malhabile, il taille à angles 
vifs, sans essayer d'amollir les contours; plus habile, il modèle, il assouplit les 

1. Deonna, L'archéologie, sa valeur, ses méthodes. I, p. 114 sq. 

2. Herinann, /. c. 

3. Jahrbuch, 1906, p. 190. 

4. Au Musée, p. 13, notel. 

5. Die. des ant., s. v. Sculptura, p. 1139, note 18. 



42 



REVUE D ETUNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 




angles, et ceci, quelle que soit la matière qu'il travaille, bois, argile, pierre ou 
bronze. 

Que cette apparence anguleuse est indépendante de la matière employée, nous 
en avons une preuve en regardant les dessins des vases archaïques. Certains per- 
sonnages de vases méliens ou rhodiens ', etc., ont des gestes raides de manne- 
quins, sont anguleux, tout d'une pièce; le nez, le menton sont pointus ; voyez- 
encore ce vase de Tell Defenneh ou une jeune femme tient sa compagne par la 
main - (fig. o.). Ce caractère ne se perdra que progres- 
sivement, et appariiitra encore dans la peinture à ligures 
rouges du commencement du v^ siècle ^ par exemple 
chez Douris ^ Autrement dit, on relève dans les 
silhouettes les mêmes arêtes que dans la ronde bosse. 
Elles aussi ont l'air d'être coupées au couteau. Et la 
raison est la même. Avez-vous vu un enfant dessiner? 
Il n'est pas plus maître de son crayon que ne l'était le 
dessinateur primitif ou que le sculpteur n'était maître 
de son ciseau; lui aussi trace des corps anguleux et 
Fig. o. — Pcinuue sur vase. ucsait Bucorc bicu arrondir les contours. 

S'il en est autrement, nous serons forcés d'étendre 
l'influence du bois à tous les monuments qui présentent les mêmes caractères que 
ceux de l'archaïsme grec, et que l'on rencontre partout où l'artiste n'a pas encore 
acquis une maîtrise suffisante, ou au contraire ne possède plus qu'une technique 
dégénérée. 

Certaines têtes de l'Ara Pacis, dit Sieveking, « wirken flachenhaft und kantig, 
fast wie in Holz geschnitlen >: "; dira-t-on que le sculpteur romain s'est souvenu de 
la vieille technique du bois? Cette statuette gallo-romaine de Mercure est d'une 
telle grossièreté « qu'on la dirait découpée au couteau dans un morceau de 
bois » "^ ; imite-t-elle un prototype ligneux? Au xr siècle, la sculpture en stuc 
friable des Abruzzes a pris parfois l'apparence d'une sculpture au couteau, sans 
qu'il soit nécessaire de songer à une influence du bois \ Mais, quittons l'antiquité 
et le moyen âge, où il ne serait pas difficile de trouver d'aijtres exemples, et consi- 
dérons les œuvres des peuples peu civilisés d'aujourd'hui. Ce groupe d'Amérique, 
jaguar et tortue ^, ressemble aux jouets en bois de Nuremberg ou aux animaux 
géométriques d'Olympie. 

L'expérience technique seule est en jeu. C'est pourquoi cette statue féminine du 
musée de Chalcis ^ (fig. 6) n'est qu'arêtes et angles vifs, parce que l'artiste grec du 
IV' siècle qui l'a sculptée, ne l'a pas terminée, ne lui a pas donné le modelé néces- 
saire ; il en aurait été capable, car à cette époque l'art n'éprouve plus les difli- 
cultés des débuts, mais son ancêtre, l'imagier du vi^ siècle ne le pouvait encore et 
ne savait dépasser ce stade primitif du travail. 



1. Bullelin de correspondance hellénique, 1893, p. 74, fig. 2. 

2. Jahrbuch. d. kais. arch. deut.InsL, 1893, p. 44, fig. 

3. Mon. Piot, XIII, 1906, p. 165, note 33. 

4. Hartwig, Meislerschalen, p. 204, pi. XX, p. 663. 
0. Wienerjahreshefte, 10, 1907, p. 178. 

6. Reinach, Bronzes figurés, p. 74, n" 39. 

7. Bertaux, L art dans l'Ilalie méridionale, p. 363. 

8. Annales du Musée Guimel, X, pi. VI, p. 1073. 

9. Mon. Piot, IV, 1897, p. 226, fig. 



WALDEMAR DEONNA : L INDETERMINATION PRIMITIVE DANS L ART GREC 



43 



Rejetons donc celte hantise de la technique du bois, et n'en cherchons pas la 
trace dans le moindre détail. M. Lechat, dont j"ridmirc les remarquables éludes sur 
la plastique allique, me permettra sans 
doute de n'être pas de son avis sur ce 
point. Pour lui, Vorellle nette et dé- 
coupée à l'emporte-pièce ', la rainure 
qui circonscrit les narines, la rigole en 
biseau qui prolonge les paupières, la 
bouche en arc de cercle, aux lèvres 
minces et sèches, tout « ramènerait à 
une technique très différente de celle 
du marbre, à l'ancienne technique du 
bois, que la technique en calcaire ten- 
dre n'avait fait que continuer » ^ Mais 
je retrouve ces mêmes détails, traités 
de la môme façon, dans le buste en 
terre cuite de Praesos, comme dans 
certains bronzes; plus tard encore 
dans l'art gréco-bouddhique, qui res- 
semble tant à celui du temps des Pi- 
sistratides, puis dans l'art roman. 

Faut-il, « dans l'histoire de la tech- 
nique des pièces rapportées^ prendre 
comme point de départ la sculpture 
du bois »? ^. Mais Brunn prétendait 
que les bras collés aux corps des Kou- 
roi rappellent le protolype de bois 
dans lequel il eût été dilticile de déta- Fig. i;. - siaui^ U'nûWmv. 

cher les membres *. Ainsi, le même 

détail se prête à deux interprétations diamétralement opposées, bien que déri- 
vées toutes deux de la théorie du bois. 

Croirons-nous, avec Furtv^^aengler % que ce relief archaïque où le sculpteur, 
après avoir silhouetté ses personnages sur la pierre, a ravalé le fond, ce relief 
découpé dont les monuments de Laconie ou de Naucratis ^ offrent des exemples, 
dérive de la vieille sculpture de bois? M. Cahen le nie, et met ce procédé en rap- 
port avec les habitudes de la peinture archaïque, avec le dessin par ombre 
portée '. M. Mendel est du même avis ^, et ajoute que si l'hypothèse adverse était 
vraie, « il resterait à expliquer pourquoi, dans la sculpture sur bois elle-même, 
elle a prévalu de préférence à une forme plus proprement plastique ». Au-dessus 
des exigences de la matière, qui sont réelles, il y a cependant des exigences d'un 




1. Sculpture attique, p. 103, 196; Musée, p. 60, 383. 

2. Sculpture attique, p. 10; Musée, p. 108 ; Dict. des ant., s. v. Sculptura, p. 1140, note 7. 

3. Dict. des ant., p. 1143. 

4. Gesch. d. gr. Kilnsller, 1897, II, p. 94; Deonna, Apollons archaïques, p. 34. 
3. Coll. Sabouroff, I, texte pi. I; Dict. des ant., s. v. Sculptura, p. 1140. 

6. Annual Brit. School., V, pi. XI. 

7. Bulletin de correspondance hellénique, 1899, p. 600. 

8. Ibid., 1900, p. 557. 



44" REViE d'etonograpuie et de sociologie 

ordre plus général. Quand je vois ce procédé employé partout, aussi bien dans 
Tart seldjoucide ' que dans Tart roman, je ne puis croire que ces monuments sup- 
posent la préexistence d'une œuvre de bois. Dois-je le dire aussi des stèles de 
Mycènes, taillées suivant le même procédé? En réalité, c'est un stade nécessaire 
de l'évolution du relief, que nous voyons, dès l'art quaternaire, naître de la pein- 
ture. Certains dessins sont peints; d'autres sont des gravures incisées dans la 
pierre; d'autres encore sont circonscrits <i par une sorte de grattage de la roche 
donnant un aspect de champlevé », et la peinture est comme à contours décou- 
pés -, procédé semblable à celui de l'art grec archaïque. Ce n'est que petit à petit 
que le modelé enlève aux personnages cet aspect de planches découpées appli- 
quées sur un fond. 



Je crois que dans bien des cas on a commis une erreur analogue à la précé- 
dente, en reconnaissant l'Influence d'une matière sur une autre, alors qu'en réalité il 
faudrait plutôt rendre rindéterminalion technique responsable de l'identité d'as- 
pect. 

Uue tête en calcaire, trouvée au Ptoion et datant du vi*^ siècle ^, dans laquelle 
certains reconnaissent l'influence du bois, conserverait, pour d'autres, le souvenir 
de la technique du métal battu au marteau, du sphyrelalon. Il en serait de même 
pour le Kouros de Théra ^. Plus tard, au v^ siècle, la chevelure en calotte de 
l'éphèbe « Sciarra » '% les draperies et les nus des statues d'Olympie '^, l'Hestia 
Giustiniani " tout entière, révéleraient l'influence sur la pierre du sphyrelaton. 
L'argile elle-même aurait subi la contagion, elle sarcophage en terre cuite delà 
Villa Giulia, à Rome * en serait un exemple. 

Comme la plastique en bronze a été florissante au vi^ siècle, on s'est souvent 
demandé si les œuvres de marbre de cette époque ne conserveraient pas quelques 
détails de technique propres en bronze. La Héra de Samos est, nous l'avons vu, 
un exemple de cette croyance. M. Pottier pense des Korés de TAcropole que « c'est 
une sorte de tour de force pour transporter dans l'admirable matière qu'est le 
marbre toutes les délicatesses méticuleuses du métal; elles en ont même gardé 
la sécheresse et la rigidité » ^ M, Lechat croit que, si cette influence existe, elle ne 
peut porter que sur les détails du costume, de la chevelure, et des ornements, et 
qu'elle a dû s'exercer non pas directement, mais par l'intermédiaire du type viril, 
qui devait être plus fréquent en bronze qu'en marbre *°. Au v'^ siècle aussi, on cons- 
tate souvent dans les œuvres de marbre « l'imitation métallique chère aux sculp- 
teurs de la période antérieure à Phidias » '^ ; on répète que les statues d'Egine 
sont conçues comme des bronzes *-; on admet l'influence du bronze sur les Caria- 
tides de l'Erechtheion '^ en un mot, on veut la voir partout où le modèle est sec, 

1. Rev. de l'art ànc. et mod., 1909, 2, p. 266, fig. 

2. Déchelette, op. t., I, p. 244-5; VAntliropoloç/ie, 1901, p. 676; 1904, p. 146, 148; 1901, p. 20. 

3. Deonna, Apollons archaïques, p. 161, n" 35. 

4. ibid., p. 228. 

5. Rom. Mitt., 1883, p. 103; 1881, p. 53, 107, 103. 

6. Jalirbitch, 1890, p. 106. 

8. Mon. anl., YIII, p. 532. 

9. Rev. des Et. r/recques, 1905, p. 139-40. 

10. Sculpture atlique,-^. 346, note 1 ; Deonna, op. cit., p. 38, note 0. 

11. Bulletin de Correspondance hellénique, 1896, p. 448. 

12. Opinion conibaltue par Furtwungler, Beschrelb., p. 88-9. 

13. Gaz. d. n. A. 1902, II, p. 46. 



WALDEMAR DEONNA : L INDETERMINATION PRIMITIVE DANS LART GREC 45 

dur, OÙ les plis de la draperie sont rigides, où les yeux ont des arêtes vives, où 
les cheveux sont minutieusement fouillés, où Fincision abonde. 

Toutes ces assertions n'ont pas la même valeur. Il est naturel que les copies en 
marbre d'originaux de bronze conservent certains caractères propres au métal. 
Mais, quand il s'agit de marbres qui sont des originaux, comme les statues d'Egine, 
d'Olympie ou de l'Erechtheion, sommes-nous autorisés à atlribuer à l'influence du 
bronze ces traits qui nous paraissent métalliques? 

Uincision semble être un caractère si propre au bronze, qu'on reconnaît la tech- 
nique du métal même dans les terres cuites où elle apparaît '. Mais nous savons 
que l'incision est un caractère primitif, qui supplée partout à linsuffisance du 
modelé, et n'a rien à voir avec la technique du bronze. Le sculpteur qui a taillé la 
tête en ivoire de Brassempouy 2, a incisé la chevelure en quadrillage, comme le 
fera quelques siècles plus tard le sculpteur de Kouroi et de Korés. Le vêtement, 
peint à l'origine, ou réduit à une chape rigide sans détails, verra ses plis être gra- 
vés, et les torses de Chios ne révèlent l'existence de leur chiton que par les lignes 
onduleuses qui courent à leur surface, ^ Pourquoi donc, quand l'incision appa- 
raît dans la Héra de Samos, serait-elle révélatrice de la technique du bronze '^ ? 

Avec les progrès de la technique, le pli se modèle en relief, mais pendant long- 
temps encore il garde celte sécheresse métallique qui nous frappe dans les Korès 
du vi" siècle, ou au v^, dans les statues d'Olympie, aussi bien que dans les statues 
de l'art roman et gothique. 

Quant à la minutie des détails, ne savons-nous pas que l'artiste primitif, quel 
qu'il soit, se complaît aux détails, et n'est pas encore à même d'avoir une vue 
synthétique de son œuvre ■'? 

En résumé, je crois que si certains marbres du vr et encore du v" siècles, qui 
sont des originaux, ressemblent à des œuvres de bronze par certains détails, c'est 
qu'à cette époque la technique du métal et celle de la pierre n'étaient pas encore 
entièrement différenciées ^ Furtwaengler a déjà remarqué que les artistes avant 
Phidias employaient pour le marbre et le bronze les mêmes procédés, et qu'au 
temps de Phidias encore, la distinction n'est pas complète '. Elle ne le sera qu'au 
iv" siècle, où Praxitèle saura donner au marbre un modelé subtil, où Lysippe 
n'aura point de rival comme bronzier ^ Mais, dès cette époque, se préparait, aussi 
bien dans les types que dans la techniciue, un retour à l'indétermination artistique, 
qui venait à peine de cesser. 



On a souvent remarqué qu'un retrouve, aux époques de civilisation avancée, 
certains aspects qui rappellent ceux des civilisations à leurs débuts. La littérature, 
la musique actuelles, dit Nordau, qui traite sévèrement ses contemporains de 
« dégénérés », est un retour à un état de choses depuis longtemps oublié, une 

1. Deonna, Les statues de terre cuite dans Vantiquité, p. 32, note 3. 

2. Hoernes, Urgeschichte der bild. Kunst, pi. II, 7-8. 

3. Lechat, Sculpture attique, p. 174-5, fig. 

4. Id., Au Musée, p. 404. 

3. Lechat, Sculpture attique, p. 6; id., Au Musée, p. 392; Deonna, Peut-on comparer V art île la 
Grèce à l'art du moyen âge. 

6. Les sculptures des frères Mantegazza (xv« s.) sont » comme martelées sur une âme de bois aux 
arêtes multiples et coupantes », Michel, llisloire de l'art, IV, I, p. 178. N'est-ce pas la preuve qu'il 
s'agit d'une simple question d'habileté technique? 

7. Perrot, Praxitèle, p. 116. 

8. Masterpieces, p. 7-8. 



46 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

régression à des formes lointaines. « Loin d'être l'avenir, c'est le passé le plus 
oublié, le plas fabuleux. Les dégénérés balbutient et bégaient au lieu de parler. Ils 
poussent des cris monosyllabiques au lieu de construire des phrases grammaticales 
et systématiquement articulées. Ils dessinent et peignent comme des enfants qui 
.salissent, de leurs mains polissonnes, les tables et les murs. Ils font de la musique 
comme les hommes jaunes de l'Extrême-Orient. Ils confondent tous les genres d'art, 
et les ramènent aux formes primitives, avant que l'évolution les eût différen- 
ciées • » . On reconnaît, dans ces phrases ardentes, l'exagération de cet écrivain. 
Mais le fond de l'idée est juste. M. Lalo, qui rapproche des réformes de Wagner 
les essais musicaux des florentins primitifs, aiïirme lui aussi que l'art des débuts 
ressemble souvent à l'art des périodes très civilisées. « L'incohérence des débuts 
doit ressembler du dehors à la complication organisée qui termine toute évolu- 
tion, comme l'extrême analyse ressemble à l'extrême confusion. Ainsi, dans Fart, 
le premier et le dernier âge sont tous les deux, par rapport à ce qui précède et 
ce qui suit, une complication et même une incohérence à certains égards - ». 

Spencer, dans un chapitre intitulé L'art barbare \ constate lui aussi ce retour à 
des formes d'art rudimentaires. Dans nos expositions, ce sont des meubles qui 
semblent taillés pour des hommes vêtus de peaux de bêtes ; ce sont des poteries 
qui rivalisent de grossièreté avec celles des néolithiques ^ ; la peinture des 
« cubistes i) découpe la nature en cubes, carrés, trapèzes, rectangles, et amoncelle 
sur la toile des plots de formes géométriques : elle retrouve, sans s'en douter, les 
formes que l'ouvrier primitif des temps néolithiques ou des débuts de la Grèce don- 
nait à ses personnages,- triangles, rectangles, etc. '\ Ce sont des régressions, par- 
fois volontaires, parfois involontaires, dues non point à l'inexpérience technique 
qui crée à des siècles de distance et sans contact des similitudes spontanées, 
mais au contraire, à la trop grande virtuosité, ou à la lassitude des formules 
connues. 

En Grèce, l'époque hellénistique non seulement recherche et copie les œuvres 
d'art des siècles passés, mais revient parfois aussi, par d'autres voies, à certaines 
formes telles qu'elles étaient avant leur différenciation. 

Le primitif confond les traits de l'homme et de ranimai? Mais les études des 
sciences naturelles au temps des diadoques ont permis de mieux connaître l'homme 
, et l'animal, et on a été frappé de certaines ressemblances que peuvent présenter 
dans la réalité une tête humaine et une tête animale*^; la physiognomonie se déve- 
loppe, et l'influence de ces comparaisons se fait sentir dans l'art. Si la Grèce clas- 
sique avait ennobli les visages grimaçants des monstres, Centaures ou Gorgones, 
des Silènes, des Satyres, de Pan, sous la poussée du réalisme qui ne produit ses 
effets extrêmes qu'au temps des diadoques, voici qu'un processus inverse ramène 
les traits humanisés à l'animalité. Pan se ravale de plus en plus au rang de la brute 
qu'il avait quitté, et ne se dislingue souvent plus du bouc, son ancêtre ". Le visage 
d'Alexandre, disait-on, ressemblait à celui d'un lion làppsvtoTrôv xaî Xîovtojoî;) ^, et sa 

1. Dégénérescence, H, p. 244, oo6. 

2. Esquisse d'une esthétique musicale scienlifique, p. 28U. 

3. Faits et commentaires, trad. Dietrich, 1903, p. 296 sq. 

4. Clutton-Brock, The « primitive » tendency in modem art, Tlie Burlington Magazine, 1911, 
p. 226 sq. 

ij. Sur ces scliémas primitifs, Itev. des El. grecques, 1910, p. 319 sq. : Quelques conventions 
primitives de l'art grec. 

6. Sur les rapports entre la physionomie humaine et celle de l'animal, cf. Cuyer, La mimique, 
p. 16 sq. (fig. 2, tête d'homme et mufle de lion\ 

7. Potticr-lleinach, Nécropole de Myrina, p. 384; Roscher, Le.rilxon, s. v. Fan, p. 1432 sq. 

8. Lange, Darslellung des Menschen, p. Ho. 



WALDEMAR DEONNA : L INDÉTERMINATION PRIMITIVE DANS L ART GREC Al 

chevelure rejelée en arrière avait Fair d'une crinière. Quelque temps plus tard, ce 
même caractère, joint à la laideur voulue du visage, à la ligne fuyante du front, à 
Tangle facial fermé, donne « un caractère de bestialité singulière » à la tête de 
Galale trouvée à Délos K En revanche, l'animal s'humanise, et le mufle de lion 
prend un caractère presque humain '-. Cette confusion était due jadis à l'inexpé- 
rience technique ; elle reparaît maintenant pour d'autres raisons. 

Pendant longtemps, l'art grec n'avait su distinguer j)ar leurs caractères spéci- 
fiques rhomme et la femme, indétermination qui a souvent donné lieu à des con- 
fusions. Avec le iv^ siècle, certains types divins s'efféminent ^ et, passé l'époque 
d'Alexandre, Apollon, Dionysos, tendent de plus en plus à se confondre avec 
l'idéal féminin; les Eros n'ont plus que des formes ambiguës qui nécessitent, 
quand ils sont drapés, un dévoilement significatif*. Qui s'étonnerait qu'on ait 
longtemps appelé Ariane une tète de Dionysos hellénistique ^? Les Hermaphro- 
dites envahissent la plastique. 

Cette même indétermination provenait au vi® siècle de l'inexpérience technique; 
au v^ siècle, de l'influence exercée par le type viril sur le type féminin ; à l'époque 
hellénistique, l'idéal féminin de mollesse et de volupté s'impose au type des 
dieux jeunes et beaux, comme il l'avait fait parfois auparavant, dans l'art insu- 
laire, où le Kouros s'était rapproché de sa sœur la Koré. Mais, en même temps, les 
études scientifiques ont pu inciter l'artiste à reproduire des formes ambiguës que 
la nature donnait aux féminisés ^. 

On constate le même phénomène dans la technique. Le relief, d'abord confondu 
avec la peinture, s'en était détaché petit à petit; un jour même il était devenu 
ronde-bosse et avait communiqué à la statue issue de lui certaines qualités origi- 
naires du dessin, telles que le mouvement '. Mais voici que la peinture, à partir 
du iv^ siècle, ne fournit plus seulement à la sculpture un riche répertoire de 
motifs, ne l'aide plus seulement dans la recherche de l'expression, mais veut 
encore lui transmettre ses procédés techniques. La sculpture devient picturale, si 
bien qu'on en arrive à une véritable confusion des genres artistiques, où le relief 
imite l'effet d'une peinture, où la ronde-bosse elle-même compose ses groupes 
comme des tableaux, les charge d'éléments pittoresques, et recherche les eQets de 
clair-obscur. Ici encore, il y a un retour à l'indétermination primitive ; mais ce 
n'est plus l'inhabileté de l'artiste qu'il en faut accuser, c'est au contraire sa trop 
grande habileté qui le pousse à transposer dans un domaine de l'art des procédés 
qui sont propres à un autre. 



Ce retour à l'indétermination n'est en somme que l'application d'un phénomène 
plus général encore : l'art arrivé à la maturité retrouve, sans contact et par une 
voie différente, des formes et des procédés qui étaient nés pour de tout autres 
motifs et spontanément dans l'art des débuts. J'en ai déjà donné de nombreux 



1. Leroux, Bulletin de Correspondance hellénique, 1910, p. 499. 

2. Lange, op. t., p. 114-5. 

3. Perrot, Praxitèle, p. 16; Mahler, Polyklet, p. 133, etc. 

4. Terre cuite de Myrina. 

6. Rev. arcli., 1908, II, p. 162, note 7, référ. 

6. Dr Meige, L'infantilisme, le féminisme et les Hermaphrodites antiques, L'Anthropologie, 1893, 
p. 237, 414,538. 

7. Sur cette question, Seta, Genesi dello Scorsio. 



18 REVUE d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 

exemples *; j'en ajouterai ici quelques-uns encore, qui prouveront une fois de plus 
ces retours à de très vieilles formules oubliées. 

On sait quels ont été les efforts des sculpteurs grecs pour varier harmonieuse- 
ment les mouvements des bras et des jambes dans leurs statues. Pendant long- 
temps, toute l'action semble concentrée dans la même moitié du corps, et bras et 
jambe s'avancent du même côté. Ce n'est qu'au commencement du v*" siècle que le 
chiasmos, c'est-à-dire la correspondance croisée des membres pénétra dans la sta- 
tuaire ^. Était-ce une création de Pythagoras de Rhegion, comme le pensait Brunn ^? 
n'était-ce pas, plutôt que l'invention d'un artiste déterminé '-, un progrès spontané 
et nécessaire, comme le fut celui qui rompit vers le même moment la vieille fron- 
tal i lé? ° 

Mais ce rythme, qu'afTeclionne le Grec du v' et du iv<^ siècles, amoureux de pon- 
dération et de symétrie, n'est plus observé avec la même rigueur par les hellénis- 
tiques, et l'on remarque dans plusieurs de leurs œuvres ce retour à l'attitude 
antérieure au chiasme. On l'a constatée dans nombre de sculptures pergamé- 
niennes, telles que le Gaulois de Venise, le Perse d'Aix, etc. ". Si la plupart des 
Vénus pudiques révèlent « l'existence d'une véritable loi, qui veut qu'au mouve- 
ment des bras réponde un mouvement contraire et symétrique des jambes», cette 
loi est violée par l'Aphrodite du groupe de Délos '. On ne peut donc trouver dans 
le manque de chiasme de la Niobide Chiaramonti, un argument qui permette de 
la retirer à l'époque hellénistique pour la faire remonter plus haut ^. 

Des matières oubliées pendant longtemps reviennent en faveur. L'archaïsme du 
vi^ siècle avait connu Vemploi statuaire de V argile, mais le v^ siècle avait aban- 
donné cette matière qui lui semblait trop indigente et dont il avait aperçu les 
graves défauts techniques \ Mais dès la fin du iv'' siècle, et surtout pendant les 
temps hellénistiques, il semble qu'il y ait en Grèce une renaissance de la plastique 
en terre, déterminée par des conditions artistiques nouvelles '" : on veut produire 
vite et à bon marché, et l'argile, mieux que le marbre ou le bron/e, se prête à ces 
désirs, d'autant plus qu'il est facile de la dissimuler sous une dorure ou un vernis 
éclatant. La Renaissance verra renaître pour des motifs analogues la vieille plas- 
tique de terre qu'avaient aimée dans la même contrée les Étrusques. 

Considérez une statue de l'archaïsme grec du v^ siècle, une Koré. M. Lechat a 
fait observer que « ces statues ne sont qu'un composé de détails minutieusement 
exécutés » et que « pas une, à l'exception de la grande statue d'Anténor, n'a été 
faite pour une vue d'ensemble, ni seulement pour être regardée à quelques pas de 
dislance " ». C'est un phénomène bien souvent constaté que cette complexité des 
formes matérielles et spirituelles chez les peuples qui en sont encore à un degré 
inférieur de développement. Leur langue possède un grand nombre de mots pour 

I. Comment les procédés inconscients d'expression se sont transformés en jirocédés conscients 
dans t'arl rp-ec, 1910. 

2.. Lechat, Pytharjorus de H/ier/ion, p. oi, référ. ; itl., Sculpture atlique,p. 459. 

3. Lechat, l. c. 

4. Sur les « inventions » des artistes grecs, Deonna, L'Arcfiéolor/ie, sa valeur, ses mét/iodes, I, 
p. 208 sq. 

li. riomolle, Mon. Piot, IV, 1897, p. 200. 

G. Korle,*Jafirbuch, d.d. arcli. Instituts, ISdG, p. 17-18. 

7. Bulard, Bulletin de Correspondame hellénique, liiUO, p. 62o. 

8. Auielung, Vati/can, I, p. 426. 

9. Deonna, Les statues de terre cuite en Grèce, p. 28: id., Les statues de terre cuite dans 
l'antiquité, p. 227. 

10. Ibid.. p. 30 et 232. 

II. Lechat, Musée, p. 392. 



WALDEMAR DËONNA : l'iXDÉTERMINATION PRIMITIVE DANS l'aRT GREC 49 

désigner le même détail concret, mais ignore les termes d'ensemble, les 
abstractions*; leur musique est d'une complexité naïve, qui rappelle à certains 
critiques la complexité savante et raffinée des époques avancées ^ Et l'art figuré, 
lui aussi, ne sait pas encore^ comme il le pourra au v^ siècle, s'élever au dessus 
du détail matériel au profit d'une vue synthétique. Cet amour du détail lui fait 
surcharger d'ornements inutiles ses vases, créer des formes compliquées ; sculpter 
avec minutie les boucles de la chevelure, les broderies des vêtements, les bijoux, 
les bracelets. Mais voici l'époque hellénistique ; la technique a acquis toute sa 
perfection, et la virtuosité introduit dans la plastique comme dans la littérature 
la théorie funeste de « l'art pour l'art ». Anatomiste, au courant des recherches 
scientifiques qui se sont développées à Alexandrie, le sculpteur scrute avec une 
précision souvent cruelle les menus détails du corps humain; il n'omettra bientôt 
plus la petite verrue sur la joue de son modèle, ou sur la jambe de son satyre. 
Dans les vêtements, qu'il s'efforce de transcrire fidèlement, il indiquera les franges, 
les broderies, il cisèlera les chaussures. En dissociant de nouveau, mais pour 
d'autres motifs que les primitifs, les éléments dont se compose un ensemble, il 
arrivera parfois à des contradictions, comme jadis ; il ne craindra pas de faire 
flotter au vent le vêtement d'une statue tranquille. La virtuosité l'a perdu, il 
s'occupe plutôt du détail que de l'ensemble, et l'excès de science le fait retomber 
dans des erreurs analogues à celles que commettaient ses devanciers malhabiles. 



Arrêtons ici la liste de ces exemples qu'on pourrait facilement accroître. L'indé- 
termination primitive, soit dans les sujets, soit dans les techniques, a permis de 
contester la valeur de certaines théories archéologiques, que d'autres arguments 
encore venaient battre en brèche; d'autre part, nous avons vu que l'art, après être 
péniblement arrivé à différencier les motifs et les techniques, retourne à cette 
confusion originelle, mais cette fois non plus par incapacité, le plus souvent au 
contraire par excès d'habileté. 

1. Lévy-Bruhl, Les fondions mentales dans les sociétés inférieures, p. 152 sq. 

2. La\o, Esquisse d'une esthétique musicale scientifique, p. 262. 



DU NOM CHEZ LES TOUCOULEURS 

ET PEULS ISLAMISÉS DU FOUTA SÉNÉGALAIS 

Par M. Henri Gaden (Sénégal). 



Chez les Toucouleurset Peuls islamisés du Foula Sénégalais, c'est, de préférence, 
à l'une des grand'mères qu'il appartient de donner les prenmiers soins à l'enfant 
nouveau-né. Elle coupe le cordon ombilical en prononçant une courte prière pour 
attirer la bénédiction de Dieu sur cette opération, puis elle lave l'enfant, dès la 
sortie du délivre. Aucun mâle, si jeune soit-il, ne doit assister à ce premier lavage. 

La mère et l'enfant ne sortent pas pendant la semaine qui suit l'accouchement. 
Le mari lui-même ne doit pas pénétrer dans la case pendant cette période; les 
femmes parentes ou amies y sont seules admises, ainsi que les enfants de la 
famille. On évite d'en laisser approcher les personnes soupçonnées de sorcellerie, 
car on croit que les femmes en couches ou nouvellement accouchées sont, comme 
les nouvelles mariées, comme les garçons qui viennent d'être circoncis et les 
tilles qui viennent d'être excisées, des proies particulièrement faciles pour les 
sorciers mangeurs d'hommes. 

Le septième jour après l'accouchement est jour de fête pour la famille. La 
femme se pare et fait sa première sortie ; elle reçoit un cadeau de son mari, les 
parents et les amis lui font visite et la complimentent. L'enfant leur est présenté 
par son père ou par une sœur de celui-ci et il est procédé à sa dénomination. 

Le plus souvent, c'est un marabout, choisi et invité par la famille, qui donne à 
l'enfant son nom coranique, en disant « Dieu a ordonné qu'il soit nommé de tel 
nom », puis il récite la falihah et dit une prière par laquelle il demande à Dieu 
d'accorder une longue et heureuse vie à « un tel fils d'un tel » et de le guider dans 
la voie du bien. Tous les assistants répondent àmln. Le père dit aussi quel nom 
il donne à l'enfant, et il peut choisir précisément celui qui vient de lui être donné 
comme nom coranique. Après le père, la mère, la grand'mère, la tante sœur du 
père sont admises à dire également le nom qu'elles donnent à l'enfant. ' Elles 
peuvent renoncer à user de cette prérogative ; souvent elles se mettent d'accord 
pour donner un miême nom. 

Ensuite, on rase la tête de l'enfant et on le lave. Le marabout lui attache aux 
poignets, aux chevilles et autour des reins, des amulettes qui doivent le préserver 
des maladies et des entreprises des sorciers et jeteurs de sorts. Le gris-gris placé 
sur les reins a une importance particulière et se nomme rênordu « le gardien ». 

Un repas est préparé pour ceux qui sont venus; des moutons sont égorgés dont 
la viande est distribuée à tous ceux qui se présentent, et, à tous ceux auxquels 
on en donne, on demande de prier Dieu qu'il accorde une longue vie à l'enfiint. 

Cette fêle porte le nom de « journée du lôtyikil ' ». 

1. Lûlyital s'entend du lavage de l'enfant après que sa tête a été, pour la première fois, rasée. 
La présence dans ce mot du dérivatif H, qui exprime souvent une idée de répétition en sens 
inverse, de cessation, permet de penser que cette opération est interprétée comme un rite de 
séparation. 



IIE.NRI GADEN : DU NOM CHEZ LES TOUCOULEURS 51 

Dans beaucoup de familles on n'a pas recours à un marabout pour dénommer 
Tenfant; c'est le père qui donne le nom; le marabout se borne à dire les 
prières et à attacher à l'enfant les amulettes qu'il a préparées. 

Dans certaines grandes familles, des conventions spéciales, destinées à per- 
pétuer le souvenir de certains ancêtres, fixent le nom de l'enfant d'après son rang 
de naissance K C'est ainsi que dans la famille IVan qui fournit les chefs du Lao -, 
le premier fils est toujours nommé Mahmadou el la première fille Ra/ii^ le deuxième 
fils Ahmadou Moktar et la deuxième fille h'ouro, le troisième fils Biram et la troi- 
sième fille Defa. S'il vient ensuite d'autres enfants, le choix de leur nom est à la 
disposition du père. 

Le nom, ou 'inde, qui représente l'enfant et l'agrège à la famille et à la Société, 
est celui qui lui est d«nné soit par le marabout convié à cet eflet, soit par le père, 
soit conformément aux conventions spéciales de la famille. Les noms qui lui sont 
donnés après celui-là par ceux de ses parents que la coutume y autorise, ou le 
surnom par lequel il peut être habituellement désigné, sont des sowôre (pi. tyoïjo- 
ôdi/e), des noms « qui doublent « le premier, seul caractéristique, même quand il 
n'est pas employé. 

L'individu n'étant pas suffisamment défini par le nom, 'inde ou sowôre, qu'il 
porte habituellement, le fait suivre quelquefois du nom de clan de sa famille. 
Ainsi Boubou Dyn désigne un homme du clan des Dyâ connu sous le nom de 
Boubou^ qui peut être, soit son véritable nom, ou 'in-de, soit un sowôre. 

Le nom de clan est nommé par les Peuls et Toucouleurs yetiôde, « celui qui 
honore », parce qu'on fait honneur à la personne qu'on salue en prononçant son 
nom de clan. Mais les rhnayhe ^, captifs libérés par le simple jeu des coutumes, et 
leurs descendants, sont agrégés au clan de leurs anciens maîtres et en portent le 
nom. Il arrive aussi que des individus s'attribuent, parce que plus honorable que 
le leur, un yetlôde auquel ils n'ont pas droit, ycitùde ko Ijâsôre lan, « le yett- 
ôde est seulement appliqué » (sur les gens) comme une sorte d'étiquette qui ne 
ferait pas partie d'eux, disent les Toucouleurs, et ils plaisantent lesBdshe, qui ont 
pour yettôde Bas, en disant qu'ils sont les seuls à en avoir un qui soit sincère. 
Le yettôde est donc surtout employé, au Foula, comme formule de salutation, 
et la plupart des individus sont définis par leur nom, suivi de celui de leur père : 
Ahmadu Abdullay « Ahmadou [fils de] Abdoullay ». 

Quelquefois le deuxième nom est celui de la mère : Gal.hjyo Tabdra, « Galàdyo 
[fils de] Tabâra » (sa mère). Cette coutume, qui date du temps où les droits se 
transmettaient en ligne utérine, est encore observée par quelques Peuls. 



Le marabout chargé, dans beaucoup de familles, de donner à l'enfant un nom 
coranique n'est pas entièrement libre dans le choix de ce nom. A chaque jour de 



1. Des coutumes semblables se retrouvent chez les Ouolofs. Chez les Fdl originaires de l'ancien 
canton de Ganar, situé sur la rive droite du Sénégal, le premier flls s'appelle toujours Amai\ en 
souvenir de leur ancêtre Amar Fui, et la première fille, Fdrmala. 

2. Des familles du clan ouolof des Wad sont devenues toucouleures sous le nom de Wan. Les 
Wnn du Lâo sont originaires du Lawar qui était une de ces provinces, que le royaume ouolof du 
Ouâlo avait autrefois sur la rive droite, dont les habitants furent chassés sur la rive gauche par 
les Maures. 

3. Nous représentons par [>, (J, <J>j, les consonnes claquantes étudiées par M. E. Destaing, 
Mémoires de la Société de Liuf/uistique de Paris, tome XVI. 



^2 



REVUE D ETHNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 



la semaine correspondent un certain nomjjre de noms, et le marabout doit choisir, 
parmi ceux du jour de la naissance. 
La liste suivante servait de guide à un marabout toucouleur de Saint-Louis : 
Dimanche, garçons Boubakar, Oumar, Ousman. 
.■^■ . . filles Kadidya, Maryama. 

;• Lundi, . garçons Mammadou, Ahmadou, Mâmadou, Ibrahima, Issaka , 
" ,; . ■ Yagouba. 

► ': • filles Salamata, Ayssata, Rama ta. 

: ■ Mardi, garçons Moussa, Harouna, Younous, Houdi, Salifou. 

filles Maymouna, Maryama. 

.■ Mercredi, garçons Dyibrillou, Mika'ilou, Saydou, Seydou, Dyakariou, Yaya, 
, . Issa . 

... filles Habsatou, Habsa, Salamata. 

Jeudi, garçons Alhassan, Alhouseynou, Mouminou, Salifou. 

filles Haoua, Houleymatou, Houleyma, Houley, Roggiyatou, 

Rogia, Rogi. 
Adama, Idrissa, Kalilou, So' ibou. 
Kadidya, Aminata, Aminalou, Dyaminatou. 
Abdoullay, Abdouraman, Abdoulkérim, Abdoulkérimou. 
Fatimata, Dvénaba. 



Vendredi, 
Samedi, 



garçons 
filles 
garçons 
filles 

Le père est libre dans le choix du nom qu'il donne à son enfant. Il se laisse sou- 
vent guider par le désir, soit d'honorer un membre de sa famille en donnant son 
nom à Tenfant, soit de porter bonheur à celui-ci, eu lui donnant le nom d'un 
personnage marquant. 

Certains noms, d'un usage très fréquent, indiquent le rang de naissance de l'en- 
fant. Ce sont : 1 Diko, 2 Samba, 3 Demba, 4 Yéro, 5 Pdté^ pour les garçons et 
1 Diko, 2 Koumba, 3 Penda, A Tako, 5 Dàdo, pour les filles. 

La polygamie, la facilité et la fréquence des répudiations et des divorces permet- 
tant à l'homme d'avoir des enfants de plusieurs mères et à la femme d'en avoir de 
pères différents, c'est son rang parmi leurs propres enfants que le père ou la mère 
indiquent en donnant son nom de rang à leur enfant. Un père, ayant pour 
deuxième enfant, un fils, peut l'appeler Samba, et ce même enfant peut être 
Demba pour sa mère. Une femme ayant déjà des enfants, mariée à un homme qui 
n'en aurait pas encore, éviterait d'ailleurs, pour raisons de convenances, de donner 
son nom de rang à l'enfant qu'elle aurait de lui. 

Quel que soit le nom d'un enfant, le nom de rang peut servir à indiquer son 
rang de naissance. Ko Penda kàr'i. « C'est la troisième enfant d'un tel (ou d'une 
telle) ». 

Il est à remarquer que c'est à partir du deuxième enfant seulement, que le 
nom de rang indique le sexe. 

Le même nom, Dlko *, peut être donné à l'aîné des enfanls, quel que soit son 
sexe. Cependant, il est d'usage de réserver ce nom à la fille aînée, Hammadl ayant 
pris généralement la signification de « fils aîné ». 

Samba et Koumba -, qui équivalent à nos « Cadet » et « Cadette », sont les 



1. Dilckuru, « le premier né » de Thomme ou des animaux... vèdu dikkuru, « la première gros- 
sesse », Dikko, « l'aîné », est, au Massina, un titre donné à ceux dont la famille exerce, ou a 
exercé, un commandement indépendant. Diko paraît être une forme affaiblie. 

2. Samba a donné Sambude « suivre dans Tordre de naissance » ; Samba sambi llammadi, 
« S. vient après II. » — Kiimba a donné Kumbâde « avoir un deuxième enfant » ; So debbo kum- 
hîma gorko, hia wiye Samba., « Si une femme a pour deuxième enfant un mâle il est dit S. »< 



HENRI GADEN : DU NOM CHEZ LES TOUCOULELRS 33 

premiers noms de rang qui précisent le sexe et méritent de retenir l'attention. 
Ces noms sont souvent pris dans le sens général de « l'homme » et « la femme ». 
Ko Samba golli kala, Kumba nyâma. 
Tout ce que l'homme a gagné par son travail, la femme le mange, 
chantent les griots. 
Un curieux dicton populaire vaut aussi d'être cité. -■ ■ •: 

Kumba e humhaldu. ' 

So Juimljilima, yimhe kumhiloma^ ■-' 

So humhitima, yimJje kumbhoma. ' 

En chantant pendant les loisirs que leur laissent les travaux domestiques, les 
femmes s'accompagnent souvent d'une courge en forme de concombre allongé, 
creuse et percée d'un trou à ses deux extrémités, que l'on nomme humhaldu. La 
chanteuse, assise, tient le humhaldu de la main gauche, elle en ferme l'orifice infé- 
rieur en l'appuyant sur sa cuisse ou l'ouvre en le soulevant; elle obtient de même, 
avec la paume de la main droite des alternatives d'ouverture et de fermeture de 
l'orifice supérieur. En combinant ces mouvements elle tire du humhaldu des sons 
très sourds mais qui suffisent à soutenir le rythme du chant, humhildde necjcjo, 
c'est chanter quelqu'un en s'accompagnant du humhaldu, mais on ne chante que 
qui on aime et nous donnerons son vrai sens à ce dicton en le traduisant par : 

Lvi iemme et le humhaldu. 

Si elle t'aime, on t'aimera. 

Si elle cesse de t'aimer, on cessera de faimer. 

Pris comme caractéristiques du sexe, ces deux noms, Samba et Koumba, peuvent 
aussi servir à désigner, par plaisanterie, les organes sexuels. Enfin, dans un dic- 
ton, nous trouvons les seins de la femme désignés d'un mot formé par redouble- 
ment de kumba. 

kumbakumbnli gau'dédye K ■• ... •■ .,.: 

dyonnyata suka, - • . -, ^-^y' 

kadata mawdo cjândde. . ^..", ...r^ 
Petits seins à rauréole foncée, 

[Qui] rendent rusé le jeune homme, • ' /; 
[Et] empêchent Thomme fait de dormir. 

Dans les contes dont les héros sont un homme et une femme, ceux-ci sont habi- 
tuellement appelés Samba et Koumba. 

Les Peuls attribuent des qualités féminines au lièvre, pour sa ruse, à la gazelle, 
pour sa grâce et sa faiblesse, et ces deux animaux sont, dans les contes, les seuls 
à toujours être appelés Koumba. 

Il est remarquable de voir un tel rôle joué par les noms des cadets et non par 
ceux des aînés. 

Des indigènes peuvent aussi être connus par de simples surnoms [sowôre] qui 
leur ont été donnés quelquefois longtemps après leur naissance. Nous ne citerons 
que ceux qui indiquent une situation particulière dans la famille. 

'dwdi, « la semence », est le surnom donné au fils unique ou dernier survivant 
de plusieurs enfants, 

lalàde, « le tesson », est le surnom correspondant pour les filles. 

La connaissance du vrai nom [inde] est nécessaire à la réussite des opérations 

1. On appelle gawde les gousses de l'arbre à tanin. Ce mot n'est mis ici que pour éveiller l'idée 
de la teinte de la peau tannée. 



54 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



de magie ; on cache celui de renfant survivant afin de le soustraire aux maléfices. 
Kodda, est le surnom du dernier-né. 



Chaque nom est « doublé » d'un sowôre particulier, petit nom d'amitié fré- 
quemment employé, entre parents ou amis intimes, comme marque d'affection. 
Ces petits noms sont si bien fixés par l'usage que les indigènes répondent à leur 
appel comme à celui de leur nom. 

11 n'est pas toujours possible de reconnaître la relation qui existe entre le nom 
et son sowôre. 

Les noms d'origine peule, comme les noms de rang, ont des sowôre de même 
origine qui affectent souvent la forme de diminutifs de la classe ngel. Ceux des 
noms d'origine islamique sont quelquefois un surnom s'appliquant au personnage 
qui a illustré ce nom, quelquefois aussi le nom du père de ce personnage. 

Ibrahhna a pour sowùre KalUoullay, parce que KhalUoullah est un titre donné à 
Abraham dans le Coran (IV, 124). Wfùn est le sowôre de Ousman, parce que le 
troisième Calife s'appelait 'Othman ibn 'Affàn. 

Nous donnons ici les sowôre des noms les plus usités. 



Diko 
Samba 

Demba 

Yéro 

Pâle 

Siré 

'Ali 

Hammadi 

Mahmoudou 

Mammadou 

Ahmadou 

Mâlik 

Seydou 

Abdoullay 

Ibrahîma 

Suleymâna 

Boubakar 

Oumar 
Ousman 

'Alîvou 



Koumba 



A/'o (I. aîné). 

ly'tlo, Batya (plus usité chez les Peuls), 

Seneyha '. 

Silli. 

Gadnhg. 

Poufel. 

Dyalagi . 

Gyélel. 

Nîli. 

Dôro, 

Dûdu, 

Bayd'i, Dyàdye. 

nDyôgn. 

Kelle. 

Hahiboullay. 

KalUoullay. 

Daoûda (de Salomon, fils de David). 

Sidiki (du premier Calife Abou Bakr as- 

Siddik). 
Ba)'sa. 
'Afàn (du troisième Calife 'Othman ibn 

'Affân). 
Badara île gendre du Prophète est connu 

des Musulmans indigènes sous le nom 

de 'Alîyou Badara, 'Ali de Bèdre). 
mBowel- (la meilleurel. 



1. Quelques tribus maures, depuis longtemps en contact avec les Peuls, leur ont emprunté le 

nom Samba, sous la forme Sanha i..,-^^ laquelle a donné le diminutif régulier Seneyha, quel- 
quefois employé par les Toucouleurs. 

2. Mbourel est vraisemblablement une forme affaiblie de [nir-el « celle qui surpasse » (les 
autres), « la meilleure ». De même Tako paraît être une forme affaiblie de Takk-o « celle qui 
colle », qui n'est d'ailleurs pas usité, el Diko une forme affaiblie de Dikk-o. 



UENRI GADE.N : DU NOM CHEZ LES TOUCOULEURS 55 

Penda »%a6e/ (celle qui a mauvais caractère). 

Tako Dyïbel. 

Dâdo Goulo (celle qui est couverte de bijoux). 

Oummou Molel (la pouliche). 

Houley Bôlo. 

Salmala, Sala Bôlel. 

Fâtimata Binta (« la fille » (du Prophète)). 

Aysatou, Aysata Tyubàdo (« la choisie », parce que 'Ayi- 

sah fut la seule femme que le Prophète 

épousa vierge). 
Aminata Kolâdo {koldcjo Alla), « celle en qui Dieu 

mit sa confiance » en la choississant 

pour être mère du Prophète). 
Hâwa 6'fl/î'e (« l'Aînée »). 

Maryam Pôlel ' (la petite tourterelle). 

Dans les familles où les noms sont fixés d'après une convention spéciale, chaque 
nom a également son soicôre. 

Dans la famille des chefs du Lao que nous avons citée, les soicôre sont les sui- 
vants : 

garçons Mahmadou Hamai Kouro. 

Ahmadou Moktar Ibra. 

Biram Bayla. 

/illes Raki Fâtimata. 

Kouro Bandel, Batouli. 

De fa Penda. 

Il peut arriver qu'un fils, dénommé d'après cette convention, reçoive le même 
nom que son père. Mais le désigner par ce nom serait porter malheur au père et le 
faire mourir rapidement. On appelle alors le fils par le sowôre correspondant, et 
il ne peut porter son vrai nom qu'à la mort de son père. C'est ainsi que le chef 
actuel d'un canton du Lao, troisième fils d'un père lui-même troisième fils, s'ap- 
pelle Bayla (fils de) Biram. Il aurait pu, à la mort de son père, porter son vrai 
nom, qui est Biram, mais, le père ayant vécu longtemps, l'habitude prise s'est 
maintenue et l'on a continué de l'appeler Bayla. 



Le nom est sujet à certaines interdictions. 

Une femme ne doit appeler ou désigner par leur nom, ni son mari, ni son beau- 
père, et un usage moins général mais très répandu est qu'un homme ne doit ni 
appeler ni désigner sa belle-mère par son nom. 

1. Fôn-du Maryama, « l'oiseau de Marie», est un des noms de la tourterelle; fondu Ardyenna, 
« oiseau du Paradis », fondu Makka « oiseau de la Mecque », sont des noms du pigeon domes- 
tique. On croit que ce sont des oiseaux « marabouts », cependant on les élève pour les manger. 
On « marie » ses pigeons. Quand un couple s'est formé, on prend le mâle et la femelle, on crache 
sur leur tête un peu de noix de kola et l'on dit : 

mi Inimi dewgal môdon. J'ai lié votre mariage. 

Alla e Annabidyo mûdum. [Au nom de] Dieu et de son Prophète, 

lâwol nvlâdo Alla. [Selon] la voie de l'Envoyé de Dieu, 

Alla wad hên heyhqu e tyellal. [Que] Dieu y mette postérité et santé. 

On passe au cou de la pigeonne un collier de perles qu'on enlève aussitôt; puis on lâche le 
couple et l'on croit alors qu'il produit beaucoup. 



56 REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 

Dans certaines familles, le nom de la belle-mère peul être prononcé par le 
gendre, le nom du mari ou du beau-père peut Têlre par la femme, quand il s'agit 
de personnes étrangères à la famille, mais l'usage général est de ne jamais pro- 
noncer ces noms. 

Le souci de respecter ces interdictions guide souvent dans le choix du nom à 
donner à l'enfant. C'est ainsi que si le père dénomme son fils d'après son propre 
père, la mère fera choix d'un autre nom ; elle pourrait aussi employer un simple 
surnom ou même le sowôre qui double le nom de son beau-père, car l'interdiction 
ne s'étend pas au sowôre qui double le nom. 

Une femme peut appeler son mari par le soivôre correspondant à son nom, mais 
il est plus respectueux, partant plus conforme à l'usage, qu'elle emploie une autre 
appellation. Si le mari porte un titre, iyènw (marabout) par exemple, la femme en 
fera naturellement usage. Si elle a des enfants de lui, elle l'appellera Baba Kdri, 
« Père d'un tel, » (ou d'une telle), l'ainé de leurs enfants. 

Elle en use de même vis-à-vis de son beau-père et le mari vis-à-vis de sa belle- 
mère. 

Pour quelqu'un de même nom que le mari ou le beau-père, la femme dira tokora 
gorko'am « homonyme de mon mari », tokora 'csam « homonyme de mon beau- 
père ». De même, le mari dira tokora 'csam pour une homonyme de sa belle-mère. 
Ces interdictions ne sont pas des tabous ou, pour employer le terme peul, des 
woda. A. ceux qui ne les observeraient pas, s'attacherait la même déconsidération 
qu'aux personnes impudiques ou de mauvaises mœurs; ils commettraient, en 
quelque sorte, une indécence ; on croit en outre qu'ils seraient punis le jour de la 
résurrection. La rupture d'un woda comporte une sanction plus rapide et celui qui 
l'aurait violé serait atteint soit dans sa personne, soit dans sa famille, ses servi- 
teurs ou ses troupeaux. 

Une croyance très répandue est même que l'observation rigoureuse de ces inter- 
dictions peut comporter une récompense. Si un homme n'a jamais, depuis son 
mariage, prononcé le nom de sa belle-mère et qu'il se trouve un jour exposé aux 
dangers d'un combat, on croit qu'il lui suffira de prononcer alors ce nom pour que 
les balles s'écartent de lui ou, si elles l'atteignent, ne lui fassent que des blessures 
sans gravité. 

On croit aussi qu'en cas d'accouchement très difficile, il suffirait à la femme qui 
se serait toujours scrupuleusement interdit le nom de son beau-père, de le pronon- 
cer pour être aussitôt heureusement délivrée. 

Ces interdictions ne sont observées ni par les Peuls païens ni par les Ouolofs, 
d'islamisation récente, et on leur attribue, au Fouta, une origine islamique. Sans 
doute doit-on y voir surtout l'indice d'une civilisation plus ancienne et plus 
policée. 



COMMUNICATIONS 



LES TRIBUS MOI DE L'INDOCHINE MÉRIDIONALE 

Par M. H, Maître (Paris). ; 



Toute rindo-Chine méridionale, en dehors du couloir cùtier d'Annam et de la 
vallée même du Mékong, est encore occupée par de nombreuses tribus sauvages 
que les Annamites appellent Moi et les Laotiens, Khas, synonymes qui signifient 
« sauvages, barbares ». ^ 

Jusqu'à ces dernières années. Ton ne savait que peu de choses sur l'état et 
l'histoire de ces familles ; la diversité infinie de leurs dialectes avait frappé les 
divers explorateurs mais aucune étude raisonnée n'avait été faite pour essayer de 
synthétiser leurs caractères communs; l'administrateur Odend'hal fut l'un des 
premiers à recueillir des vocabulaires et des notes ethnographiques que M. Ca- 
balon groupa, et d'où il tira une classification provisoire des tribus moï. Celte 
classification, basée sur l'étude des dialectes, est extrêmement commode et répond, 
de plus, à des conséquences historiques. Dans l'état actuel de nos connaissances, 
elle est, certes, la seule possible. 

M. Cabaton divise les tribus moï en deux grandes familles : la première est 
composée des tribus dont le dialecte est le plus largement pourvu de'mots malayo- 
polynésiens ; la seconde se subdivise en deux groupes : o) dialectes occidentaux où 
l'on constate le plus grand nombre de mots apparentés au khmer; b) dialectes de 
TEst, où l'élément khmer est moins considérable. 

Les tribus qui appartiennent à la première famille forment un peuplement com- 
pact, étendu en arrière de l'Annam, du Binh-thuân au Binh-dinh ; ce peuple- 
ment s'agglomère autour de deux familles très importantes, les Jarai et les Rade 
peuplant, la première, le grand Plateau qui a pris leur nom, et la seconde, le Pla- 
teau du Darlac; les cantons montagneux, qui séparent ces terrasses du couloir 
côtier d'Annam, sont peuplés de nombreuses autres tribus parlant également, pour 
la plupart, des dialectes similaires, fortement imprégnés de mots malayo-polyné" 
siens. 

Les tribus du premier groupe de la seconde famille occupent l'hinterland de la 
Cochinchine, une partie de celui du Binh-thuân, celui du Cambodge jusqu'à la 
terrasse de séparation des moyennes Se Khong et Se San; les principales familles 
qui forment ce groupe sont les Che-Ma du moyen Donnai, les Stieng de la haute 
Cochinchine, les Mnong qui occupent tout l'hinterland des provinces cambod- 
giennes de Thbong-Khmum, Kratié et Sambor, les Brao et les Tiom-Poueun, qui 
habitent entre Se San et Se Khong. 

Enfin, les tribus du second groupe s'étendent au Nord des deux premières 
familles; les Bahnar se rencontrent sur le moyen Kr. Bla, branche supérieure de 
la Se San; les Sedang, farouches guerriers insoumis, tiennent toute la région mon- 



58 REVUE D ETllNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 

tagneuse en arrière du Qu. ngai el du Qu. nam ; les Halang, les Kaseng, les Alak, 
les Boloven, les Ta Hoï occupent tout le Nord de l'hinlerland où ils sont limi- 
trophes des Laotiens; ceux-ci, en maint endroit, les ont d'ailleurs pénétrés, s'al- 
liant avec les indigènes el formant ainsi une race mixte que l'on rencontre, de plus 
en plus, dans tout le bassin de la Se Bang-hien et dans celui de la Se Don. 

Si la première famille est caractérisée par Tabondance des mots malayo-poly- 
nésiens de son vocabulaire, si le premier groupe de la deuxième famille se dis- 
lingue par Tabondance des éléments khmers, l'on peut dire que le second groupe 
représente le noyau moï le plus rapproché du type primitif; restés à Tabri, dans 
leurs montagnes, des invasions qui ont submergé et déformé leurs voisins du Sud, 
ces Moi du centre Annam reprèsentenlent, à l'heure actuelle, le type le plus pur 
relativement, le plus voisin du type primitif. C'est donc en eux qu'il faut 
rechercher ce qu'était cette race d'aborigènes à laquelle, en des jours très anciens, 
ont dû appartenir tous les Moï de l'Indo-Chine sud-centrale avant de subir les 
transformations profondes dont nous ne pouvons que constater les résultats. 

Il faut étudier l'histoire indochinoise entière pour se rendre compte du sort de 
ces tribus aborigènes qui, h l'origine des temps historiques, peuplaient de leurs 
hordes sauvages, les solitudes boisées de l'Indochine méridionale; à celte époque, 
les plaines de Cochinchine n'avaient point encore émergé des eaux elles glacis 
de l'hinlerland formaient les rivages de l'Indochine. En ces contrées en voie de 
transformations, vivaient, sans doute déjà, des aborigènes clairsemés et sauvages, 
à peine sortis de l'âge de pierre dont l'on a retrouvé les traces en plusieurs points 
de la haute Cochinchine, du Cambodge et de l'hinlerland. Sans liens politiques, 
ces populations étaient à la merci de la première invasion ; elle se produisit sous 
forme de tribus arrivées de l'Inde, qui se répandirent de part et d'autre du Mékong 
jusqu'aux contreforts de la chaîne annamilique; ces nouveaux venus se mêlèrent 
aux aborigènes, formant des principautés sous la domination de chefs plus ou 
moins puissants. 

Vers le début de l'ère chrétienne, se produisit une seconde invasion, arrivée 
probablement de la péninsule malaise ; déjà façonné par la civilisation hindoue, les 
nouveaux venus se superposèrent aux tribus déjà installées, formant l'embryon de 
ce royaume, qui nous est connu sous le nom chinois de Fou-nan. Il ne nous appar- 
tient pas d'entrer ici dans des détails sur l'histoire si mal connue de cet étal pri- 
mitif. Nous nous bornerons à dire que, vers le iii= siècle de notre ère, il forme un 
royaume important, agglomération des principautés primitives soumises à un 
noyau central. 

En même temps, s'est formé, sur la cote d'Ânnam, un autre empire qui va, lui 
aussi, jouer, dans l'histoire de la péninsule, un rôle prépondérant — le royaume de 
Champa. Cet étal est celui de ces famenx Cham, pirates et écumeurs incorrigibles, 
• de race malaise, qui, vers la fm du ir siècle de notre ère, se massent en un royaume 
turbulent connu sous le nom chinois de Lin-Yi. A la suite de guerres plus ou 
moins heureuses contre les marches chinoises, qui occupaient encore l'Ânnam cen- 
tral, le Lin-Yi devint un important royaume, qui étend sa domination sur certaines 
peuplades sauvages de la chaîne et de l'hinlerland; ce joug, qui devait durer des 
siècles, transforma ces tribus, les métissa, modifiant profondément leur dialecte 
primitif, et ce sont elles qui forment aujourd'hui la première famille linguistique, 
celle dont le dialecte est justement mélangé d'éléments malayo-polynésiens. 

Dans le Cambodge actuel, le Fou-nan s'est transformé ; l'un des états feuda- 
laires a confisqué à son profit le trône et cet état, qui est celui des Kamoujas, — 
les Cambodgiens primitifs —, va devenir le Tcheu-la des Chinois, qui est le 
royaume khmer. 



# 

H. MAITRE : LES TRIBUS MOÏ DE l'iNDOCUINE MÉRIDIONALE 59 

Pénétrées de ce côté par ce puissant royaume, les populations moï de l'hinterland 
vont subir une tranformation analogue à celle qui a déformé les tribus Jarai et 
Rade et former le premier groupe de la seconde famille — groupe au lexique 
imprégné d'éléments khmers. 

Seules, les tribus du centre Ânnam, plus belliqueuses, mieux défendues par les 
difficultés d'accès de leur zone montagneuse, vont échapper en grande partie à ces 
influences extérieures, conservant, dans une pureté relative, leur dialecte primitif; 
le type fondamental de ce second groupe est la turbulente famille des Sedang, 
aujourd'hui encore insoumise, belliqueuse, réfugiée en d'inaccessibles repaires au 
cœur de la race montagneuse qui s'étend en arrière du Qu. ngai et du Qu. nam. 



DE L'ÉTAT DE L'ETHNOGRAPHIE INDOCHINOISE 

... Par M. J. Harmand (Paris). 



i Quand on compare les relations de voyages et les observations des Anglais 
dans le nord-ouest et l'ouest de l'Indochine, avec celles des Français dans la 
vallée du Mékhong et dans la chaîne annamite, on s'aperçoit que les uns et les 
autres, ne connaissant pas réciproquement leurs travaux, donnent comme des 
particularités locales, circonscrites à un groupe de tribus ou à une seule tribu, et 
tout à fait caractéristiques, des usages sociaux ou religieux, des superstitions, des 
mutilations, des ornements, des instrumenls, des armes, qui ont au contraire une 
extension considérable. En réalité, l'Indochine apparaît aujourd'hui comme un 
vaste ensemble ethnographique qu'il conviendrait d'étudier dans sa généralité. 

On peut dire que depuis une trentaine d'années nos connaissances sur ces popu- 
lations primitives de l'Indochine n'ont guère progressé, et que les voyageurs, à 
part quelques détails nouveaux, se bornent à répéter, en d'autres termes, ce que 
leurs prédécesseurs avaient déjà révélé sur elles. Ils apportent des impressions 
toujours intéressantes ou « amusantes », dénotant plus de bonne volonté que de 
préparation et qui ne nous font pas avancer d'un pas vers la solution des problè- 
mes les plus essentiels. Les Anglais ont tenté des essais de synthèse qui sont pré- 
maturés et qui resteront stériles, notamment en prenant seulement comme base 
les populations de l'Assam, du Haut Brahmapoutre, du Manipour, du Ténasserim, 
les Tchins et Katchins, les Karens, etc. 

Nulle part, on peut le dire, l'anthropométrie n'a fait une faillite aussi complète 
qu'en Indochine. Il est trop tard pour ce genre d'études et ces peuples sont trop 
hétérogènes. On a consacré beaucoup de temps à les mensurer par quarts de 
millimètres et à comparer les « indices « les plus bizarres, sans qu'on puisse 
constater à quoi nous ont conduits ces recherches en des tribus où l'on trouve 
cote à côte des grands et des petits, des clairs et des foncés, des glabres et 
des barbus, des dolichocéphales et des hyperbrachycéphales, etc., La vérité, 
c'est que pour tenter de débrouiller ce chaos, il faut faire appel à toutes les 
sciences, à l'anthropologie, à l'ethnographie proprement dite, à la linguistique et 
à la philologie, à la sociologie, et peut-être surtout aux méthodes modernes de 
la psychologie. Aujourd'hui, pour arriver à des résultats utiles, il serait néces- 
saire d'entreprendre ces études suivant un plan coordonné, d'après des données 
qui seraient, autant que possible, comparables entre elles, des questionnaires 
capables de servir de guide et de soutien aux voyageurs, en englobant dans le 
programme des populations même extérieures à la presqu'île indochinoise, car 
il est certain, sans parler du sud-ouest chinois, que les Dayaks de Bornéo, par 
exemple, présentent avec les sauvages Indochinois, au point de vue instrumen- 
tal en particulier, les analogies, les plus frappantes. 

Il semble que notre jeune Institut trouverait là une occasion d'afïirmer son uti- 
lité et de conquérir la place à laquelle il doit légitimement prétendre, en essayant 
d'établir une enquête scientifique, par entente avec les observateurs anglais et 
hollandais. Je n'ignore point du tout les difficultés, nombreuses et de plus d'une 
sorte, d'une pareille entreprise. Mais il vaudrait pourtant la peine de la tenter, et 
je demande qu'au moins le Bureau veuille bien réfléchir à cette proposition. 



DESSINS RUPESTRES D'ESPAGNE 

Par M. Fabbé H. Breuil (Paris). 



M. Breuil expose les résultais de plusieurs années de recherches dans diverses 
parties de TEspagne : tandis que la région Cantabrique continue de la manière la 
plus étroite la région archéologique du S.-O. de la France, avec ses dix-huit 
cavernes à dessins et peintures toutes semblables à celles de notre pays, et, — 
les fouilles réalisées dans les provinces de Santander le démontrent, — œuvre des 
mêmes populations aurignaciennes, solutréennes et magdaléniennes, le reste de 
TEspagne n'a livré jusqu'à présent presque que des peintures sur roches abritées. 

Ces peintures se distribuent dans Tétat actuel des recherches, en deux régions : 
l'une orientale, comprenant Cogul (Lérida), Calapata (Téruel), Albarracin (Téruel), 
Ayora (Valencej, Alpera (Albacete), présente un ensemble de figures d'animaux 
très artistiques, associés généralement à des personnages humains de style natu- 
raliste, chasseurs tirant de l'arc, danseurs ornés de plumes, et dames vêtues de 
robes collantes. On n'y peut noter qu'un petit nombre de signes conventionnels, à 
Cogul et à Alpera, qui sont superposés à l'ensemble précédent. Ce dernier, par son 
art animalier, se relie à l'art magdalénien français et cantabrique, dont il se dis- 
tingue par la conception de vrais tableaux et par la multitude des personnages 
humains. 

Le second groupe, méridional et occidental, va du sud de la Murcie à l'Estra- 
madure septentrional : il comprend les localités de Lubrin (Alméria), Vêlez Blanco 
(Alméria) (quatres roches distinctes), Jimena (Jaen), Fuencaliente (Ciudad Real) 
(quatre roches séparées), Garcibuey (Salamanca), et Las Batuecas (Salamanca, 
vingt roches peintes dans une seule vallée). La solidarité de tout cet ensemble est 
certaine, mais les vestiges qu'on y découvre appartiennent à divers moments. 
Parmi les figures les plus reculées de ce groupe, on doit placer les petites chèvres 
à cornes vues de face des Batuecas, puis les cerfs et les chèvres à cornes vus de 
profil, souvent déjà géométrisés; ensuite se développent une foule de signes 
conventionnels, ou schématiques, oii la figure humaine joue un rôle important, 
ainsi que des signes pecliformes, stelliformeS; ramiformes, alphabéliformes, et des 
points et taches alignés. 

Cet ensemble a le plus étroit rapport avec les peintures sur galets du Mas d'Azil 
(Ariège), œuvre d'une population qui ne dérive pas des Magdaléniens artistes, bien 
qu'elle lui succède immédiatement. 

Très probablement les fresques d'Andalousie et d'Estramadure sont en grande 
partie l'œuvre de la population azilienne dans sa région d'origine, avant la migra- 
tion vers le nord sous la poussée des premiers néolithiques. 

Mais si l'on doit admettre cette origine pour la majorité des fresques de cette 
région, on doit aussi admettre que cet art schématisé, soit dans les régions mé- 
ridionales, soit en Portugal, ne s'est pas totalement éteint avec l'arrivée des néoli- 
thiques, car à Fuencaliente et à Vêlez Blanco, on trouve peinte l'image de cer- 
taines idoles que M. Siret a découvertes sculptées en os et albâtre dans les sta- 
tions du vieux néolithique. 



ANALYSES ET NOTICES 



We.ntz (W. J. Evans), The fairy-faith in celtic 
coiinlries, 8", 524 pajLîes, 1 pi., Londres et 
; Oxford, Frovvde, Oxford Universily Press, 
. ,. 12sh. Gd. 

Ce livre est certainement l'un des plus 
curieux que j'aie lus depuis longtemps, non 
seulement j)our l'intérêt des matériaux iné- 
dits qui s'y trouvent publiés, mais pour 
l'atlilude mentale de Tauteur. M. Wentz 
croit aux Fées et en général à tout l'ensem- 
ble de doctrines qui cai'actérisent le « féé- 
risme » celtique, en le différenciant des 
doctrines animistes courantes chez les de- 
mi-civilisés et les populations rurales de 
l'Europe centrale et slave. 11 a parcouru, 
pour son enquête, l'Irlande, l'Ecosse, l'île 
de Man, le pays de Galles, la Cornouailles, 
la Bretagne, etc., a reçu de toutes sortes 
d'individus des « témoignages » et des 
« contrôles », puis, ces documents nou- 
veaux et ceux déjà connus en litléralure, 
il les a passés au crible des explications 
théoriques courantes : la théorie des Pyg- 
mées, la théorie « magique » animiste gé- 
nérale et, dans la quatrième section, les 
théories dites scientifiques : matérialiste, 
pathologique, oneirique, psychico-spiritiste 
— pour conclure : « la croyance celtique 
aux fées et aux pays des fées est scientifi- 
que » c'est-à-dire répond à une réalité, que 
seuls peuvent percevoir des individus ou 
des groupes particulièrement doués. 

Ce « monde des fées », comme on sait, 
comprend des localités précises, telles que 
le « monde d'outre-tombe » où se rendirent 
Bran et d'autres héros ; il y vit des popula- 
tions divines et semi-divines ; et au tout 
se rattache une doctrine coordonnée de 
renaissance », sinon de réincarnation au 
sens strict du terme. Selon M. Wentz, l'ar- 
chéologie prouverait l'existence réelle du 
tout, et par choc en retour, la foi aux fées 
et au « féérisme » permet d'interpréter nor- 
malement le sens des dolmens, menhirs, 
alignements, etc., les restes de certains cul- 
tes, l'altitude des prêtres et moines chré- 
tiens. 



Je me sens un peu bête, inférieur môme, 
de ne pouvoir suivre aussi loin M. Wentz ; 
d'ailleurs le savant, et qui doute par état, 
se sent mal à l'aise en présence d'un 
croyant, aux interprétations toujours rec- 
tilignes et absolues : je vois, heureusement, 
que les amis de l'auteur, MM. Le Braz, Dot- 
tin, Loth, A. Lang, etc., ont éprouvé la 
même sensation que moi, et s'en expliquent 
dans leurs « Introductions ». Mais ceci à 
part, il reste que ce volume est une mine 
précieuse de faits inédits, de légendes étio- 
logiques surtout, et de plus constitue un 
document de premier ordre pour qui désire 
étudier mieux, connaître à fond la psycho- 
logie collective et individuelle des popula- 
tions dites celtiques. Le grand reproche 
que je ferai à l'auteur, c'est qu'il ne s'est 
même pas préoccupé des deux problèmes 
fondamentaux : 1» comment, sous l'in- 
fluence d'un choc extérieur, se forme un 
récit; et 2° quelle est, dans les divers cas 
précis, la durée et la force de résistance de 
de la mémoire collective. Ce qu'il y a de réel, 
c'est que les chemins de fer et les routes 
ont partout détruit la croyance aux fées et 
aux esprits surnaturels, 

A. VAN Gennei'. 



II. Lemonnier, Lart français au temps de 
LoîusA7K (1601-1690), Hachette, 1911. 

On ne s'étonnera pas de lire dans la Ucine 
(VEtlinùgraphie des analyses d'ouvrages qui 
traitent non seulement de l'art des demi-ci- 
vilisés d'autrefois ou d'aujourd'hui, mais 
aussi de 1 art moderne. La méthode compa- 
rative, dont l'ethnographie fait un emploi 
si judicieux, a une valeur générale, et, ap- 
pliquée aux périodes artistiques que l'on est 
trop enclin à étudier au point de vue stric- 
tement esthétique ou historique, elle re- 
nouvelle l'histoire de l'art. 

Le récent volume que M. Lemonnier a 
consacré à l'art français du xyh* siècle 



ANALYSES ET NOTICES 



63 



ajoute une preuve de plus à celles que j"ai 
accumulées ailleurs (1), où, renonçant à la 
méthode traditionnelle, qui ne veut étudier 
que des périodes déterminées, l'œuvre des 
artistes ou des écoles, je me suis efforcé de 
dégager de l'évolution de l'art, des temps 
les plus anciens à nos jours, les lois qui le 
régissent, les rythmes qui l'obligent à re- 
passer par les mêmes phases, à certaines 
époques séparées les unes des autres dans 
le temps et dans l'espace. C'est ainsi que 
l'idéalisme crée au ve siècle grec des formes 
semblables à celles du xiii* siècle chrétien; 
que le réalisme naissant des iv*= et 
xive siècles s'exaspère aux temps hellénis- 
tiques et au xve siècle. Mais une' oscillation 
s'établit entre ces deux formules : au réa- 
lisme du xve siècle succède aux xvi^- 
xvH^ siècles une nouvelle période d'idéa- 
lisme, comme l'art néo-attique et aichai- 
sant avait combattu dans la Grèce finissante 
le naturalisme pergaménien. 

On devra donc trouver dans l'art français 
du xviie siècle des tendances artistiques 
semblables à celles des v'= et xiii" siècles. 
La lecture de l'ouvrage de M. L. confirme 
ce que l'étude comparée des autres pé- 
riodes d'art nous permettait de supposer a 
jrriori. Entre ces trois périodes d'idéalisme, 
la ressemblance est indéniable, et l'auteur 
lui-mcme s'en est aperçu quand il a nolé 
cette « simple coïncidence d'idées, mais 
assez significative...; une sorte d'instinct 
qui, ramenant les solitaires de Port Royal à 
l'abstraction de la foi, les ramenait en 
même temps à l'art idéal du xiii'^ siècle » 
(p. 132). 

Au xvii^ siècle, tous les sujets ne sont pas 
également dignes de tenter l'artiste; il y en 
a même qui sont considérés comme in- 
dignes. Dans Yhistoire, seule l'histoire an- 
cienne l'inspire, profane ou sacrée, et c'est 
sous les oripeaux de l'allégorie qu'il dé- 
guisera les événements contemporains 
(p. 146) : « il faut, dit Félibien, par des 
compositions allégoriques, savoir couvrir 
sous le voile de la fable les vertus des 
grands hommes... » C'est ainsi que procé- 
daient les Grecs idéalistes du v^ siècle qui, 
sous le couvert de la légende, chantaient 
les exploits des vainqueurs de Marathon et 
de Salamine; qui reconnaissaient dans les 

(1) L'arc/téologie, sa valeur, ses )nélliodes 
Paris, Laurens, 1912. T. 1, Les méthodes ar'- 
chéologiques ; t. III, Les rythmes artisiiques. 



Thésée, les Héraklès, les Grecs mythiques 
des frontons et des métopes, luttant contre 
les monstres, les Amazones ou les Troyens, 
leurs aïeux qui avaient combattu le Bar- 
bare pour leur liberté; c'est ainsi encore 
que les imagiers du xiiie siècle ne faisaient 
figurer dans la cathédrale que les héros 
symbolisant quelques grandes victoires 
chrétiennes, Ciiarlcmagne, Godefroy de 
Bouillon. 

Éliminant l'accidentel, l'individuel, on ne 
retienl. que ce qui dans la nature et dans 
l'homme est universel, aussi bien en plas- 
tique qu'en littérature. On a souvent re- 
marqué combien l'idéal d'un Corneille, d'un 
Racine se rapproche de celui des Grecs du 
v^ siècle, à propos duquel M. Pottier cons- 
tate : « Dans l'ordre artistique et plasti- 
que, ce sont des entités et des types, 
comme en littérature les personnages de 
Corneille et de Molière sont des entités 
morales » (Gaz. des Beaux-Arts, 1902, I, 
p. 225). 

Le portrait existe au xvu* siècle, parce 
qu'il a compté auparavant trop d'illustres 
représentants pour être négligé; mais il 
occupe un rang nettement inférieur (p. 147) 
dans la hiérarchie des genres : le Grec du 
v« siècle n'idéalisait-il pas ses modèles, 
laissant le réalisme des traits individuels 
aux peintres de vases plus modestes, et le 
Périklès de Crésilas ne ressemble-t-il pas à 
quelque dieu? Lq paysage simple, les scènes 
de la vie courante sont proscrits de part et 
d'autre (p. 149). L'enfant, petit homme, sans 
rien de la naïveté et des formes gauches de 
son âge, que connaissent les ve et xiu" siè- 
cles, reparaît; les jansénistes « ne vou- 
laient pas qu'on peignit l'Enfant Jésus ou 
le petit Saint-Jean avec la naïveté de leur 
âge, puisqu'ils eurent « le jugement et la 
raison parfaite devant la naissance » 
(p. Iu2). La douleur n'existe pas, et il ne 
faut pas montrer le Christ accablé sous le 
poids de sa croix, « puisqu'il est mort vo- 
lontairement, en Dieu plus qu'en homme » 
(ibid.). Les héros ont des traits d'une 
noble beauté (p, 166), et la laideur qui dé- 
truit l'harmonie est réservée aux êtres in- 
férieurs ; si par hasard quelque personnage 
vulgaire est beau, on en cherche une expli- 
cation! (( Le jeune garçon qui porte un plat 
a un air plus noble que n'ont d'ordinaire 
les valets. Le Titien a apparemment peint 
cette tète d'après un garçon qui était hors 
du commun... » Ainsi, aux v« et xui« siè- 



64 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



des, les visages étaient empreints d'un 
calme parfait, même dans les circonstances 
les plus douloureuses; la laideur ne les 
défigurait pas, mais ils étaient dune beauté 
divine; et le réalisme des traits, les émo- 
tions, étaient réservés aux êtres de condi- 
tions inférieures par leur naissance ou 
leurs actions. 

Qu'est-ce qui distinguera donc les types 
les uns des autres, puisqu'ils ne se diffé- 
rencient pas par leurs traits"? ce seront, 
comme jadis, les attitudes, les formules 
consacrées, et l'on en revient à un art ma- 
thématique. On critique, en 1695, dans un 
tableau envoyé par un pensionnaire de 
l'Ecole de Rome, le fleuve représenté 
debout, « car l'on ne met jamais un fleuve 
en pied que quand il court après Aréthuse » 
(p. 156). On aboutit à un symbolisme ana- 
logue à ceux des v^ et xni'= siècles, « à une 
ingéniosité, à une subtilité dans l'emploi 
du symbole, où chaque personnage, chaque 
geste, chaque objet, même le paysage, sont 
remplis d'intentions » (p. 246). Dans cet art 
abstrait, c'est le règne du nombre, et si 
au v« Polyclète avait créé son canon de 
proportions, si au xm", le nombre gouver- 
nait la cathédrale, au xvii% on est l'esclave 
des proportions, et « tout, le monde mesure, 
analyse, divise et subdivise, le compas à la 
main » (p. 164.) 

Mais on peut constater dans une même 
époque des tendances différentes et même 
contradictoires. Dans la Grèce du v« siècle, 
si l'idéalisme régnait en maître dans la 
plastique, un courant de réalisme, qui devait 
triompher au iv^ et aux temps des diadoques, 
entraînait l'art industriel, toujours plus 
libre, vers la représentation des individus, 
des races, des passions... Il en est ainsi en- 
core au xvii« siècle. On ramène le dessin à 
l'abstraction antique ; mais les coloristes 
réclament la liberté de peindre la nature 
telle qu'ils la voient; il y a des hommes qui 
suivent leur instinct d'artiste plus que les 
doctrines (p. 206) el c'est la querelle du 
dessin et de la couleur qui s'engage (p. 177). 
Ce réalisme explique \q goût chinois (p. 206). 
Dans l'art grec, le réalisme latent du v"^ s. 
avait fait irruption dans toutes les branches 
de l'art, lorsque l'on fut fatigué de l'idéa- 
lisme vieilli; et, après le xvn« siècle idéa- 
liste, cette source d'inspiration plus fraîche 
donna naissance à l'art du xviiie siècle qui, 
dans son ensemble, marqua un retour vers 
la nature, vers la vérité et retrouva les 



mêmes accents que l'art réaliste des hel- 
lénistiques ou du xve siècle 

L'art froid et compassé de Louis XIV ne 
peut certes égaler la beauté de ceux aux- 
quels nous l'avons comparé, qui, eux, sont 
des créations spontanées et sincères/ au 
sortir des périodes de formation ; il est 
trop réfléchi, trop conscient pour émou- 
voir ; il est aussi éloigné de la fraîcheur 
d'inspiration du xnp siècle qu'une œuvre 
classicisante d'Hadrien l'est de son proto- 
type du v« siècle grec; il n'en est pas moins 
vrai qu'il y a similitudes de tendances à 
toutes ces époques, se manifestant de façon 
semblable. 

W. Deo.nxa. 



Henri Rolin, juge au tribunal et profes- 
seur à l'Université de Bruxelles : Prolégo- 
mènes à la science du droit. Esqinsse d'une 
sociologie juridique. Un vol. in-S" de XII- 
167 p., Bruxelles, Emile Bruylant et Paris, 
Alcan, 1911. 

Dans cette sorte de cours d'introduction 
à l'étude du droit très différent d'ailleurs 
des traités « d'encyclopédie » si répandus 
en Belgique, l'auteur veut offrir aux étu- 
diants une vue d'ensemble capable de les 
éclairer et de les diriger dans leurs recher- 
ches et leurs classifications des premières 
notions de technique juridique. Ce que 
M. Rolin appelle sociologie juridique c'est 
l'étude des adaptations mentales des 
hommes vivant en société destinées à lutter, 
au moyen de la contrainte, contre certaines 
« inadaptations » des mêmes hommes. La 
réalité sociale qu'on appelle le droit se ré- 
sout suivant lui en « faits psychiques »' ou 
« états de conscience » ; les déterminer et 
découvrir l'ordre dans lequel ils s'enchaî- 
nent, tel est le problème qui forme l'objet de 
son livre. L'existence du droit, écrit-il, tient 
essentiellement au fait, que dans toute so- 
ciété humaine, une partie des individus qui 
la composent (les sujets) possèdent certaines 
structures mentales plus ou moins stables, 
et qu'une autre partie des individus com- 
posant la même société (les chefs) possè- 
dent certaines structures mentales, corres- 
pondantes aux premières et plus ou moins 
stables, elles aussi. Analysant ces deux 
espèces de structures, il trouve que dans 
l'esprit des sujets, sont « continuellement 



ANALYSES ET NOTICES 



65 



associés eu séries: 1° Ja représentation de 
faits ou de situations pouvant donner lieu 
à un conflit entre les individus ; 2° des 
motifs poussant à agir en divers sens et 
parmi eux la crainte des sanctions légales ; 
3o la volition d'agir conformément à la 
prescription du droit. Dans l'esprit des 
chefs d'autre part sont continuellement 
associés en séries : 1° la représentation 
d'actes contraires à cette prescription ; 
'2.0 le désir d'appliquer au contrevenant les 
sanctions légales ; 3" la volition de les 
appliquer ». M. Rolin a jugé commode 
d'exprimer au moyen de lettres les séries 
dont il vient de constater l'existence. 11 
désigne par les lettres A B C et X Y Z, les 
séries qui sont propres aux « sujets » et 
aux (( agents de l'autorité ». A. représente 
l'image de la situation dans laquelle se 
trouve le « sujet ». B. indique le motif ou 
les motifs qui le poussent à agir conformé- 
ment à la loi. B se décompose le plus sou- 
vent en plusieurs motifs: bl, b2, b3: ... bj ; 
ce dernier est le motif juridique ; on dési- 
gne par 1)', b", b'" les motifs qui sollicitent 
la volonté en sens contraire. C représente 
la volition amenant l'acte conforme à la 
loi. D'autre part, X représente l'image de 
l'infraction dans l'esprit de l'agent de l'au- 
torité; Y le motif juridi(iue qui l'incite à 
appliquer la loi ; Z la volition amenant 
l'application de la sanction. Cette sociologie 
juridique repose, comme on le voit, sur un 
schéma ])sychologique très élémentaire. 
L'art de la législation — la politique légida- 
tive — consiste surtout à mesurer l'clTet 
psychologique des sanctions légales. Je cite 
encore sur ce point notre auteur : « C'est 
un dosage subtil, un calcul de la force 
respective des motifs qui luttent dans l'es- 
prit des sujets. Il faut que, chez le plus 
grand nombre possible de ceux-ci, la force 
totale des motifs qui poussent à agir léga- 
lement soit plus grande que la force totale 
des motifs qui poussent à agir illégalement. 
Il faut que b 1 + b 2 + b 3 ... + bj soit 
plus grand que b' + b" + b'". Tel est le 
rapport à réaliser », p. 131. M. Rolin tire 
de ces théories quelques conséquences au 
point de vue de l'enseignement du droit 
qu'il considère comme ayant pour but 
essentiel de former la structure mentale 
des chefs et qu'il ramène ainsi, suivant son 
expression favorite, à un simple dressage. 
Rapprochant des inadaptés répressifs les 
inadaptés civils l'auteur voudrait que l'on 



dressât des statistiques civiles à l'imitation 
des statistiques criminelles, en étudiant 
scientifiquement les causes des procès 
civils, comme on étudie les causes de la 
criminalité. 

E. ButtLE. 



Jules IlARMAxn.— Domination et colonisalion. 
— Paris, E. Flammarion (Bibliothèque de 
philosophie scientifique), 1910, 370 pages, 
in-18 Jésus, 3 fr. 50. 

Parmi les auteurs qui ont traité des prin- 
cipes de colonisation, les uns sont des 
théoriciens ayant des idées générales mais 
manquant d'expérience, les autres sont des 
empiriques qui ont vu les colonies mais n'y 
ont récolté que des impressions locales et 
manquent de vues d'ensemble : aussi la 
plupart des ouvrages consacrés à cette 
matière pèchent-ils le plus souvent par un 
de leurs côtés. Rares sont les écrivains qui, 
munis d'une haute culture et doués d'un 
esprit supérieur, ont pu asseoir des théories 
bien conçues sur les bases solides d'une 
longue et vaste documentation personnelle. 
Or c'est là le cas de M. Jules Harmand, et 
c'est pourquoi son livre occupe une situation 
à part au milieu des œuvres du même genre 
et doit s'y placer au premier rang. Bien que, 
avec une louable franchise, l'auteur nous 
avertisse que ses observations directes ont 
porté presque uniquement sur les pays 
d'Asie et que c'est au problème de la colo- 
nisation asiatique que se rapporte avant 
tout son ouvrage, celui-ci n'en demeure 
pas moins le meilleur des précis de poli- 
tique coloniale qui aient paru durant ces 
dernières années. Dicté par un jugement 
très sain, complètement exempt d'idées 
toutes faites, faisant face résolument aux 
nécessités sans se laisser jamais égarer par 
la magie des mots, ce livre se recommande 
de lui-même au public éclairé auquel il 
est destiné. 

Ainsi que le montre l'auteur, notre faible 
natalité, notre situation continentale, la 
nature et le climat de nos possessions loin- 
taines, le fait qu'elles sont peuplées d'indi- 
gènes nombreux fort éloignés de notre 
mentalité, font que ces possession ne sont 
pas, ne peuvent ni ne doivent être, des 
colonies à proprement parler : exception 
faite de l'Afrique du Nord — et encore scu- 



66 



REVUE d'ethnocraphie et de sociologie 



lement en partie —, ce sont des « domina- 
tions ». Créées k ^'rands frais par la métro- 
pole, elles doivent servir à la métropole, 
mais celle-ci ne doit pas vivre à leurs dépens. 
Pour que le but soit atteint, il est néces- 
saire que ces « dominations » soient consi- 
dérées comme des dépendances, mais non 
comme des parties intégrantes de la patrie 
métropolitaine, qu'elles aient chacune une 
vie propre et une situation forte, qu'elles se 
suffisent à elles-mêmes au double point de vue 
économique et militaire; et, pour cela, il leur 
faut une organisation autonome, distincte de 
celle de la métropole, mais il convient de ré- 
server le principe delà souveraineté de celle- 
ci, car il serait très mauvais d'appliquer le 
principe du se//" (/0)'er?i/«en^ cà nos domina- 
tions : ce principe peut convenir h des 
colonies vraies, composées de citoyens de la 
mère-patrie ; il ne peut convenir à des pos- 
sessions peuplées, en immense majorité, de 
sujets appartenant à des races étrangères, 
et l'auteur établit très justement une dis- 
tinction fondamentale entre le self-govern- 
menl et l'autonomie administrative. Le ré- 
gime qu'il préconise est résumé par lui sous 
cette formule : la plus grande somme d'indé- 
pendance administrative, économique et finan- 
cière qui soit compatible avec la plus grande 
dépendance politique possible. 

L'organisation des dominations doit être 
basée sur les conditions spéciales de cha- 
cune d'elles et tenir le plus grand compte 
des sociétés et des institutions indigènes. 
L'auteur se trouve amené ainsi à étudier 
ces sociétés et ces institutions et à préco- 
niser leur développement selon leurs lois 
propres, en dehors de toute doctrine d'assi- 
milation, dans l'intérêt bien entendu de la 
métropole et de ses possessions, intérêt qui 
— il le démontre avec une puissance et une 
lucidité remarquables — se confond, dans 
la réalisation, avec l'intérêt vrai des popu- 
lations autochtones. Je signale à ce propos 
cet axiome : « L'on ne peut élever des noirs 
ou des jaunes dans la hiérarchie sociale et 
politique que par une certaine accélération 
de leur marche et non par une déviation du 
chemin ancestral qu'ils ont parcouru ». Et 
cet autre : « Dans les dominations tropi- 
cales..., le vrai colon, c'est l'indigène, et le 
grand colonisateur, c'est l'Etat ». Je recom- 
mande aussi tout particulièrement la lecture 
des pages l'iS à 1G4, expliquant et définis- 
sant la vraie politique d'association, et celle 
des pages 170 à 174, montrant les dangers 



de cette politi(iue mal comprise et mal 
appliquée. 

L'analyse de ce livre sérail au reste une 
besogne vaine : on ne peut condenser en 
quelques mots 360 pages dans lesquelles 
n'entre pas une ligne inutile. C'est un livre 
qu'il faut lire, et lire d'un bout à l'autre ; 
on ny a d'ailleurs aucune peine, car, dès 
qu'on a commencé de le feuilleter, on se 
sent pris par un tel intérêtque l'on va d'une 
traite jusqu'au bout. L'ouvrage de M. Har- 
mand est un exposé de fortes doctrines 
objectives, une œuvre de haule et saine 
sociologie, qui nous change heureusement 
des creuses phraséologies et du pathos sen- 
timental auxquels on nous a trop habitués 
en matière de politique coloniale. 

M. Delafosse. 



Capitaine 0. Meynier. L'Afrique noire. — 
Paris, Ernest Flammarion, 1911, .328 pages 
in-18, 24 illustrations, 3 fr. 50. 

Le capitaine Meynier a voulu, dans son 
récent ouvrage, faire de l'ethnographie et 
de la sociologie pratiques, en ce sens qu'il 
a cherché à étudier les aptitudes sociales 
des divers peuples africains afin d'en déga- 
ger les principes que, selon les régions, 
devront appliquer les nations européennes 
amenées à vivre en contact avec les Noirs. 
On ne peut que louer son intention; on doit 
louer aussi l'effort considérable qu'il a réa- 
lisé pour condenser en un volume une étude 
embrassant la géographie sociale, l'histoire 
de la civilisation et l'avenir de toutes les 
familles ethniques de l'Afrique noire. La 
manière dont il a traité son sujet mérite 
également les plus vifs éloges, avec, ça et 
là cependant, quelques légères critiques 
dans le domaine des faits exposés. 

Je dois dire tout d'abord que l'auteur m'a 
paru avoir tenu la parole qu'il nous donne 
dans sa préface, lorsqu'il nous avertit qu'il 
écartera toute induction a priori : son sys- 
tème est bien et logiquement déductif ; il est 
en même temps objectif, ce qui est rare 
chez les écrivains traitant de races et de 
pays étrangers. J'ajouterai que le livre est 
écrit simplement et que sa lecture est 
agréable et facile, ce qui n'est pas non plus 
un mérite banal. 

Passons à l'analyse de l'ouvrage. La pre- 
mière partie (Géographie Sociale) nous 



ANALYSES ET NOTICES 



67 



donne d'abord une synthèse géographique 
du continent africain, concise et bien con- 
duite, puis un chapitre sur les conditions 
d'habitabilité des diverses régions, un autre 
sur les races de l'Afrique — que l'auteur 
distingue à grands traits en berbère, arabe, 
peule, noire proprement dite, hottentote et 
boschiman, et enfin européenne. Peut-être 
dans ce dernier chapitre, comme dans 
d'autres d'ailleurs, M. Meynier a-t-il trop fa- 
cilement confondu les Pauls avec les Tou- 
couleurs, attribuant aux premiers certaines 
qualités et un rôle historique qu'Userait plus 
exact de réserver aux seconds : la commu- 
nauté du langage ne suffit pas à justifier la 
confusion de deux peuples dont chacun a 
des origines multiples, mais dont le premier 
seul peut prétendre à un rattachement avec 
la race blanche. Le chapitre IV (Considéra- 
tions générales sur la race noire), dénué de 
tout esprit de parti et de toute prétention, 
est à retenir en entier. 

La deuxième partie est intitulée « Histoire 
de la civilisation des peuples noirs ». L'au- 
teur a pensé avec raison que le meilleur 
moyen de pénétrer la mentalité noire était 
d'étudier la civilisation qu'elle a enfantée à 
travers les âges et il a tenté la tâche fort 
ardue de retracer l'histoire de celte civili- 
sation ; l'esquisse qu'ilnous donne est géné- 
ralement exacte : s'il y a quelques ombres lé- 
gères au tableau, c'est qu'une tâche pareille 
est, je crois, au-dessus des forces d'un seul 
homme et qu'il conviendrait pour le moment 
de la diviser en un grand nombre de tâches 
partielles, à chacune desquelles s'attelle- 
rait un spécialiste de chacune des parties 
du continent africain ; lorsqu'on aura une 
série de bonnes monographies locales, quel- 
que esprit de large envergure pourra en- 
treprendre la synthèse historique des civili- 
lisations africaines, mais la date à laquelle 
pourra être réalisée cette synthèse m'appa- 
raît comme lointaine encore. Quoi qu'il en 
soit, l'essai du capitaine Meynier, qui repré- 
sente, en outre d'une expérience personnelle 
très vaste, une somme considérable de re- 
cherches et de travail, est, dans son en- 
semble, fort remarquable. Quelques points 
de détail me semblent avancés un peu à la 
légère : par exemple le rattachement aux 
Hyksos de l'origine des Berbères (l'auteur 
cite d'ailleurs simplement cette théorie, 
sans dire qu'il la fasse sienne) et la possibi- 
lité de voir les ancêtres des Peuls dans les 
colons débarqués par Hannon sut la côte 



atlantique (p. 66) : quel qu'ait été le déve- 
loppement de la marine punique, je ne vois 
pas le vaisseau carthaginois capable de 
transporter un nombre d'émigrants tel que, 
moins de mille ans plus tard, leurs descen- 
dants aient pu être répandus de l'Océan au 
Niger ; de plus, je me permettrai de faire 
observer que, en admettant — ce qui n'est 
pas prouvé - que Hannon ait alteintle cap 
Mesurado, c'est seulement sur la côte 
marocaine qu'il fonda des établissements; 
ensuite, s'il est exact que des traditions — 
d'ailleurs relativement récentes — donnent 
comme ancêtre aux Peuls du Fouta-Diallon 
un nommé « Acoubatos » ou plutôt Okou- 
hata ou Okouha (pour Okba) et le font venir 
en Afrique par mer, elles le font vivre non, 
pas au temps de Hannon, mais sous le kha- 
life Omar, et le font aborder, non sur la 
côte de l'Atlantique, mais sur celle de la 
Mer Rouge, au Sinaï : ce soi-disant ancêtre 
en effet n'est autre que'Okba-ben-Amir, l'un 
des compagnons de Amrou, le conquérant 
arabe de l'Egypte (voir à ce sujet deux textes 
arabes publiés, avec une traduction assez 
mauvaise et souvent erronée, dans le no 
d'avril-juin 1909 de \ii Revue des études elhno- 
çiraphiqiies et sociologiques). Plus loin (p. 67), 
M. Meynier dit qu'il est hors de doute que 
le voyage des cinq Nasamons aboutit sur le 
Niger : pour ma part, j'en doute beaucoup, 
et je serais tenté de placer beaucoup plus 
à l'Est le pays des négrilles qui fut le termi- 
nus de ce voyage. J'avoue aussi ne pas très 
bien saisir ce que l'auteur entend par ces 
« hommes rouges » (p. 74 et passim) qui au- 
raient civilisé l'Afrique du Nord et parmi 
lesquels il range les anciens Garamantes, 
qui étaient de simples Berbères, et les So- 
niuké actuels, qui ne sont autres que des 
Nègres vrais partout où ils ne sont pas mé- 
langés avec des Maures. M. Meynier est-il 
bien sûr que le premier contact d'une civili- 
sation étrangère avec les sociétés indigènes 
de l'Afrique australe et de la forêt équato- 
riale ait eu son origine en Europe (p. 79)"? 
Je ne sais où il a pris qu'El-Bekri ait par- 
couru la vallée du Niger (p. 81) : cet écrivain 
a utilisé plusieurs récits de voyageurs, mais 
il n'a pas visité personnellement le Soudan. 
Il est regrettable d'autre part qu'à côté d'au- 
torités d'une incontestable valeur, comme 
Henri Barth et Nachtigal, le capitaine Mey- 
nier utilise, pour appuyer ses restitutions 
historiques, des travaux aussi discutables au 
point de vue scientifique que ceux de 



68 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



MM. Félix Dubois et Desplagiies. Jo no re- 
viendrai pas ici sur ce que j'ai dil ailleurs 
au sujet de remplacement de (ilianarjc 
crois avoir suflisamment démontré, dans un 
ouvrage récent {Haut-Sénéçj al- Niger : le P^/.i/s, 
les Peuples, les Langues, l'Histoire, les Cbl- 
lisations), que cet emplacement ne peut être 
cherché ailleurs que dans la région de Oua- 
lata, tandis que celui de Mali doit se situer 
près de Niamina et non loin de la rive 
gauche du Niger. L'autorité des souverains 
de Ghana ne semble pas avoir atteint le Ni- 
ger, sauf du côté de Ras-el-Ma, et la fonda- 
tion de Dienné (p. 83), ne peut leur être 
attribuée ; tout au plus peut-on la rattacher 
aux migrations occasionnées par les iier- 
turbations que subit cet Etat. Quant aux 
soi-disant « Sousous, venus du Sud-Egypte», 
c'étaient tout simplement les Soninké de Sos- 
.so(dans le Kaniaga, au Nord de Bamalio et à 
hauteur de Sansanding), qui conquirent 
Ghana sur d'autres Soninké, non pas au 
xi= siècle, mais enliO.1, sous le commande- 
ment de leur chef Soumangourou Kanté. 
Je suis étonné de voir rééditée (p. 84) une 
erreur de M. Desplagnes que le lieutenant 
Marc avait cependant n'-futée dans son 
Pays Mossi (confusion de ïogané du golfe de 
Bénin, dont ont parlé les Portugais, avec 
un soi-disant hogon, institution spéciale aux 
Habbé ou Tombo). L'une des conclusions de 
la page 90, « les Noirs proprementdits n'ont 
pu fonder aucune société stable jusqu'au 
moment où ils ont pris le contact de races 
supérieures », me paraît fort sujette à cau- 
tion : l'auteur lui-même l'a contredite, 
quelques pages plus haut, en parlant de la 
civilisation des Mossi, auxquels il serait 
bien ditlicile de refuser le caractère de 
« Noirs proprement dits «. Les Almoravides, 
dont M. Meynier exagère sans doute un peu 
les conquêtes soudanaises, ne sortaient 
pas du pays d'Aoudaghost (p. 93), dont ils 
durent s'emparer par la force, mais bien 
de la province la plus sud-occidentale de 
la Mauritanie. lime paraît bien osé de faire 
des Tibbou des Berbères au même titre que 
les Touareg (même page). Plus loin (p. 9o), 
l'auteur fait une confusion évidente entre 
le « Faran-soura » ou chef du Faran-sora 
(province septentrionale du Mali) et les 
héros du clan sorko des Varan, dont M. Du- 
puis-Yakouba a recueilli l'histoire légen- 
daire. 

Il me semble que le capitaine Meynier, à 
la remorque de M. Félix Dubois, a attribué, 



dans la fondation et le développement de 
l'empire de Gao, une place beaucoup trop 
importante aux Songaï, qui ne furent jamais 
à la tête des afTaires de l'Etat, lequel fut 
commandé successivement par des Berbè- 
res puis par des Soninké ; seule, la langue 
songaï atteignit une extension considéra- 
ble, due surtout à son extrême simplicité et 
au fait qu'elle était l'idiome des navigateurs 
du Moyen-Niger. Quant à l'architecture de 
Dienné, il est bien prouvé qu'elle est d'ori- 
gine marocaine et ne doit rien aux Songaï. 
Par ailleurs, l'auteur a peut-être accordé un 
peu trop de poids aux apports civilisateurs 
des Berbères et pas assez aux efforts oi'igi- 
naux de la race noire, mais il me paraît 
avoir bien vu et bien montré la supériorité 
des résultats dus à l'intluence berbère sur 
ceux dus à Finiluence arabe. Certains cou- 
rants de migration indiqués par M. Mey- 
nier me laissent perplexe, par exemple 
celui des Oulmidden, qui seraient venus, 
d'après lui, au xvn'' siècle du Sud-Marocain 
vers le Niger : j'avais toujours cru qu'au 
xvii« siècle les Oulmidden occupai(MU déjà 
depuis fort longtemps leur pays actuel à 
l'est de Gao (p. 111). Plus loin (chap. v), 
l'auteur attribue aux Peulsune action guer- 
rière qui fut à peu près exclusivement l'œu- 
vre de Toucouleurs originaires du Fouta 
Sénégalais : ces derniers dominèrent, 
comme élément dirigeant sinon comme 
nombre, dans la fondation de l'empire soi- 
disant peul de Sokoto, et ils agirent pres- 
que seuls, souvent au détriment des Peuls 
et contre ces derniers (notamment au Mas- 
sina), dans la constitution de l'empire créé 
par un des leurs, le célèbre El-hadj-Omar. 
Les trois dernières parties de l'ouvrage 
(Européens et Noirs — Mise en valeur de 
l'Afrique pas les Européens. — Uelèvement 
de la race noire) m'ont semblé des plus inté- 
ressantes, et les conclusions de l'auteur, lo- 
giquement amenées, sont à retenir et à 
prendre en considération. Si je me suis per- 
mis de relever — dans la seule partie qui 
me soit réellement familière : la formation 
et l'histoire des peuples de l'Afrique Occi- 
dentale — quelques erreurs de détail, c'est 
précisément parce que l'ensemble de l'ou- 
vrage m'est apparu comme tout à fait digne 
d'être lu par quiconque s'intéresse à l'étude 
des sociétés africaines. Je recommande par- 
ticulièrement la lecture des pages 207 à 253, 
qui traitent comparativement des méthodes 
de colonisation employées en Afrique par 



ANALYSES ET .NOTICES 



69 



les diverses nations européennes (Portu- 
gais, Boers, Anglais, Français, Belges et 
Allemands), concluant en faveur des seules 
méthodes anglaise et française. 

M. Delafosse. 



A. Dupuis-Yakouba, Les Goic on chasseurs du 
Niger, avec une préface de M. Delafosse. 
Paris, 1911, E. Leroux, viii-303 p. in-g" et 
une carte. 

Dans une île, entre deux bras du Niger, 
au sud-ouest de Tonbouktou, habite une po- 
pulation de chasseurs, lesGow, qui parlent 
songhaï et qui ont conservé une série de 
légendes où il est difficile de démêler la 
part historique. Ces légendes ont cependant 
trait à des chefs, mais c'est le merveilleux 
qui domine. Grâce à un long séjour à Ton- 
bouktou, devenu pour lui une seconde 
patrie, M. Dupuis, connu par les indigènes 
sous le nom de Yakouba, et à qui Ton doit 
un manuel songhaï, en collaboration avec 
Mgr Hacquard *, a recueilli le texte de ces 
légendes et les publie aujourd'hui avec une 
traduction où il aurait pu, aux dépens de 
l'élégance, suivre de plus près l'original. 

Les héros de ces légendes ont un véri- 
table caractère mythologique. Dans la pre- 
mière, Mousa, comme d'autres personnages 
des traditions d'Europe et d'Asie, naît d'une 
jeune fille surprise pendant son sommeil 
. par un djinn '^. Il apprend des djinns toutes 
sortes de sortilèges, et le chef des (iow, 
Kouroudyé, abdique ensafaveur.il défend 
à ses sujets de manger dans la brousse, 
car ses sortilèges seraient détruits. Ils 
obéissent jusqu'à ce que Ndermabé, dont 
nous ne connaissons pas l'origine, les 
pousse à la désobéissance. Il lutte de sorti- 
lèges avec Mousa et celui-ci ne triomphe 
que grâce à sa fille. 

\. Manuel de la langue soûf/ay, Paris, 1897. 
in-12. Sur dix textes que renferme la chresto- 
mathie, huit sont des traductions. Cf. mon 
compte rendu dans la Revue des Traditions 
populaires, 1898, p. 310-511. 

2. Cf. sur ces naissances miraculeuses, H. de 
Charencey, Le folk-lore dans les deux Mondes, 
Paris, 1894, in-8", ch. v, Lucina sine concubitu, 
p. 121-236; A. van Gennep, Religions, mœurs 
et légendes, première série, Paris, 1908, in-12, 
p. 14-26 ; Saintyves (Nourry), Les vierges-meres 
et les naissances miraculeuses, Paris, 1908, in-12 



Le combat do Mousa avec le Hira vient 
•'Hsuile : ce dernier est un buffle redou- 
table et invulnérable qui triomphe de Kou- 
roudyé, de son fils Moti et d'autres Gow. 
Les femmes essaient de remplacer leui's 
maris, mais elles ne peuvent soutenir la 
vue de Hira, excepté Meynsata, fille de 
Kamankiri, que Mousa avait demandée en 
nuiriage : elle est secourue par lui. Le 
Hira est frappé après une transformation 
en divers animaux. Après une dispute où 
Mousa et Meynsata font l'épreuve de leurs 
l'orces, lous iIpux rentrent au village et se 
marient. 

Dans le troisième récit, un Hira terrorise 
successivement divers villages, disparais- 
sant quand un héros se met à sa recherche, 
jusqu'à ce ({u'il arrive à celui de Mousa. 
Celui-ci entre en lutte avec le Hira, sans 
que leurs transformations puissent mettre 
tin au combat. On peut se demander si nous 
n'avons pas là un souvenir arabe : Mousa 
se transl'orme en mouche, le Hira en tour- 
ler.-llc, Muusa en aiguille, le Hira en fil 
qui entre dans le trou de l'aiguille ; Mousa 
en alêne, le Hira en manche de l'alêne; 
Mousa en petit oiseau, le Hira en épervier ; 
enfin .Mousa redevient un Gow et s'en- 
vole chez lui. Dans un conle de^^ Mille et 
une Nuits ', la princesse, qui vient déli- 
vrer le second qalender, change un de ses 
cheveux en épée et fend en deux le génie 
transformé t-n lion : celui-ci devient un 
scorpion, la princesse un serpent; le scor- 
pion se change en vautour, le serpent en 
aigle; le vautour en chat noir, l'aigle en 
loup gris; le chat noir en une grenade que 
l'aigle enlève et brise; le génie se réfugie 
dans un des grains que picore l'aigle devenu 
coq, mais un d'eux lui échappe, tombe dans 
un bassin et devient un poisson; le coq se 
change en un poisson plus gros ; enfin ils 
se transforment tous deux en tourbillons 
de feu et finissent par se consumer mutuel- 
lement. 

Ces séries se trouvent dans d'autres 
contes dont quelques-uns dérivent évidem- 
ment des Mille et une Nuits. Ainsi, dans un 
conte égyptien moderne, Mohammed l' Avisé ^, 
le héros en lutte avec le sorcier maghribin. 



1. Le Portefaix et les filles, éd. du Qaire, 
4 v. in-S", 1302 hég., t. I, p. 38-39. 

2. Spilta-hcy, Contes arabesmodernes, Leipzig, 
1883, in-8», n. I, p. 8. 



70 



REVCE D ETnXOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



son maître, se change en oiseau, le sorcier 
en milan ; l'oiseau devient une grenade, le 
Maghribin Tacheté; la grenade éclate et 
tombe à terre, le sorcier se transforme en 
un coq pour picorer les grains, mais celui 
où était Mohammed se change tout d'un 
coup en poignard et lui coupe le cou. l'n 
conte des Hoouàrah du Maroc nous montre 
l'élève d'un sorcier juif se transformant en 
poisson, le maître en filet; le poisson en 
oiseau, le maître en faucon, Toiseau devient 
un anneau que la fille du roi passe à son 
doigt; le juif reprend sa forme et réclame 
son anneau qui se change en grenade dont 
les grains se répandent à terre. Le maître 
se transforme en un coq pour les picorer ; 
l'un d'eux lui échappe, se change en cou- 
teau et le tue *. Un autre conte arabe du 
Maroc est à peu près semblable ; l'élève 
sorcier, en lutte avec le Juif son maître, se 
transforme en poisson, en couteau, en 
pigeon, en grenade et son adversaire en 
filet, en faucon et en coq qui picore les 
grains de grenade dont le dernier se change 
en pierre, s'élève en l'air, tombe sur lui et 
l'écrase '. 

J'ai mentionné spécialement les contes 
arabes qui ont pu être connus, par voie 
orale, des Songhaï, mais cette donnée existe 
encore dans d'autres littératures; ainsi dans 
le conte indien de Sir Bumble ^ ; dans les 
contes kalmuk de Siddhi Kur ^; dans le re- 
cueil turc Ae?, Quarante Vizirs ^; en albanais : 
Les diables dupés ^ ; en roumain : Le diable et 
son écolier ' ; chez les Slaves du Sud ; Le 
serviteur ^ ; en danois : Les exploits de 

1. Stumme et Socin, Der arabische Dialekt 
der Hoouaru, Leipzig, 1894, in-40, p. 55-57, 
166-168. 

2. Socin, Zian arabischen Dialekt von Marocco, 
Leipzig, 1893, grand in-S", conte I, p. 134-159. 

3. Steel et Temple, Wide awuke stories, Bom- 
bay, 1884, in-12, p. 5-16. 

i. iù\g,Kalamuckische Murchen, Leipzig, 1866, 
in-8», p. 1-5. 

5. Behrnauer, Die Vierzig Veziere, Leipzig, 
1851, in-80, 18' récit de la reine, p. 195-198; 
Gibb. The histonj of the Forly Vezievs, Londres, 
1886, in-8», 23^ récit de la reine ; version en 
tatar de Qazan : Abd en Nasir, Qcrq Vezir, 
Qazan, 1896, in-S», p. 156-157. 

6. Dozon, Contes populaires albanais, Paris, 
1881, in-18, p. 164-137. 

7. Schott, Walachische Miirchen, Stuttgart, 
1845, in-80, p. 193-199. 

8. Krauss, Sagen iindMGrchen der SM-Slaven, 
Leipzig, 1884, 2 v. in-8°, t. II, p. 243-245. 



Svend * ; en norvégien : Le fermier Wes- 
therskij 2; en gaélique d'Ecosse : Le fidèle 
Gruagech, fils du roi d'Eiriun ^; en France, 
dans le Berry '- et dans le Limousin : Le sor- 
cier sourcier ■' ; en Italie, dans les Nuits de 
Straparole, viii^ nuit, fab. V : Denis, apprenti 
de maistre Laclance, tailleur, ne tient compte 
d'apprendre son métier de tailleur, mais bien 
la secrète science de son maitre ; grande haine 
entre eux à ceste occasion; enfin Denis dévore 
son maistre, puis espouse Violante, fille du 
roy ^. Un seul trait est commun avec la 
légende gow : le changement des deux en- 
nemis en oiseaux ". 

Toutefois le Hira demeure invulnérable : 
la fille de Mousa elle-même échoue. Les 
génies-divins qu'il consulte prétendent ne 
rien savoir. Menacés de mort, ils révèlent 
que le Hira ne pourra être tué que si on 
se procure quatre poils de sa queue, ce qui 
ne peut réussir qu'avec l'aide d'un éléphant 
femelle. Or un des Gow a précisément pour 
amie une éléphante femelle qui se trans- 
forme en jeune Hira et obtient facilement 
les poils en question. Dès lors le Hira est 
égorgé aisément. 

Mousa figure dans le récit suivant, mais 
les principaux personnages sont Kélikéli- 
mabé et Kélimabé. La première partie pré- 
sente une ressemblance singulière avec le 
début du conte égyptien des Deux Frères *. 
Tous les détails s'y retrouvent : l'amour de 
la femme de l'aîné pour le cadet, la résis- 

1. Thorpe, Yule-tide Stories, Londres, 1853, 
in-80, p. 336 et suivantes. 

2. basent, Popular taies from the Norse, Edin- 
bourg, 1888, in-8», p. 285-295. 

3. Campbell, Popular taies ofWest Uiqhlands 
Londres, 1890, 4 v. in-S», t. II, p. 424-450. 

4. Laisnel de la Salle, Le Berry , t. 1, Paris, 
1900, petit in-80, p. 132-184. 

5. Rocher, Contes limousins, Paris, s. d. in 18 
jés., p. 58-65. 

6. Les facétieuses nuits, trad. J. Louveau et 
P. de Larivey. Paris, 1857, 2 v. pet. iu-8''. 
t. II, p. 152-163. 

7. Cf. aussi Clouston, l'oetical Taies and 
Fictions, Edinbourg, 1887, 2 v. in-8», t. I, 
p. 413-439; Chauvin, Bibliographie des ouvrages 
arabes, t. V, Liège, 1901, p. 199-200. 

8. Cf. F. Lenormant, Les Premières Civilisa- 
tions, Paris, 1874, 2 v. in-12, p. 375-401 ; II. Hus- 
son, La Chaîne Traditionnelle, Paris, 1874, in-12, 
p. 78-102; Maspéro, Contes égyptiens, Paris, 1882, 
pet. in-80, p. 3.528 ; Cosquin, Contes populaires 
de Lorraine, Paris, s. 3, 2 v. in-8°, t. I, p. lvi- 

LXVIl. 



ANALYSES ET NOTICES 



71 



tance opposée par ce dernier, les calomnies 
près du mari, la fureur de celui-ci, la muti- 
lation de l'innocent accusé injustement; 
dans le conte égyptien, c'est lui-même qui 
se mutile, tandis que dans la légende sou- 
ghaï, c'est son frère qui se venge ainsi de 
lui. Ici s'arrêtent les ressemblances :lasuite 
du conte égyptien, et particulièrement les 
renaissances de Bitiou en taureau, en per- 
séa jusqu'à sa réincarnation, la punition de 
la femme du second frère manque absolu 
ment. C'est Kélimabé qui quitte le pays; 
Kélikélimabé se met à sa recberche ; en 
route, il est contraint d'épouser la fille 
d'un chef et recouvre sa virilité grâce au 
pied d'un Hira que les Gow ont tué et qu'il 
a apporté au village sans être devancé 
par un oiseau. Il a alors un enfant à qui 
il donne le nom de Kélimabé et reprend la 
recherche de son frère. Ici reparaissent 
les héros des premiers récits : Mousa, le 
chef des Gow, réunit ses meilleurs compa- 
gnons qui jurent de ramener son frère. 
Néanmoins, ils sont mis en fuite par une 
femme des génies que Kalimabé a épousée 
au cours de sa route. Mousa seul, avec l'aide 
de sa femme Meynsata, parvient à s'en ren- 
dre maître et à ramener Kélimabé qu'il 
réconcilie avec son frère de qui la première 
femme est tuée. 

Un des personnages secondaires de la 
seconde histoire, Sanou Mandigné, est le 
héros du troisième récit. Après la mort de 
son père qui a laissé^ une lance d'or à ses 
fils, il est chargé par son frère aîné, Dji- 
gueré Mandigné, de chasser pour nourrir 
sa famille. Un jour, il épargne par pitié un 
éléphant femelle, mais un mâle qu'il a blessé 
s'enfuit en emportant la lance d'or à Koka, 
d'où jamais un Gow n'a pu revenir indemne. 
Son frère l'oblige, malgré les démarches de 
Mousa et des Gow, h aller à la recherche de 
l'objet précieux. Il part avec ses talismans et 
son bonnet magique. L'éléphant femelle, 
devenue son amie, l'aide à endormir les 
habitants de Koka; il reprend la lance de 
son père, tue une rivale de son amie, s'en- 
vole vers sa maison où il peut constater la 
fidélité de sa femme. 

Quelques-uns des héros des récits précé- 
dents reparaissent dans celui de Kamankiri 
Ndana, qui semble être une suite de con- 
tes indépendants, car il continue après la 
mort du principal personnage. Les animaux, 
craignant de périr sous les coups de ce grand 
chasseur, tiennent conseil. Sur l'avis du 



lièvre, ils vont se cacher à Méma dans une 
plaine au milieu de la forêt, et, sûrs de ne 
plus être découverts par les Gow, ils cher- 
chent un moyen de faire périr Kamankiri. 
L'éléphant propose que l'un d'eux se trans- 
forme en jeune fille, aille séduire leur en- 
nemi et le leur amène désarmé. On écarte 
la hyène, le singe et le chat pour choisir le 
bulïle. Celui-ci, sous l'apparence d'unejeune 
hlle très jolie, nommée Yari Koita, sou- 
lève l'admiration sur son passage. Elle refuse 
de s'arrêter dans la ville de Kélikélimabé, 
de Moti, etc., et arrive dans celle de Kaman- 
kiri qui s'éprend d'elle et l'épouse. La lille 
du chasseur, Meynsata (dans les récits pré- 
cédents, elle est fille de Mousa) reconnaît 
l'artifice, mais son père ne la croit pas et la 
maltraite. Le bulïle déguisé arrache ses 
secrets à Kamankiri ; il apprend les diverses 
métamorphoses par lesquelles celui-ci peut 
échapper à ses ennemis en se transformant 
en termitière, en arbre, en herbe et en 
mare. Yari-Koita le détermine ensuite à 
aller voir sa famille; elle le détourne de 
prendre ses armes naturelles et surnaturel- 
les; sa lance, son arc, son javelot empoi- 
sonné, son sabre, sa hache, son bracelet, son 
bonnet magique, son vêtement de guerre 
couvert d'amulettes et le livre ainsi désarmé 
aux animaux. En vain, il cherche à leurs 
échapper en se transformant successivement 
en termitière, en arbre, en herbe, en mare : 
Yari-Koita leur révèle ses métamorphoses. 
Au moment d'être pris par ses ennemis, il 
leur échappe en se changeant en bague et 
va se cacher dans la poche d'un muezzin. 
Sa fille Meynsata, qui a deviné la perfidie de 
sa belle-mère, se munit des armes naturelles 
et surnaturelles de son père, fait un grand 
carnage des animaux, puis rend à Kaman- 
kiri sa forme naturelle. Quand il meurt, il 
lui fait jurer de n'épouser que celui qui 
pourra tendre son arc de fer '■. Tous les 
chefs des Gow, même Mousa, échouent : 
seul, Moti, réussit à briser cet arc et un 
autre en fer. Il se vante ensuite de n'avoir 
ni lance, ni arc, ni javelot, mais de tuer par 
son seul contact et par sa voix. L'histoire 
de Kamankiri est naturellement terminée, 
mais le récit continue par les luttes d'adresse 
entre Moti et sa femme Meynsata jusqu'au 

\ . Cf. l'épreuve imposée par Pénélope aux 
prétendants (Odyssée, XXI) et l'arc envoyé à 
Cambyse en manière de défi par les Ethiopiens 
Macrobes (Hérodote 111, 12). 



72 



REVUE D ETHNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 



moment où le premier, changeant ses lua- 
celets en animaux, les charge de la maltrai- 
ter jusqu'à ce qu'elle se repente et recon- 
naisse la supériorité de son mari. 

Le sujet du conte de Mamma Yaii Sam- 
badjo est le récit de la lutte des populations, 
Gow compris, contre une hyène qui rava- 
geait les environs de Djenné. La sorcellcrit' 
est encore ici un auxiliaire. Toutefois, il 
est évident qu"il y a une lacune ou que deux 
récits diiïérents ont été juxtaposés. Dans la 
première partie, un orphelin, après avoir 
consulté ses idoles {Korté =i^ ses fétiches?) 
demande quatre poils de la queue de la 
hyène pour en délivrer le pays, comme dans 
un conte précédent : Mousa et un autre Hira 
(p. 72-7o). Il nest plus question ensuite de 
l'orphelin. Les populations s'adressent à 
Mousa qui envoie plusieurs de ses compa- 
gnons, à commencer par son prédécesseur 
Kourouyori, même les héros des légendes 
précédentes, Kélimabi, Kélikélimabé, Xder- 
mabé, qui se sont fait enterrer pour sur- 
prendre la hyène, et ne lui échappent qu'en 
se transformant en aiguille, en fil et en brin 
d'herbe. Elle n'est vaincue que grâce à Mam- 
ma- Yari. 

Le dernier récit est l'histoire d'un Gow, 
Misandé-Sambadjo, dont un Miney (sorte 
de grosse antilope) a tué le père. Il oblige 
sa mère à le mettre au monde et, à peine 
né, il égale un appétit les enfants plus âgés 
que lui. Piqué par les reproches de ceux ci 
qu'il maltraite, il part avec les esclaves de 
son père pour le venger et, après diverses 
aventures, il avale le .Miney qui l'avale à son 
tour et ce duel bizarre continue jusqu'à ce 
que la biche, ne pouvant sortir du corps de 
son adversaire, finit par mourir dans son 
ventre et est transformée par lui en termi- 
tière. 

C'est, comme on le voit, non une suite 
de récits indépendants, mais un ensemble 
où nous retrouvons, tantôt au premier plan, 
tantôt au second, les mêmes personnages. 
Autant qu'on en peut juger, le fonds est 
indigène, encore qu'on y puisse aisément 
reconnaître des éléments étrangers que j'ai 
signalés en passant : le début du conte des 
Deux Frères le bonnet qui rend invisible 
(comme la Tarnkappe ou le casque de Ha- 
dès), et nommément des traits musulmans : 
la lutte des métamorphoses, l'épisode du 
muezzin, le serment par Dieu et son 
Prophète (p. 289) et jusqu'au nom de Mousa. 
Il est à remarquer aussi que, dans le conte 



de Sandou Mandigné (p. 114) quelques vers 
sont donnés dans un dialecte mandé, à côté 
du texte songhaï : or, nous ne rencontrons 
rien d'analogue dans ce que nous connais- 
sons des traditions des Mandé. D'un autre 
côté, ce cycle n'a aucun rapport avec celui 
de Farong, roi de Gao, recueilli chez les 
pêcheurs Sorko qui auraient fait partie du 
peuple Songhaï. Nous en devons également 
la traduction à M. Dupuis '. 

Le problème des origines se pose donc 
et l'on doit souhaiter que l'auteur qui, 
mieux que personne, est à même de connaî- 
tre les traditions des populations du Moyen 
Niger continue l'œuvre si bien commencée et 
recueille de nouvelles collections, aussi 
importantes que celle-ci pour l'étude linguis- 
tique, sociolo^'ique et peut-être ethnographi- 
que de ces tribus. 

Re.né Basset. 



Rev. J. RosGOE, The Baganda, an account of 
thelr native customs and beliefs ; in-8", 
.'■)47 p., 81 fig., Londres, Macmillan, 1911, 
lo sh. 

Ce volume continue dignement la belle 
série de monographies ethnographiques édi- 
tée par Macmillan : la vie des Baganda y 
est décrite jusque dans les moindres dé- 
tails, avec un souci d'exactitude dont les 
publications antérieures du Rev. J. Roscoe 
témoignaient déjà. La table des matières 
est très détaillée ; le contenu de chaque 
paragraphe est indiqué par une manchette, 
excellent procédé renouvelé du xvnie siècle, 
et un index détaillé termine le volume, de 
sorte qu'il est aisé de s'y reconnaître vite 
dans la masse formidable des petits détails. 
Les chapitres II (enfance, puberté), III (ma- 
riage), IV (maladies et funérailles), les rites 
du couronnement du roi, d'entrée dans une 
nouvelle maison, de départ à la guerre et 
de retour de la bataille, etc., me donnent 
des preuves nouvelles en faveur de mon 
schéma des Rites de Passage, La suite logi- 
que des rites est telle, jusque dans le dé- 
tail, que l'exigeait la théorie générale et je 
prétends, maintenant que deux années 
m'ont fourni sans cesse des confirmations 



1 . Desplagnes, Le Plateau central nigérien, 
Paris, 1907, iii-S'\ p. 383-4j(); 



ANALYSES ET NOTICES 



73 



nouvelles, que le schéma en question a la 
valeur d'une véritable loi sociologique, puis- 
que sa formule permet de préroii' les phé- 
nomènes isolés et leurs rapports. 

Autant les rites sont bien exposés, autant 
les techniques (chap. ix) le sont peu : il 
manque toutes sortes de petits détails im- 
portants : ainsi, il est ditlkile de se rendre 
compte exactemeni du fonctionnement des 
souflets et de les catégoriser (378 sq.); la 
poterie et le rang social exact des potiers, 
qui semblent former une sorte de caste 
industrielle et sacrée à la fois (p. 401 sq.), 
comme chez certaines populations du Congo 
belge auraient dû être étudiés plus minu- 
tieusement; on aurait aimé plus de détails 
aussi sur la fabrication des boucliers et sur 
la vannerie. Mais cette critique faite, il reste 
que ce livre compte parmi les meilleures 
monographies de la vie religieuse et sociale 
d'une population nègre. Le chapitre xvii 
contient une douzaine de légendes et 
contes, et une collection de dictons et pro- 
verbes. Puis viennent des tableaux anthro- 
pologiques. Pour les généalogies, le liév. 
Hoscoe a appliqué la méthode de Hivers. 
Deux plans reproduisent la capitale de 
l'Ouganda et l'enceinte royale. 

A. VAN (iE.N.NF.P. 



IsMAEL Hamet. — Chroniques de la Mauritanie 
Sénégalaise. Nacer Ëddine (Texte arabe, 
traduction et notice). — Paris, E. Leroux, 
1911, 276 et 104 pages in-8°. 

M. Théveniaut, étant administrateur du 
cercle des Trarza en Mauritanie, réussit à 
recueillir plusieurs manuscrits d'ouvrages 
inédits composés par différents lettrés du 
pays. M. Ismaël Hamet, interprète princi- 
pal à l'état-major de l'armée, auquel furent 
remis ces manuscrits, s'en est servi pour 
publier un très intéressant volume qu'il a 
intitulé Chroniques de la Mauritanie Sénéga- 
laise. Les documents rapportés par M. Thé- 
veniaut sont : 1° une longue lettre de Cheikh 
Sidi Mohammed-ben-Cheikh-Ahmed, rela- 
tant ce qui a été écrit sur l'histoire des fa- 
milles berbères et arabes de Mauritanie et 
fournissant plusieurs renseignements cu- 
rieux sur cette histoire ; 2° une biographie, 
par Oualid Ed-Deimâni, d'un héros nommé 
Nacer Eddine, saint personnage qui vivait 
vers le milieu du xvu" siècle ; 3° un opus- 



cule intitulé « les caractères des Zouaïa », 
dont l'auteur, Mohammed Saïd El-Yeddali, 
traite de rorganisalion et de la vie des 
louaia ou marabouts; 4° un livre généalo- 
gique des tribus berbère» et arabes de 
Mauritanie, par Oualid Ed-Deimâni; 5° une 
note de Cheikh Saad Bouh sur les explora- 
tions tentées en Mauritanie par les Euro- 
péens à la lin du xix'' siècle. Un sixième 
manuscrit, traitant « des perfections des 
saints Tachomcha », a été laissé de côté 
comme n'intéressant que l'hagiographie 
musulmane. 

Dans leur ensemble, ces divers opuscules 
se rapportent k l'histoire des tribus mauri- 
taniennes d'origine berbère et principale- 
ment à celles des tribus marabou tiques ou 
zuuaia dites Tachomcha, dont la plus impor- 
tante est celle des Oulad-Deïmàn ; les ren- 
seignements fournis sont postérieurs au 
déclin de la puissance politique des Almo- 
ravides dans le voisinage du Soudan, c'est- 
à-dire au XIII'' siècle de notre ère, époque à 
laquelle les Noirs rejetèrent les Berbères 
dans l'Adrar; la période étudiée par les 
auteurs des manuscrits s'étend surtout du 
xvir siècle à nos jours : vers 1620, sous le 
commandement de Nacer Eddine, les Ber- 
bères musulmans firent la guerre sainte 
aux Noirs demeurés ou redevenus païens 
du Fouta et du Diolof et établirent sur eux 
leur domination au moins morale; cepen- 
dant les Beni-Hasscàn ou Arabes Meghàfra 
(Oulad-Maghfar) s'étaient avfincés jusqu'à 
l'Adrar et la guerre ne tarda pas à éclater 
entre eux et les Berbères des tribus mara- 
boutiques (Tachomcha, Lemtouna, Tadja- 
kant, etc.) ; après la mort de Nacer Eddine, 
les Berbères, affaiblis par des divisions in- 
testines, furent définitivement vaincus par 
les Beni-Hassàn, qui devinrent les maîtres 
du pays dont l'ensemble forme la Maurita- 
nie actuelle, assujettissant les Zouaia ou ma- 
rabouts d'origine berbère, tout en leur té- 
moignant des égards à condition que ces 
deiniersne prissent plus jamais les armes, 
même pour défendre leurs propres biens 
(1670 environ). Depuis ce temps jusqu'à 
maintenant, la société mauritanienne se 
compose de cinq classes distinctes : les 
Beni-Hassàn, d origine arabe, forment la 
classe des guerriers ; les Zouaïa, presque 
tous d'origine berbère quoique se préten- 
dant de descendance himyarite, consti- 
tuent la classe des marabouts et sont regar- 
dés comme nobles au même litre que les 



74 



REVUE D'ETUNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 



guerriers, bien que ne détenant pas le pou- 
voir; les autres classes sont: les Zenaija, 
tributaires blancs d'orij^'ine berbère pour la 
plupart, ce qui explique le terme de lenaga 
par lequel ils sont communément désignés; 
les Harratîn ou serfs d origine nègre et en- 
fin les esclaves noirs proprement dits. 

Des renseignements contenus dans les 
documents rapportés par M. Théveniaut et 
d'observations recueillies auprès de divers 
auteurs arabes et français, M. Ismaël Hamet 
a tiré les éléments d'une ^^oticc sur la Mau- 
ritanie qui forme, avec Tintroduction, la 
première partie de l'ouvrage (101 pages) et 
qui traite succinctement de la géographie 
et de l'histoire, puis, de façon plus détail- 
lée, de l'état social, des ressources natu- 
relles et du commerce, de la condition mo- 
rale et intellectuelle des indigènes; le cha- 
pitre consacré <à l'état social est particuliè- 
rement intéressant, se rapportant à des po- 
pulations sur lesquelles nous sommes aussi 
peu documentés : l'auteur y démontre fort 
bien qu'au Sahara, les centres commer- 
ciaux mis à part, les riches sont toujours 
nomades et les pauvres sédentaires, sans 
distinction de race. La notice se termine 
par un chapitre de lexicologie où l'auteur 
rectifie avec discernement plusieurs éty- 
mologies et orthographes courantes, mais 
fautives, l'étymologie du nom des Touareg 
entre autres. 

Ensuite figure un index (o3 pages), en 
français et en arabe, des noms propres con- 
tenus dans les textes; cet index ne renferme 
malheureusement aucun renvoi aux pages 
à consulter et ne peut servir qu'à fixer la 
transcription orthographique des noms 
cités. 

La seconde partie de l'ouvrage se com- 
pose d'une excellente traduction des cinq 
opuscules dont j'ai donné plus haut la liste 
(122 pages) et la troisième partie renferme 
le texte arabe des mêmes documents 
(104 pages). 

Par ses publications antérieures et no- 
tamment ses articles de la liecue du Monde 
Musulman, M. Ismacl Hamet nous avait déjà 
fourni une abondante documentation sur 
la société maure du Sahara méridional : 
son récent ouvrage complète, de manière 
très heureuse, cette documentation. 

M. Delafosse. 



Père J. Callog'h. — Vocabulaire français- 
sango et sango-français (langue commer- 
ciale de rOubangui-Chari), précédé d'un 
abrégé grammatical. — Paris, Geuthner, 
1911, VIII et 86 pages, in-8°. 

Le même. — Vocabidaire franrais-ifumu {Ra- 
tcké), précédé d'éléments de grammaire. 
— Ibid., 1911, IV et 346 pages, in-S". Pré- 
face de A. Meillet. 

Le même. — Vocabulaire français-gmbicaga- 
gbanziri-monjombo, précédé d'éléments de 
grammaire. — Ibid., 1911, 204 pages, 
in-8». 

Le même. — Vocabulaire français-gbéa, \>Vi''- 
cédé d'éléments de grammaire. — Ibid., 
1911, 170 pages, in-8°. 

Au point de vue ethnographique comme 
au point de vue linguistique, les pays qui 
s'étendent entre la rive droite du moyen 
Congo et le bassin du Tchad sont parmi les 
plus intéressants de l'Afrique intertropi- 
cale, car ils représentent une zone d'in- 
time pénétration entre les éléments ban- 
tous du Sud et les éléments divers du Nord. 
Aussi est-ce une bonne fortune que de voir 
apparaître soit des études d'ensemble, soit 
des monographies consacrées aux popula- 
tions de celte région ou aux idiomes qui y 
sont parlés. Cette bonne fortune devient 
considérable lorsque les études en question 
sont dues à un homme qui a vécu de lon- 
gues années dans le pays, qui parle cou- 
ramment plusieurs dialectes locaux et qui 
sait exposer ses observations d'une manière 
claire et méthodique, avec un souci cons- 
tant de l'exactitude et un complet affran- 
chissement de l'esprit de système. Et c'est 
là le cas du Père Calloc'h et des quatre vo- 
lumes qu'il vient de publier à Paris. La sin- 
cérité de l'auteur, son absence de préten- 
tion, sa clarté ont été louées comme il 
convenait dans la préface autorisée dont 
M. A. Meillet a fait précéder le second vo- 
lume de la série. Quant à l'intérêt que pré- 
sente cette vaste publication, il se dégage 
des matières mêmes qu'elle comporte. 

Les études du Père Calloc'h se rapportent 
à deux grandes familles linguistiques de 
l'Afrique noire : d'une part la famille ban- 
tou, à laquelle appartient la langue des Ba- 
téké; d'autre part une famille non encore 
dénommée, chevauchant sur les bassins de 
rOubangui et du Ghari et se divisant en 
plusieurs groupes dont deux au moins nous 
sont connus, le groupe banda auquel se rat- 



ANALYSES ET NOTICES 



75 



tache la langue parlée par les Bondjo et les 
Banziri, et le groupe mandjia dont le gbéa 
est un dialecte. Quant au sango, sorle 
d'idiome international répandu sur le haut 
Oubangui et ses affluents de droite, quoique 
son origine soit multiple, il apparaît bien 
que ce sont des langues du groupe banda 
qui ont eu le plus d'inlluence sur sa forma- 
tion. 

Les publications relatives aux langues 
bantou ne se comptent plus et la grammaire 
comparée des idiomes de cette famille a 
fait l'objet d'études d'une très réelle valeur; 
cependant, vu le nombre considérable des 
langues et dialectes présentant le type ban- 
tou, il reste encore bien de l'inédit dans ce 
domaine, et le vocabulaire français-ifwnu du 
Père Calloc'h est venu combler une fâ- 
cheuse lacune en nous donnant l'exposé 
précis et sutlisamment complet du princi- 
pal des dialectes de la langue des Batéké, 
que nous ne connaissions avant lui que par 
de courts vocabulaires publiés en Angle- 
terre par Koelle (1854), Sims (1888) et Sta- 
pleton (1903), vocabulaires dont le premier 
est fort sujet à caution et dont les autres 
concernent le dialecte parlé sur la rive 
gauche du Congo ; Vifoumou, qu'a étudié 
spécialement le Père Calloc'h, est parlé sur 
la rive droite, entre Brazzaville et l'Alima. 
La famille à laquelle se rattachent le 
banda et le mandjia, par contre, est encore 
fort peu connue. Le banda n'avait fait jus- 
qu'ici l'objet — je le crois du moins — que 
de deux publications (Toqué 1905, Père 
Cotel 1907) et d'un chapitre de l'ouvrage de 
Gaudefroy-Demombynes (1906) où figurent 
les documents recueillis par le D"" Decorse ; 
ces publications d'ailleurs ne concernent 
que le banda proprement dit et ses dialectes 
(ouadda, gobou ou togbo, ndi ou ndré, 
mbré, etc.), en dehors de quelques mots 
banziri dûs au D'' Decorse. Le vocabulaire 
français - gmbivanga -gbanziri-monjombo du 
Père Calloc'h a trait au contraire à une 
langue qui fait bien partie du groupe banda, 
mais qui n'est pas le banda : cette langue 
est parlée sur l'Oubangui par les Bondjo 
(dialectes gmbwaga et monjombo) et par les 
Banziri (dialecte gbanziri). Le groupe mand- 
jia, lui, n'avait encore pas été étudié, au 
point de vue linguistique tout au moins, et 
le vocabulaire francais-gbéa du Père Calloc'h 
est une véritable nouveauté ; grâce à lui et 
aux éléments de grammaire dont il est ac- 
compagné, nous possédons maintenant la 



physionomie de l'un au moins des dialectes 
du groupe mandjia, de celui qui est parlé 
par les Bouroussen de la Mpoko, non loin 
de Bangui. 

C'est aussi une nouveauté, et des plus in- 
téressantes, qu'une étude grammaticale et 
lexicologique du sango, celte langue franque, 
de rOubangui-Chari qui est parlée, en outre 
de leurs idiomes propres, par une masse de 
populations d'origines diverses et qui s'est 
formée de la même manière que se forment 
tous les « sabir » de tous les pays : des 
mots ont été empruntés çà et là aux langues 
du pays, notamment à celles du groupe 
banda, le banzin semblant avoir fourni à 
cet égard un très fort contingent; la pho- 
nétique a été unifiée et simplifiée, la mor- 
phologie réduite au strict nécessaire et la 
syntaxe complètement supprimée ; il en est 
résulté une langue ayant sa physionomie 
propre, langue que tout le monde peut ar- 
river sans efTort à parler et à comprendre, 
mais qui, naturellement, ne peut rendre 
qu'un nombre assez restreint de concepts 
et ne peut guère être utilisée en dehors du 
domaine des faits matériels et concrets. 
Toutes les parties de l'œuvre considérable 
du Père Calloc'h sont également intéres- 
santes pour les linguistes ; c'est le volume 
traitant du snngo qui fournira aux ethno- 
graphes le plus de documents. 

M. Delafosse. 



Abdullah Mansur, Tlie land of Uz, in-8°, 
3o4 pages, 26 planches, 1 carte. Londres 
Macmillan, 1911, 8 sh. 6 d. 

L'auteur, un Anglais, M. G. Wyman Bury 
a exploré en tous sens pendant une di- 
zaine d'années, en qualité de « political 
agent », l'hinterland d'Aden ou pays d'Uz, 
habité, ainsi que tout le Sud et le Sud-Est 
de l'Arabie, par une population arabe assez 
pure, petite et brune. Ce pays est pour 
ainsi dire inconnu; il est entrecoupé de 
Collines et de petites vallées, bien arrosées, 
fertiles et habitées à peu près autant que 
l'était l'Ecosse au xvin« siècle, par des po- 
pulations travailleuses, organisées d'après 
le système féodal. Abdullah Mansur est le 
premier à nous renseigner sur toutes ces 
tribus, en ce volume alerte, qui est davan- 
tage un carnet d'observations qu'un traité 
suivi : la monographie approfondie qu'on 



76 



REVUE D ETIINOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 



est en droit d'atlendre de lui rempliiuil 
une lacune regrettable. 

Voici quelques passages à signaler : 
p. 11-12, ordalie au fer rouge sur la langue ; 
pi. de la p. 18, tisserands juifs sans métier, 
à ce qu'il semble; p. 22 et 2o-2G, excellent 
cas de légende étiologique, confirmée par 
•une expérience personnelle involontaire ; 
p. 42, système de fermeture des portes 
arabes; p. 112, morceau de bannière ser- 
vant de baraka et de protection magique; 
p. 13o, cas intéressant d'hospitalité 
sexuelle; p. 157, la légende du roi-géant 
Gimba, qui fut vaincu par Ali; p. 202, ré- 
sumé de quelques légendes; djinns; p. 208, 
Sena, village de teinturiers et de tisse- 
rands; chap. VIII, quelques renseignements 
sur les femmes (elles ne se voilent pas), sur 
les cérémonies du mariage (endogamie de 
tribu), sur les danseuses professionnelles 
errantes (endogamie de caste); chap. viii, 
organisation sociale; détails intéressants 
sur les askaris et sur les aèdes de tribu ; 
chap. IX, commerce, industries, plantes 
cultivées, superstitions locales ou spé- 
ciales ; chap. X, le cheval « arabe » de 
l'Arabie méridionale, chapitre très intéres- 
sant. Une grande carte termine le volume; 
les illustrations sont nettes et donnent une 
bonne idée des ruines d'anciennes villes hi- 
myarites fortifiées. En appendice, on trou- 
vera une esquisse historique, ethnogra- 
phique et anthropologique très utile. 

A. VAX Gen'nep. 



P. S. Laxdersdorker, Die Bibel und die siida- 
rahische Altertumsfonchung, in-8° de 72p. 
Coll. des Biblische Zeitfraijen, III" série, 
fasc. 5/(i, Mïmster en Westphalie, 1910 

(90 pfg.). 

De plus en plus l'Arabie se met en 
lumière, entre la Babylonie et l'Egypte, 
comme théâtre d'une civilisation qui, si 
elle fut moins brillante, n'a pas moins 
inilué sur l'Orient antique. Bien que 
0. Weber, l'un des meilleurs continuateurs 
sur ce domaine de l'œuvre des Halévy et 
des Glaser, ait donné lui-même il y a 
quelques années un aperçu des recherches 
modernes en Arabie et de leurs résultats 
dans deux fasc. de Der A tte Orient {I.IU 
et VIII), on a pensé qu'il y avait lieu 
d'en donner un nouvel exposé dans l'excel- 



lente collection des Biblische leitfragen. Le 
but de cette collection a amené à les exa- 
miner surtout dans leur rapport avec les 
études bibliques; mais l'esprit qui l'anime, 
qui est celui du catholicisme libéral, n'a pas 
obligé à d'autres compromis qu'à ceux 
qu'exige la croyance à l'historicité relative 
des récits bibliques et au monothéisme ori- 
ginel des Hébreux. M. L. admet la théorie 
de Glaser d'après laquelle le royaume mi- 
néen, longtemps ciu contemporain du 
royaume sabéen, lui serait antérieur. C'est 
\e Magan (d'oîi notre Maan) que connaissent 
déjà Naram-Sim et (joudéa et c'est de 1400 
à 700 qu'il aurait flori, s'étendant de Maan 
au N.-O. au Djof de l'Arabie du Sud, exer- 
çant une sorte d'hégémonie sur les royau- 
mes méridionaux de la Katabanie et de l'Ha- 
drainaout, étendant au N. son inlluence 
dans le pays de Midian, même sur Edom 
et Moab; la capitale des Minéens aurait 
été Karnawou ou Karna et la source de 
leur richesse le transit des marchandises 
de l'Inde. Les Sabéens héritèrent de leur 
fortune avec leurs rois-prêtres, les 7nou- 
karrib, dont le plus grand, Karibaï-Watar 
mit lin, V. 000, au royaume minéen et trans- 
porta sa capitale de Sirwach à Marib. Il est 
le plus connu de ces rois de Saba dont la 
fortune fut célèbre du temps de Salomon 
à l'époque d'Auguste ; l'hégémonie des 
Sabéens ne disparut que, lorsqu'au début 
du II*' siècle, ils furent pris entre les Hi- 
myarites au Sud et les Palmyréniens au 
Nord. 

Si les Sabéens ont succédé aux Minéens, 
on ne sait encore trop en quoi ; sauf pour 
l'écriture et le dialecte, ils diffèrent d'eux. 
Les deux peuples adorent une triade où la 
lune, qui absorbe surtout l'attention et la 
dévotion du nomade, est mâle ; c'est Wrtdd, 
chez les Minéens, //mo«<A«/i chez les Sabéens. 
Du dieu-lune, Sin dans le Nord de la pénin- 
sule, (d'Owr, patrie d'Abraham au Sinaï qui 
lui doit son nom), la déesse-soleil, Shams, 
conçoit Athtar qui e»t à la fois l'étoile du 
matin et l'étoile du soir. Les Palmyréniens 
et les Nabatéens dédoublèrent cette divinité 
en Azizos et Monimos. Le dieu, en Arabie, 
est, avant tout, le père et le protecteur de 
ses fidèles : d'où l'abondance des noms 
théophores en ilou (il, cl dieu). Beaucoup 
de ces noms se retrouvent chez les Baby- 
loniens et les Hébreux, indice d'une com- 
munauté d'origine; c'est du N.-O. du golfe 
Persique que la dispersion se serait faite, 



ANALYSES ET NOTICES 



77 



les Hébreux étant surtout apparentés au 
rameau araméo-arabe. 

Sur les rapports entre les Hélireux et 
l'Arabie, M. L. passe en revue un certain 
nombre de questions mises à l'ordre du 
jour par des hypothèses de Winckler et de 
Hommel : a). 11 semble certain que le nom 
de Miisri s'est appliqué à la partie X.-O. 
de l'Arabie appelée Meluccha dans les an- 
ciens textes babyloniens; ce dernier nom 
paraît être celui qui s'est survécu dans 
celui des Amalécites et Musri paraît ré- 
pondre au pays des Médianites. Il est pos- 
sible que, dans certains cas, une confusion 
entre Musri et Misraim se soit introduite 
dans nos textes biblicjues et qu'on ait ainsi 
attribué à l'Ej^ypte ce qui revenait à l'A- 
rabie ; mais étendre avec Winckler cette 
confusion jusqu'à faire du genre du séjour 
en Egypte des Hébreux, un séjour au pays 
de Mt'dian, resie une hypolhèse dénuée de 
tout fondement, h). 11 n'est pas plus vrai- 
semblable de transfé'rer à l'Arabie avec 
Hommel d'importants passages qui s'appli- 
quent à l'Assyrie parce que des Ashourim 
ont vécu sur la fx-ontière arabique d'Edom. 
c). Avec Misr et Assur, l'inscription mi- 
néenne d'Ammisadouk indique Ibr-na- 
haran comme but d'une grande expédition 
commerciale qu'elle commémore (au plus 
tôt au VIF siècle. Il n'y a donc pas lieu à 
invoquer à l'appui, comme le fait M. L. 
rinscr. minéenne de Délos postérieure de 
six siècles). Hommel y a également cher- 
ché à tort un district de l'Arabie ; c'est 
évidemment le pays en deçà du fleuve, c'est- 
à-dire le pays entre l'Euphrate et l'Oronte 
que les lettres araméennes de Tell-Amarna 
appellent iTa/<r/rrt)/* ; c'est sans doute aussi 
VEber-han-naJiar sur lequel Salomon au- 
rait régné « de Thapsaque (gué de l'Eu- 
phrate) à Gaza ». d). Il semble y avoir eu 
un pays de Koush en Arabie auquel il fau- 
drait rapporter certains passages qui s'a{)- 
pliquent mal au Koush bien connu, l'Ethio- 
pie. Avant d'admettre sans réserves celte 
hypothèse d'Hommel, M. L. devrait se ra[)- 
peler pourtant que les Egyptiens semblent 
avoir appliqué le nom de Pount aux deux 
rives du Bab-el-Mandeb et que les Abyssins 
ont été maîtres de l'Arabie du Sud du iv' 
au vi« s. e). M. L. me parait aussi bien 
imprudent en admettant la théorie de 
Hommel qui, localisant le Paradis dans le 
Chatt-el-Arab, veut voir ses quatre fleuves 
dans l'Euphrate et trois torrents de l'Arabie 



qui se jettent dans le golPe Persique. f). Con- 
sidérations qui ne paraissent pas moins 
aventureuses sur les noms relatifs à l'Ara- 
bie dans le Tableau des peuples de la Genèse. 
O). Plaçant Salomon 300 ans avant l'établis- 
sement du royaume de Saba, M. L. cherche 
avec Hommel la patrie de la reine Saba 
dans le pays nord-arabique d^Anbi qui 
serait la patrie des Sabéens et qui aurait 
précisément été gouverné par des reines. 

Les points de contact religieux entre 
Sabéens et Hébreux paraissent plus dignes 
de considération : le caractère lunaire de 
Jahvé, la fête de la Nouvelle Lune que 
célèbrent les Israélites, la rigueur des pres- 
criptions relatives à la pureté rituelle, 
le serpent magique, tout cela se retrouve 
en Arabie. Cette influence de l'Arabie sem- 
ble même reconnue par la Bible : Moïse 
reçoit les conseils de son beeu-père, le 
Médianite Jéthro, dont Jahvé est le dieu, 
et c'est dans le pays de Médian que les 
Lévites sont désignés pour jouer auprès 
de Jahvé le rôle que, d'après des inscrip- 
tions minéennes du Midian, les levV et levi 
'«^joueraient auprès du dieu lunaire Wadd. 
Aussi se demande-t-on depuis quelque 
temps si Jahvé ne serait pas un des vocables 
du dieu lunaire du Sinai ? 

A. J. Reixach. 



Max von Oppenheim. Der Tell Halaf und die 
verschleierte Gœttin, in-8° 43 p. et 15 fig. 
1 fasc. de Der Aile Orient, année x, 1908-9. 

Au cours de l'exploration fructueuse 
menée en 1899 dans la Syrie du Nord, la 
Commagène et la Cappadoce du Sud, M. von 
Oppeuheim a pu faire une petite fouille au 
Tell-Ilalaf, près des sources du Chabour, 
à peu près à mi-chemin entre Alep et Mos- 
soul. Elle a révélé la façade d'un palais (que 
les inscr. cunéiformes apprennent ètre- 
celui de « Kapar fils de Hanpan ») ; les or 
thoslates étaient ornées de figures en relief 
qui appartiennent à première vue au même 
peuple et à la même époque que celles de 
Sendjirli publiées par von Luschan et celles 
de Sakjé-Geuzu fouillées depuis par Gars- 
tang. Sur la façade Sud se succèdent : 
1, un lion héraldisé ; 2, un dieu long vêtu, 
à barbe et cheveux calamistrés, coiffé 
d'une tiare cylindrique qui paraît faite d'un 
cercle de plumes avec cornes se rejoignant 



78 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



sur le devant, élevant dune main une 
masse d'armes (simple pierre ovoïde per- 
forée par un manche qui serait encore en 
usage dans la région, et de l'autre un bou- 
merang; 3. un archer barbu tirant sur un 
cerf dix-cors; 4. un griffon dont le corps 
rappelle celui du dieu et la tète celle du 
dieu mais pourvu de grandes ailes et de 
cornes divergentes. A côté de ces reliefs se 
sont trouvés les débris de statues colos- 
sales sans doute alignées devant la façade : 
un griffon à tète d'oiseau de proie et la 
partie supérieure de ce qui était sans doute 
un sphinx à tète de femme; des tresses 
bouclées à l'extrémité sont figurées der- 
rière la tète et sur la gorge ; d'un bandeau 
placé au sommet du front une sorte de 
tresse en relief pend sur chaque tempe. 
M. von 0. y voit les rebords d'un voile qui 
descendrait du bandeau jusqu'au haut des 
tresses qui couvrent la gorge. Ce voile, 
placé comme celui des femmes arabes, lui 
paraît caractériser la déesse. Après quel- 
ques considérations sur le rôle du voile 
dans les idées religieuses de l'Orient, il 
croit pouvoir reconnaître dans la déesse 
voilée, Ashtoret-Ishtar, dont il suppose 
même que le Tell Talaf serait, avec Ninive 
et Arbèle, un des centres de culte. Pour- 
tant le seul texte qu'il cite d'où Ton puisse 
induire qu'lshtar était voilée est celui où 
Macrobe décrit la Vénus Archilis du Liban. 
Mais est-il certain que la déesse du Tell- 
Halaf soit voilée? A en juger par les photo- 
graphies reproduites, ce que M. v. 0. consi- 
dère comme le cordon formant le bord du 
voile paraît plutôt être une première tresse 
plus longue que les autres parce qu'elle est 
destinée à relier celles qui tombent dans le 
cou à celles qui se voient sur la gorge. Or 
celles-ci ne semblent pouvoir s'expliquer 
que si l'on admet, comme je l'ai fait contrai- 
rement à M. V. 0., que la tête est celle d'un 
sphinx femelle ; elles seraient alors une fi- 
guration des touffes de poil qui couvrent le 
poitrail des lions. — Espérons que des 
fouilles régulières entreprises sur ce tell 
résoudront bientôt cette question et nous 
apprendront s'il faut attribuer ces sculp- 
tures aux Hétéens du royaume du Milani 
du xiv* s., comme leur inventeur n'hésite 
pas à le faire, ou bien à ces Hétéens deve- 
nus sujets de l'Assyrie des ix«-viii« auxquels 
sont dues les sculptures si analogues de 
Sendjirli. 

A. J. Rei.nach. 



E. Naville, Les têtes de pierre déposées dans 
les tombeaux égyptiens, 1 1 p. in-8», extrait 
des Mémoires publiés à l'occasion du 
Jubilé de l'Université, (Jenève, 1910. 

Dans certains tombeaux égyptiens, on 
trouve une tête en pierre du défunt isolée, 
n'ayant jamais fait partie d'une statue. 
M. N. voit dans cet usage une survivance de 
cette décapitation du mort, rite funéraire 
bien connu de l'Egypte prédynastique. Le 
Livre des Morts revient souvent sur les 
moyens et formules à employer pour évi- 
ter la décollation ou pour y remédier; la 
tète sauvée, le reste est sauf; c'est pourquoi 
on munirait le mort d'une tète en pierre, 
indestructible, qui pourrait au besoin sup- 
pléer à la sienne. — M. Naville ne parait 
pas s'être souvenu des considérations déve- 
loppées au sujet du culte de la tète par 
M. Amélineau dans son art. sur Le culte 
des rois préhistoriques d'Abydos (Journal 
asiatique, 1906) et dans ses Vrolégomènes à 
Vétudede la religion égyptienne (1908, p. 396) : 
la tète d'Osiris conservée dans le reliquaire 
d'Abydos dont le sommet en prend la forme, 
le Kher tep souten « porteur du chef royal » 
qui, dans l'escorte des anciens rois égyp- 
tiens, paraît avoir porté une image de la 
tète du roi vivant, ces faits confirmeraient 
que c'est dans la tète que les premiers 
Égyptiens plaçaient le siège de la vie. 
A. J. Relxach. 



A. Kan.nengiesser, îst das etrusklschc eine 
hettitische Sprache? fasc. I, 30 p. 4°. Bei- 
lage ziini Jahresbericht des Gymnasiums zu 
Gelsenkirchen. 1908 (tiré à part en 1910). 

De plus en plus se confirme l'idée que les 
Étrusques rentrent dans ce groupe de po- 
pulations asiatiques qui ne sont ni sémi- 
tiques ni indo-européennes et qu'on tend à 
rattacher au groupe caucasien. Les Lyciens 
en seraient avec les Étrusques les représen- 
tants les mieux connus, les uns et les autres 
rameaux des Hétéens. M. K. a apporté une 
précieuse confirmation à cette théorie en 
monliant que le sufiixe nth, qui est l'un des 
caractères distinctifs des noms propres re- 
montant à cette langue, n'est pas moins fré- 
quent en étrusque. Parfois l'on trouve en 



ANALYSES ET NOTICES 



79 



étrusque le correspondant exact du terme 
connu sous sa forme grecque : arenti et Ara- 
kynthos, Cantherhts et Kandara, Pisentius et 
Pisinda, Tallentius et Dallanda, Tirentius et 
Tirynthe, etc. Le travail est bien conduit et 
Ton doit espérer que le prudent linguiste 
qu'est M. K. nous donnera bientôt les autres 
fascicules de ce travail si important pour 
l'histoire des langues hétéeimes. 

A. J. R. 



de migrations. Mais je ne vois pas que ni 
Fantliropologie pure, ni même l'essai de 
chronologie du dernier chapitre fassent sor- 
tir cette rénovation théorique des difficul- 
tés où l'ont acculée les critiques de Déche- 
lette et de la plupart des préhistoriens et 
des ethnographes modernes. En tout cas, 
l'argumentation de M. Sollas est à lire avec 
soin. 

A. VAN Gennep. 



Sollas (W. J.), Ancient huniers and their 
modem représentatives, in-8°, 416 pages, 
nombr. ill, et planches, Londres, Macmil 
lan et G», 1911, 12 sh. 

L'auteur, professeur de géologie et de pa- 
léontologie à l'université d'Oxford, a voulu 
donner au public anglais une description 
précise et condensée de la civilisation des 
« chasseurs » préhistoriques : Aurignaciens, 
Solutréens, Magdaléniens et Aziliens ; pour 
expliquer leurs ustensiles et leurs arts il 
leur a comparé les « chasseurs » actuels : 
les Tasmaniens, les Australiens, les Boschi- 
mans elles Esquimaux; on notera ce ba- 
lancement, qui répond à l'arrangement des 
chapitres et on le regardera comme assez ar- 
tificiel, du moins en ce sens qu'aucune de 
ces populations vivantes ne peut être con- 
sidérée comme possédant une seule civili- 
sation, d'un type homogène; chez tous il y 
a eu, au cours des âges, des superpositions 
diverses et des compromis culturels. 

Que si notre littérature française, grâce à 
G. et A. de Mortillet, Boule, Gartailhac, 
Breuil, etc. est assez riche déjà en compa- 
raisons de faits préhistoriques et ethnogra- 
phiques, il faut reconnaître que dans cette 
voie la littérature anglaise est pauvre. Le 
livre de M. Sollas répond donc à un deside- 
ratum scientifique et général. En outre, on 
y trouvera des discussions géologiques et 
paléonlologiques originales, un bon exposé 
du problème des éolithes (l'auteur reste 
sceptique), de curieux faits expérimentaux 
(p. 241 et suiv.) sur les peintures représen- 
tant des mains plus ou moins mutilées et 
enfin une position de thèse générale : les 
coïncidences entre chacune des civilisa- 
tions « de chasseurs » préhistoriques et cha- 
cune de celles des (< chasseurs » actuels 
sont telles qu'il faudrait admettre un lien de 
parenté et soutenir à nouveau les théories 



R. P. M.-B. ScinvALM, La vie privée du 
peuple juif à Vépoque de Jésus-Christ. 
1 vol. in-12, XX -i- :j83 p., Paris, Lecoffre- 
Gabalda, 1910. 

Le sujet de cet ouvrage laissé inachevé 
par le P. Schwalm (ce volume même n'était 
dans sa pensée que le l*'"" d'une étude com- 
plète sur l'évolution de la société juive 
d'avant Jésus-Christ à la mort de saint 
Paul) est loin d'être neuf. Pour ne parler 
que des livres qu'on peut lire en français 
La Palestine au temps de Jésus-Christ de 
Stapfer, La Société juive à Vépoque de 
J.-C. d'Edersheim, La Société israélite d'après 
l'Ancien Testament de Buhl (trad. par de 
Cintré) le traitent en partie. Pourtant son 
ouvrage ne fait pas double emploi avec 
ces prédécesseurs. Non seulement il est 
fondé sur un dépouillement soigneux de 
tout ce que peuvent nous apprendre sur la 
vie intérieure du peuple juif l'Ancien et le 
Nouveau Testament, soit directement, soit 
indirectement dans les comparaisons, mé- 
taphores ou paraboles, la littérature talmu- 
dique et Josèphe ; mais tous les renseigne- 
ments ainsi recueillis ont été groupés 
d'après une méthode originale. C'est la 
méthode qui, ébauchée par Le Play, a été 
développée par H. de Tourville et E. Demo- 
lins dans leur organe, La Science Sociale. Si 
elle a trop souvent inspiré au P. S. un jar- 
gon pour le moins inutile ', elle lui a permis 

1. Par exemple : P. 58. « Splendide exception 
qui se manifeste dans la trame collective... » 
P. 12 « La vigne se complaniait au voisinage 
du ». — P. 29. Qui croira que Babylone était 
cinq fois plus grande que Paris ? Les fouilles 
ont montré — ce que le bon sens indiquait 
déjà — qu'au lieu de 90 km. de pourtour (Pa- 
ris et Londres réunis !) que lui attribuait Hé' 
rodote ce sont les 15 km. qu'elle aurait eus 
au temps d'Alexandre qui répondent à la réa- 



80 



REVUE D ETUNOGRAI'llIE ET DE SOCIOLOGIE 



de donner un tableau véritablement systé- 
matique de la vie sociale et économique 
{privée dans le titre doit s'entendre ainsi ; 
il n'est pas opposé à publique mais à poli- 
tique) du peuple juif à l'époque de J.-G. Es- 
sayons d'en donner un rapide aperçu. 

Dans le livre I intitulé X-e Typesocialdu pay- 
san juif, les chap. i et ii sont consacrés aux 
origines et à la formation de ce paymajuif. 
Caries Juifs sont avant tout une sociéti de 
ruraux ; le préjugé courant qui regarde les 
Juifs comme n'ayant jamais tenu à la vie 
agricole est un anachronisme; au temps de 
Jésus ils sont en majorité des paysans (p. 4). 
C'est déjà pour leur habileté comme agri- 
culteurs que Nabuchodonosor les emmène 
en Babylonie (p. 30). Le P. S. veut suivre 
plus haut leur formation agricole et il les 
montre, à toutes les étapes que leur assigne 
la tradition, y acquérant un perfectionne- 
ment nouveau : la culture 7iilo tique au pays 
de Coshen, la culture oasi tique à Kadesh, la 
culture mésopotamienne d'Oiir-Kashdim à 
Harran. A Harran nous sommes aux confins 
du Kurdistan et le P. S. préférerait, avec 
le P. Lagrange, à la théorie qui fait venir 
les Hébreux d'Arabie où ils n'auraient 
pu, nomades, apprendre l'agriculture, celle 
qui représenterait les ancêtres d'Abraham 
« pareils aux Kurdes qui habitent les hauts 
plateaux dominant le lac, la ville et la val- 
lée de Van. Cultivateurs rudimentaires, vi- 
vant l'été aux pâturages élevés, sous des 
tentes de feutre noir, ils redescendent l'hi- 
ver dans leur villages aux huttes à demi- 
souferraines » (p. 44). Et les Kurdes, on le 
sait, comme les Tcherkesses, descendent de 
nos jours jusqu'en Syrie. 

Le chap. ni donne un intéressant tableau 
de la reprise en possession et de la remise 
en culture du sol de Juda par les Juifs reve- 

hté. — P. 113. Qui croira aussi a l'explication 
biblique du nom de Jérusalem : Hiérouscha- 
lahn, « possession tranquille ». Les tablettes 
d'El-Amarna la nomment : Owou-salem, nom 
probablement cananéen du type d'Ourou-Kash- 
(li,n. — P. 2i:i. Ne frise-t-elle pas le ridicule 
cette phrase sur Abraham : « sacrifice héroïque 
pour ce communautaire et ce bourgeois que 
celte vie.... Socialement accidentel, ce noma- 
disme religieux ne détruit pas sa formation sé- 
dentaire et bourgeoise... ». — Il serait injuste 
d'insister sur ces quelques taches relevées au 
hasard, le P. S. les eût peut-être fait disparaître 
s'il eût vécu assez pour voir imprimer tout son 
Tolume. 



nus de Rabylone : au X. par les Samaritains 
qui sont descendus jusqu'à Bethel, au S. 
par les Iduméens qui se sont avancés jus- 
qu'à Hébron, ils se trouvent limités aux 
monts de Juda; c'est alors que les Judéens 
prennent « le pli de la montagne ». Sous 
les Macchabées ils s'etTorcent d'en sortir : 
si Judas Macchabée s'empare d'Hébron, Hyr- 
can de Samarie, Simon de Lydda, c'est au- 
tant par besoin d'expansion que par guerre 
religieuse. Mais leurs conquêtes plus loin- 
taines, au-delà du Jourdain ou sur la côte, 
de Raphia à Césarée, seront éphémères. 
Après les Grecs, les Romains prêteront leur 
appui aux villes si rapidement hellénisées 
de ces deux régions ; ni les anciens ports 
philistins ni les cités de la Décapole ne se 
judaïseront jamais. 

Le chap. iv contient un tableau de l'acti- 
vité du paysan judéen : viticulteur en mon- 
tagne, agriculteur dans les vallées, pâtre 
dans le midbâr, le stejtpe des bords de la 
Mer Morte et des frontières de l'Idumée, 
pr'.^ducteur habile de dattes dans les palme- 
raies de Jéricho ou de Phasaëlis. Ainsi à 
l'époque hellénistique le Juif de Judée n'est 
encore qu'un paysan; pour devenir com- 
merçant si près de la côte il faudrait être 
marin ; mais le Judéen, comme le montre le 
chap. V, a pour la mer la répugnance du 
terrien; Simon eut beau s'emparer de Joppé 
et Hérode créer Césarée, celle-ci resta gré- 
co-phénicienne, celle-là gréco-philistine. Le 
Judéen resta isolé au milieu de l'amalgame 
de peuples qui se formait autour de lui. Le 
chap. VI insiste sur cet « isolement des Ju- 
déens », ce « caractère fermé de la vie ju- 
daïque >i, ce <f patriotisme en vase clos ». 
Beaucoup d'autres formules heureuses se- 
raient à relever : « Tout ce qui n'était pas 
la Judée s'appelait d'un terme vague et dé- 
daigneux : Hors le Pays. L'isolement local 
engendrait l'isolement moral; le Judéen 
ignorait le monde. Pareillement, le monde 
l'ignorait » (p. 103). « L'isolement de la mon. 
tagne, les relations de ses vallées entre 
elles, voilà les deux facteurs particuliers de 
l'esprit national » (p. 109). Jusque dans le 
symbolisme religieux, et dans le choix des 
Hauts-Lieux pour le culte public, dans Jahvé, 
conçu sous l'image d'un rocher et, particu- 
lièrement, d'un rocher fortifié, se marque 
cette influence de la montagne sur le Juif. 
Enfin, le nom même que Judaïtes, Benja- 
niinistes, etc. se donnèrent au retour de 
l'Exil, Ichoiiditn, Judaei, les Juifs est carac- 



ANALYSES ET NOTICES 



81 



léristique « il se tirait de la terre où Israël 
leplanté venait de prendre si bien racine, 
où le patriote se retranchait victorieuse- 
ment, où le croyant visitait son Dieu, do- 
micilié parmi son peuple. Se dire Juif, 
c'était rappeler essentiellement une recon- 
quête laborieuse, où les inspirations de la 
loi religieuse et de la tradition communau- 
taire ne faisaient qu'un avec l'amour du 
paysan pour le sol où il met tant de sa vie » 
(p. 120). 

Pourtant, comme on l'a vu, la population 
s'accroissant et l'ambition grandissant en 
même temps, il fallut que les Juifs sortissent 
de Juda. Avoir organisé cette expansion 
reste la grande œuvre des Hasmonéens et 
d'Hérode. Les circonstances naturelles et 
historiques ne lui permettaient de se pro- 
duire que dans la haute vallée du Jourdain. 
Au-delà du fleuve, enPérée,de Philadelphie 
l'antique capitale des Ammonites à Gadara, 
la colonisation ne réussit guère; plus mal 
encore au N.-E., en Batanée et Hauranitide; 
mais au N.-O., de Gadara à Bethléem, avec 
la belle plaine de Jisréel et le lac de ïibé- 
riade, la Galilée devint comme une seconde 
Judée. C'est celle où se formera et où prê- 
chera Jésus, et dans les chap. vii-ix, le P. S. 
montre avec soin tout ce qu'eurent de spé- 
cial la vie et la mentalité galiléennes : la 
grande culture et les villes commerçantes 
formant de grandes fortunes; ces villes ou- 
vertes aux étrangers ; la classe des gens 
d'afl'aire et de plaisir qui s'y développe ; les 
inégalités sociales qui en résultent : à Tibé- 
riade le pauvre pêcheur du lac à côté du 
riche négociant de la ville, — tout cela con- 
tribue à expliquer non seulement l'histoire 
de Jésus, mais toute la conception Judaïque 
de Dieu. 

A montrer « en quoi elle résulte du type 
social du paysan juif» le P. S. a consacré le 
dernier chap. du livre I. Montagnard, le Juif 
voit en son dieu celui des hauts sommets; 
agriculteur, il dépend trop de la régularité 
des pluies pour ne pas faire de son Dieu le 
maître des nuées et des ondées; la prière, 
le schéma, que le Juif doit réciter matin et 
soir s'adresse à Jahvé comme à un dieu 
agraire. Mais c'est aussi im dieu de patriar- 
caux, le dieu des ancêtres, le dieu d'Abraham 
et, comme tout Juif se considère comme 
issu d'Abraham, le dieu patriarcal devient 
dieu national. Catholique convaincu, le P. 
S. n'a pu en rester à ces constatations scien- 
tifiques; après avoir reconnu ce en quoi le 



milieu juif a réagi sur son dieu, il ne veut 
voir là que des causes modifiantes, non des 
causes génératrices. Le monothéisme d'Israël 
serait original et transcendant. Le P. S. n'a 
pas de peine à montrer que, en Egypte 
comme en Canaan, les conditions histo- 
riques inclinaient Israël au polythéisme; il 
n'a pas de peine non plus à montrer que 
dans les pages où Renan a voulu montrer le 
monothéisme résultant du désert, on ne 
peut plus voir aujourd'hui qu'un paradoxe 
spirituel. D'où vient donc le monothéisme 
hébraique?La science indépendante a mon- 
tré depuis longtemps comment il ne s'était 
dégagé du polythéisme, par l'intermédiaire 
de l'hénothéisme, que grâce à l'effort labo- 
rieux des prophètes. C'est dire que le mo- 
nothéisme date en Israël des viu''- et v(i« s. 
Au fond, le P. S. le reconnaît malgré lui 
quand il conclut sur ces mots : « le dieu 
unique et transcendant s'est donné aux Is- 
raélites par le moyen des prophètes. On 
doit reconnaître, néanmoins, qu'en se don- 
nant à eux, il s'est laissé adapter ou s'est 
voulu adapter lui-même dans son action 
sur Israël, aux vues et aux désirs d'une race 
paysanne à origines patriarcales » (p. 193). 

Le livre H détaille en ce chapitre ce que 
l'on sait par les textes bibliques de l'indus- 
trie et des artisans; le rude travail du pain 
formant la part des femmes avec les prépa- 
rations alimentaires et la fabrication des 
vêtements ; les artisans voulus par la cul- 
ture, forgeron, maçon, puisatier, charpen- 
tier, potier; le groupement des artisans en 
corporations et le développement des mar- 
chés qui amène la transformation des bour- 
gades en villes, puis certaines prenant une 
spécialité industrielle (tissages à Seppho- 
ris, salaisons de poissons à Tarichée, po- 
teries à Marésa, etc.). Mais la Judée reste 
avant tout un pays agricole ; son commerce 
et son industrie sont ceux des produits 
de la terre; au temps d'Hérode Agrippa 
comme à celui de Salomon c'est l'État juif 
qui approvisionne Tyr et Sidon de blé, 
d'huile et de vin. 

De façon très intéressante, le livre III 
nous fait voir en sept chapitres la graduelle 
transformation du paysan israélite en homme 
d'affaires. Toutes les denrées dont la vente 
le fait vivre ont leur cours ; il y apprend 
bientôt à spéculer; la chasse des intermé- 
diaires ne tarde pas à se développer, col- 
porteurs qui finissent par fonder des ba- 
zars, changeurs qui de transforment en 



•82 



REVUE D ETHNOGRAPniE ET DE SOCIOLOGIE 



banquiers. Tout ce développement com- 
mercial n'a commencé qu'à l'époque gréco- 
romaine comme en témoignent assez les 
noms qui y répondent dans le Talmud. 

La cassette s'y dit capsa, le cofTre-fort 
glossokomon le cours du change kollubos et 
le livre de comptes pinax, le colporteur s'y 
nomme kapélos, le courtier en blés sitônès, 
le marchand qui achète en gros une denrée 
particulière pour la revendre au détail mo- 
7iopôlès et le magistrat qui surveille le mar- 
ché agoranomos. C'est que les Grecs s'infil- 
trent partout; ils n'ont pas seulement leurs 
grandes villes sur la côte d'une part, sur 
les confins du désert de l'autre ; en pleine 
Galilée, ils dominent à Tibériade, à Sépho- 
ris, à Sébastée (Samarie), à Scythopolis. Et 
les produits agricoles de la Judée s'échan- 
gent contre une importation qui rappelle 
. celle d'aujourd'hui : la bière de Babylone ou 
■de Médie tenait la place de celle de Pilsen, 
le ^ylhos d'Egypte celle du rhum, le pilion, 
-chapeau de feutre grec, jouait peut-être le 
rôle du fez importé d'Autriche; à l'exporta- 
tion les modernes n'ont sans doute ajouté 
que les oranges de Jaffa et retiré que le 
baume de Judée, très apprécié des médecins 
antiques. En même temps la diaspora juive 
répond à l'immigration grecque : dès le 
ix« siècle, les Israélites avaient eu une co- 
lonie à Damas et disputé Élath sur la Mer 
Rouge aux rois de cette riche cité ; au dé- 
but du vi^ siècle un exil forcé les porta en 
masse en Babylonie où la plupart restèrent 
et un exil volontaire à Éléphantine aux 
confins de l'Egypte; Séleucides et Lagides 
favorisèrent à l'envi l'établissement dans 
leurs capitales de ces commerçants habiles. 
Le développement des opérations de change 
et de banque va de pair avec celui de la 
diaspora. Le P. S. a suivi avec soin toute 
cette évolution qui a amené le Juif à deve- 
nir homme de finance et, dans son dernier 
chapitre, il a montré comment la jurispru- 
dence rabbiniquea interprété, puis tourné 
peu à peu, l'interdiction du prêt à intérêt si 
positivement formulée par le Deutéronome. 
Il y a là un curieux exemple de nécessités 
sociales nouvelles en conllit avec une vieille 
interdiction religieuse. Le prêt à intérêts 
finit par être autorisé envers les étrangers; 
les Juifs n'eurent donc pas à transgresser la 
loi pour s'adonner à cette usure à laquelle 
les réduisit le moyen âge. Mais, pour ex- 
pliquer leur formation de banquiers, le P. S. 
a eu tort de négliger les documents qui nous 



montrent les banques fonctionnant de façon 
si similaire aux nôtres à Babylone à l'époque 
de l'Exil; jusque dans leur colonie d'Elé- 
phantine,onvoit queles Juifs apprirent alors 
les éléments de cet art où ils devaient passer 
maîtres. 

Dans son livre IV, resté inachevé, le P. S. 
se proposait d'examiner comment s'est pré- 
parée cette crise économique et sociale qui 
transparaît à travers l'enseignement du 
Christ et qui devait faire tant pour son suc- 
cès : d'une part, morcellement de la pro- 
priété en lots très petits pour faire vivre le 
possesseur, d'autre part, accaparement par 
les grands propriétaires; ceux-ci désertant 
les champs pour les plaisirs de la ville et 
abandonnant leurs fermiers aux exactions 
de leurs intendants; le développement du 
paupérisme et du brigandage. Le P. S. en 
est resté là : sans doute, entendait-il, non 
sans avoir renouvelé son hommage à l'es- 
pi-it de justice dont s'inspire la législation 
rabbinique qui essaya de remédier à ces 
maux, montrer que le seul remède efticace 
à la crise menaçante était le Christianisme. 
A. J. Reînach. 



Luigi PiGORLNi, Gll Abita7itl primitivl deW 
Italia, extrait des Atti délia Socletà italia- 
na per il progressa délie Scienze iji p. gr. 
in-8° avec 43 fig. Rome, 1910. 

Cette conférence mérite d'être résumée 
avec quelque détail : l'illustre vétéran des 
études préhistoriques en Italie qu'est le di- 
recteur du Museo preistorico de Rome y a 
précisé les vues que sa longue expérience 
l'a amené à former sur les populations de 
l'Italie préhistorique. Après avoir indiqué 
comment les premières observations sur la 
préhistoire datent en Italie de 1859-60, il 
passe à l'examen de ce qu'a appris depuis 
le remarquable développement qu'y ont 
pris ces études, développement auquel son 
nom restera associé. 

Au sortir du Paléolithique, le Néolithique 
y apparaît sans transition, avec ses pierres 
vertes polies à la perfection et sa cérami- 
que déjà avancée de forme et de décor; ni 
pour la matièpe, ni pour le type, ni pour la 
technique ces produits du Néolithique ne 
se rapprochent de ceux du Paléolithique. La 
phase de transition que forma en France 
le Solutréen et le Magdalénien n'existe pas 



ANALYSES ET NOTICES 



83 



en Italie. Aussi M. P. admet-il que le Néo- 
lithique a été apporté en Italie par un peu- 
ple nouveau. Il habitait ces huttes ovales 
ou circulaires à moitié creusées en terre, 
la partie supérieure formée d'un dôme ou 
d'un cône de branchages ou de roseaux en- 
trelacés, dont on désigne les restes sous le 
nom de fondi di capamie. Si, d'une part, ces 
cabanes semblables à celles que Vitruve 
décrit en Phrygie (II, i) et Ouvarofî dans la 
Russie Orientale (Les Mériens, p. 130) se trou- 
vent parfois groupées en villages, les Néo- 
lithiques vivaient aussi, comme leurs pré- 
décesseurs, dans des grottes et des abris 
sous roche ^ Comme eux, ils vivent avant 
tout de la chasse, mais la flèche, qui est ap- 
parue au Solutréen i^iouT disparaître nuMay- 
dalénien, ne se retrouve pas dans les plus an- 
ciens des établissements néolithiques, en 
Italie (Chierici, Bull. Paletn. XXV, 231), 
comme en Espagne (Siret, Les prem. âffes du 



1 . Ce n'est pas ici le lieu de discuter s'il y 
a ou non continuité entre la civilisation néo- 
lithique et la civilisation paléolithique ; M. Pi- 
gorini, d'après les trouvailles italiennes, ga- 
rantit qu'il y a eu interruption (il aurait pu 
ajouter Munro aux autorités qu'il cite en fa- 
veur de cette opinion). M. Dechelette {Manuel 
I, p. 311) se fondant surtout sur le matériel 
français affirme qu'il y a eu progrès continu. 
De nouvelles découvertes trancheraient sans 
doute la question mais dès maintenant la fa- 
çon dont on a trouvé inhumés les hommes de 
La Quina, de la Chapelle aux Saints et du 
Moustier montre qu'on ne saurait plus attribuer, 
comme le fait Pigorini, aux envahisseurs néoli- 
thiques l'introduction du culte (ou plutôt du 
soin car je ne verrais indice de culte que là où 
l'on constate qu'il y a eu décarnation) des 
morts ; les armes et aliments qu'on met à leur 
portée indiquent tout au plus qu'on pensait 
qu'ils continuaient à vivre sous terre ; il y a loin 
de là à la « fede nella rizurrezione dell' estinto » 
(gr. 14) dont P. ne craint pas de parler dès 
lors. Il ne connaît encore que les Baoussé-Rous- 
sé comme grottes paléolithiques où l'on trouve 
eu usage l'inhumation régulière en posture 
accroupie accompagnée d'ofî'randes et, pour que 
sa théorie ne soit pas entravée par ce cas qu'il pen- 
sait isolé, il propose d'y voir l'emprunt du rite 
des Néolithiques par les Paléolithiques survi- 
vant à leur invasion. Quant à l'idée que les Néo- 
lithiques venaient d'Orient, il me paraît bien fra- 
gile delà fonder sur la présence dans des rares 
fondi di capanne de grain de blé (son origine 
orientale est rienmoins que certaine) et d'huîtres 
perlières spéciales, paraît-il, à l'Océan indien 
(ne peuvent-elles en avoir été importées) ? 



miHal dans le S.-E. de VEsp p. 23) et en Belgi- 
que {Bidl.soc. anthrop. Bruxelles, XXV, p. 77). 
Ils avaient fait un grand pas vers la vie agri- 
cole : ils avaient domestiqué le bœuf, le mou- 
ton et le porc et cultivaient le trilicum dicoc- 
cum, ils inhumaient leurs morts couchés sur 
le côté, les genoux et les bras plies, dans l'at- 
titude d'un homme accroupi. Je crois que 
M. Pigorini ferait bien de renoncer à con- 
sidérer cette position comme imitant celle 
de l'embryon et en rapport avec une idée de 
résurrection. L'autre type de tombes néoli- 
thiques, dont il parle ensuite, celui où elles 
figurent des grottes ou des fondi di capanne, 
montre bien qu'on considérait la tombe 
comme la demeure éternelle du mort; pour 
l'y retenir, on chercha à la lui rendre le 
plus agréable possible. Ces tombes mar- 
quent un premier progrès dans l'évolution 
des rites funéraires; M. P. va peut être un 
peu loin en y voyant il primo anello aboutis- 
sant à ces gigantesques constructions qu'il 
considère comme funéraires, sur lesquel- 
les les récentes publications du dolmen di 
Bisceglie par A. Mosso et du nuraghe Palma- 
vera par A.Taramelli ont de nouveau attiré 
l'attention. Pour M. P. leur grand développe- 
ment se place à l'époque néolithique; l'ap- 
parition du cuivre, qui caractérise cette épo- 
que ne se serait jias faite par l'invasion 
d'une [lopulation nouvelle en Italie, mais 
par le seul commerce. En même temps que 
les premières armes de cuivre on trouverait 
les premiers vestiges d'un culte. Mais, si les 
hachettes si fines, qu'elles n'ont pu servir 
que d'amulettes, laissent penser, en effet, 
qu'on avait personnifié la foudre, les figuri- 
nes de femmes nues ne me paraissent pas 
nécessairement représenter la Terre mère 
à côté du Dieu céleste. Ne sont-elles pas là 
simplement, comme en Egypte, pour servir 
aux plaisirs du mort? 

C'est après cet exposé du Néolithique 
italien que M. P. passe à celui du Paléoli- 
thique, sans doute parce qu'il estime qu'il 
vaut mieux aller du plus connu au moins 
connu. Le Paléolithique se divise en Italie, en 
chelléen et en moustérien comme en France, 
mais le 2"'= type d'instruments de pierre 
paraît moins sorti par perfectionnement du 
premier que dû à des tribus distinctes. Le 
« coup de poing » chelléen se rencontre 
des collines d'Imola à la Basilicate, dans 
rOmbrie, les Pouilles, les Abruzzes, la 
terre du Bénévent et, même à Capri, dans 
des couches antérieui'es à sa transformation 



84 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



en île; peut-être a-t-il été appoilé d'Afrique 
avant l'elTondrement du détroit sicilien ; 
mais son absence en Sicile est un grave 
obstacle à cette tbéorie. Les pointes mous- 
tériennes se montrent en Sicile d'une part, 
de l'autre en Ligurie, dans les Apennins et 
les Alpes; M. P. compare les difïerences de 
culture que ces deux groupes de tribus pré- 
sentent entre eux et avec leurs conquérants 
néolitbiques à celles qui séparaient à l'épo- 
que de Cook les Tasmaniens (chelléens) et 
Australiens (mouslériens) des Polynésiens. 
Les Néolitbiques eux-mêmes se divisent, 
selon M. P., en deux populations : la plus 
ancienne serait celle qui, de la péninsule 
ibérique aux îles P.ritanniques, du Finis- 
tère à la Suède, a aligné ces dolmens qu'on 
a vu pénétrer dans les Pouilles et en Sar- 
daigne; peut-être venait-elle aussi d'Afrique 
où se rencontrent de même des monu- 
ments mégalithiques. L'autre population, 
qui apporta avec elle le cuivre, l'avait déjà 
importé en Italie par le commerce de ses 
stations lacustres ou palustres répandues 
en Suisse et dans tout le bassin du Danube. 
C'est de là qu'est descendue en Italie celte 
population des pahifdte et des terramare, qui 
est celle de l'âge du lironze nord-italien. 
Selon une théorie que M. P. développe de- 
puis longtemps, cette descente se serait 
faite en deux groupes. Le groupe occidental 
qui occupa la Lombardic de l'Ouest, au N. 
du Pô, du bassin d'Ivrea au Cbiese, serait 
descendu le premier de Suisse ne connais- 
sant encore que le cuivre pur; le second 
groupe, venant du Danube, est venu plus 
tard par la vallée de l'Adige répandre la 
connaissance du bronze dans la Lombardic 
orientale, la Vénétie et l'Emilie, d'où quel- 
ques tribus descendirent jusqu'au golfe de 
Tarente ; au Sud du Pô les lacs se faisant 
rares, ces envahisseurs élevèrent ces sta- 
tions lacustres artiticielles qui sont les ter- 
ramare. 

Avec les instruments de bronze et l'anse 
lunulée ou cornue dans la céramique, 
ce sont ces terramare qui caractérisent 
cette population nouvelle villages : régu- 
lièrement construits sur pilotis à l'inté- 
rieur d'un terre-plein quadrilatéral à mur 
de soutènement en bois flanqué d'un fossé 
que traversent de part en part deux grandes 
voies, le Kardo du N. au S. le Decumamis 
d'E. eu 0.; à un bout du Kardo un pont 
de bois traversait le fossé ; des passerelles 
montaient du village à un tertre plus élevé, 



rectangulaire, réservé au centre ; c'est Varx, 
le Capitule de ces établissements néolithi- 
ques qui, avec leur pomerium rectangulaire 
marqué par un sillon, Yarjger et son fossé, 
le Kardo et le decumanitn, les pozzetti rituali 
prédécesseurs du mundm, sont les vérita- 
bles et directs ancêtres de la cité italiote. 
Quand l'on considère que l'énorme travail 
de boisage (la terramare de Castellazo cou- 
vrait 20 hectares) qu'elles représentent a 
été fait sans scie ni hache à trou d'enman- 
chement, rien qu'avec des doloires plates à 
bords relevés ou à ailerons, on voit que 
rarement la tradition a imposé aux hommes 
un pareil labeur que celui de ces terramares 
artificielles. Pour (|u'ils se le soient im- 
posé, il a fallu que cette tradition fût reli- 
gieuse. Leurs nécropoles se conforment à 
un rite précis : dans un quadrilatère sur 
pilotis, entouré d'un fossé qui s'élève à peu 
de distance de la porte de la terramare 
s'alignent les vases grossiers qui contien- 
nent les ossements des morts incinérés, les 
uns ouverts, les autres fermés par un second 
vase renversé. Des réductions des vases 
d'usage domestique trouvés en groupes dans 
les débris de huttes paraissent attester un 
culte domestique, ancêtre de celui des 
Lares; d'autres groupes semblables plus 
considérables, formant de véritables stipe 
votive, se rencontrent dans des grottes ou 
près de sources indiquant qu'un culte com- 
mençait à s'adresser à la Terre-Mère géné- 
ratrice des eaux salutaires. C'est elle qu'on 
cherche sans doute à représenter dans ces 
figurines grossières à moignons de bras et 
seins saillants que les terramaricoles ont 
imitées de celles de Mycènes. C'est, en effet, 
à la grande époque des terramare, de 1800 
sans doute à 1200 ou 1000, que commen- 
cent ces relations avec le monde égéen qui 
vont faire entrer l'Italie dans la sphère de 
la civilisation et la lumière de l'histoire. 
A. J . Relnach. 



Albert T. Clav, Amnrru, the home of the 
northern Sémites, 1 vol. in-12, 217 p. Phi- 
ladelphie, Sunday School Times Go, 1909. 

Le savant assyriologue de Philadelphie 
est l'un de ceux qui ont eu le mérite de 
prendre le plus nettement partie contre les 
fantaisies des pan-babylonistes. Dans ce 
nouvel ouvrage il commence par une criti- 



ANALYSES ET NOTICES 



85 



que facile de leurs théories. Il rappelle no- 
tamment que cette astrolàtrie babylonienne 
dont ils ont voulu retrouver partout l'in- 
fluence, surtout en Israël, est entièrement 
absente de l'Ancien Testament, que l'as- 
trologie y est même sévèrement proscrite 
et que, d'ailleurs, la plus ancienne ta- 
blette astronomique babylonienne datée 
serait de o22 ! Alors que l'ancien Babylo- 
nien est pénétré de sumérien, pas un mot 
de cette langue ne se retrouve dans les 
dialectes sémitiques de Syrie ; les noms 
théophores proprement assyro-babyloniens 
apparaissent tout à fait rares en Syrie à 
l'époque d'el-Amarna ; les fouilles en Pales- 
tine montrent que jusqu'au vhi« s., c'est- 
à-dire jusqu'à la conquête assyrienne, l'in- 
fluence assyro-babylonienne y est restée 
presque nulle. 

Après avoir, par ces raisons et d'autres, 
ébranlé la thèse pan-babylonienne, M. C. a 
voulu lui en opposer une autre. Ce n'est pas 
d'Arabie que seraient venus les Sémites 
civilisateurs de la Syrie et de la Babylonie 
mais du Nord même de la Syrie. Ce sont les 
Amorites qui au début de l'histoire occu- 
pent cette région où ils furent plus lard 
refoulés d'abord par les Héléens puis par 
les Araméens, ce sont les Amorites qui 
auraient été les premiers Sémites à former 
un empire civilisé. 

M. C. n'a pas hésité à soutenir les titres 
de ces « Sémites occidentaux » iduN.-O. se- 
rait plus exact) dans trois des épisodes que 
les panbabylonistes comptent parmi leurs 
meilleurs arguments. 

Histoire de la Création. — Il faudrait dis- 
tinguer deux mythes : l'un, sumérien, où 
Ellil, le grand dieu de Nippour, tire l'ordre 
du chaos; l'autre assyro-babylonien, rela- 
tant le combat de Mardouk contre Tiamat 
où il faudrait voir celui du jour contre la 
nuit. Ce dernier n'est connu que par une 
tablette de la bibliothèque d'Assourbanipab 
soit vers 650 ; comme une partie d'Israël 
avait été emmenée captive en Assyrie en 
722 et comme la croyance au dragon marin 
paraît à M. C. localisée sur la côte de Pa- 
lestine, il tendrait à attribuer plutôt la lé- 
gende à l'influence des Sémites Occiden- 
taux. 

Le Sabbat. — On a voulu voir dans le 
sha-pat-tum babylonien l'origine du sabbat 
Israélite. Avec Hehn (cf. mon compte rendu 
de son ouvrage Siebctizahl und Sabbat dans 
RHR 1909), C. admet que le terme babv- 



ionien signifie seulement « être complet, 
plein » ; ce n'est pas un jour férié, celui où 
toute activité doit cesser (shabath) revenant 
toutes les hebdomades ; c'est d'une part le 
jour de la pleine lune, de l'autre le 7 du 
mois intercalaire, l'un et l'autre sans doute 
considérés comme sacrés. Mais il n'y a pas 
plus de rapport entre les institutions qu'en- 
tre les mots. 

Les patriarches antédiluviens. — Les pan- 
babylonistes soutiennent que la liste de ces 
patriarches fut ici adaptée, là traduite 
d'après celle des 10 premiers rois chaldéens 
par un prêtre hébreu pendant la captivité 
de Babylone. Mais, tandis qu'il faut faire 
toute espèce de violences aux deux listes 
pour les mettre en rapport (sauf pour 
Enoch et Edoranchus; chacun est 7* sur sa 
liste et si le chaldéen doit être identifié à 
En-me-dur-an-kide-Sippar, chacun aurait 
vécu 365 ans). Par contre, dans la liste 
donnée par Eusèbe d'après Bérose, 5 des 
10 noms se terminent ôros et le premier est 
Alôros. M. C. voit en celui-ci El-Our, la 
principale divinité des Amorites; un des 
plus anciens textes qu'ils nous ont laissés 
est une stèle élevée par le roi Zakir de Ha- 
math à El-Our. Toute la liste indiquerait 
ainsi l'influence en Babylonie des Sémites 
occidentaux. 

Histoire du Délw/e. — Il n'est pas contes- 
table que le récit biblique soit emprunté 
au récit babylonien. Mais d'où vient celui- 
ci ? Des Sumériens prédécesseurs des Sé- 
mites en Babylonie ou des Sémites du 
N.-O.? M. C. insiste sur deux arguments en 
faveur de cette dernière alternative : VAra- 
ral (ou Ourartou) où s'arrête l'arche s'élève 
aux contins de l'Arménie et de l'Assyrie; la 
montagne, porte du soleil couchant, par où 
Cilganiesh passe pour aller consulter son 
ancêtre Utnapishtiin sur la mer occiden- 
tale, est nommée Mâshou (Mâshou ou Mash 
serait le nom du dieu solaire qu'on retrou- 
vera dans le nom des villes amorites, Car- 
khe-mish, Dim-mash, Damas). Cette monta- 
gne serait l'Hermon et Cilgamesh devrait 
se lire Bilga-Mesh, bilga devant être rap- 
proché de baldqu, palaqu, pilaqqu qui si- 
gnifie « hache » en assyrien; il ne serait 
autre que le dieu de la montagne et son 
nom devrait s'expliquer « hache de Mash », 
dieu portant la bipenne comme Hadad- 
Ramman ou Teshoub. 

Après avoir ainsi attaqué la thèse pan- 
babyloniste dans trois de ses plus fortes 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



positions, M. C. a cherché à établir sa thèse 
des Sémites occidentaux. Il n'est pas aisé 
de voir clair dans les arguments qu'il accu- 
mule; Fauteur semble avoir cru que la 
quantité suppléerait à la qualité. 

Voici Yahvé qui devient une réplique 
d'Hadad parce qu'il est comme lui un dieu 
des cimes et des orages, qu'il aurait aussi 
le bœuf comme attribut et parce que, sur 
deux tablettes de Kish des environs de 
5,000, la-iva-um est nommé comme garant 
du serment au lieu d'Ourash, avec Za-am-ma, 
forme de ISinib, le dieu de Kish. — Ce Ha- 
dad (Addou, Addad) s'appellerait en son 
pays d'origine Mûr ou Oiiroii et les scribes 
sumériens écrivent son nom sans le déter- 
minatif de dieu, ce qui sullirait à indiquer 
qu'ils le considéraient comme étranger. 
Toutes les divinités solaires de Babylonie 
ne seraient cependant que des dérivés ou 
des vocables du Mâr amorite : Mardouk, 
Nergal, Ninib, Ourash, Shamash, Xouskou, 
Ishoum, etc. Pour toute une série d'autres 
divinités babyloniennes, Assour, Ishtar, 
Anou, Sin, etc. M. C. cherche à montrer 
qu'elles furent apportées par les Sémites 
de l'Ouest. Dans l'expansion de ce nom 
d'Ourou-Our, il a voulu trouver d'autres in- 
dices de celle des Amorites : l'Our d'où 
serait originaire Abraham (dans le nom le 
plus voisin du sien trouvé en cunéiformes : 
Aha-ramma, ce dernier élément serait ca- 
ractéristique des Sémites de l'Ouest) serait 
une ville voisine de Sippar importante au 
temps de la f» dyn., Amourrou {Mar-tou en 
idéogrammes). En même temps qu'en 
pleine Babylonie les Amorites auraient 
laissé leur trace à Jérusalem même. La 
forme la plus ancienne de ce nom Oiirou- 
shalim pourrait venir d'un Amorite du nom 
de Shalem ; la Septante ne transcrit-elle 
pas précisément Amoreia le nom de la hau- 



teur sur laquelle Salomon éleva le lemple 
(sur la Moriah-Amorcia voir depuis Sayce, 
Expository Times, nov. 1009)? et Ézéchiel 
ne dit-il pas à la cité : « Ton père fut un 
Amorite, ta mère une Hétéenne » ? 

Ces hypothèses sont séduisantes mais la 
base des faits proprement historiques leur 
manque encore, La plus ancienne notice, 
qui remonte vers 2,500, montre Sargon 
d'Agadé conquérant V Amourrou, et shar ou- 
rou qu'on lit parfois à la tin de son nom 
devrait s'entendre, selon C, « roi d'Ourou », 
titre que portent encore son fils Naram-Sin 
et son petit-lils Bingani; son contemporain 
du Sud, Goudéa de Sirpourla, mentionne 
Tidnou comme une partie d'Amourrou ; à 
la un du III"= millénaire, de deux autres rois 
du Sud, Gimil-Sin et Koudour-Maboug, rois 
d'Our et de Larsa, le premier se vante 
d'avoir construit un mur contre le Tidnou, 
le second se proclame « suzerain de Mar- 
tou ». Hammourabi de Babylone, qui s'em- 
para vers 1900 du royaume de Rim-Sin, le 
fils de Koudour-Maboug, porte le même 
titre et le lègue à ses successeurs. Ces faits 
attestent sans doute que, durant le III* mil- 
lénaire, les Sémites de la Babylonie du 
Nord comme les Suraériens de la Babylonie 
du Sud furent en guerre avec les Amorites; 
la localisation de ce peuple aux époques 
plus récentes entre le Jourdain et l'Oronte 
permet de croire qu'ils étaient dès lors les 
voisins de l'Ouest de la Babylonie ; c'est ce 
que confirmerait le nom d'Amourrou ou de 
Martou s'il était certain qu'il signifie « le 
pays du soleil couchant ». Mais que ce soit 
d'Amourrou que partirent les Sémites qui 
conquirent la Babylonie et ceux qui con- 
quirent la Palestine, ce n'est encore qu'une 
hypothèse qui n'est pas plus démontrée 
que celle qui les fait venir d'Arabie. 

A. J. Reinach. 



SOMMAIRES DES REVUES 



The Geographical Journal, vol. XXXVIII (1911), 
no 5, novembre. 

F. R. Cana, Problemsin exploration :Africa 
The Mackuy-Litile expédition in soulhern 
New-Guinea. 

A. Vischer, Tripoli. 

— N» 6, décembre. 

Fr. Nansen, The Norsemen in America. 
Sir C. Markham, M. Bingham in Vilca- 

pampa. 
Central Celebes. 

Bulletin de la Société belge de géographie, 
t. XXXV, no 4. 

Ch Delhaise, La décroissance de la popu- 
lation au Congo et la polygamie. 

Bulletin de la Société de géographie de Mar- 
seille, t. XXXV, n°' 1-2. 
M™° M. Boisnard, Kabylie et Aurès, les tri- 
bus et les paysages. 
J. Goncet, Un voyage au Japon. 
J. Siepi, Mœurs et coutumes des Indigènes 
du Haut-Oubangui et du Ilaut-Chari. 

IzviÈSTiA de la Société Ruise de Géographie, 
t. XL VI (1910), livr. 6-7 et 8-10. 
N. I. Kusnetsov, Nagorny Dagestan (cartes). 

B. la. Vladimirtsov, l'oièzdka K Kobdos- 
kim Derb'etam, v 1908 (Turco-Mongols). 

Nécrologie de Riabouchinski (qui équipa la 
grande expédition scientifique au Kamt- 
chatka). 

V. M. Aleksieiev, Kitaiskom Kliramïe. 

— t. XLVIl (1911), fasc. 1-0 et 6. 

Extraits de lettres de V. I. lokhelson, chef 
de la section ethnographique de l'expé- 
dition Riabouchinski au Kamtchatka. 

A. Tchernov, Alac/uinski Khrebet (Mongols). 

Suvorov, Kommandirovskie oslrova (.Vléou- 
tes du détroit de Behring). 

Bulletins et Mémoires de la Société d'Anthropo- 
logie DE Paris, vi» série, t. I, fasc. 4-5. 
Fr. de Zeltner, Bijoux africains en test de 

coquillage. 
Du même. Tissus africains à dessins ré- 
servés ou décolorés. 
G. Joseph, Notes sur les Avikam de Lahou 

et les Dida du Bas Bandama. 
Fr. de Zeltner, Les iiains et les géants dans 

les traditions soudanaises. 
F. Regnault, Ex-volos romains du Musée 

Archéologique de Madrid. 
L. Franchet, Recherches sur la technique 

carbonifère primitive. 
Fr. de Zeltner, La confrérie des Ntomou en 

Afrique Occidentale . 

T. V. Holbé, Métissage et métis. 

Fr. de Zeltner, La pierre à cupules de Kita. 



Du même, Le culte du nama au Soudan. 
J. Castagne, Étude historique et critique 
des statues Babas Kirghizes et russes. 

— Fasc. 6. 

F. Picard, Mœurs et coutumes des indigènes 
de la boucle du Niger. 

A. Laville, Village préhistorique de Ville- 
neuve-Saint-Georges. 

Hirmenesch, La triade préhistorique d'Ar- 
zon, Morbihan. 

Ch. Lejeune, Lrt laide Hammourabi. 

R. H. Mathews, Dessins gravés ou peints 
sur rochers, Nouvelle Galles du Sud. 

G. Courty, Congrès scientifique internatio- 
nal à Buenos- Aires. 

Bonifacy, Les métis franco-tonkinois. 

Revue Anthropologique, publiée par l'École 
d'Anthropologie, t. XXI (1911) fasc. 9. 
Florance, La station préhistorique et les tu- 
mulus avec murées de Maves-Pontijou. 

— Fasc. 10. 

G. Hervé, Le sauvage de VAveyron devant 

les observateurs de V Homme. 
A. de Mortillet, Fonderie de Vâge de bronze 

en Danemark. 

— Fasc. 11. 

L. Manouvrier, Anthropométrie et aptitudes 

(excellent article). 
J. V. Holbé, Notes sur Bornéo et la Malai- 



sie. 
Pinel, 



Rapport sur le Sauvage de l'Avey- 



Archivio per l'Antropologia e la Etnologia, 

Florence, t. XLI(1911). 
— Fasc. 1-2. 

E. Morselli, Etnologia ed Etnografia. 

J. L. Sera, La razza del Néanderthal (suite). 
A. Mocchi, L'industria litica delta grotta 

di Golino. 
Coiumunicazioni; Recensioni, etc. 

Rivista di Antropologia (Rome), t. XVI (19H), 
fasc. 1. 

S. Baglioni, Contributo alla conoscenza 
delta musica naturale. 

Anthropos, t. VI, (1911), fasc. 5, sept.-oct. 

P. Camboué, Jeux des enfants malgaches. 

F. J. de Augusta, Zehn Araukanerlieder. 

J. Jette, On the superstitions of the Tena 

Indians. 
J. M. Ceston, Le Gree-gree-bush chez les 

Golah, Libéria. 
Mansour Kyriakos, Fiançailles et mariage à 

Mossoul. 
HayavadanaRao, The Irulans of the Giiigee 

mu. 



88 



REVUE D ETUNOGRAPIIIE ET DE SOCIOLOGIE 



Analecta, Mélanges, Analyses, Sommaires 
des revues. 

— Fasc. 6, nov. -décembre. 

J . Meier, Steinbilder des Iniet-Geheimbundes, 

Gazelle-Halbinsel. 
Ch. Gilhodes, Naissance et enfance chez les 

Kalcldns. 

B. Mckiernan, Notes on Ihe Aborif/ines of 
the lower Hunier river, N. S. W. 

P. Majerus, Uraulwerbunf/ und Ilochzeil bel 

den Wabende. 
Suas, Mythes et lér/endes des Indir/ènes des 

Nouvelles Hébrides. 
H. Nekes, Die musikalischen Tône in der 

Dualasprache . 

C. Franke, Referai iiber Kindersprachfors- 
chung und Verwandles seit 1905. 

H. Schuchardt, Zur oegenuurtir/en Lar/e der 

baskischen Sludien. 
Rossillon, Mœurs et coutumes du peuple 

Kui, Indes Anglaises. 
W. Schmidt, Die KuUurhislorische Méthode 

in der Ethnolor/ie. 
Analecta, Mélanges, etc. 

Bulletin de la Société d'Anthropologie de Bru- 
xelles, t. XXX (1911), fasc. 1. 
A. de Loi- et E. Rahir, Nouvelles fouilles à 

Spy, grotte de la BetcJie-aux-Roches 

(très important). 

— Fasc. 2. 

Houzé, Le problème de l'origine de Vliomme. 

— Fasc. 6. 

M. Exsteens, Noie sur les instruments de 
pierre des Tasmaniens éteints. 

EtNOORAPITCHESKOÏE OBOZRlliNIE, t. XXIIl (1911), 

liv. 1-2 (en russe). 

Vièra Kharusina, De la participation des 
enfants à la vie rituelle el religieuse. 

V. A. Gordlevski, Contes el légendes osmanli. 
Vs. Th. Miller, De quelques rites funéraires 

anciens au Caucase. 

A. A. Seraenov, Les lapis du Turkestan 
russe, suivi d'une bibliographie. 

N. A. Vitachevski, Sur certaines maladies 
nerveuses en Sibérie. 

N. S. Troubetzkoi, La légende de Rededia 
au Caucase. 

G. I. Ramstedt, A propos des Kaitak {Mon- 
golie). 

VI. Bogdanov, L'œuvre de Sergièi Vasilie- 
vitcli Maxiynov. 

Mélanges; Analyses; Chronique. 

American Anthropologist, t. XIiI(1911). 

R. II. Lowie, A new conception of totemism. 
F. G. Speck, Notes on tfie material culture 
of the Huron. 



Stansbury Hagar, Tlie four seasons of tfie 
mexican rituel of Infancy. 

D. I. Bushnell, New England names. 

A. C. Parquer, Additionat notes on Iroquois 
silversmithing. 

G, T. Emmons, Native accouni of the mee- 
ting between La Pérouse and the Tlinkit. 

A. Skinner, War customs of tlie Menomini 
Indians. 

Reviews, etc. 

B.KssLER Arciuv, Berlin, Musée Ethnographique 
et Leipzig, Teubner; t. l, l'asc. 6. 
J. Reiber, Kinderspiele in Deulsch-Neu- 

guinea. 
0. Mayer, Die Schiffahrt bel den Bewohnern 

von Vuatom, Neu-Pommern. 
J. Wendler, Z,ur Feuer-und Nahrungsberei- 

tang der Marshall-Insulaner. 
C. Spiess, Zum Kult-und Zauberglauben 

der Eviieer. 
A. Witte, Menstruation und Pubertutsfeier 

des Miidclien im Kpandu-gebiet, Togo. 

— Beiheft II. 

U. Claus, Die Wagogo, etfinographisclie 
Skizze eines ostafrikanischen Bantustam- 
mes . 

— Tome II, fasc. I. 

Fr. Krause, Die Kunst der Karaja-Indianer, 

(Brésil). 
W. Thalbitzer, Der etlinograpliische Zusam- 

menliang der Eskimo Grônlands mil denen 

der Hudsonbai. 
W. Kissenberth, Bei den Canella-Indianern 

in Cenlral-Maran/io (Brésil). 

— Fasc. 2. 

C. Spiess, Beitrage zur Kenntniss der Reli- 
gion und der Kultusformen in Sud-Togo . 
G. von Ilagen, Die Bana. 
— Einige Notizen iiber die Musgu. 

— Fasc. 3. 

M. Girschner, Die Karolineninsel Ndmôluk 
und ilire Bewohner. 
Museumsnotlzen. 

/?EvuE Archéologique, IV« série, t. XVIII, 1911, 
sept. oct. 

G. Glotz, Les 6â7^ dans les cités Grecques 
d'Egypte. 

Th. Reinach, Une ligne de musique byzan- 
tine. 

G. Blum, Contribution à l'imagerie d'' Alexan- 
dre ' 

G. Seure, Archéologie Thrace. 

Variétés : Ad. J. Reinach, Les fouilles en 
Egypte {1909-1911). 

J. Déchelette, U?ie théorie nouvelle sur Vori- 
gine de l'ambre. 

Nouvelles, correspondance, bibliographie. 



L'impr'imeur-Gérant : Ulyssk Rougho.n. 



Le Puy-en-Velaj. — Imprimerie Peyriller, Rouchon el Gamon, boulevard Carnot. 23. 



LES POPULATIONS DU MAROC 

Par le M'* de Segonzac. 



Le premier problème qui se pose à Tesprit quand on débarque à Tanger, porte 
par où Ton accède le plus habituellement au Maroc, est celui des origines de 
cette population disparate, qui anime les rues et les marchés. On croise les types 
les plus divers, des Rifaixs blonds aux yeux bleus, des Braber bruns et massifs, 
des Chleuu alertes et noirs, aux traits fins, des Draoua négroïdes et lippus, des 
Sahariens au nez aquilin, aux cheveux crépus comme ceux des Maures du Séné- 
gal. Chacun parle son dialecte ; chacun a sa spécialité : les Nf^'gviis sont maçons et 
chantent en pilant les murs de tabia, les Draoua sont porteurs d'eau, ils courent en 
agitant leur clochette de cuivre, les Rifains sont brigands et fumeurs de kîf. Chacun 
a son vêtement distinctif : les citadins sont velus du haïk blanc ou du burnous de 
drap bleu foncé ; les montagnards du Rifet des Djebala portent la djelaba brune à 
manches courtes ornée de tloches de soies multicolores; les Braber et les gens du 
centre sont drapés dans leurs longs selhams en laine non désuintée brune ou écrue, 
les Chleuh du Haut-Atlas portent le kheidouz noir tissé de poil de chèvre. Tout 
cela donne, dès le seuil, une impression de peuple hétérogène encore incomplète- 
ment aggloméré, formé d'éléments disparates, sans aucune homogénéité, ni cohé- 
sion. Et, plus on pénètre dans le pays, mieux on étudie ces populations du Maroc, 
plus cette impression se confirme. On constate que ce vaste pays n'a encore aucune 
unité politique, qu'il n'est qu'une juxtaposition de petits groupements ethniques, 
que nous désignons du nom de tribus et que les indigènes nomment Khlla. Cette 
mosaïque de tribus est toujours en travail de désagrégation ; les tribus se battent 
entre elles et sont elles-mêmes constituées par une multitude de clans qui vivent 
dans un état d'antagonisme perpétuel, divisés par des querelles d'intérêt et des 
vendettas. Bref, le Maroc nous apparaît comme l'habitat d'une poussière humaine, 
inconsistante et mobile. 

L'idée de nation, l'idée de patrie, n'existent pas. Le nom géographique de Maroc 
n'a aucun équivalent dans la langue du pays, les gens ne pouvant pas même 
concevoir que ces éléments disparates puissent jamais former une collectivité. Et 
quand, à force de questions, on arrive à les pousser jusqu'aux ténèbres de leurs 
origines, ils répondent vaguement : nous sommes tous des Imazlren. 

Ces Imaziren (singulier : Amazir), nous rencontrons leur nom, plus ou moins 
déformé, dans les récits de tous les géographes de l'antiquité. Hérodote, Sué- 
tone, Ptolémée, Strabon, Pline, Salluste nous en ont parlé, et, plus près de nous, 
le grand historien du Maroc, Ibn Khaldoun, a étudié leur organisation et leur 
évolution. Nous en sommes réduits, à défaut de renseignements antérieurs, à 
les considérer comme des autochtones, et nous leur conservons le nom sous lequel 
les Romains les désignaient : les Berbères. La population du Maroc a donc cette 
racine berbère, et la diversité de ses rameaux s'explique tout naturellement, par 

1. Pour plus de détails, sur les populations marocaines, voir du même auteur : Au cœur de 
l'Atlas (Paris, E. Larose, 1910), pages 2.j7-39.j et les ouvrages antérieurs de M. de Segonzac sur le 
Maroc (N. D. L. R.}. 



90 REVL'E d'eTUNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 

les innombrables rejets que les invasions du dehors sont venues grefTer sur cette 
souche commune. 

Les assauts de ces envahisseurs se sont produits sur toutes les faces de cette 
Berberie qui paraît bien s'être étendue du désert lybique à TOcéan atlantique, et 
de la Méditerranée au Sahara, si nous en jugeons par l'étroite parenté des dialectes 
parlés en Kabylie, au Maroc et chez les Touaregs. Et vous allez voir que l'histoire 
de ces incursions étrangères explique bien cette mêlée de races et cette diversité de 
types qui semblent au premier abord si déconcertantes. 

Du côté du Nord, la côte méditerranéenne du Maroc a d'abord connu les périples 
des navigateurs de Cip'nii^ et les comptoirs Phr-niciens, et, plus tard, les incursions 
des Wisigolhs, des Vandales et des .Xonnands, (\m expli(iuent sans doute cette sur- 
vivance du type blond dans le Rif. 

De l'Est sont venues les grandes invasions : celle des Ronifiins, qui ne paraît pas 
avoir laissé d'empreinte profonde, et dont l'importance est pourtant attestée par 
l'histoire et par l'imposante majesté de quelques ruines, celles de Volubilis par 
exemple, cette cité romaine construite vers le milieu du i" siècle de notre ère, au 
cœur même du Zerhoun. 

De l'Est aussi vinrent les invasions ara/jcs qui bouleversèrent profondément le 
pays, imprégnèrent la race et modifièrent gravement son esprit et son évolution. 
Ce fut d'abord le raid d'Okba ibn Nafé, ce compagnon du Prophète, qui, à la tête 
d'une bande de fanatiques, traversa tmite l'Afrique du Nord, transformant les villes 
en charniers, les forêts en brasiers, les campagnes en déserts, et qui, parvenu au 
rivage atlantique, poussait son cheval dans les vagues de l'Océan en prenant Allah 
à témoin qu'il avait atteint le bout du monde, et tenu son serment de ne laisser 
derrière lui que des croyants ou des cadavres ! 

Son successeur Mouea ben Nocéir conquit l'Espagne, aidé de son lieutenant Tarif 
ou Tarik qui laissa son nom au petit port espagnol de Tarifa, situé en face de Tan- 
ger, et à Gibraltar, dont le nom arabe est Djebel Tarik, la montagne de Tarik. 

Plus tard, au W siècle, se produisit le grand exode arabe V invasion hilalienno. 
L'Afrique du Nord fut de nouveau traversée, et de nouveau saccagée par les hordes 
d'Hilal et de Soleïm qui vinrent achever leur migration dans les plaines du Maroc, 

Mais les Arabes, plus soucieux de prosélytisme que de colonisation, se conten- 
tèrent de planter leurs tentes et de nomadiser dans ces riches contrées. Et, peu à 
peu, les Berbères, qui s'étaient réfugiés dans leurs montagnes de l'Atlas, redes- 
cendirent vers les plaines. Leur race africaine, plus vivace, mieux adaptée, eut vite 
raison de ces envahisseurs asiatiques. Le sang arabe se mêla au sang berbère et, 
petit à petit, s'y résorba. Ceux qui résistèrent durent reculer, pas à pas, jusqu'au 
Sahara qui offrait une aire propice à leur existence pastorale et guerrière. Et nous 
avons la preuve de cette absorption et de cette régression dans ce double fait que 
le type et la langue purs se retrouvent rarement dans l'intérieur du Maroc, alors 
que l'on rencontre aux confins du désert, dans la vallée de l'Oued Drà, de grandes 
tribus nomades qui ont conservé dans toute leur pureté le tyi)e, la langue et l'or- 
thodoxie des Arabes. 

Du côté de l'Est, le Maroc fut a.ssailli par les l'orlwjais qui occupèrent un 
moment toute la côte marocaine de Ceuta (prise en 1415 par Don Henrique, qui 
devint Henri le Navigateur) à Agadir, et poussèrent des contingents de mercenaires 
qui mirent à rançon tout le Gharb, jusqu'à la banlieue de Fez, et tout le Houz jus- 
qu'aux murs de Merrakech. Peu s'en fallut que le Maroc ne devint une possession 
portugaise, et il est permis de croire que si la découverte des Grandes Indes n'avait 
pas détourné son attention de l'Afrique, le Portugal eût résolu, dès le xvi^ siècle, 
et pour son plus grand profil, la question marocaine. 



DE SEGONZAC : LES POPULATIONS DU MAROC 



91 



Du cùlé du Sud, le Maroc n'eut à subir aucune invasion. Mais de ce côté vinrent 
la dynastie des Almoravides, issue du Sénégal, puis les grands réformateurs reli- 
gieux qui bouleversèrent Tordre politique du pays; puis, plus tard, et comme con- 
séquence des conquêtes des sultans saadiens Aboul Abbas et Moulay Ismaïl dans 
le Soudan, le Maroc connut le péril noir. Les Bokhara (ou Bouaker), garde noire 
recrutée par les sultans, furent aussi dangereux pour le Maroc que les janissaires 
le furent pour la Turquie. En même temps les caravanes apportaient sur les mar- 
chés du Maroc des troupeaux de nègres, et cet afflux de sang noir f imprégna e 
modifia profondément les populations berbères du Sud marocain. 




Pnilo (lu Moll.ili 



Telles sont. Messieurs, les grandes influences extérieures qui ont agi sur celle race 
des Imaziren ou des Berbères que nous avons considérés comme autochtone. Il 
s'en suit que le Maroc, que sa configuration géographique prédisposait à ce par- 
tage, s'est divisé en trois grands groupements : au nord, les Rifains et les Djebala; 
au centre, les Braber et les gens du littoral atlantique; au sud, les Chleuh, les 
Draoua et les tribus arabes. 

Celle division est arbitraire et la réalité ne comporte pas une nomenclature aussi 
simpliste. Nous l'adopterons pourtant, si vous le voulez bien, pour la commodité 
de notre étude, et quittes à y introduire plus tard les subdivisions nécessaires. 
Remarquez d'ailleurs que le résultat de nos enquêtes philologiques vient à l'appui 
de cette répartition, car les dialectes marocains se ramènent à trois types, le Rifi, 
le Berbri, ou tamazirt proprement dit, et le Chleuh. 

Ajoutons enfin, pour compléter cette rapide énumération, qu'en marge de ces 
éléments issus d'une même racine ethnique, vivent deux autres races, réduites dans 
tout le Maroc au rôle de parasites : les Juifs et les Nègres. 

Telle est la genèse de ces populations du Maroc, El maintenant que nous sommes 
familiarisés avec les difTérents types qui peuplent le Maroc, il nous reste à étudier 
les mœurs, les coutumes et les croyances de ces populations marocaines. 

Le Marocain, d'une façon générale, est férocement individualiste. Il vil muré 
dans sa maison bien close, aux yeux indiscrets, n'ayant pour préoccupation que 
son intérêt personnel et n'étendant pas sa sollicitude au delà de sa famille. 11 fera 



92 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

donc un excellent père, un médiocre citoyen, un détestable sujet. Ce qui expli- 
que de suite pourquoi les Marocains ne se sont pas encore élevés à la concep- 
tion de l'idée de nation, pourquoi cette population nombreuse et combative n'a 
aucune cohésion, pourquoi l'anarchie est l'état social le plus ordinaire, et pourquoi 
la civilisation qui prétend pénétrer dans leurs foyers, y faire régner la justice 
et l'hygiène, l'administration qui veut contrùler leurs biens, le recrutement qui 
veut les arracher à leurs maisons pour la défense d'une pure abstraction : la 
Patrie, leur apparaissent comme une violation de ce qu'ils ont de plus cher, leurs 
intérêts, et de ce qui leur est le plus sacré, leur foyer. 



^■■>,j^. -v4i^ 



I 




^*mM l 





Vig. 2. — Porto (le D.MnmaL. 

La constitution de ce foyer est donc un acte important. Aussi le jeune Berbère 
songe-t-il de bonne heure à prendre femme. A la ville, les choses se passent à peu 
près selon les prescriptions coraniques; dans la montagne et au désert, où la tradi- 
tion se conserve mieux, où tout est plus primitif, la loi coranique cède le pas à la 
coutume traditionnelle, à VIsref. 

D'abord le choix de l'épouse est facile. Alors qu'à la ville les filles sont cloîtrées 
et voilées dès qu'elles sont nubiles, les filles des Imaziren, au contraire, courent 
librement, à visage découvert. Elles sont, en général, étrangement effrontées, et leur 
expérience est précoce. Dans certaines tribus montagnardes, la fille choisit elle-même 
son époux, ainsi que font d'ailleurs certaines femmes touareg. Dans quelques-unes 
même, la tribu des Ait Atta, par exemple, les filles se prostituent sans pudeur; 
l'homme n'attache à la vertu que fort peu d'importance, mais la coutume veut que 
la tille épouse immédiatement celui qui l'a rendue mère. Et le chérif de qui je tiens 
ce trait de mœurs prétendait ce correctif suffisant pour maintenir la moralité de sa 
tribu à la hauteur moyenne, ce qui n'est guère dire. 

Donc le jeune Amazir qui veut prendre femme n"a que l'embarras du choix. Il 
charge ordinairement deux parentes de négocier l'affaire. Ces négociations sont 
simples. On y mange beaucoup de tam et de tagoulla, on boit force petites tasses de 
Ihé vert à la menthe — c'est, vous le savez, la boisson nationale — , on marchande 
l'apport du jeune homme et les cadeux qu'il fera, car l'usage veut que le mari 
« achrte» sa femme, et la femme n'apporte jamais de dot. Pour conclure l'affaire, 



DE SEGONZAC '. LES POPULATIOMS DU MAROC 



93 



les négociateurs passent au bras de la future un bracelet d'argent qui, dans Tes- 
prit des Berbères, est un symbole : le premier anneau de la chaîne conjugale. 

Le chiffre de cette rançon que le futur paye à son beau-père est naturellement 
très variable. Il oscille entre 100 douros (oOO pesetas ou 330 francs) et une ou deux 
pesetas. Ce tarif inférieur est celui de cerlaines tribus pauvres de l'Atlas. Eh bien, 
même à ce prix-là, prétendait mon chérif, le futur est encore le plus souvent volé, 
car, disait-il, la femme est toujours sale, parfois stérile, rarement vierge et jamais 
fidèle I Une conséquence de ces dots payées à la famille de la fiancée est que la 
naissance d'une fille est souvent mieux accueillie que celle d'un garçon. 

Il existe aussi dans la montagne une coutume prévoyante et morale. Tous les 
parents, tous les amis, font au jeune ménage des cadeaux en nature, mais ces 
cadeaux constituent seulement un prêt que l'on devra rendre en pareille occur- 
rence, quand les donataires ou leurs enfants se marieront. Ainsi les jeunes époux 
sont immédiatement pourvus du nécessaire et sont aussitôt obligés de travailler 
pour faire fructifier leur avoir et restituer les avances qu'ils ont reçu. 







^A'^M-^^ 




Fig. 3. — Le portail du liordj d'Aii/oui' 



Ces préludes accomplis, on commence les rites de purification assez analogues à 
ceux qui se pratiquent dans toute l'Afrique du Nord : on teint les mains et les pieds 
de la fiancée avec du henné, on lui met du kohl aux yeux, on peint les sourcils, on 
vermillonne les joues, on la parfume, on l'isole de sa famille. Puis on accomplit 
les rites propitiatoires suivant les prescriptions de la magie berbère laquelle a ses 
sources dans les traditions antéislamiques. On immole des victimes, on oint de 
leur sang les montants de la tente ou le chambranle de la porte, on en remplit des 
coquilles d'œuf, on en badigeonne le miroir. Cependant le futur réunit ses amis et 
les traite de son mieux, il se maquille lui aussi. Les femmes pétrissent du pain, 
préparent des provisions. Au jour fixé le mariage a lieu. La cérémonie a presque 
partout la forme d'un rapt, réminiscence évidente des coutumes barbares. 

Le fiancé et ses amis tirent des coups de fusil. La fiancée crie, on l'arrache de sa 
selle, la mère du jeune homme l'emporte sur son dos jusqu'à la chambre nup- 
tiale et la livre à son fils qui s'enferme seul avec elle. Cependant, la garde d'hon- 
neur fait tapage et bombance. On rit, on chante, on boit du thé, on fait parler 



94 REVUE n'ETHNnGRAPIlIE ET T)E SOCIOLOGIE 

la poudre, sans quoi la fête n'aurait pas de saveur; les femmes youlent en ballant 
des mains jusqu'au moment où le jeune époux, enlre-bàillant la porte, tire un 
coup de fusil et lance aux spectateurs la chemise de la mariée. La fêle conlinue 
jusqu'au soir. La nuit venue on allume de grands feux de cèdre ou de thuya qui 
crépitent et embaument, et tout le monde se groupe pour le Alùdouz, le jeu natio- 
nal des Imaziren. 

Les hommes elles femmes réputés pour leur esprit y sont seuls admis. Ils se 
placent sur deux rangs, les hommes d'une part, sous la conduite du raies, chef 
du jeu, les femmes d'autre part, à ([uelques pas seulement, et sous la direction 
de Tune d'elles. Chacun a son tobbal, sorte de grand tambourin en peau de 
chèvre, et la chanson commence, scandée parles tambourinaires. Cette chanson 
est une improvisation où le raïes et sa rivale s'interrogent et se répondent. Ils se 
proposent à tour de rôle des énigmes et les résolvent en prose rythmée. Le chœur 
répète à la fin de chaque strophe le refrain qui est souvent celui-ci : « si tu l'ex- 
pliques je te saluerai et me soumettrai ». 

Voici un exemple de ces chansons recueilli par mon collaborateur Si Saïd Bou- 
lifa chez les Ait Isha, l'une des plus sauvages tribus de l'Altas central. 

Femme. 
Si tu es intelligent et si tu es le fils d'un tel 
Explique-moi quel est l'animal qui a des dents au ventre 
Et qu'on soulève facilement d'une main? 

Chd'nr. 
Si tu me le dis je te saluerai et je me soumettrai . 

Haies. 
C'est le peigne à tisser, je le sais et je le dis. 
Si tu es intelligente et fille de un tel. 
Explique-moi quel est l'animal qui a des pattes 
Et qui n'a ni moelle ni cervelle? 

(^hœur. 
Si tu me le dis je te saluerai et je me soumettrai. 

Femme. 
C'est la marmite. Qu'elle noircisse tes vêtements! 
Si tu es intelligent et fils de un tel. 
Dis-moi quel est l'animal dont l'os est défendu 
Et la moelle permise et dont tout le monde mange? 

Chœur. 
Si tu me le dis je le saluerai et je me soumettrai. 

Raies. 
C'est une grenade. Que ses grains t'étouffentl 
Si tu es intelligente et fille de un tel. 
Explique cette énigme : ils sont cent 
■ Un seul arrive et les chasse tous 
Chœur. 
Si tu me le dis je te saluerai et je me soumettrai. 

Femme. 
C'est le chapelet, etc., etc. 

Je m'arrête, car les énigmes que se proposent les Berbères ne sauraient, la plu- 
part du temps, se traduire qu'en latin. Ce sont des gens grossiers mais simples, ils 



DE SEGOXZAC : LES POPULATIONS DU MAROC 



95 



s'amusent passionnément de ce tournoi d'esprit, où les chanteurs s'invectivent 
parfois jusqu'à la fureur. La fête s'achève quand le feu s'éteint, quand les théières 
sont vides, et chacun et chacune disparaissent dans l'ombre propice. Les soirs de 
Ahidouz, on entend jusqu'au cœur de la nuit des rires, des cris et des chants. 
Ce sont, vous dit-on, celles qui n'ont pas de maître, les filles, les divorcées et les 
veuves, et, nul n'y retrouve rien à reprendre. Il y a bien aussi quelques épouses 
légères mais, pour ces soirs-là, la morale berbère a un dicton charmant : « Dieu 
n'y voit pas la nuit I » 




Les maris non plus n'y voient guère ou du moins feignent-ils de n'y rien voir. 
Et si l'on s'émerveille de leur tolérance, ils répondent en philosophes désenchan- 
tés : « Une seule femme est ditlicile à surveiller; plusieurs femmes sont difficiles 
à satisfaire ». 

La polygamie existe cAwa les Imaziren, elle est naturellement le privilège des 
riches. Le maître d'une maison importante nous a déclaré qu'une seule femme ne 
saurait sufiire à son triple devoir d'épouse, de mère, et de servante. Il ajoutait : 
deux femmes font de la maison un enfer; trois, en font un paradis. 

Les femmes ont une autre version. Elles disent : la première femme, celle que 
l'homme épouse quand il a ^0 ans, est la compagne ; la deuxième, qu'il épouse à 
30 ans, est la maîtresse; la troisième, qu'il épouse à 60 ans, est le tyran. 

Le divorce existe chez les Berbères et sa facilité ofTre un espoir ou un paliatif 
aux femmes si rudement asservies sous le joug matrimonial. L'homme n'a qu'à 
prononcer devant témoins la formule : « je te répudie », pour que le divorce soit 
consommé. Il est vrai que le divorce sauf de rares exceptions entraîne la restitu- 
tion des cadeaux et l'abandon des enfants au père. Dans certaines tribus le mari 
en prononçant la formule du divorce devant im certain nombre de témoins ôte à 
ceux-ci le droit d'épouser celle qu'il répudie devant eux. Chez les Ait Soukhman, 
la femme qui se marie fait choix d'un « damen » auquel elle remet la parole de 
répudiation. Si le mari lui semble avoir des torts, le damen va le trouver et lui 
déclare : ta femme te répudie! Si le mari proteste la djemâa, l'assemblée des 
notables, fait une enquête et juge la cause. 



96 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

Mais voici que notre jeune ménage a un fils. C'est une joie dans toute la famille; 
le Berbère adore ses enfants, et la stérilité paraît une malédiction et une humilia- 
tion. On la conjure d'ailleurs par des procédés magiques dont le plus puissant 
paraît-il consiste à porter pendant un laps de temps donné la ceinture d'une 
femme féconde. 

L'enfant naît; la qâbla, la sage-femme, fait son office, pendant que le père 
immole une victime, poule ou mouton selon sa fortune, selon sa joie, selon le sexe 
de l'enfant. 

La qàbla joue à celte heure un rôle important dans la maison berbère. Si 
l'accouchement est heureux on la comble de cadeaux, s'il est laborieux elle tente 
différentes manœuvres atrocement barbares; elle se sert du couteau et du fer 
rouge, et quand, en fin de compte, toutes ses tentatives ont échoué, on court 
chercher le toubib, le médecin berbère le plus proche, et le mieux qui puisse arri- 
ver à la patiente est de mourir avant sa venue! 

Il exisle pourtant des moyens moins brutaux. Tel celui de laver les pieds du 
mari et de faire boire à l'accouchée l'eau qui a servi à ce lavage. 

L'enfant est né; le troisième jour après la délivrance la mère mange une poule 
ou un poulet, suivant qu'elle a donné naissance à une fille ou à un garçon. Le 
septième jour on la lève, on la baigne, elle reprend son labeur et, s'il plaît à son 
maître, sa vie conjugale, bien que l'usage lui prescrive une continence de quarante 
jours. Ce jour-là l'enfant reçoit un nom et c'est l'occasion d'une bombance pour 
les enfants du douar ou du village, puis on le lave, on lui coupe les cheveux, déjà! 

Nouvelle fête pour sa première dent. Autre fête pour la circoncision. Elle est 
pratiquée par le barbier qui, en guise d'analgésique, pousse un oignon cru dans 
la bouche de l'enfant. Il est curieux de noter, au sujet de ces opérations, accou- 
chement, circoncision, coupe des cheveux ou des ongles, avec quel soin et quel 
mystère les Berbères enterrent tout ce qui a été détaché du corps humain. Ils ont 
la conviction qu'il suffit de posséder une parcelle de ces déchets pour pouvoir 
pratiquer contre leur propriétaire tous les maléfices et tous les envoûtements. 
C'est la théorie de la magie sympathique telle que nos sorciers l'ont professée. 

La famille est constituée ; plus elle sera nombreuse et forte, plus son chef aura 
d'autorité dans son groupement et, tout naturellement, il fera parti de l'assemblée 
des notables qui porte le nom berbère d'Anfaliz ou le nom arabe de Djemâa, On 
lui donnera le litre de courtoisie de cheikh. Il peut même en devenir anirar, chef 
de la kbila, de la tribu. Et à ce titre il devra administrer, rendre la justice, lever 
les impôts, fixer les charges conformément à la coutume berbère. Car la loi cora- 
nique n'est guère obéie dans les montagnes du Maroc où personne ne comprend 
l'arabe, où nul par conséquent ne peut lire ni interpréter le Coran. Il y a bien des 
gardes, mais d'abord ils sont rares, et puis leurs offices coûtent cher. La surveil- 
lance des marchés est confiée au mezrag qui a dans ses attributions le soin difficile 
de faire payer les débiteurs récalcitrants, de réprimer les bagarres, de fixer les 
indemnités à payer à ceux qui ont été blessés dans les rixes. Je voudrais, à ce 
sujet, vous citer deux curieuses applications de ce droit coutumier berbère dont 
je vous ai plusieurs fois parlé : 

Nous sommes sur un marché des Ait Soukhman, un créancier vient quérir le 
mezrag, l'amène devant son débiteur et l'adjure de le faire payer. Le mezrag 
adresse au débiteur une première sommation et, en môme temps il ramasse un 
caillou et le mouille avec sa langue. Si la dette n'est pas payée avant que la pierre 
soit sèche, elle est doublée. Le mezrag renouvelle sa sommation et mouille de 
nouveau sa pierre. La dette impayée se triple. Enfin, à la troisième sommation, 
elle devient exigible par la force. 



DE SKGONZAC : LES POPULATIONS DU MAROC 



97 



Autre exemple du droit coutumier berbère : 

Nous sommes sur un marché de Beni-Mguild, une nefra, ou une kesra, une 
querelle a mis des gens aux prises, Tun d'eux est blessé à la tête. On amène devant 
le mezrag l'agresseur et sa victime qui réclame la dîa, c'est-à-dire le prix du sang. 
Pour l'estimer le mezrag place le blessé bien en vue, en un lieu découvert, sa 
blessure bien apparente. Puis le mezrag recule pas à pas jusqu'à ce qu'il cesse de 
distinguer la blessure. Il s'arrête alors, et l'on aligne des moutons, tête à queue, 
entre le mezrag et le blessé. Ces moutons constituent le prix du sang. Il va sans 
dire que l'estimation du mezrag est toujours contestée, la famille du blessé n'est 
jamais satisfaite, et je me souviens d'avoir vu promener tout autour d'un marché 




Haliilanls du qcar il'Az 



(Aït Ihand). 



un pauvre diable, la tête à demi-fendue, derrière lequel on poussait quatre mou- 
tons, le prix de son sang, pendant que la famille à grands cris prenait le public à 
témoin que la justice était aveugle et que les meurtriers avaient — et je traduis 
exactement leur expression — bouché l'œil du juge avec deux douros. 

Les marchés se tiennent à jour fixe, sur un emplacement invariable situé en 
rase campagne ou dans les faubourgs des localités. Ils portent le nom du jour 
de la semaine et celui de la fraction sur le territoire de laquelle ils ont lieu. 
Exemple : le lundi des Aït Hammou, le mardi des Oulad Moussa, etc. C'est là que 
se font, outre les transactions commerciales, les assemblées politiques, on y élit 
l'Amrar chef de tribu, l'Amrar el Am ou le Cheikh er-Rebea chef des opérations 
de guerre; on y décide les alliances avec les voisins, les leff, sorte de ligues qui 
unissent momentanément plusieurs tribus pour une action commune, les harka, 
opérations de pillage ou de guerre sainte contre l'étranger. Outre ces marchés 
dont l'importance est variable il existe de grandes foires annuelles qui se tiennent 
à époque fixe. L'usage en est surtout bien réglé dans le sud où on les nomme des 
mouggar. Il ne faut pas les confondre avec les fêtes patronales qu'on appelle des 
moûcem, et qui ont un prétexte religieux. 

Ces fêtes religieuses nous amènent à la dernière partie de cette causerie, à l'étude 
rapide de la religion des populations marocaines. 

Les Berbères, nous l'avons vu, n'ont jamais subi de loi, et de même ils n'ont 



98 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



jamais accepté de foi. Chrétiens, ils furent donatistes et Ariens, et saint Augustin 
s'en plaint comme de ses plus indociles ouailles. Musulmans, ils ont été kharédjites, 
chiites, ibadites. A Theure actuelle ils reviennent à Torlhodoxie et au rite ma- 
lékite, mais l'Islam marocain est encore tout encombré des survivances de vieux 
rites païens, de débris de croyances antéislamiques qui constituent, à côté de la 
foi islamique, une religion de superstition et de crédulité plus populaire et plus 
pratiquée que le culte olliciel. Les mages, les sorciers, les thaumaturges, les pro- 
phètes, les saints tlorissent et prospèrent au Maroc, et le culte qu'on leur rend 
dégénère parfois en une véritable antropolàlrie. Le clergé officiel en est réduit à 
desservir les mosquées des villes. Au dehors la religion est aux mains des chérifs, 
des marabouts, des confréries et des zaouias. 

Les Clirrifs sont les descendants du Prophète, lequel vous le savez, n'eut qu'une 
fille, Fatimat-e/.-Zahra. Les cheurfa, vrais ou apocryphes, sont innombrables, et 




dans les grandes familles chérifiennes le don de bénédiction et le titre de chef 
de famille se transmettent sous le nom de thtrakn, dont la traduction littérale est : 
bénédiction. 

Les marabouts sont de pieux personnages, ascètes ou ermites, à qui leurs vertus 
valent une notoriété particulière, et à qui l'opinion publique décerne de leur vivant 
même un brevet de sainteté. 

Le marabout, comme le chérif, est entouré de disciples, de fidèles, de clients. 
Après sa mort son tombeau devient un lieu de pèlerinage auprès duquel ses des- 
cendants élèvent une maison pieuse qui est souvent une école, et où se perpétue 
l'enseignement du Maître; c'est aussi un établissement hospitalier qui héberge les 
fidèles venus en pèlerinage au tombeau du marabout et un asile sacré où les 
opprimés trouvent un refuge inviolable. Ainsi se constitue la zaouia dont la 
richesse, le pouvoir spirituel et même le pouvoir temporel peuvent être consi- 
dérables. 

L'islam marocain se trouve ainsi divisé entre les grandes confréries religieuses, 
les cheurfa, les marabouts, les zaouia. Chacun y prêche pour son saint, y enseigne 
sa doctrine, y impose son enseignement. Une concurrence très âpre oppose ces 



DE SEGONZAC : LES POPULATIONS DU MAROC 99 

centres religieux et ces personnages les uns aux autres, et cet antagonisme désa- 
grège l'unité religieuse et met l'orthodoxie musulmane en péril. 

Ainsi, Messieurs, à chaque pas, dans leur histoire, dans leur vie sociale, dans 
leur organisation politique, et même en religion nous avons trouvé ces popula- 
tions du Maroc indociles à toute autorité, rétractaires à toute doctrine, incapables 
de s'unir, même contre l'étranger, môme pour la Guerre Sainte! 

Des Berbères leurs ancêtres elles ont conservé cet instinct démocratique qui 
refuse de se ployer sous l'organisation théocratique importée par les conquérants 
arabes. Ils ne veulent ni sultan, ni caïds, ni maghzen. Ils ont le culte atavique de 
l'indépendance et le goût de ces petites organisations communales qui furent celles 
de leurs pères. 

Quant à la religion, ils n'ont qu'un attachement très superficiel pour celle que 
es compagnons de Moussa ben Noceïr leur ont imposée à coups de sabre. Ils pra- 
tiquent un culte extérieur extrêmement sommaire. Et d'abord il n'y a pas dans 
l'Atlas un homme sur cent qui comprenne l'arabe; pas un homme sur mille qui 
l'écrive et le lise. Or vous savez que le musulman ne peut prier qu'en arabe, et 
que, hors de la langue somptueusement voyellée du Prophète, il ne peut y avoir 
ni foi ni salut. 

Nous sommes, dès lors, en droit de nous demander si le plus court et le meil- 
leur chemin pour amener le Maroc à la civilisation ne serait pas de lui épargner 
cette arabisation vers laquelle tendent tous nos moyens actuels, et qui nous paraît 
contraire à nos intérêts; et si l'Institut Ethnographique International de Paris ne 
pourrait pas formuler le vœu de voir créer des chaires de Berbère, employer des 
interprètes berbérisants et amener directement les Marocains à apprendre le fran- 
çais sans leur imposer cette dangereuse étape arabe. 



LES SIGNES DE PROPRIÉTÉ DES AINO 

Par M. Bromslaw Pilsl'dski l'Cracovie.) 



La question si les Aïno, tribus « d'hommes velus », si sympathiques aux Euro- 
péens, employaient l'écriture ou non, a trouvé chez divers auteurs des solutions 
différentes. 

De point de départ pour une réponse affirmative servirent : les monuments, 
trouvés au Japon et couverts de sif<nes quelque peu semblables aux anciennes écri- 
tures mexicaines S ensuite les inscriptions sur le rocher Femia aux environs d'Ota" 
rou sur l'Ile Hokkaïdo, découvertes par le capitaine Lefèvre -, la notice de H. Sie- 
bold ^ sur l'existence chez les Aïno de signes de propriété et enfin la légende des 
Aïno eux-mêmes, qui parlent de leurs écritures volées ensuite par les Japonais. 

Les professeurs Schlegel * et Terrien de Lacouperie (voir « T'oung-Pao » 1892), 
sont persuadés que les Aïno, contraints par l'influence du joug japonais à mener 
une vie pénible et piteuse, ont tout à fait oublié ce que leurs ancêtres avaient 
acquis, et le fait que les Aïno possédaient des écritures est pour eux absolument 
incontestable. 

D'autres explorateurs, comme J. Batchelor ^ le professeur B. Chamberlain *', se 
sont prononcés dans le sens contraire d'une manière absolument nette et décisive. 

La solution de cette question toujours ouverte, quoique d'une telle importance 
pour nous, n'avance guère par manque de données suffisantes et nouvelles. 

Je regrette fort de n'avoir pas été au courant de la littérature sur ce sujet, lors 
de mon séjour dans le pays des Aïno, et les données se rapportant à celte question, 
que j'ai rassemblées sur place, sont fort insignifiantes. 

Du reste, j'ai séjourné principalement à Sakhaline, et n'ai visité que quelques 
endroits de l'île Hokkaïdo, et, comme nous le verrons plus loin, le champ principal 
de recherches à ce sujet devrait être Hokkaïdo, qui, dès les anciens temps, était le 
territoire principalement habité des Aïno. 

Le séjour de quelques mois d'un groupe d'Aïno (8 hommes) à l'exposition anglo- 
japonaise de 1910 de Londres', me fournit une occasion favorable pour pousser en 
avant mes recherches. 

1. Duchateau, Sur Vorir/ine de V écriture japonaise et sumérienne, 1873, page 187. 

2. Citées clans la Revue d'Ethnoç/raphie, et aussi dans les Mitlheilunçiender Deuischen Gesellschaft 
fur Nulur und Volkerhunde Os/asiens, III« volume. 

3. M. Siebokl, El/innlogisc/te Sludien uher die Aïno aus der Insel Yesso, 1881, page 19. 

4. Je n'analyse point en ce lieu l'opinion injuste à mon point <le vue, du professeur Schlegel 
{Problèmes r/éof/raphigues, n° 1), que Sakhaline, c'est la contrée que mentionnent les anciens 
livres chinois sous le nom de Fou-sang, quoique celte identification soit le principal argument 
sur lequel il base l'existence des écritures chez les Aïnos. 

5. J. Batchelor, The Aïnos and their Folk-lore, page 268. 
C. H. Chamberlain, Thingsjapanese. Aïnos, page 24. 

7. Je dois exprimer ici ma profonde reconnaissance au président de la section scientifique 
de l'exposition, l'ex-professeur au Japon, Ed. Divers, qui m'a aidé à me procurer l'entrée 
libre dans le village Aïno, qui était Tune des meilleures attractions de l'exposition. Je dois 
aussi signaler la complaisance des commissaires de l'exposition tant Japonais qu'Anglais. 



BRONISLAW PILSUDSKI : LES SIGNES DE PROPRIÉTÉ DES AÏNO 101 

Malgré les difficiles circonstances de nos entretiens, interrompus à tout moment, 
je parvins à compléter partiellement mes notices sur quelques questions, entre 
autres sur les signes de propriété. 

Avant de passer au sujet de mon article, je dois remarquer que tout ce qui suit' 
se rapporte exclusivement aux localités de la cûte sud-est de l'île Hokkaïdo. 

En 1900, j'ai séjourné avec M. W. Sieroszewski, auteur de Toeuvre connue « Les 
Yakoutes », un mois au village Siravoï, aux environs de Mororan, puis dix jours au 
village Piratori au bord du Sarou, visitant en route quelques hameaux aux envi- 
rons des villages nommés ci-dessus. 

A Texposilion de Londres, il y avait aussi des Aïno de cette contrée : 1 de Pira- 
tori, 2 de Nikap, village voisin de Piratori, et 1 de Mombet sur un fleuve non loin 
de Sarou. 

Des signes employés par les Aïno de l'île Sakhaline, je parlerai séparément. l 



Signes individuels. 

Les Aïno appellent» sirosi » tout signe écrit ou incisé sur quoi que ce soit. 
Quelques-uns d'entre eux sont d'accord que ce mot est de provenance japonaise, 
car en langue japonaise « sirusi » ou bien « dzirusi » a la même signification 
(signe, marque, mais non lettre), et disent que le mot aïno plus ancien est « itokpa », 
c'est-à-dire incision. 

D'autres Aïno contestent cette opinion, affirmant que ce n'est point une contre- 
façon, mais une coïncidence qu'on rencontre aussi dans quelques autres mots '. 

Les signes dans la vie des Aïno, auraient leur origine dans les temps « d'Okiku- 
rumi » ou « Ay-oijnakamoui «, cet être légendaire, demi-dieu, demi-homme, avec 
le nom duquel les Aïno du bord du Sarou et des environs lient le commencement 
de toute culture -. 

Dans aucun cas, les signes ne furent empruntés aux Japonais, car, selon le récit 
d'un de mes vieux amis, dans son enfance il n'y avait pas de Japonais dans son vil- 
lage, et pourtant les signes et diverses légendes à leur propos y étaient connus. 

Cependant, il serait d'un grand intérêt de vérifier si la coutume de marquer les 
outils et les flèches, n'existait pas dans l'ancien Japon. Les Aïno m'affirmaient 
que les colons japonais qui arrivaient des îles méridionales et s'installaient parmi 
eux n'avaient pas cette coutume. 

a) Signes sur les flrches. 

Dans l'antiquité, il y avait une telle abondance de cerfs, qu'un seul chasseur en 
tuait quelques centaines durant une année. Encore il y a trente ou quarante ans de 
cela, le vieillard Kanekatoku comptait chaque année à peu près 200 pièces de 
bêtes abattues. 

Aussi tendait-on dans ces temps-là une quantité de pièges à cerfs et aux ours. 
Un bon chasseur n'en tendait pas moins d'une centaine. 

1. J. Batchelor dans sa Grummar of Ihe A'ino language, cite quelques dizaines de tels mots 
(pages 18-22). 

2. Quelques auteurs, entre autres J. Batchelor, supposent que « Okikurumi » est le liéros japo- 
nais « Kurahanguan Minamoto Yositsuno », qui, au xii« siècle, se réfugia chez les Aïno fuyant la 
vengeance de son frère. A mon avis, toutes les légendes sur « Okikurumi •> se rapportent à une 
époque beaucoup plus ancienne. En faveur de cette supposition parle le fait que dans d'autres loca- 
lités le même héros porte d'autres noms; par exemple à Sakhaline le nom de « Yagresupo ». 



102 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

C'est une chose connue, que les Aïno de l'ile Hokkaido emploient encore de 
nos jours des flèches en bambou, fortement empoisonnées d'aconit (Aconitum, 
Fischeri, Reich). Le fauve, blessé par une flèche du piège ou bien lancée au moyen 
d'un arc, périt non àla suite d'une plaie profonde et dangereuse mais empoisonnée 
par le venin. Selon l'endroit où l'animal fut atteint, il parvient à s'éloigner plus ou 
moins du chasseur ou du piège. Très souvent la bête se cachait aux yeux du 
poursuivant et périssait dans le rayon d'un autre chasseur, qui trouvait le cadavre 
et pouvait s'approprier le gibier, si un signe au bout de la flèche n'indiquait pas 
que la proie fut tuée grâce aux efforts d'un autre individu. Pendant les chasses où 
plusieurs personnes tiraient sur un ours, les signes sur les flèches pouvaient servir 
à découvrir qui avait tiré le premier, qui avait visé le plus juste et à qui par con- 
séquent devait revenir les meilleures parties de la bête comme le cœur, la 
poitrine, le foie, etc. 

Je ne citerai pas ici les difl'érenles sortes de chasse, car c'est une question 
secondaire pour notre thème, je me bornerai à souligner que le signe du proprié- 
taire de la flèche joue un rôle important et était toujours pris en considération. 

Chaque chasseur, trouvant ou atteignant le gibier qui, d'après lui, a été tué de 
sa main ou du coup porté par son piège, tire avant tout la flèche de la plaie et 
tache de s'assurer à qui appartenait celle dernière. Si la flèche était à lui, il était 
l'unique propriétaire de la proie; dans le cas contraire il fallait la partager avec 
le propriétaire delà flèche. Souventdes explications préalables étaient nécessaires, 
si le signe élait inconnu au chasseur. Ceci ne pouvait du reste arriver qu'à un jeune 
chasseur, ou bien dans le cas où l'animal avait été blessé dans la forêt d'un village 
très éloigné, avec lequel les relations étaient fort rares et insignifiantes. 

D'ordinaire les chasseurs connaissaient les signes des flèches, non seulement 
des habitants de leur village, mais aussi des villages environnants. Les récits sur 
les signes, les disputes à leur propos, et en général sur les événements de chasse, 
étaient le thème préféré des entretiens pendant les festins et libations communes, 
qui se succédaient presque sans interruption toute l'année si les chasses avaient 
été réussies et abondantes. Les signes des chasseurs étaient connus même 
des femmes qui participaient souvent aux chasses, surtout à l'arrangement 
des pièges ainsi qu'à la construction de barrières entre ces pièges et au transport 
de la viande de la forêt à la maison. Pendant l'absence de leurs maris ou parents, 
les femmes allaient reconnaître le signe de la flèche rapportée parle chasseur qui 
revenait, et en cas de besoin témoignaient au nom des absents leur droit au gibier 
tué par cette flèche. 

Le vieillard Kanekatokou, un des meilleurs chasseurs de son district, m'a des- 
siné 181 signes de chasseurs Aïno de différenles localités. Une partie de ces 
signes appartenait à des chasseurs déjà défunts, mais la plupart indiquent la pro- 
priété d'Aïno vivant encore. 

Le signe de la flèche passait du père au fils, et tel signe héréditaire passait pour 
être le plus heureux, consacré par les siècles. (« teeta ekas' sirosi » — ancien 
signe d'ancêtres). Lorsqu'un des jeunes fils se rendait à la chasse pour longtemps 
et dans de lointaines montagnes, où il n'y avait pas beaucoup de chasseurs, il 
marquait les flèches du signe de son père. Par contre si l'on chassait dans les envi- 
rons, c'est le père et le cadet des fils, restant encore à la maison, qui employaient 
ce signe, tandis que les autres fils, même ceux qui n'étaient pas encore mariés et 
n'avaient pas construit leur propre domicile, faisaient (ou voulaient avoir) leurs 
propres signes. 

L'amour-propre, le point d'honneur, l'ambition de connaître et de pouvoir distin- 
guer son butin, ainsi que l'intérêt matériel avaient fait naître cette coutume. La 



BRONISLAW PILSUDSKI : LES SIGNES DE PROPRIÉTÉ DES AÏNO 103 

viande du gibier tué par un fils était destinée à la table commune de toute la 
famille ou du groupe entier, tandis que tout ce que Ton vendait d'ordinaire comme : 
peau, cornes du cerf, etc., revenait à ce fils, et pouvait être utilisé selon sa 
volonté. 

D'ordinaire le signe du fils différait peu de celui du père. On ajoutait à ce der- 
nier un trait ou un point et on formait ainsi un nouveau signe de propriété du nou- 
veau chasseur. 

Les femmes et les serviteurs n'avaient pas de signes. Ces derniers travaillaient 
pour le compte de leur maître et étaient privés de tout droit de propriété. Les 
femmes, quoiqu'elles aidassent souvent à tendre les pièges, n'étaient jamais 
admises à préparer le poison et à en enduire les flèches. 

Pendant la chasse il ne leur était permis que d'assister leurs épou.v, leurs pères 
ou frères. 

Les Aïno supposent que le succès de la chasse dépend de la protection des 
dieux de diverses qualités, mais ils imputent aussi aux signes sur les flèches une 
certaine influence sur les résultats de celte entreprise, qui était autrefois la prin- 
cipale occupation de la tribu. lien résulte le désir de s'approprier le signe d'un 
chasseur habile et de se défaire par contre de celui dont l'emploi n'a pas fourni 
de résultats avantageux. Cependant les malheurs dont étaient souvent frappés les 
chasseurs dans les forêts n'étaient pas attribués à l'influence des signes, et on ne 
s'en défaisait pas même lorsque leur propriétaire devenait la proie d'un fauve, par 
exemple d'un ours. 

Je cite ci-dessous quelques courtes prières, que l'on récitait devant un feu à 
l'occasion de l'échange d'un ancien signe contre un nouveau, et qui illustrent jus- 
qu'à un certain point comment se comportent les Aïno vis-à-vis de cette question. 



« Ce signe est depuis longtemps une chose de nos grands-pères. Moi aussi 
me suis servi de toi, mais maintenant tu es depuis longtemps inactif. C'est 
pour cela, que j'ai taillé « inaou •> ' et te le donne. Signe-être, ne te fâche pas 
quand tu iras vers les dieux, et tu paraîtras bien. Entends ceci et, nous te prions, 
va-t-en en paix. » 

II 

« J'ai fait ce nouveau signe de flèche et veux m'en servir. Si je la tends sur un 
piège, ce sera certes bien. Si je tue des ours et des cerfs, je m'en servirai long- 
temps. Entends ceci; je t'en prie. » 

La déesse du feu, témoin de cet échange, aidera par ses relations avec les dieux 
à ce que ce désir du chasseur s'accomplisse. 

Les chasseurs peu habiles, qui ne pouvaient tuer du gibier, ni en prendre dans 
leurs pièges, s'adressaient souvent à un célèbre chasseur et achetaient son heureux 
signe. Il ne le vendait pas cependant en entier, désirant encore s'en servir et le 
laisser à un de ses fils ou proches parents, mais y ajoutait quelque chose sur sa 

1. <■ hiaou» dans ce cas, ce n'est pas une baguette taillée, ordinaire oilrande aux dieux, mais un 
long copeau, dont on lie les bouts de la flèche aux anciens signes, qui sera portée vers le « noussa » 
ou « inaou » se trouvant à l'arrière de la maison. On y fait allusion dans la prière « vers les dieux » 
(kamoui) et : <> là tu reposeras avec honneur ». 



104 REVUE D'ETnxOGRAPniE ET DE SOCIOLOGIE 

propre flèche el formait ainsi un nouveau signe. L'acquéreur de ce signe priait 
devant le feu et devant une flèche marquée de ce nouveau signe en ces termes : 
« J'ai acheté Tâme du bonheur (« is'o ramat ») d'un riche (« nis' pa ») et maintenant 
je tuerai pour sûr des ours et des cerfs. » Il brûlait sur le même feu les bouts de 
flèches avec l'ancien signe après en avoir enlevé la pâte empoisonnée. 

Le succès de la chasse dépendait aussi un peu de celui qui avait fait le signe. 
L'heureux chasseur marquait les flèches de ses tils, même lorsqu'il avait déjà 
abandonné lâchasse. Ordinairement chacun faisait lui-même son signe. 

Les flèches des Aïno se composent de trois parties, que l'on ajuste l'une à 
l'autre : l» de la tète de la flèche, faite en bambou taillé en pointe, «rum » ; 2° du man- 
che, plus gros et plus lourd, en os ou en bois, « makanit» et 3° d'une légère et mince 
queue garnie déplumes, « ay-sup ». Cette construction doit empêcher l'ours blessé 
de tirer la flèche de la plaie; la pointe empoisonnée restera malgré tous ses 
efforts dans son corps. Aussi place-t-on le signe sur la place la moins exposée à 
être perdue, sur la tète en bambou. 

Parfois l'on marque aussi les manches des flèches. On le fait, me disait un vieux 
chasseur, pour différentes raisons: 1° pour ne pas confondre les flèches, dont les 
signes ont été recouverts de la pâle venimeuse, faites par plusieurs hommes vivant 
ensemble et préparées, par chacun d'eux, pour lui-même; et 2° pour le cas où la 
flèche traversant le corps, la tête de cette dernière sortirait de la plaie avec le sang, 
tandis que la partie suivante y resterait et pourrait témoigner à qui revient la proie. 

Je parvins à voir seulement quatre signes sur le « makanit », dont je donne ici la 
reproduction. 

Je répète cependant que ces marques sur les manches remplissaient un rôle 
secondaire, et que malgré ces signes les têtes des mêmes flèches étaient marquées. 
La majorité des Aïno ne fait pas, à ce qu'ils disent, de signes sur cette partie cen- 
trale delà flèche. (Voir flg. 1, 2, 3 et 4, tableau Ij. 

Le D'' Scheube, le seul auteur qui après ff. Siebold mentionne dans son article 
«Die Ainos » (Mittheil. der. D. G. fiir N. und Vôlkerkunde Ostasiens, volume III) 
les signes sur les flèches, entend évidemment parler de ces incisions, mais leur 
impute une autre signification. 

« SchiefeKerbeinschnitle sieht man bisweilen an den Pfeilen der Ainos ; dieselben 
zeigen an, wie viele Biiren bereits mit demselijen Pfeile erlegt worden sind » (page 
232). 

Autant que je sache, les Aïno ne comptent pas les ours tués et font le compte 
des cerfs sur des baguettes spéciales à l'aide d'incisions. Il est pourtant possible que 
le D"" Scheube ait rencontré la coutume, décrite par lui, qui est cependant étrangère 
aux Aïno des localités qui me sont connues. 

On découpe les signes sur les flèches avec un couteau aïno sur la partie con- 
cave de la pointe en bambou, que l'on remplit ensuite de poison. J'ai observé aussi 
que l'on applanil parfois la partie convexe de la pointe et y fait des incisions, 
mais on ne le fait qu'afin que le poison se fixe mieux en cet endroit, ou on 
l'applique dans le but d'augmenter l'efficacité de ce dernier. 

Je suppose que H, Siebold en parlant des signes sur les flèches, a en vue les dites 
incisions, qu'il prend par erreur pour des signes de propriété. 

« Wie ich schon friiher bemerkt, befinden sich auf der einen Seite der flachen 
Pfeilspitze kleine Kinritzungen, welche den Eigenthiimer bezeichnen ». (Ethn. Stu- 
dien, p. 20). 

Les signes que H. Siebold reproduit sur une planche spéciale ont, à mon avis, 
un tout autre sens. 

Que H. Siebold n'entendait pas les signes découpés dans la partie concave de la 



BRONISLAW PILSUDSKI : LES SIGNES DE PROPRIÉTÉ DES AÏNO 105 

pointe en bambou et recouverts ensuite d'une couche de poison, et pour cela ina- 
perçus malgré tant d'observations, cela est démontré aussi par sa remarque sui- 
vante : 

u ÂuchdieBambuspitze des Pfeils bat fast immer das Zeichen des Kigentbiimers ». 
(page 19, ibid). 

Si Siebold avait eu en vue les signes sous la couche de poison, il n'aurait pas 
manqué d'expliquer ce fait intéressant. 

Les Aïno en faisant les signes sur les flèches effectuent avec le couteau les 
trois opérations suivantes : 

1) « c'a » — l'incision. 

2) « kis'a-kis'a » — la perforation. 

3) « piri-uk » — la cannelure (exclusivement quand les traits incisés se croisent). 
En lisant où expliquant le signe, il faut faire attention à cela : où chacune de ces 

fonctions a été opérée et notamment. 

1) « rum etoko » — au sommet Je la pointe de la flùche. 

2) « rum nos'ki » — au milieu de la pointe de la flèche. 

3) « rum ti'ikpok » — à la base de la pointe de la flèche. 

Une certaine variété d'opérations se montre seulement dans les incisions, 
comme nous le verrons sur les reproductions. Les Aïno en distinguent 8 catégories. 

1) « oturasi ac'a » — incision en long, 

2) o samàtki ac'a » — incision en travers. 

3) « as'kaij samun ac'a w — incision (oblique; de cùté, de droite à gauche. 

4) « aygap sauiun ac'a " — incision (oblique) de côté, de gauche à droite. 
5. « oheuke ac a « — incision courbe. 

6) « tomotuye ac'a » — incision croisant uni- autre. 

7) <( ans' ac'a » — incision en forme de fourclie. 

8) « enitekus' ac'a — incision divergente d'une aulre. 

La combinaison des éléments cités ci-dessus donne une variété de signes, qui 
sufllsait aux besoins de la population du sud-est de l'île Hokkaïdo. 

En outre, j'ai rencontré quelques signes flguratifs, qui ne se composaient pas de 
points et traits, mais représentaient des objets connus par les Aïno. Peut-être le 
i\o 247 (Tab. Il — signifiait « horoka s'uat », crochet servant à pendre la viande ; 
le N° 240 (Tab. I) — « sittap » une pioche. 

Chose caractéristique, les Aïno ne marquent jamais leurs flèches de signes 
en forme de cercles ou disques. Je suppose que l'amincissement de la pointe de la 
flèche empêche l'exécution d'un tel signe de format un peu plus grand ; les Aïno 
faisaient tous leurs signes aussi grands que possible, afin de les distinguer plus 
aisément et d'éviter des malentendus. 

Ayant remarqué que les Aïno divisent assez souvent les objets en masculins et 
féminins, je les ai interrogés là-dessus, et demandé de quel genre est le signe. Un 
vieillard de Piratori me répondit d'une manière indécise : « que probablement le 
signe est masculin, car la tète ' de la flèche est du genre masculin, tandis que le 
poison est féminin >>. 

Les flèches en fer, employées parfois, mais rarement jtar les Aïno, du district en 
question, sont marquées des mêmes signes que les flèches en bois, qu'ils font selon 
leurs propresp aroles, avec des limes. 

Personnellement, je n'ai pas vu de telles flèches. 

Selon le témoignage de quelques Aïno, les flèches spécialement destinées à 



1. Toute la tlùchc est aussi du genre masculin, tandis que l'étui est féminin. 



106 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

la chasse aux lièvres', irélaienl pas marquées d'an signe de propriété car le lièvre 
périssait toujours à proximité du piège, et il ne pouvait y avoir aucun doute sur 
le droit de propriété. Cependant j'ai des témoignages contraires, qui disent que 
même sur cette sorte de tlèches on gravait des signes avant de la couvrir de 
poison. 

Anciennement, on ne marquait pas exclusivement les tlèches produites en 
grande quantité - et destinées pour des cas de guerre. 11 est évident que dans ces 
cas, le signe de propriété ne jouait aucun rôle. Actuellement, avec l'introduction 
des armes à feu japonaises, les Aïno sont censés emprunter les coutumes de 
chasse japonaises. On ne marque pas les balles et le fauve blessé par un chas- 
seur et trouvé ou assommé par un autre devient en entier la propriété de ce 
dernier. 

Il y avait cependant des cas, me disait le chasseur Kanekatoiai, uii un japonais 
luait d'un coup de fusil une bête blessée auparavant d'une flèche d'Aïno et était 
contraint de partager la proie selon la coutume des Aïno. 

J'ai entendu diverses opinions à propos des signes sur les lances «< kile-op », k 
l'aide desquelles les Aïnos tuent le grand poisson (Xiphius gladius Linn). Person- 
nellement j'ai vu fort peu de pointes d'harpons et ne les ai pas spécialement 
observées. 

Les Aïno que j'ai interrogés sur cette question sont originaires de localités 
plus oti moins éloignées de la cùte. Aussi étaient-ils fort peu renseignés sur la 
chasse en mer. L'un d'eux m'assura, qu'il arrivait souvent que la courroie rete- 
nant le harpon se brisait et que l'on trouvait ensuite le poisson mort sur le littoral. 

Afin de conserver dans ces cas son droit de propriété sur le poisson, on mar- 
quait les pointes des harpons du même signe que le signe dont le chasseur marquait 
ses flèches. D'autres Aïno nient ceci. 



Signes de famille. 

a) Signes sur la vaisselle et les effets. 

Les objets formant la propriété individuelle de chaque membre d'une tribu 
Aïno ne sont pas nombreux. Ce sont les plus sitnples effets d'usage quotidien 
comme des habits et des ornements, quelques instruments, des outils de ménage. 
Ces objets sont toujours portés par leur propriétaire sur lui ou près de lui et leur 
emploi n'exige pas qu'ils soient marqués du signe de propriété. 

Les Aïno ont cependant un usage singulier de garder une grande quantité de 
vaisselle émaillée de fabrication japonaise d'un modèle antique, qui sert à boire le 
« sake )) (boisson alcoolique préparée avec du riz), sorte de cérémonie à caractère 
religieux et qui par conséquent forme une partie du trésor des Aïno, passant de 
génération en génération. 

Celte vaisselle se compose de coupes plus ou moins grandes (cassettes) à cou- 
vercle, rondes ou rectangulaires (« sintogo »), de vases ouverts de diverses gran- 
deurs, ressemblant à nos soupières (« patci »), d'écuelles rondes et extérieure- 
ment coloriées (« tuki » et « itangi ») et de porte-plats (« otcike »). 

1. Ces tlèches se distinguent des flèches ordinaires, en ce que la tète en est plus longue et porte 
à sa base des proéminences, qui empêchent les flèches de pénétrer profondément dans la plaie. On 
le fait spécialement pour éviter de graves accidents aux enfants qui pourraient rencontrer de 
tels pièges, tendus à proximité des habitations. 

2. Les traditions prescrivent un chiS're indispensable : les provisions de flèches devaient suffire 
pour 60 ans de guerre. 



BRONISLAW PILSUDSKI : LES SIGNES DE PROPRIETE DES AÏNO 107 

On prêle souvent cette vaisselle, surtout les petites pièces, de famille en famille, 
à Foccasion d'une réception de nombreux invités. 

On prête en même temps les accessoires aux tasses pour le « sake », des 
baguettes plaies, de la longueur d'un pied environ, pour maintenir les moustaches 
et recouvertes d'une belle sculpture faite par les Aïno (« iku-pas'uy ») . 

Comme ces baguettes se ressemblent et que la vaisselle émaillée est absolument 
identique, les propriétaires les marquent en dessous d'un signe, que l'on choi- 
sit d'ordinaire une fois pour toutes. 

Je range ces marques parmi les signes de famille, car cette vaisselle, comme tous 
les objets précieux des Aïno, représente pour la plupart la propriété commune de 
tous les membres mâles de la famille. S'il arrive parfois que dans la maison d'un 
des fils se trouvent des effets du père, (en Aïno du grand-père), ce fils n'est que 
conservateur dépositaire de ces objets^ mais non leur unique propriétaire. 

On rencontre ces mêmes signes sur de petits modèles de sabres et étuis à 
flèches, que Ton faisait auparavant principalement pour servir de joujoux aux gar- 
çons, mais aussi pour remplacer de véritables sabres, que l'on obtenait des Japo- 
nais diflicilement et contre un riche échange, inaccessible pour beaucoup d'Aïno. 

On échangeait mutuellement la vaisselle émaillée, ainsi que les modèles de 
sabres (de même que les vrais sabres, tasses), et ces objets avaient en quelque 
sorte une valeur d'argent, de monnaie et servaient à l'achat d'objets de première 
nécessité et davantage encore à payer toute sorte d'amendes (« asimpe », « asinke ») 
plus ou moins grandes, fort en usage chez les Aïno, à la suite de condamnations 
pour divers délits. 

Ainsi ces objets changeaient fort souvent de propriétaire et sur beaucoup d'entre 
eux sont visibles les traces de cette transition de main en main; on y remarque 
deux, trois et parfois davantage de signes de leurs propriétaires successifs. 

Dans la littérature sur les Aïno, je n'ai rencontré que les notices de quatre 
auteurs seulement se rapportant aux signes sur la vaisselle : 

1. S. C. Holland (The Ainos, Journal of Anthrop. Inslilute, 1874, page 243) qui 
donne un signe, trouvé sur une baguette. « A shaped mark, perhaps an owner's 
or tribal mark eut on the other side ». 

2. H. Siebold : « Die Aino haben die Gewohnheit aile ihre Hausgerate ein bes- 
limmtes je nacli dem Besitzer verschiedenes Zeichen einzuschneiden. Die Zeichen 
bestehen sowolil aus krummen als aus geraden Linien. Mit solchen Zeichen wer- 
den auch im Walde gefiillte Biiume versehen >k Ethnol. Stud. iiber die Aino 1881. 
(page 19). 

3. A. H. Savage Landor, qui écrit dans son œuvre : Alone ivith the Halry 

Aino, Londres, 1893 : « owner's marks, which we occasionally find on some of 

Iheir implements. The moustache-lifler is the article on which this mark is most 
commonly found. What thèse marks are meant to represent I do not know for cer- 
tain. » « Even thèse marks are only rarely found, and hâve probably been sug- 
gested by Japanese writing » (page 218). 

Je reproduis ci-dessous les signes copiés par ces deux auteurs et les accompagne 
de mes explications. 

\. Le professeur Frederick Starr dans l'œuvre : The Aino group ai the S. Louis 
Exposition. Chicago, 1904 : « The old artist used to leave his mark eut on the 
under side (of moustache-lifters) some simple device as a triangle, some crossing 
Unes, etc. Most of iny finest spécimens bear the same maker's mark, a simple 
unequally impressed, solid triangle, apparenlly made with a punch » (p. 6o). 

Je n'ai pas entendu qu'un ouvrier-artiste marque d'un signe la baguette. Les 
Aïno que j'ai interrogés là-dessus à l'Exposition l'ont nié. Je suppose que ce témoi- 



108 REVUE D ETUNOGRAPIIIE ET DE SOCIOLOGIE 

gnage, généralisé en règle, est dû au malentendu causé par les recherches du pro- 
fesseur à l'aide d'interprètes. 

J'ai en effet trouvé le signe N° 117 (Tab. 1) sur une baguette, qui, après avoir été 
sculptée, fut confiée à un ouvrier japonais pour la colorer et la couvrir de laque. 
Ce signe se rencontre souvent chez les Japonais et il leur sert de marque déposée. 

Le propriétaire de cette baguette (un vieux Aïno, présent à l'exposition), dit que 
le signe fut exécuté par le Japonais, sans que l'Aïno l'eût demandé. Il est donc 
possible que certains Aïno contemporains imitent parfois les manœuvres japonais 
et fassent leur signe, quoiqu'ils aient Fin len lion de donner ou de vendre l'objet à 
d'autres personnes. 

On se comporte à l'égard de ces signes d'une manière différente. Les proprié- 
taires (jui marquent leurs objets ne communiquent pas à tout le monde leurs 
signes et il suffit que ces derniers soient connus seulement des personnes qui 
empruntent la vaisselle. Il est inconvenant et inadmissible, étant en société, 
d'examiner la vaisselle, de la retourner et de regarder le dessous. 

Pour cette raison la connaissance des signes sur la vaisselle est fort peu 
répandue. Je reproduis ici exclusivement les signes que j'ai copiés personnelle- 
ment des divers objets que j'ai vus et seulement quelques signes qui me furent 
montrés par les Aïno de l'exposition. 

Je n'ai pas réussi à apprendre par quelle génération chaque signe a été fait, et 
ne peux par conséquent pas fixer l'âge des signes reproduits ici, quoique cette 
question soit fort intéressante et importante. A cause d'une grande profusion 
parmi les signes sur la vaisselle des Aïno de signes d'écriture japonaise, introduits 
dans les dernières dizaines d'années avec la croissance de la colonisation japo- 
naise dans l'île Hokkaïdo et la diffusion de la connaissance de l'écriture (japo- 
naise) parmi les Aïno, il serait indispensable de pouvoir éliminer ces signes de 
ceux qui sont de provenance purement Aïno. 

J'admets que ces signes furent presque exclusivement figuratifs, représentant 
divers objets. Ainsi pendant que je notais les signes des fièches, un Aïno me fil 
l'observation à propos du signe W' 2i7 (Tab. I) représentant un crochet : que c'est 
un bon signe, un signe des dieux (« Kamoui-sirosi »). Aussi, quand j'eus montré 
aux Aïno les 14 signes des baguettes à moustaches, que j'avais copiés au 
« Grassi Muséum fiir VOlkerkunde » à Leipzig, ceux-ci après les avoir considérés 
me montrèrent 3 signes, qu'ils dirent être des signes purement Aïno : 

.\° 21 (Tab. II) — « pas'uy sirosi » — signe de la baguette (à moustaches); 
l\o 22 — (( as'pe noka « représentant la nageoire dorsale du dauphin; N" 25 
« marek sirosi » en forme d'hameçon. 

Là où la population était moins dense, je suppose qu'on se contentait d'inci- 
sions très simples. 

b) Signes sur los arhrcs. 

Les incisions ci-dessus servaient de signes sur les arbres dans deux cas ' : 
1. Afin de se réserver l'arbre en question. C'était d'ordinaire la fonction des 
femmes, qui s'occupaient de la coupe des arbres et de leur transport à la maison 
pour entretenir le feu. C'est le seul cas où le signe de propriété appartenait aux 
femmes. 

Désirant avoir du bois sec, la maîtresse de la maison allait dans la forêt, choisis- 



1. De tous les auteurs, qui me sont connus, les signes sur les arbres sont menlionnés seu- 
lement par H. Siebold et il ne le fait qu'en passant. 



BRONISLAW PILSUnSKI : LES SIGNES DE PROPRIÉTÉ DES AÏNO 109 

sait l'arbre et faisait autour du tronc une entaille afin que l'arbre commençât à 
sécher. Deux ans après on le coupait et successivement du tronc abattu on prenait 
le bois nécessaire. Afin que durant la période où Tarbre séchait et ensuite qu'on 
l'utilisait peu à peu, personne n'eût l'idée de se l'approprier, on faisait sur le tronc, 
un peu au-dessous de la coupe, un signe choisi à volonté par la propriétaire. 

On faisait d'ordinaire des entailles longitudinales, transversales, une, deux, etc., 
se croisant, on enlevait l'écorce en une où plusieurs places autour du tronc. 

Il y a environ trente ans que l'administration japonaise a commencé à régler 
la coupe des forêts dans l'île Hokkaïdo et depuis ce temps il y a eu un grand change- 
ment. La coutume de marquer d'un signe la prise de possession de l'arbre a disparu. 

Je cite ici trois cas particuliers, racontés par les Aïno qui étaient à l'Exposition : 

1" La femme du vieux Kanekatoku faisait deux incisions parallèles d'un côté du 
tronc ; 

"1° La femme de l'Aïno du village Mptani présente à l'Exposition, faisait autour 
du Ironc au même niveau cinq entailles; 

3° La femme d'un Aïno du village Mombet (présente aussi à l'Exposition), décou- 
pait sur l'écorce le signe japonais, signifiant « yama-ici », peut-être à cause de 
ceci que son grand-père était japonais et que l'influence japonaise dans la famille 
était forte. 

IL Pour marquer la prise de possession de la tanière de l'ours, située à proxi- 
mité de l'arbre. 

Ayant découvert dans la forêt une lanière d'ours, le chasseur en prenait pos- 
session, dans le but de la visiter ensuite en hiver et d'en tuer l'habitant. De telles 
tanières étaient reconnues comme propriété du chasseur et passaient en héritage à 
ses parents. 

Un Aïno du village Siravoy me raconta, qu'ensemble avec son frère, ils étaient 
propriétaires de 70 tanières d'ours. 

On ne faisait pas les signes sur l'arbre le plus proche, car le va-et-vient à proxi- 
mité et dans les taillis, pouvait découvrir à l'ours le danger et le chasseur, 
mais à la distance de 20 à 30 mètres des deux côtés de la tanière. Les mar- 
ques se faisaient à une certaine hauteur, pour que l'épaisse couche de neige en hiver 
ne put les couvrir. Les signes se composaient des mêmes entailles et incisions 
dont je viens de parler et étaient dilTérenls, comme on me l'a dit au village Siravoy, 
des signes sur la vaisselle. 

Le vieillard Kanekatoku suspendait très haut à quelques arbres environnant 
la lanière de l'ours, des branches en forme de crochet, qui lui indiquaient l'endroit 
où se trouvait la tanière de l'ours et avertissaient les autres chasseurs que la prise 
de possession en était accomplie. 

Je dois souligner ici l'attitude caractéristique des Aïno par rapport à la prise de 
possession. 

Il était interdit de choisir l'arbre, pour en faire un bateau, quelques années avant 
de s'en servir. Si la Tante de la Forêt, « Kenas'-unarabe », qui nuisait en général aux 
hommes, apercevait le signe, l'arbre après avoir été coupé se fût fendu. Aussi, si 
quelqu'un avait choisi l'arbre pour en faire un canot, il attendait en silence 
le temps où il avait l'intention de l'abattre, parfois même quelques années et ce 
n'est qu'alors qu'il approchait de l'arbre, priait et le coupait. Il va sans dire que 
de cette façon il n'empêchait pas un autre de s'en servir auparavant. 

c Signes sur les bateaux cl les rames. 

Un des Aïno (Kanekatoku) m'a indiqué que sur l'avant du bateau certains 
Aïno découpent leurs signes, les mêmes dont ils marquent leur vaisselle. 



110 REVUE D EinNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 

On marque aussi la partie large des rames. Lui-même, il marquait toujours de 
son signe N" 31 (Tab. II) « la marek sirosi », en forme de deux hameçons. 

Il arrive qu'un bateau mal attaché est enlevé par le courant et s'arrête quelque 
part dans le rayon d'un autre village et le signe facilite les recherches et la recou- 
verte de la perte. Il en est de même avec les rames. 

Le signe sur le bateau permet aussi de reconnaître la propriété d'un ami ou 
d'un parent et de s'en servir pour un court temps sans permission. Un autre Àïno 
du village Niptani niait l'usage de marquer les bateaux. Il en résulte que cette cou- 
tume n'est pas très répandue. 

Les bateaux se distinguent à ce point les uns des autres par leur aspect que, 
même sans signe particulier, chaque bateau peut être reconnu et par son proprié- 
taire et par ses voisins. 

d) Signes sur les animaux domestiques . 

Jusque dans les derniers temps les Aïno n'avaient qu'un seul animal domestique, 
le chien, employé dans l'île Ilokkaïdo exclusivement pour la chasse. Mais il y a 
30 à 40 ans de cela qu'ils commencèrent à élever des chevaux et à l'heure qu'il est 
ils possèdent déjà des cochons et des poules. 

Il n'y avait pas besoin de marquer les chiens car ce dernier reconnaissait lui- 
même son maître et s'il ne revenait pas, cela signifiait qu'il avait péri. 

Avec le cheval, et spécialement un cheval de l'île Hokkaïdo, c'est une autre affaire, 
car ce dernier ne connaît point l'écurie ni le foin, mais paît l'année entière dans 
les prairies et forêts, se nourrissant de l'herbe abondante de cette contrée peu peu- 
plée. 

Ces conditions spéciales d'élevage ont fait naître la nécessité de marquer 
chaque cheval demi-sauvage. Aussi les Aïno marquent-ils les croupes de leurs 
chevaux de signes de propriété. 

Ces signes sont exclusivement japonais et ne sont pas même choisis par les 
Aïno, mais sont désignés par les autorités rurales de la région. Ces marques se 
composent presque toujours des signes de maisons et auberges employés spéciale- 
ment au Nord du Japon et dans l'île Hokkaïdo, « Ya-dzirusi », auxquels Basil Hall 
Chamberlain a consacré l'article : ^ On the quasi caracters called Ya-jirushi » 
dans les « Transactions of the Asiatic Society of Japan, 1886 ». 

Quelques-uns de ces signes, que les Aïno eux-mêmes m'ont écrits, se trouvent 
groupés au tableau I, fig. 5-16 inclusivement. 

Afin de distinguer leurs cochons, les Aïno font des incisions sur leurs oreilles 
en un, deux ou plusieurs endroits, imitant en ceci leurs voisins japonais, auxquels 
ils ont emprunté cet animal domestique. 



Je veux encore ajouter que les Aïno détruisent tous les signes sur les objets 
qu'ils mettent dans le tombeau du défunt, car dans le cas contraire, selon leurs 
croyances, les personnes qui emploient les mêmes signes pourraient mourir. 

Il arrive parfois que quelqu'un veut s'approprier un objet d'autrui marqué d'un 
signe de propriété. Dans ce cas il use tout l'espace sur lequel se trouvait le signe, 
où bien ajoute au signe préalable une telle quantité de nouveaux traits, qu'il est 
absolument impossible de reconnaître quels étaient les contours du signe primitif. 



BROMSLAW PILSUDSKI : LES SIGNES DE PROPRIÉTÉ DES AÏNO 111 







Tableau I. 








Signes 


sur 
Ta 


les flèches '. 

ble. 






I« Nom du propriétaire. 


Nom du village. 


Source 


N"' Nom dn propriétaire. 


Nom du village. 


Source 


1, KolanraniLi, 


Okotnay. 




10. Kongootuk, 


Asoro. 




2. Patekpare (m -), 


Piratori, 




11. Nupurias (m), 


Kapari. 


2 


3. Tureasi, 


Takaysara. 




1^2. Pikantsari, 


9 




i. Irengano, 


Kapari. 




13. Karotsa, 


poro Sara. 


3 


5. Isonkoran (7>i), 


Mombetpiit. 


^ 


li. Situypa, 


Kilausi. 




'OrTumbakoro [m]. 




^ 


15. Noyatukan, 


Tsinuyepira. 




7. Koaleas, 


9 




10. Havemina, 


Porosara . 




8. Siyorosuma, 


Mombet. 




17. Âstekuru, 


Tiinnika. 




9. Yavkore, 


Kapari. 




18. Kiaya, 


? 





1. Par ;2 je note les signes faits par l'Ainou de Morabct, 3 par TAinou deNiptani, -', les signes que 
j'ai trouvés sur les vieilles flèches apportées à l'exposition et .5 sur les flèches trouvées au British 
Muséum. Tous les autres (181) sont signés par le vieillard Kanekatoku de Piratori. 

2. La lettre m signifie que le propriétaire était mort au moment où on m'a dessiné le signe (1910), 



1^2 



REVUE D ETUNOGRAPIIIE ET DE SOCIOLOGIE 



Nom du propriétaire. Nom du village. 



Source. 



Nom du propriétaire . Nom du village. source. 



19. Kavapiin [m), 

20. Ikoreals, 

21. Pareupkas, 

22. Avarura, 

23. Itakpino, 
2i. Ilsita, 
25. Paresina, 
2(î. Ipokasi, 

27. Kulkan, 

28. Kosanasle, 

29. Amaru [m], 

30. Motsarok, 

31. Molsiste, 

32. Inaurampo (?n), 

33. Urenukte, 

34. Ikiritak, 
3o. Tomsiru, 

36. Kern tek, 

37. Siromauk, 

38. Arekino, 

39. Ankunikuk, 

40. Utukaynii, 

41. Makanriu, 

42. Sesinkauku (m), 

43. Ikori, 

44. Ekaskoran, 

45. Tsierokawa (?/t), 

46. Ramuankuru, 

47. Mavepini, 

48. IlakoUe, 

49. Irenkano, 

50. Tapaynu, 

51. Ekastekuk (m), 

52. Hlkasruan, 

53. Tominouk, 

54. Hanatsatsa, 

55. Sipokaste, 
50. Inuveri (m), 

57. Tamuankuru, 

58. Tomlareki, 

59. Sisukap, 

60. Elakanguru, 

61. IkoLaka, 

62. Inumatuk, 

63. Tukuneas, 

64. Kanuypare, 

65. Akilso, 

66. Spakanri, 

67. Kabotsa (w), 



Penakori. 

Piralori. 

Yuppel. 

» » 

Kapari 
Niptani. 
Porosara. 
Sikerebe. 
Porosaria. 
Kapari. 
Auppelsi. 
Satnay. 
Tsuppet. 
Ninalsimit. 
Kapari. 
M G bel en ko. 
Olopke. 
Niyoykolan. 
Sipiltsara. 
Takaysara. 
Piratori. 
Mptani. 
Anesara. 
Ibetsi. 
Kabata. 
Sikerebe, 
Mobet. 
ïuspet. 
Minakolan, 
Asoro . 
Kapari. 
Osamamni. 
Satporo. 
Sarapulu. 
MinakoLan. 
Tuspet. 
Kapari. 
Tunnika. 
Sipel. 
Takaysara. 
Kapari. 
Otopke. 
Sikarapel. 
Mombet. 
Piratori . 



Mombet. 



68. 


Tusanoas, 


Piratori. 




69. 


Astumuku, 


Osamamni. 




70. 


Retarsela, 


Niptani. 


3 


71. 


Kemnalara, 


Menayo. 




72. 


Saykampira, 


Piratori. 




73. 


Kuramukuni, 


Osoro. 




74. 


Kosanrosky (m), 


Sikerebe. 




75. 


KoiiiLsari, 


Piralori. 




76. 


Irivaka, 


Sipittsara. 




77. 


Undzo, 


Piralori. 




78. 


Tomlen, 


Mombet. 


2 


79. 


Asiru, 


Sikerebeni. 


3 


80. 


Pasuysiri, 


Kapari. 




81. 


Sinon leuku, 


Piratori. 




82. 


Yubikasn, 


Onnenay. 




83. 


Ara bâte, 


Tsuppet. 




8i. 


Itsiriainu (m), 


Soraptsi, 




85. 


Sikusna {m), 


Porosara. 




86. 


Onaramu, 


Nivankotan. 




87. 


Hauvetani, 


Niptani. 


3 


88. 


Ukepsamus, 


Takaysara. 




89. 


ïetsitama, 


Piratori. 




90. 


Tonusarus (?/i), 


Sikerebe. 




91. 


Sininkara (m), 


Ibetsi. 




92. 


Ekassinta, 


Kirikat. 




93. 


Humouni (711), 


Tuspet. 




94. 


Kaltsasnu, 


Mombet. 




95. 


Ibeaske (m), 


Piralori. 




96. 


Eorosanke, 


Niyoy. 




97. 


Pekennollaku, 


Porosara. 




98. 


Te ki an tek, 


Menakolan. 




99. 


Situmkatsi, 


Keneasoro. 




100. 


Itsiske, 


Moseusi. 




101. 


Kianenka, 


Kapari. 




102. 


Anrekuno, 


Piratori. 




103. 


Atteramu, 


Tsinuyepira. 




10 i. 


Ekaskore, 


Mombet. 


2 


105. 


Tiiretsi, 


Salnay. 




106. 


Etsiste (m), 


Kamaka. 




107. 


Tarayniusa, 


Tsinuyepira. 




108 


Itaknimba, 


Piratori. 




109. 


Tupareas, 


Niptani. 


3 


110. 


Nenta (m), 


9 


2 


111. 


Ororenka, 


Mombet. 


2 


112. 


Ikaisau, 


Mombet en ko. 


2 


113. 


Yukrau, 


Mombet. 


^ 


114. 


Iranienku, 


Kenasoro. 




115. 


Sakankeuku (m), 


Kapari. 




116. 


Tukoromi, 


Olopke. 





BRONISLAW PILSUDSKI : LES SIGNES DE PROPRIÉTÉ DES AÏ>fO 



113 



du propriétaire. Nom du village. source. N"** Nom du propriétaire. Nom du village. 



Source. 



117. Kotampauk, 

118. Ilaknori, 

119. Sirambeas, 

120. Kuraminoto, 

121. Kotannaas, 

122. Siromauk, 

123. llokpa (m), 
12i. Nasankiiru, 
125. Kasïkus, 
120. Ilakvari, 

127. Yukaste, 

128. Kuloroke aki, 

129. Aiirikesu, 

130. Konteramii, 

131. Isopauk, 

132. Sikasnuri, 

133. Tomimaka, (m)^ 

134. Sikerokle, 

135. Nusatukguru, 

136. Isonralek, 

137. Rankeuk (//t), 

138. Tumam riiiku, 

139. Hiruanno, 
liO. ? 

lil. Korekneoiiku, 

142. Ekkoyakus, 

143. Usameyiik, 

144. Ilakkari (m), 

145. Arisous (m), 
14(3. Tonosamus, 

147. Tasavaiik, 

148. Isome, 

149. Isonrusan (??t), 
loO. Âknoguru {m), 
loi. Tumbasle, 

152. Parungalukii, 

153. Itanekare, 

154. Rarepase, 

155. Ikoanu. 

156. Tekilumano, 

157. Tsupluk aynu, 

158. Masantuk, 

159. Ariluye, 

160. Poyynbu, 

161. Emkoas, 

162. Somanreki, 

163. Pasesanke, 

164. Keutumuekara, 
165i Pareukan, 



Oukotnay. 
Mombet. 

» 
Porosara. 
Tunnika. 
Pi La râpa. 
Sara pu tu. 
Kapari. 
KinauskoLan. 
Olopki. 
Piralori. 
Mombet. 
Mptani. 
Kapuri. 
Mombet. 



Ibetsi. 
Piratori. 
Moscusi. 
Ibetsi . 
Mombet. 

Anesara. 

Sikarapet. 

Mombet. 



Soraptsi. 
Tsinuyepira. 
Kapari . 

» 
Satporo. 
Piratori. 

» 
Kinausi. 
Kotosatnay. 
Tsuppet. 
Piratori. 
Satnay. 
Kapari. 
Kinausi. 
Kapari. 
Otopke. 
Piratori. 
Oukotnay. 
Piratori. 
Ni van. 



160. 
107. 
1()8. 
109. 
170. 
171. 
172. 
173. 
174. 
175. 
170. 
177. 
178. 
179. 
180. 
181. 
182. 
183. 
184. 
185. 
180. 
187. 
188. 
189. 
190. 
191. 
192. 
193. 
194. 
195. 
190. 
197. 
198. 
199. 
200. 
201. 
202. 
203. 
204. 
205. 
206. 
207. 
208. 
209. 
210. 
211. 
212. 
213. 
214. 



Tonomunuka, 

Itakpeuk, 

Kusuri {m), 

Sivaynouk, 

Itakiriki. 

Sarayuk, 

Isoriu, 

Kotampira, 

Kuetaki, 

Itakura {m\ 

Ikorsiri, 

Takannouku, 

Ramuantuk, 

Riyapnu, 

EkasparakorO; 

Itakmonka, 

Sikapa, 

Sikerokte^ 

Ramurenka, 

Tunoka (m), 

Usauk (/u), 

Pasoran, 

Ekarias, 

Situri, 

Stommari (m), 

Tapeuke, 

Sinumukoro, 

Asiraynu, 

Patu (m), 

Hosibi, 

Inakauk, 

Reknoasi, 

Isongouku (//t), 

Ikorikna [m], 

Tomiyanku (ni], 

Oyanankuru, 

Pontise (m), 

Pareiro, 

Sikuba, 

Nippauku, 

Sankomatu (m;, 

K ira no (m), 

Situmkot, 

Makunri, 

Ibepika, 

Parekasnu (m), 

Parisanu, 

Sinonramu, 



Takaysara. 

Nikap. 

Kapari. 

Nikap. 

Kinausi. 

Piratori. 

Satporo. 

Piratori. 

Yukpetsi. 

Piratori. 

Kapari. 

Takaysara. 

Kapari . 

Anesara. 

Mombet enko. 

Mombet. 

Mombet enko. 

Mombet. 

» 
Saarpa. 
Mombet. 
Tunnika. 
Soraptsi. 
Niyoy. 
Kapari. 
Nikap. 
Kenasoro. 
Tunnika. 
Kapari. 
Niptani. 

» 
Kinausi . 
Kapari . 
Salporo. 
Osatnay. 
Kinausi. 
Osatnay. 
Piratori. 
Kirikatsi. 
Takaysara. 
Piratori. 
Penakori. 
Kenasoro. 
Kapari. 
Kenasoro. 
Osatnay. 
Kinauskotan. 
Kanavekotan, 



114 



REVIK D'ETHNOr.RAPniE ET DE SOCIOLOGIE 



KO. 


Nom du propriétaire. 


Nom du village, Source. N°- 


Nom du propriétaire. 


Nom du village. Sour 


ce. 


213. 


Easrikin (m\ 


Piralori. 


238. 


Âsiraynu, 


Sara pu lu. 


2 


216. 


Ukomulle, 


Menassam. 


239. 


Tunkaulsi, 


Kirikal. 




217. 


Kolanno, 


Kapari. 


240. 


Honiporo (m). 


Momhel put. 


2 


218. 


Nupurankiiru, 


Anesara. 


241. 


Tiitanogarii, 


Tunnika. 


2 


21Î). 


Kuasira, 


Takaysara. 


242. 


Uaknankoro, 


Kamopel enko. 


2 


220. 


Itaknoa, 


Anesara. 


243. 


Kapitsalsa, 


Mombel put. 


2 


221. 


Makaispa, 


Porosara. 


244. 


Sakikayanke, 


Ilsanoro. 




222. 


Sappeaynu, 


Soraplsi. 


245. 


Ilakruika, 


Mplani. 


3 


223. 


Ekaskaus, 


Tunnika. 


246. 


Kolanreas, 


» 


3 


224. 


Siraraynu ()ul, 


Asoro. 


247. 


Tunkavano, 


» 


3 


225. 


9 


? 


248. 


Rikipauk, 


» 


3 


220. 


Sa tous, 


Porosara . 


3 249. 


9 


9 


4 


227. 


Taranay (m), 


Niplani. 


3 250. 


Tukkaram, 


Niptani, 


4 


228. 


Mokollsari, 


Takaysara. 


251. 


9 


9 


3 


229 


Ukaeso, 


Kinausi. 


252. 


9 


9 


5 


230 


Inaeri, 


Menakotan. 


253. 


Sirambeno, 


Niptani. 


3 


231 


Ularakore, 


Tsinuyepira. 


254. 


9 


» 


3 


232 


Uvaloro, 


Anesara. 


255. 


Pirikalu (m^, 


9 


2 


233 


Tsienure, 


Kenasoro. 


256. 


IS'enkusan, 


Piraka. 


2 


234 


Uteaskuru, 


Piratori. 


257. 


9 


9 


4 


235 


Ikorikan, 


Kapari. 


258 


9 


9 


4 


236 


Mavepiru, 


Tunnika. 


259 


Yayukkore, 


Penakori. 


2 


237 


Ma vas, 


Momltet. 


260 


Ikkatuk, 


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2 



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BRONISLAW riLSUDSKI : LES SIGNES DE PROPRIÉTÉ DES AÏNO 115 



Tableau II. 

Les n"^ l-lo, sont les signes donnés par H. Siebold dans son livre « Ethnologische 
SLudien liber die Âino auf der Insel Yesso », Supplément de la « Zeitschrift fiir Eth- 
nologie », 1881. Tafel IL 

Mes explications avec Laide de quelques Japonais intelligents sont : tous les 
15 No' sont des « ya-dzirusi ». 1, Tsigai-yamata-gata; 2, Yama-tcho ; 3, Itsi yama; 
4, Yama-e; 5, Yama-ni ; 6, 13, ïsiu-ni; 8, 9, Yama avec quelques lignes; 11, 12, 
sont probablement des signes n°^ 246, mais placés autrement ; 14, un peu 
changé signe « ho » ; 7, 10 et 15 restent inexpliqués. Comme on voit il n'y a 
aucune raison de nommer ces signes des signes d'Aïno et bien moins d'une écri- 
ture Aïno, comme l'ont fait le prof. Schlegel et Terrien de Lacouperie. 

Les n"' 16-29 sont copiés des baguettes que j'ai trouvées à Leipzig au « Grassi 
Muséum fur Volkerkunde », et avec l'aimable permission de M. le Directeur pro- 
fesseur K. Weule, je les ai copiés. Ici le seul n° 29 est un pur signe japonais 
signifiant « san », trois. Le reste, ce sont des signes d'Âïno. On m'a dit que les 
trois n°' 21, 22 et 25 sont de vrais signes d'Âïno. Le 21 est le signe le plus simple 
des baguettes et porte un nom qui nous montre que c'est l'un des premiers signes de 
propriété sur les baguettes, « ikupasuy sirosi », le signe de la baguette pour boire. 
Le n° 22 a nom « aspe noka », de la nageoire dorsale du dauphin ; le n° 25 est 
expliqué comme la représentation de deux hameçons. 

Les nos 30-99, 120, 121, 127, 128 sont des signes copiés sur divers objets (baguet- 
tes pour boire, modèles de sabres, vaisselle) appartenant presque tous à des per- 
sonnes inconnues. Le n°30 « yama-itsi " (signe japonais) ; 38, signe jap. « yama-to » ; 
39, yama; 44, très semblable à un signe chinois « ta » ; 48, très ressemblant à un 
idéogramme chinois « su « ; 51, « itsi yama» ; 52, « yama ten-ni » ; 53, ressemble 
à un signe japonais « vo » ; 59, ressemble à l'idéogramme chinois « hito » ; 62, Jap. 
« ya-dzirusi », signifie « Daki yama-gata » ; 68, Jap. ya-dzirusi « uroko gâta » ; 
73, lettre japonaise « katakana » signifiant « ka »; 76, le même, « ki » ; 81, le 
même, « pe »; 95, le même, " i »; 120, Japon. « Yama tsiu »; 127, « Jap. kane- 
maru ». 

Le n° 98 est un trou dans la baguette et est donné comme un vrai signe. 

Les n°M00-119, sont des signes que j'ai copiés en 1903 dans l'île Yesso dans 
quelques villages : 100-112, Imokpe; 113-116, Piratori ; 117-118, Siravoy ; 119, 
Sikiu. Le no 114 est en Jap. Yama-day ; le n^ 117 (voir le n° 121) est très usé chez 
les Aïno et s'appelle « tsikap ru », c'est la trace d'un oiseau ; mais aussi il est usité 
chez les Japonais. Je l'ai vu comme une « trade-mark » d'une fabrique de papier. 
Le n° 118 porte le même nom que le n° 22. 

Les n°' 122-126 existent sur une baguette attachée à une tabatière, au British 
Muséum, où M. T. A. Joyce m'a permis de contrôler tous les objets Aïno. Le 
no 122, est un « ka » japonais ; 123-126, sont japonais, ki, ra, to, ri (ou Piratori, le 
nom du village). 

Les n°' 129-132, se trouvent dans le livre de Savage Landor. « Alone with the 
hairy Ainu 1893 » (page 218). L'auteur suppose que le n" 129 rend l'idée de 
la maison; 130, le canot; 131, la cage d'un ours; 132, un résultat de fantaisie. 
Je peux corriger l'explication du n° 129, car c'est Jap. « Daki yama-gata » (voir 
le n" 62), et le 131, c'est la représentation d'un châssis pour étendre la peau de 
l'ours (voir le même 72 et 104). Le même signe est donné par S. C. Holland, voir 
la page 243. 

Le n" 133 est décrit par le prof. Slarr (voir la page 65). 



116 REVUE d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 

13i-136. Sui- les l)agueUes apportées au Musée de la Smilhsonian Inslilulion à 
Washington par Benj. Smith Lyman en 1875. 

137-140. Sur les cuillers des .\ïno de la rivière Saru (ibidem, apportées par 
H. Hitchcock). 

Iil-li8. Sur les baguettes des Aïno de la rivière Saru (ibidem, apportées par 
R. Hitchcock). 

Ii9. Sur un Baby carrier apporté des Aïno de File de Sikotan (ibidem.) 

150. Sur une baguette des Aino de Betsukai (ibidem., R. Hitchcock). 

151. Sur une baguette des Aïno de Yeterof '?j (ibidem). 

15:2-159. Sur les baguettes des Aïno qui se trouvent au Musée d'Histoire Natu- 
relle de New-York. 

HIO-170. Sur les baguettes, qui se trouvent au Musée Ethnographicpie de l'Aca- 
démie des Sciences à Saint-Pétersbourg '. 

Sur les propriétaires des signes j'ai reçu des renseignements pour quelques 
signes : 

Le n" 30 est le signe du père de la femme de Mombet, qui était à l'exposition de 
Londres; 31 , de Kanekatoku de Piratori ; 32, d'un Aïno de Mombet, qui était à 
l'Exposition à Londres ; 33, d'un Aïno du Sipittsara; 38, Sirambeno de Mptani ; 
117, de deux Supanram et Ekastuk de Siravoy; 118, de deux frères Ekaslepa et 
Susan aynu de Siravoy; 119, du Kuypatu de Sikiu ; 120, d'un Aïno deNiptani; 
128, d'Yavukkore Aino de Penakori. 



Je passerai maintenant aux signes les plus importants selon les Aïno, signes 
qui sont employés dans leurs relations avec les dieux durant le sacrifice, puis 
successivement pendant le festin du sake "-. 

Ces signes, tigurés par différentes coupures, sont faits, d'habitude, par l'incision 
directe du couteau sur des bâtonnets fraîchement préparés pour les moustaches. 
Ces bâtonnets découpés en trois ou quatre endroits, sont nommés kïke-us'- 
pas uy ^ pour les distinguer d'autres bâtonnets beaucoup plus finement préparés, 
ornés de différentes sculptures, qui sont employés pendant les banquets et 
sont nommés ïku-pas' uy '*. 

Ces bâtonnets de cérémonie se préparent chaque fois en deux exemplaires et 
servent de complément à deux « inau » identiques préparés en même temps 
qu'eux. 

Chaque bâtonnet est noué sous chaque « inau ». Un « inau » avec son k'ike- 
us-pas uy se place dans l'intérieur de la maison, piqué dans le mur de devant, 
l'autre se pose derrière la maison auprès de l'amas des « inau » des fêtes précé- 
dentes et appelé nusa ou Inautsipa. 

Chaque bâtonnet a sur sa face supérieure, aux deux extrémités, trois incisions, 
comme le représente aussi le dessin du livre de M. J. Batchelor « The Aïnu and 
their F'olklore », p. 137 ^. 

1. Je dois de sincères remerciements, pour m'avoir communiqué les signes de ces Musées 
à M. Cl. VVissler, de New-York et à M. L. Sternberg, de Saint-Pétersbourg. 

2. Sur cette espèce de signes je n'ai rien rencontré dans la littérature sur les Aïno. M. Batche- 
lor n'en parle que dans le dictionnaire : An Ainu-English-Japanese Dictionary, Tokyo 1905, 
page 114 : <■ inao bear some mark or sign by which the gods may know who is the offerer ». 

3. Littéralement <> une baguette ayant les incisions ». 

4. Littéralement « une baguette pour boire ». 

5. Presque chaque objet préparé par les Aïno porte, au moins, une incision > Sans cette inci- 
sion, m'ont dit les Aïno, l'objet serait privé d'Ame (« ramatsi »)i 



BRONtSLAW PILSCD5KI : LES SIGNES DE PROPRIiÎTÉ DES AÏNO 117 

Sur de tels bàlonnels qui étaient à l'exposition de Londres, j'ai remarqué, en 
outre, d'autres incisions sur le milieu du bâtonnet entre les deux faisceaux de 
copeaux non arrachés. Me renseignant à ce sujet, j'ai reçu les explications sui- 
vantes : Les Aïno habitant le long de la rivière Saru, le long de ses affluents et sur 
les côtes de certaines rivières voisines, comme Muka, Mo-pet, ne font aucune inci- 
sion sur « inau » et pour celle raison celui-ci ne peut être ambassadeur auprès 
des dieux [souko kara koyaykus"). Pour cette mission on emploie alors le bâtonnet 
à moustaches, comme ayant sur soi le signe de son constructeur s'adressant à ses 
dieux '. 

Voici par exemple une courte prière : « Moi Kanekatokou — de celte grande 
mère, le feu — j'apporte au dieu des sommets des montagnes le sacrifice de mon 
sake et « inau ». Toi le bâtonnet découpé, étant ambassadeur", tu iras chez le 
dieu. Kt moi, j'aurai probablement un bon rêve ». (Ce qui signifie : il aura le 
succès à la chasse avant laquelle il a fait une telle prière.) 

Les Aïno qui habitent plus à l'est, à Atkes et aussi le long des rivières Iskari et . 
Tokaptsi, dont les habitudes étaient bien connues des personnes qui m'ont ren- 
seigné, font aussi, semble-t-il, leurs signes sur c inau » indépendamment du signe 
sur le kike-ui-pas' inj. 

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Des dix-sept signes que j'ai réussi à recueillir, il n'y en a que deux qui pré- 
sentent un sens figuré : l'un (n" 12, tableau Illi, « tu mnrek sirosi », image de 
deux hameçons de pèche, l'autre (n° 1) « as' pp noka », représentation de la 
nageoire dorsale des poissons. 

Les autres signes n'ofïrent qu'une combinaison variée de diU'érenles entailles 
ordinaires. L'une d'elles (n° 13, labl. IIIj, porte le nom « monefok sirosi », ce qui 
signifie littéralement « le signe qui est au bout de la main », parce que les mêmes 
incisions se font (d'ailleurs seulement dans le village Piratori) sur le bâton avec 
lequel on finit d'abattre le saumon tiré de la rivière. Ce signe appartient, mainte- 
nant, aux descendants des chefs héréditaires de ce village. 

Quant à l'origine des signes et à leur développement postérieur, j'ai reçu des 
Aïno ce seul renseignement, que ces signes datent de « Okikurumi », un premier 
« Aïno » demi-dieu légendaire, et se nommaient autrefois <> ekas Itokpa », c'est-à- 
dire les entailles du grand-père. 

Quant à l'héritage de ces cachets particuliers, de ces armoiries de famille, je n'ai 

1. Je remarquerai ici que le bâtonnet de cérémonie comme le bâtonnet ordinaire ont, eu des- 
sous, à la pointe qu'on trempe dans le « sake », une petite entaille nommée parumbé, c'est-à-dire 
la langue. Elle est le symbole de sa propre prédestination : transmettre la prière de l'Aïno à ses 
dieux. 

2. Le signe sur le bâtonnet est du genre masculin parce qu'il se présente avec le bâtonnet 
connue ambassadeur auprès du dieu et que cette action, chez les Aïno, est exclusivement appro- 
priée aux hommes. 



118 REVUE d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 

reçQ que des indications vagues, confuses, qui demandent fortement à être contrô- 
lées, par les faits, sur les lieux même. 

D'ailleurs, peut-être s'exprimait dans ces indications cette organisation chao- 
tique des Aino, où la survivance de la liliation maternelle est demeurée très 
forte, tandis que la filiation paternelle, qui a commencé seulement à s'implanter 
et qui n'est pas encore développée en système, s'est dispersée en communes de 
familles. 

Les signes (placés sur les bâtonnets) nommés habituellement « hiau sirosi », c'est- 
à-dire le signe d' « inau », passaient du bisaïeul et du grand-père par le père dans 
la lignée masculine. 

Mais des quatre Aino qui se trouvaient à l'Exposition de Londres, deux béné- 
ticiaient de ce principe, tandis que les deux autres profitaient des signes de la 
parenté maternelle. 

1, Un Aïno, du village de Mombet, fils de Japonais, mais élevé dans la famille de 
sa mère, avait reçu le signe du père de la mère. 

2. Le jeune Aino du village Niptani ayant, dans son enfance, perdu son père et 
ayant été élevé par sa mère à l'aide du frère de celle-ci, faisait usage du signe de 
son oncle. 

Le vieillard Hassekatou m'a dit qu'il y a six hommes qui se servent de son 
signe : lui et ses cinq cousins. Du signe « monetoko sirosi » (n° 13) usent dix 
hommes. 11 m'a affirmé que si, en général, tous les fils héritent du cachet pater- 
nel, il arrive aussi souvent que l'aîné seul en profite, et quant aux autres ils 
reçoivent en s'installant le cachet de leur beau-père, avec son assentiment bien 
entendu. 

D'autres Aïno ne reconnaissaient cette coutume que dans le cas où le beau-père 
était privé de fils et n'avait que des filles. 

Il convient de tenir compte de ce que l'entrée d'un homme étranger dans une 
maison et l'accueil dans la famille était un phénomène très répandu, nullement 
offensant pour l'homme. Aussi, je crois très volontiers, qu'au moins dans les 
temps anciens, l'échange du signe paternel contre le signe du beau-père avait lieu 
assez couvent. 

Selon les paroles d'un vieil Aïno, il y eut des cas où le fils, encore jeune garçon, 
quitta la maison paternelle. Un tel fuyard était reçu par une famille quelconque, 
et au bout de plusieurs années de séjour, s'il montrait un bon caractère, recevait la 
fille du maître pour femme; puis, quand il avait organisé son ménage à part, il 
recevait le signe de son beau-père et devenait, comme s'expriment les Aïno, « iri- 
ivaki » c'est-à-dire parent. 

Mais, en général, on ne pouvait ni vendre, ni changer le signe sur « inau » ; il 
était seulement permis de l'offrir en cadeau dans des cas semblables à celui qui 
vient d'être cité. 

_ • ■ ■ (.4 suivre). 



LÉGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 

Publiées et commentées par Henri Gaden. 



CAHIERS DE YORO DYAO 



INTRODUCTION 



*' 



Au cours de l'expédition qu'il fit, en 18o,j, aa Ouàlo, contre les chefs de ce pays 
et leur allié, l'Émir des Trarza Mohammed el Habib, le Gouverneur Faidlierbe, 
lisons-nous dans les Annales Sénégalaises, « voulant chercher à reconstituer le 
malheureux Ouàlo, offrit à Yoro Dyào, homme de bonne famille, qui s'était déclaré 
pour nous et nous avait servi de guide, de l'en nommer chef. Yoro Dyào déclina 
cette ofTre pour lui-même et proposa à sa place son frère Fara Penda, réfugié 
dans le Cayor, et qui, du temps de M. Kernel, gouverneur du Sénégal en 1833, 
avait déjà combattu dans nos rangs avec beaucoup de dévouement. Fara Penda 
accepta, et, à partir de ce moment, il nous rendit les plus grands services en ral- 
liant petit à petit les gens du Ouàlo et rétablissant les villages, tout en soutenant 
une lutte acharnée conlre les Maures ' ». 

Fara Penda avait un fils, précisément nommé d'après ce frère qui venait de le 
désigner au choix du Gouverneur. Le jeune Yoro Dyào fut élevé à l'École des 
otages créée par Faidherbe en cette même année 1853 ; il s'y fit remarquer par son 
intelligence et son application, et un arrêté du Moniteur du Sénégal nous le 
montre investi dès 1801, malgré sa jeunesse, du commandement d'un canton du 
Ouàlo. Les états de service de Yoro Dyào attestent qu'il a su rester fidèle aux 
exemples de dévouement à la France que lui avait donnés son père, Fara Penda. Il 
commande aujourd'hui le canton de Foss-Galodjina (Ouàlo) 

Chaque vendredi soir, autrefois, dans, les royaumes sénégalais, les griots du roi 
se réunissaient auprès de lui et, devant le prince et ses courtisans assemblés, leur 
chef chantait les louanges des rois depuis le fondateur légendaire de la dynastie. 
Des coutumes analogues ont existé dans la plupart des royaumes indigènes païens 
ou d'islamisation récente, où toute chronique écrite faisait défaut, et c'est ainsi 
qu'au Sénégal, dans certaines familles de griots, se conservait, plus ou moins fidè- 
lement, le souvenir de la série des rois et des événements les plus remarquables 
de leurs règnes ^. 

Chez les nobles, on se groupait souvent, après le repas du soir, pour causer des 
ancêtres, et l'on retenait les enfants et les jeunes gens à ces réunions pour les 
instruire dans le passé de leur famille. 

Certains indigènes, servis par une bonne mémoire et une intelligence plus vive, 
s'intéressaient à ces traditions et légendes au point de s'instruire de celles des 

1. Annales Sénégalaises de 1854 à 1885, p. 19. 

2. L'intérêt professionnel ne pouvait manquer de pousser les griots à amplifier ces événements 
et à attribuer au premier roi l'origine la plus illustre; c'est là une cause, non négligeable, de 
déformation de la tradition par ceux mûmes qui sont chargés de la conserver. 



120 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

familles et même des royaumes voisins et se faisaient peu à peu une réputation de 
spécialistes en ces matières. Para Penda était de ceux là et, encore aujourd'hui, 
Yoro Dyào, qui a hérité de cette même réputation, ne parle qu'avec vénération du 
savoir de son père. La connaissance du français qu'il avait acquise à l'École des 
otages permit à Yoro de prendre des notes sur les récits de son père et, plus tard, 
sur ceux des griots et des vieillards dont il écouta les récits. C'est à l'aide de ces 
notes, et dans le seul but de fixer pour lui-même ses souvenirs, qu'il a rédigé les 
deux cahiers qui suivent, sans supposer qu'ils pourraient être publiés un jour. 
Nous le remercions d'avoir bien voulu nous les confier et nous donner les renseigne- 
ments complémentaires qui nous ont paru nécessaires à leur intelligence. 

Les notes de Yoro Dyào sont disséminées sur des feuilles volantes, sur des 
carnets oili elles sont mêlées à d'autres renseignements, enfin elles ne sont souvent 
pour lui qu'un moyen mnémotecluiique de se remémorer un récit qu'il sait presque 
par cœur. Il e^t donc snil à pouvoir en tirer parti, et nous souhaitons vivement 
qu'il les utilise pour la rédaction de nouveaux cahiers. 

11 importe de préciser tout d'abord le sens de quelques mots ouolofs que Yoro 
Dyào emploie couramment dans ses récits. 

Chez les Ouolofs, la base de la société est la famille, c'est-à-dire l'ensemble des 
individus issus d'un ancêtre commun auquel ils rattachent leur généalogie. La filia- 
tion pouvant être suivie soit dans la ligne masculine, soit dans la ligne utérine, on 
conçoit que des familles basées sur Tune ou l'autre filiation puissent se constituer. 

Yoro Dyào nomme ginhii/o, du nom d'une cordelette que les hommes portent 
autour des reins, la famille par filiation masculine, composée des descendants 
d'un même homme. L'ensemble des individus issus d'une même femme, à laquelle 
ils se rattachent par filiation utérine, constitue une famille que les Ouolofs nom- 
ment mène, ^ sein », ou bir-oub-udeij, « ventre de mère » ; Yoro Dyào emploie la 
première de ces expressions. Dans les royaumes sénégalais, les familles ntnir 
avaient acquis une puissance considérable et constituaient, presque à elles seules, 
la noblesse du pays, aussi des clients s'agrégeaient-ils à elles qui profitaient de 
leur influence, tout en l'augmentant, sans toutefois participer à l'héritage des 
biens et des pouvoirs qu'elles possédaient. L'ensemble d'une famille mnie, c'est-à- 
dire des physiquement apparentés, et de ses clients, formait un /./(/'/. Chacun de 
ces groupements avait un nom, ({ui était celui de la famille mène qui en formait le 
noyau. Ce nom n'était employé ni pour désigner, ni pour saluer les membres du 
groupement qui le portait. Les Ouolofs, prétendant marquer ainsi la prééminence 
de l'homme sur la femme, ne se désignent et ne se saluent que par leur nom de 
clan, ou sanl ', lequel leur est transmis par leur père. Les familles gnénijo sont, 
en efTet, groupées par clans, dont les membres se considèrent comme issus, à 
une époque fort éloignée, d'un même ancêtre mâle, et observent les mêmes inter- 
dictions Il n'y avait pas, pour les familles mène, de groupement analogue au clan, 
mais chacune de ces familles avait ses interdictions propres, que ses membres 
observaient en même temps que celles du clan dont ils faisaient partie par leur 
famille guènyo. Yoro Dyào s'interdit l'iguane, parce que cet animal est tabou pour 
le clan des Dyào, auquel il appartient par son père; en outre, faisant partie, par 
sa mère, de la famille mène Boul, il ne doit avoir aucun contact avec le serpent 
boa, ni rien entreprendre un mardi. Du vivant de sa mère, qui appartenait au 
clan des Mbody, pour lequel l'antilope bubale est tabou, Yoro Dyào évitait aussi 
de manger de cette antilope, mais c'était uniquement par respect pour sa mère 
qu'il s'imposait cette privation. 

1. Le sanl est l'équivalent exact du ueltùJe des Toucouleurs et des Peuls de l'ouest. 



HEXRI GADEN : LÉGENDES ET COLTUMES SÉNÉGALAISES 121 

A cette division de la société par familles, sest superposée une division par 
castes. 

La première et, de beaucoup, la plus nombreuse de ces castes, est celle des 
dyamhour. Le mot a libre », par lequel on traduit, en général, dyambour^ ne doit 
pas être pris seulement dans un sens opposé à « captif », il doit s'entendre dans le 
sens plus général de <> libre de toute souillure ». Le dyambour est celui qui, n'étant 
pas et n'ayant jamais été captif, n'est d'aucune des autres castes. Ceux qui appar- 
tiennent à l'une de ces autres castes, toutes plus ou moins méprisées, sont appelés 
nyênyo, d'un mot peut qui signifie « flatteur », car leur caractère commun est de 
flatter les dyambour pour en obtenir des cadeaux. 

Les nyênyo se divisent en plusieurs castes dont la hiérarchie est la suivante : 
1° les Nit-nyou-nyoul, « gens noirs », et les Dom-ou-dyambour, « descendants du 
dyambour », castes impures parmi lesquelles les rois prenaient, de préférence, 
les captifs qu'ils vendaient aux traitants européens ' ; 2° les Teug, forgerons et 
bijoutiers; 3° les Oudé, tanneurs et cordonniers; 4'^ les Tamakat^ qui jouent d'un 
tam-tam nommé tama ; 5° les Khahnbane, chanteurs qui s'accompagnent d'une 
sorte de guitare de forme particulière ; 6° les Mâho, tisserands, qui sont aussi 
chanteurs et jouent du tama; 7° les Scnye, fabricants de pirogues, de bois de 
selles et de calebasses en bois ; 8° les Làobé, qui fabriquent tous les ustensiles en 
bois et tous les tam-tams en usage dans le pays ; 9° les « Griots », qui chantent, 
jouent de tous les instruments, demandent des cadeaux même aux autres nyênyo 
et forment la caste la plus méprisée comme la plus redoutée. 

Toute alliance avec un membre de ces différentes castes était interdite aux 
dyambour; cependant, ces interdictions furent parfois violées, puis qu'on trouve 
chez les nyênyo des familles qui appartiennent à des clans dyambour. 

Au dernier degré de l'échelle sociale étaient les captifs, divisés eux-mêmes en 
« captifs de case » et « captifs de couronne », ceux-ci n'existant que dans les 
familles royales ou nobles et constituant l'apanage du chef. 

Au point de vue politique, les dyambour se partageaient en nobles et en badolo ^, 
ou roturiers, ceux-ci largement exploités et pillés par les rois, les chefs, les nobles 
et leurs captifs. Il y avait une hiérarchie entre les familles nobles. 

Au Ouàlo, par exemple, il y avait une famille royale, à filiation masculine, qui 
faisait partie du clan des Mbody, et trois familles princières, à filiation utérine, la 
Loggar, la Dyeus el\a Tédyek. Pour pouvoir être élu Brak, il fallait appartenir, par 
son père, à la famille royale et, par sa mère, à l'une des trois familles princières. 

Un second ordre de noblesse comprenait les familles à filiation utérine qui 
élisaient le Brak, et un petit nombre de familles à filiation masculine chez les- 
quelles étaient pris les chefs de certaines provinces^, mais qui n'avaient que voix 
consultative à l'élection du Brak. 

Enfin un troisième et dernier ordre de noblesse comprenait deux ou trois fa- 
milles à filiation masculine qui avaient le privilège de fournir les chefs de cer- 
tains cantons. 

Dans ces familles guényo nobles, le choix du chef était influencé par son origine 
utérine, même quand il n'était pas obligatoire qu'il appartint à une certaine 
famille mène, comme cela avait lieu, par exemple, pour le Mbêtyo, chef de la pro- 
vince de Pêtyo, qui devait être, par son père, d'une certaine famille du clan des 
Dyôp et, par sa mère, de l'une des familles mène Dyinye ou Dyinye Lâr. L'influence 
politique était donc aux familles à filiation utérine, et si l'oncle de notre auteur 

1. Au sujet de ces castes impures, voir l'appendice 1 du deuxième cahier. 

2. Du peui bâydolo, qui vient de wâsde dôle, « n'avoir pas de pouvoir ». 



1^2 REVUE d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 

avait refusé pour lui-même et fait donner à son frère le commandement du Ouâlo 
que lui ofTrail Faidherbe en I800, c'est que lui-même n'était que de petite noblesse, 
tandis que Para Penda appartenait, par sa mère, à la famille princière Loggar. 
Les familles mnie cherchaient à se constituer des domaines fonciers ; la terre dont 
elles disposaient leur permettait, en effet, d'augmenter le nombre de leurs clients 
et, par suite, leur intluonce au moment de l'élection du Brak, et aussi de vivre et 
de conserver leur clientèle pendant que les familles rivales étaient au pouvoir. 
Les Brak faisaient donc volontiers, si les grands y consentaient, des donations de 
terre à leur famille mène ou à celles dont ils voulaient s'assurer l'appui ou qui leur 
avaient rendu des services. C'est là une des origines de la propriété foncière qui 
avait commencé de s'organiser au Ouâlo, dans des formes analogues à celles qui 
existaient au Fouta sénégalais. Cependant les Brak avaient intérêt surtout à aug- 
menter le nombre des captifs de couronne de la famille royale, puisque ces captifs, 
qui constituaient leur garde personnelle pendant leurs fonctions, étaient pour eux 
une force qui les aidait à se maintenir contre les elUreprises des familles mène 
rivales et pouvait les garantir, au besoin, contre les revirements du parti qui les 
avait élus. 

Dans la réalité, il résultait de cette organisation même que le Brak devait se 
procurer les ressources nécessaires pour s'assurer le dévouement des captifs qui 
constituaient sa force, satisfaire son parti et calmer, dans la mesure du possible, 
les appétits des partis rivaux. Le produit d'impôts mal organisés ne pouvant lui 
suffire, il était dans l'obligation de piller pour rester au pouvoir et encore n'était-il 
jamais certain de réussir à s'y maintenir à moins de se rendre redoutable à tous 
par une activité particulière. 

Une situation analogue se rencontrait dans les autres royaumes, avec cette dif- 
férence, cependant, que, dans le Dyolof, les droits ne se transmettaient que dans 
la ligne masculine, tandis que, dans le Sine et le Sàloum, le pouvoir était entière- 
ment entre les mains de la famille Guéloaar, qui était à filiation utérine et d'origine 
mandingue. 

Yoro Dyào attribue à des influences peules anciennes la formation de ces 
familles à hlialion utérine qui, chez les Ouolofs, forment la presque totalité de la 
noblesse et ne se rencontrent ni chez les roturiers ni parmi les castes de nyênyo. 
Chez les peuls païens, comme chez les Sérères, les biens ne s'héritent encore que 
dans la ligne utérine ; les droits au commandement et certains gris-gris destinés à 
procurer la victoire dans les combats sont seuls à se transmettre dans la ligue 
masculine. Chez les Peuls islamisés, même depuis longtemps, on enseigne encore 
aux enfants qu'au jour de la résurrection le père ne reconnaîtra pas ses fils et ses 
filles, que seul l'oncle maternel [kùo) reconnaîtra ses neveux et nièces issus de ses 
sœurs, et cette croyance est certainement un souvenir de l'époque où les biens se 
transmettaient dans la ligne utérine. Mais ces coutumes ne furent pas particulières 
aux Peuls, elles sont encore observées par les Guélouar, chez lesquels les droits 
politiques môme, suivent, comme les biens, la ligne utérine; elles le furent autre- 
fois par lesberbères de l'Ouest, ainsi qu'Ibn Batouta le remarque chez les Messoufa 
de Oualata '; il est donc probable qu'elles furent autrefois générales chez les Ouo- 
lofs, comme elles l'étaient chez les peuples ({ui les entouraient. D'ailleurs, la rela- 
tion de parenté spéciale que les Peuls nomment dendinîgal, et qui s'observe encore 
chez eux, comme chez les Toucouleurs, entre les enfants des frères et ceux des 
sœurs, se trouve également chez tous les Ouolofs, qui la nomment gammé ou /mL 

1. E.ilraUsdes vùijiiffes de Uni Baloula, traduction de Slane. Joiniial Asiatique, 4'' série, vol. I, 
p. 196. 



HENRI GADEX : LEGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 123 

Enfin, chez enx, Tenfanl d\in homme libre et d'une captive était captif et propriété 
du maître de la mère, tandis que Tenfant d'un captif et d'une femme libre, était 
libre. Il semble donc que le mode de transmission par voie utérine, après avoir 
été général chez les Ouolofs, ait facilement disparu devant l'influence islamique là 
où les biens à hériter étaient insignifiants, comme chez les roturiers et les nyènyo, 
et qu'il se soit au contraire conservé précisément dans les familles puissantes dont 
il était la base et qui en tenaient leurs droits politiques et leurs biens. 

Dans son voyage au Sénégal en 14o5, Ca-da-Mosto avait trouvé le roi et les chefs 
pratiquant la religion musulmane et entourés de marabouts berbères et arabes '. 
Cette islamisation superhcielle disparut, probablement au contact des Européens 
qui commencèrent alors à fréquenter ces parages, et, aux époques auxquelles se 
passaient les cérémonies que '\'oro Dyâo nous décrit dans son deuxième cahier, 
les rois et les chefs, redevenus païens, leurs familles, leurs clients, leurs captifs, 
formaient le parti des /ycf/o -, parti guerrier et païen. Ce parti, détesté pour ses 
pillages incessants et qui ne pouvait renoncer à des habitudes séculaires, devait 
forcément disparaître peu après l'établissement au Sénégal d'une puissance décidée 
à faire respecter la liberté des transactions commerciales et à interdire la traite 
des noirs ^. 

Bien que païens, les rois des pays sénégalais paraissent avoir toujours pratiqué 
à l'égard des musulmans une politique très libérale, donnant même aux marabouts, 
ou Sf'rini/e ^, qui en faisaient la demande, des concessions sur lesquelles ils pou- 
vaient s'établir et gruuijcr leurs adeptes. Les chefs de ces colonies musulmanes 
se nommaient « Sérinye fuc tal », « marabouts qui nettoient un emplacement pour 
y faire un feu «, le feu à la lueur duquel, avant et après le coucher du soleil, les 
élèves viennent réciter, pour les apprendre par cœur, les versets écrits sur leur 
planchette. Les Sérinye fac (al étaient maîtres dans leur village et sur leur con- 
cession ; ils ne payaient aucune redevance au titre de la terre, bien que celle-ci ne 
leur fut jamais donnée qu'à titre précaire; à leur mort, leur successeur, habituel- 
lement le plus âgé de leur famille, était élu par la colonie qu'ils commandaient. 
Tant qu'ils n'intervenaient pas dans les affaires du pays et ne faisaient pas d'agita- 
tion religieuse, les bours et les chefs les ignoraient, mais, dès qu'ils se signalaient 
à l'attention, ils étaient exposés à une répression impitoyable. 

D'autres Sérinye étaient attachés à la personne des rois et des chefs et avaient 

1. llela/ion des voycujes à la côle occidentale d'Africjue d'Alvise de Ca-da-Mosto, /-{.5.5-/4.5r, 
publiée par Ch. Schefer. Paris, Leroux, iS'Ju, p. "'J. 

Ca-da-Mosto raconte (p. 86 et suiv.) qu'après avoir passé le <> tleuve de Sénéga », il se rendit et 
débarqua à un endroit de la côte qu'il appelle » la palme de Budonicl, qui est une baye et non un 
port >>, et passa quelques jours dans le village d'un neveu de Budomel nommé Bisboror. Le village 
de mBoro, qui était l'apanage d'un parent du Damel dont le titre était Belyboro, se trouve dans 
une région où les palmiers sont très abondants et auprès d'un lac de formation lagunaire très 
voisin de la côte. C'est là que Ca-da-Moslo débarqua. D'après une tradition indigène, la côte 
formait autrefois, près de niBoro, un estuaire où venaient ancrer les vaisseaux des blancs {Une 
mission au Sénéf/al, par MM. D. Lasnet, A. Chevalier, A. Cligny, P. Rambaud. Paris, Challamel, 
1900, p. 337). Ainsi se retrouve l'endroit où débarqua Ca-da-Mosto, et se confirme la tradition 
indigène. Au milieu du xv° siècle les bancs de sable, qui étaient le rivage en formation, empê- 
chaient les caravelles de pénétrer dans la baie que formait le lac actuel. 

2. Le mot h/eddo, pi. sebbe est actuellement, pour les Toucouleurs et les Peuls de l'ouest, l'équi- 
valent du mot kddo, pi. hâbe, pour les Peuls du Mâssina et du Ilaoussa, et leur sert à désigner 
tous les indigènes de race noire par opposition aux Européens, Maures, Arabes et Peuls. 

3. Les traitants Européens et les diverses Compagnies du Sénégal qui poussaient autrefois les 
chefs à l'ivrognerie et au pillage pour en tirer un plus grand nombre d'esclaves, ont une large 
part de responsabilité dans les violences du parti tyèdo. 

4. Le même mot, lyérno, pi. sèvenbe (forme emphatique hjcrnt'uhjo pi. scvnàbc) est employé 
au Foula dans le même sens de « marabout ». 



124 REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 

pour principale fonclion de leur préparer des amulettes. Enfin des familles mara- 
boutiques s'étaient si complètement inféodées au parti tyédo qu'elles étaient rede- 
venues païennes; leurs chefs continuaient à porter le'lilre de Sérinye, en sou- 
venir de leur origine. Certains de ces Sérinye païens tenaient des rois des apanages 
pour lesquels ils payaient les mêmes redevances que les autres chefs, et qu'ils 
transmettaient à leurs descendants ; on les nommait Sérinye lamb, du nom d'une 
sorte de gros tam-tam que certains chefs païens avaient seuls le droit de faire battre 
devant eux '. 



Le récit que fait Yoro Dyâo des aventures de nDyadyane nDyâye et de la fonda- 
lion de l'Empire Dyolof est, il le dit lui-même, « une légende fabuleuse, mais que 
cependant les Ouolofs tiennent pour vraie »; mais il n'est pas sans intérêt de 
savoir quelle origine et quel rôle les indigènes attribuent à leurs anciennes familles 
royales et princières, ni de constater une fois de plus avec quelle facilité l'imagi- 
nation populaire fait abstraction de toute notion de temps pour attribuer au même 
héros des événements qui, vraisemblablement, remplirent plusieurs générations. 

Des variantes de la légende de nDyadyane sont données par l'Abbé Boilat - et 
par Bérenger-Féraud ^; le même thème de l'étranger pris pour chef par une peu- 
plade pour avoir mis fin à des querelles incessantes en procédant lui-même au 
partage qui les provoquait, se retrouve au Foula chez les Lidoubé Dyam *. Il est 
possible que, chez les Ouolofs comme chez les Lidoubé, on ait attribué au fonda- 
teur de la famille au pouvoir la personnalité du héros d'un conte populaire. 

Des récils légendaires sur Abou-Bekr-Ibn-Omar, conservés dans la famille Loggar 
et par les griots du Lam-Tûro (à Guédé, près Podor), et dont l'origine n'est peut- 
être pas très ancienne, ont fourni le moyen de rattacher nDyadyane au conquérant 
berbère. Des détails abondants et précis donnent à l'ensemble une apparence de 
vérité historique. 

Toutes les traditions conservées par les Ouolofs ne sont cependant pas dénuées 
de valeur historique, et un curieux exemple vaut d'en être donné. 

« Le Bourba Dyolof ^im/u, dit Yoro Dyâo, était fils de Dyelen, fils du Bourba 
Layti, fils du Bourba Tijoukll, fils du Bourba Dyinyelane, fils du Bourba Saré, fils 
du premier Bourba nDyadyane nDyâye. Le Bourba Biram avait un fils, nommé 
Dyelen, qu'il destinait à lui succéder et qui portait, en conséquence, le titre de 
Boumi, que l'on donnait au successeur désigné du roi régnant. Boumi Dyelen était 
l'ami d'un portugais nommé Domingo, et leur amitié était si grande qu'il l'accom- 
pagna jusqu'au Portugal. Ils revinrent au Sénégal et, un jour que le Boumi discu- 
tait, à Del % avec son ami Domingo, il s'oublia jusqu'à le maltraiter, et Domingo 
le tua d'un coup de fusil. 

Boumi Dyelen avait pour mère Yalta nTanye, sœur du Brak Natâgo nTanye, qui 
avait succédé, au Ouàlo, au Brak Tijou/di mBody. Yalta nTanye avait pour mère 
Maram Dyop, elle-même fille de Faragna Youmeyga, une des sept filles d'Aram 
Boubakar ». 

1. Walckenaer [Histoire générale des voyages, vol. IV, p. 19.j) décrit ce tamtaiii d'après Barbot et 
le nomme olamba. 

Nous devons à Yoro-Dyâo ces renseignements sur les Sérinye. 

2. Esquisses se né g alaises, par Tabbé P. D. Boilat. Paris, Bertrand, 1833, p. 279. 

3. Bérenger-Féraud, Contes populaires de la Sétiégambi', Paris, Leroux, 1883. 

4. Voir appendice 1 du premier cahier. 

3. Del est situé tout près de Bieurt, où Walclvcnaor, qui renvoie à Marmol, dit que les Portugais 
avaient commencé un fort lorsqu'ils y vinrent avec Bemoï en 1483 (loc. cit., vol. II, p. 410). 



HENRI GADEN : LÉGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 123 

Il est impossible de ne pas reconnaître dans Boumi Dyelene « Bemoi, prince 
des Jalofs », dont parlent les historiens portugais, et qui, ayant été nommé son 
successeur par son frère Biron, qui régnait dans le pays des Jalofs, fut dépossédé 
du pouvoir par un de ses frères. Bemoï se rendit au Portugal pour y solliciter des 
secours; il se convertit et fut baptisé, le roi Jean lui fournit 20 caravelles bien 
armées pour aider à son rétablissement et bâtir un fort sur la rivière du Sénégal. 
« Elles abordèrent heureusement avec Bemoï et Ton commença aussitôt à cons- 
truire le fort, mais, soit par la crainte de quelque trahison, soit par celle d'être 
arrêté trop longtemps dans un pays barbare, l'amiral portugais (dom Pedro Vaz 
de Cunna) tua lâchement le malheureux Bemoï », et revint au Portugal sans avoir 
achevé son ouvrage '. 

La généalogie de Boumi Dyelcn, telle que la donne Yoro Dyào, est certaine- 
ment inexacte, puisque Boumi était non pas le fils mais le frère du Bourba Biram; 
il n'en est pas moins à remarquer que le nom de ce Bourba a été conservé, ainsi 
que celui du Bourba Ti/oukU, dans lequel il semble qu'on doive reconnaître le 
« Zucholin » de Ca-da-Mosto. 

Bemoï, ou Boumi Dyelen, était au Portugal vers ii82, il appartenait par sa mère 
à la famille Loggar du Ouàlo, comme plus tard Para Penda. En admettant même 
l'exactitude de sa généalogie utérine, telle qu'elle est parvenue à Yoro Dyào, on 
voit que les origines de la famille Loggar remonteraient tout au plus au début du 
xv" siècle, et qu'elle ne peut pas se rattacher au conquérant Almoravide dont les 
Ouolofs ne sauraient probablement plus rien sans les Maures, qui n'ont eux- 
mêmes sur lui que des traditions imprécises. 

L'importance de l'ancien empire Dyolof a, de même, été très exagérée dans le 
récit de Yoro Dyào. Ca-da-Mosto, dans sa relation, nous a laissé un tableau très 
vivant des difficultés dans lesquelles se débattait ce « roy de Sénéga » qui n'avait 
pas « certain revenu de dace et gabelle », mais auquel « les seigneurs, pour se 
maintenir en grâce », faisaient des présents annuels, insuffisants pour ses besoins 
de sorte qu'il devait piller pour augmenter ses ressources. - Enfin, Ca-da-Mosto 
constate par lui même que les « Barbacins » et les Sérères, c'est-à-dire le Sine et 
le Sâloum, avaient maintenu leur indépendance contre toutes les entreprises des 
« roys de Sénéga » ^ Ainsi se réduit à de plus justes proportions cet empire déjà 
si mal assuré en lioo et dont la dislocation date, d'après le P. Labat, de 1566. * 

La légende de nDyadyane nDyâye n'a donc pas de valeur historique ; quant au 
deuxième cahier de Yoro Dyào, il a une tout autre valeur documentaire. 



Le désir d'être complet et précis pousse Yoro Dyào à ouvrir d'incessantes paren- 
thèses qui le rendent difficilement intelligible ; nous donnons donc une sorte de 
transcription de son texte, que nous avons d'ailleurs conservé partout où nous 
avons pu le faire ; ces passages sont entre guillemets. Partout ailleurs nous avons 
serré le texte d'aussi près qu'il a été possible, sans y rien ajou*"r ni en rien retran- 
cher, en ne nous laissant guider que par le seul souci d'y apporter de la clarté. 

1. Walckenaer, loc. cil., vol. I, p. 99 et suiv. d'après de Barros, et vol. II, p. 410 d'après 
Marmol. Voir aussi, a. s. de Boumi Dyelen, une intéressante Notice sur les Sérères, du col. 
Pinet-Laprade, Moniteur du Séiiérjal, année 1865, p. 46. 

2. Ca-da-Mosto. Loc. cil. p. 76. 

3. Id. p. 128-130. 

4. P. Labat, Nouvelle relation de V Afrique occidentale. Paris, Cavelier, 1728. Vol. II, p. 248. 



PREMIER CMIIER DE YORO DYAO 



Légende de nDyadyane nDyâye, et de la fondation de l'empire Dyolof. 

« Vers Fan 1"200, parut à nos ancêtres sénégalais, an bord de notre fleuve, le 
« Sénégal, un vénérable religieux musulman du nom de Roubakar-ebn-Amar, 
>< appelé aussi .4/;o;« Dardai/ '. Ce marabout auquel la tradition attribue [d'être] 
« Fauteur de Tintroduction et le prêcheur primitif de Tlslam dans nos contrées 
« est aussi, d'après elle, descendant direct de son homonyme ^ Boubakar-ebn- 
« Âmar, relié au prophète Mouhimed, par une parenté, non trop éloignée, de 
« consanguinité. 

« Il vint de la Mecque, dit la tradition (du Maroc, peut-être), avec une famille 
u très nombreuse et d'immenses richesses en or, chevaux arabes, chameaux, 
« vêlements en soie dorés en différentes façons et [vêtements] ordinaires. 11 s'établit 
« avec sa tente en or, entourée d'un grand nombres de [tentes] en laine, dans un 
« endroit appelé depuis 8rane-ou-gouyai\ en ouolof Brane le froid, c'est-à-dire 
« le saint, à cause qu'un parent de l'Apôtre de Dieu l'avait habité. » Ce lieu se 
trouve entre le village actuel de Brane (Brenn) et l'étang de Wêl^ Brane-ou-Gouyar 
et ses environs, sur une vaste élendue, constituent, à cause du séjour qu'y fit Bou- 
bakar-eb-Amar, un domaine * appartenant à ses descendants au Ouàlo qui for- 
ment la famille mène princière Loggare (Logre) de ce pays. 

De sa femme Maryam, la seule femme arabe qu'il eut emmenée au Sénégal 
Boubakar-ebn-Amar eut deux tilles, Haram Bouhakar et Lahlia. Haram Boubakar, 

1. D'après des légendes qui circulent au Fouta, la première conversion des indigènes à l'Islam 
aurait été opérée par une col.mnc venue de La Mecque et qui campait dans l'île à Morfil, près de 
Mboumba, chef-lieu actuel du Lao. Un personnage religieux important, nommé Abou Darday, 
aurait fait partie de cette colonne et serait enterré sous un monticule dont M. l'Administrateur 
Mathieu,, commandant le cercle de Pédor, a bien voulu nous confirmer l'existence dans l'ile à 
Morfil, à un kilomètre environ de Mboumba. Suivant d'autres, Abou Darday aurait simplement 
campé sur ce monticule et serait, plus tard, mort ù La Mecque, oii il serait retourné avec sa 
colonne. Yoro Dyào, comme les chefs du Dyolof, identifie Abou Darday à Abou-Bekr-Ibn-Omar, 
dont le tombeau est cependant connu et se trouve en un point de la barrière orientale du Tagant 
nommé Oum-Loueytgat. Si on se rapporte au passage de l'Histoire des Berbères [Trad. de Slane, 
vol. U, p. 6S;, où Ibn-lvhaldoun décrit l'île du Sénégal dans laquelle Abd-Allah-ibn-Yacîn se 
retira pour préparer le mouvement Almoravide, on conviendra qu'il serait plus vraisemblable 
d'attribuer au légemlairc Abou-Darday la personnalité d'Ibn-Yacîn. Dans cette hypothèse, l'île du 
récit d'Ibn Khaldoun serait l'île à MorGI. Rappelons d'ailleurs que dans une notice sur les Alniora- 
vides, parue dans le Moniteur du Sénér/al du 3 mars 1857, L. l'élise dit, sans donner les raisons 
de son alfirmation, qu'ihn-Vacin sortit d'une île du Sénégal située à peu près à hauteur de 
Nf/ifjilonj/e . 

2. Ce passage et le seul dans lequel Yaro Dyâo parle de deux personnages du nom do Boubakar- 
ebn-Amar. Partout ailleurs il enteml bien désigner sous ce nom le conquérant Almoravide qui 
passe pour avoir conduit les tribus Maures jusqu'au fleuve. 

3. « Etang » se dit, en peut, wrndu, pi. hrfi, raciue irrl. C'est donc aux Peuls qu'il faut 
attribuer ce nom, comme celui de Oudio. W^i'o se dit au Fouta de tous les terrains inondés par la 
crue annuelle. Walde « couler, se répandre sur une surface ». Wàlde » passer la nuit». Wâlt'if/o 
« se coucher n (dans les dialectes de l'Est). 

4. Une propriété foncière s'était organisée au Ouàlo dont les formes étaient très voisines de celles 
qui existaient au Fouta. Cependant ces domaines étaient, au Ouàlo, peu nombreux et peu étendus. 



HENRI GADEN : LEGENDES ET COUTUMES SÉNÉGAL^SES 127 

l'interdite à Bouhakar, expression allégorique i« qui couvre le père et la fille d'une 
saintelé prééminente ' ». Maryam reçut le surnom de Emoul Banina, la mère des 
deux filles, sous lequel elle est en général connue dans les traditions des Ouolofs, 
De Haram Boubakar sortit la famille mène noble du OuAlo, dite de Aram Bakar. 
Lahlia fut stérile. 

Boubakar-ebn-Amar fit un long séjour à Brane-ou-Gouyar, au milieu des Oulad 
Rïzg 2 qui habitaient alors cette partie du Sahara que le Sénégal limite au Sud, 
avec leur nombreux Z ena g a (tributaires ou berbères); il ne tarda pas à devenir 
l'objet d'une grande vénération de la part des Maures et des noirs qui peuplaient 
les deux rives du Sénégal. De là, le saint homme se rendit « dans plusieurs pays 
« loin de sa résidence, enseignant et prêchant l'Islam chez les noirs, en ce 
(( moment idolâtres ». 

Pendant un de ses voyages, il convertit le Lam-Tôro Abrann, alors Empereur 
d'un vaste territoire comprenant le Foula Tôro, le Gadyaga, le Kaméra, le Guidima- 
kha et le Dyawara. Le Lam-Tùro lui donna en mariage sa fille Fathnala .S'a/ qui 
le rendit père d'un homme dont le souvenir vivra longtemps en Sénégambie. Cet 
homme, nommé Ahmadou, fut appelé ensuite Ndijndynne Ndyàye, nom sous 
lequel il régna 44 ans (1212-1256) sur le grand Empire qui fut formé, comme nous 
le verrons, des royaumes de Ouàlo, Cayor, Baol, Dyolof, Sine, Sàloum et d'une 
province du Foula voisine du Ouàlo et appelée aujourd'hui le Dimar. La domination 
de Ndyadyane Ndyàye s'étendit par le Sud, jusque sur le Bambouk. 

Les deux familles royales Loggar, du Ouàlo, et Moiiyoye du Cayor et du Baol, 
dans lesquelles les droits au commandement se transmettent par filiation utérine, 
sont également issues de Boubakar-ebn-Amar. Ces filles se nommaient Fàdovma 
Youmeyga et Frayna )'oianeyga. 

Fadouma Youmeyga épousa en premières noces le prince peul hma^ Ardo des 
Peuls Ouodàbé ■' et qui possédait un vasio domaine nommé Salgouf dans cette 
région aujourd'hui déserte qui sépare le Ouàlo du Dyolof et qui était alors très 
peuplée de Peuls et de Ouolofs. De cette union naquit une fille, Tako Salgouf, qui 
est la souche de la famille mène Mouyoye. 

En secondes noces, Fadouma Youmeyga épousa /hirka, frère utérin de Ndyadyane, 
à qui il succéda sur le trône du Ouàlo, et qui fut le premier souverain de ce pays à 
porter le litre de Bràk. Elle en eut une fille, Drguène Mhodye, qui fut une des 
souches de la famille mène Loggar, du Ouàlo, et deux fils, Tyaka-Mhar et Amadou 
Fadouma, qui furent tous deux Brak après la mort de leur père. 

Amadou Fadouma étant mort sans enfants, les Braks furent pris, par la suite, 
parmi les descendants, en ligne paternelle directe, de Tyaka Mbar. Ils devaient 
en outre être issus, par filiation utérine, soit de Fragna Youmeyga ou de Déguène 
Mbodye, souches de la famille mène Loggar, soit de Ndoy Demba, femme de 
Tyaka Mbar et souche de la famille mène Dyos ou Byés, soit de Guéie May Beutt, 
autre femme de Tyaka et originaire delà famille jyîCMc Tédijèk. En résumé, il fallait, 
pour pouvoir être Bràk du Ouàlo être de la descendance guényo directe de Tyaka 
Mbar et appartenir à l'une des trois familles mène rivales : Loggar, Dyés et Tédyèk. 



1. Les Maures rient de cette légende et disent que Abou-Bekr-lbn-Omar ayant campé une nuit 
près de Brenn, aurait exigé une femme des noirs du village. De cette rencontre serait née une 
fille qui aurait été nommée Ilaram-Boubakar en souvenir du péché commis par son père, et de son 
origine bâtarde. 

2. Les Oulad Rizg, qui étaient une branche des arabes Beni-ITassan, ne sont venus dans cette 
région que longtemps après Abou-Bekr-lbn-Omar. 

3. Les Ouodàbé sont une importante tribu de Peuls pasteurs dont les terrains de parcours sont 
dans le Dimar et dans le Ouàlo et dont les chefs appartiennent au clan des Soh. • 



128 REVUE d'etqnograpeie et de sociologie 

Ndoy Demba était fille du Lébou Demba Ndoij et de Fatim Mlddo, celle-ci fille de 
Mlâdo Doy, fille du Lébou Mà-Ndoy et de la Lébou Dyémolé Sodé, fille de Ndoinigou 
Dyenn, fille du fameux Manyesa Ourdi Dyone, roi du Sine, et d'une femme Sérère 
du Sîne, Faiim Bey . Guéte May Beutt était fille d'un roi Socé (Mandingne) du nom 
de Salihou (fils du célèbre roi Socé J)ang Stssé) et de Aoua Dyàg, fille du Mâlo 
Mhanye Dyàg et de la Peule Tèggue Dyinik, elle-même fille du Peul Dyinik et de la 
Peule Ouedyi Sa Kandé. 

Les sept filles d'Aram Boubakar : Fadouma Youmeyga, Lafna Youmcyga, 
Fragna Youmeyga, Tyapatga Youmeyga, Mbay Ouad, Fidya Ouad, Dafa Ûuad, 
furent toutes successivement Bràk du Ouâlo après Amadou Fadouma. Elles sont 
dans la suite des Bràk, les seules femmes qui aient porté ce titre. 

« Les noms de ces sept femmes doivent être des noms arabes corrompus dans 
« les idiomes ouolofs, sauf celui de Tyapatga, qui vient du mot peul tyapàto, mal 
« prononcé des Ouolofs et qui veut dire arabe, maure, berbère. Diyana fut le vrai 
« nom de Tyapatga Youmeyga ; Tyapatga fut un nom de caresse par lequel 
« l'appelait la Peule Tyoyel, amie de sa mère. 

« Youmeyga est la corruption en ouolof des mots berbères eydou meyyintou qui 
« signifient « qui sont ceux ou celles-là? de quelle famille sont ceux ou cellcs- 
« là?» Ainsi ces deux mots furent donnés en surnom aux quatre sœurs depuis 
« un jour où des Berbères, les voyant passer près d'eux, l'un d'eux dit aux autres 
« eydou meyyintou ». 

Les trois sœurs Ouad furent ainsi nommées de leur père Soua'iloum Ouahad, qui 
eut d'Aram Bakar les sept filles que nous avons nommées et d'un autre lit un fils 
Souleyman Ouad. Celui-ci fonda le village de Mbobakhc qui devint le centre d'une 
province de la rive droite que les Maures Trarza détruisirent dans leurs guen-es 
avec le Ouâlo. C'était le Laouar, dont les chefs portaient le titre de Bey Laouar *. 

Souleyman Ouad était fils d'une Peule, Kadyaia, fille d'/l/i Maryam., de la 
famille des chefs des Peuls Ourourbé ^ de Guédé (près Podor). Souaïloum l'avait 
épousée après la mort d'Aram Bakar. Souleyman Ouad transmit le nom de Ouad 
à la famille guényo issue de lui. 

Mais reprenons la légende d'Ahmadou (Ndyadyane Ndyâye), légende fabuleuse 
mais que cependant les Ouolofs tiennent pour vraie. 

Lorsque, dit la légende, Boubakar-ebn-Amar, ou Abou Darday, fut sur le point 
de mourir, à Mboumba, chef-lieu de la province du Lao, au Fouta, de la maladie 
qui l'y avait atteint, il fit appeler sa femme Fatimata Sal, qui l'accompagnait dans 
tous ses déplacements. Il lui fit ses dernières recommandations « en peu de mots 
« formées des deux formules ci-dessous, prescrites par le Coran aux musulmans, 
<( et ponctuellement pratiquées par les orthodoxes mahométans : de ne se sou- 
te mettre à l'expulsion des deux matières excrémentielles qu'en des endroits loin 
« et cachés de la vue des humains, surtout des femmes et des enfants, et de se 
« laver les parties souillées jusqu'où le moyen le permet dans les excrémentoires ». 

Huit ans après la mort de Boubakar-ebn-Amar, Fatimata Sal appela son fils 
Ahmadou. Elle lui rappela les recommandations dernières de son père et lui fit 
part d'un projet qu'elle tenait secret depuis longtemps. Elle ne pouvait rester sans 
mari et, ne voyant que Mbakik Bô, captif Bambara de Boubakar-ebn-Amar qui se 
conformât aux dernières volontés du défunt, elle avait décidé de lui offrir sa main. 

1. Les Ouad ouolofs du Laouar sont devenus les Ouan toucouleurs du Lào. 

2. Les Ourourbé sont une très importante tribu de Peuls pasteurs répandus au Tôro et jusque 
dans le Fouta Djalon; leurs chefs sont pris dans le clan Bah. D'après le Tarikh-es-Soudan [Trad. 
Houdas, p. 128), ils auraient émigré au Fouta après que Askia Mohammed eut tué Tenguella, en 
1511-1512. 



# 

HENRI GADEN : LEGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 129 

« Pour toute réponse, Âhmadou", qui ne savait pas nager, g^S^a précipilam- 
« meut le fleuve, le Sénégal, et s'y jeta pour y mourir asphyxié. Il ne reparut 
« point à la surface de l'eau et toutes les recherches faites pour le retrouver 
« furent vaines ». Ceci se passa à Gallal, village de la rive gauche, voisin de Bakel, 
et qui était alors la capitale du Lam-Tôro. 

Le mariage de Fatimala Sal et de Mbarik Bô n'eut lieu que longtemps après la 
disparition d'Ahmadou qui avait plongé sa mère dans la plus grande tristesse. De 
cette union naquit un fils unique, Barka Bô d'où est issue la famille MOodi/p, 
famille giiényo des Brak du Ouàlo. 

Ahmadou ne mourut pas dans l'eau; il put y vivre, dit la tradition, aussi facile- 
ment qu'à terre. Il venait de temps en temps à terre reprendre haleine. Il fut vu 
une fois, couché et dormant, à la pointe de l'ile de Toâd, par un homme du nom 
de Vane Seij, du village de Nkare-ou-Todd, situé dans l'île. Réveillé par le bruit 
des pas de Yane, Ahmadou se précipita promptement dans le fleuve et ne reparut 
pas. Frémissant de stupéfaction, Yane regagna rapidement son village et raconta 
l'aventure. Une autre fois, Ahmadou fut vu à Bouek {Roiig), où il n'y avait pas 
encore de village, par un Peut nommé Ndyouk-ou-Malik, nom répandu dans le 
peuple, qui faisait paître son troupeau par là. Les choses se passèrent comme à 
Todd; Ahmadou plongea et Ndyouk, effrayé de ne pas le voir reparaître malgré 
une longue attente, se sauva avec son troupeau et rentra à IStionyor où se trou- 
vait un campement des Dyallobé, tribu dont il faisait partie. Depuis la fondation 
de Roug, les gens du village entretiennent un abri à palabres à l'endroit où .Ndyouk 
trouva Ahmadou. 

Ahmadou entra dans le marigot de Ndijassrou[o\i Ndyalakhar) et y resta long- 
temps à hauteur du grand village de Mboy-oii-Gar, Mboy le bloc, ainsi appelé parce 
qu'il était alors la capitale du Ouàlo et, par suite, un lieu de réunion pour les habi- 
tants de ce pays. 

Mboy signifie vlllarje des Boy, « en quelque sorte Boy-villn », parce qu'il fut 
fondé par Z^o?/, ancêtre des Boy de Menguènye, qui prirent son nom pour nom de 
guényo. 

Les Seb et Baor du Ouàlo et les gens de Menguènye sont les descendants des 
anciens habitants du grand village de Mboy-ou-Gar, situé entre Menguènye et 
Mpal, et qui fut abandonné en 1280, sous le règne du Brak Tyaka Mbar, fils de 
Barka Bù et de Fadouma Youmeyga. 

Rien ne permet plus aujourd'hui de reconnaître l'ancien emplacement de Mboy- 
ou-Gar, que les grandes et nombreuses buttes formées par les ordures que l'on 
appoi-tait toujours aux mêmes endroits. Les habitations des grands se distin- 
guaient des cases du menu peuple par l'importance des tas qui s'amoncelaient 
auprès. On remarque encore aussi des sentiers nombreux et profonds, venant de 
toutes les directions et creusés autrefois par les multitudes qui venaient à Mboy- 
ou-Gar pour rendre hommage à Ndyadyane Ndyàye, ou pour leurs afïaires 
personnelles. 

La tradition dit qu'à l'endroit du marigot de Ndyalakhar, où se fixa Ahmadou, 
les jeunes gens de Mboy-ou-Gar avaient l'habitude d'aller pêcher. Elle ajoute que, 
« les esprits n'étant pas développés anciennement comme ils le sont aujourd'hui », 
les pêcheurs, au lieu de garder chacun le produit de sa pêche, accumulaient leur 
poisson en un tas unique et qu'ensuite le partage ne finissait jamais sans des 
batailles où le sang coulait quelquefois. 

Pendant tout son séjour dans le marigot, Ahmadou sortit des eaux à trois 
reprises pour regarder la pêche, mais il ne prononra jamais une parole. La 
première fois, il ne fit aucune tentative pour faire cesser les rixes à propos du par- 



130 REVUE d'ethnographie et de soctologie 

tagc et replongea dans le marigot quand les jeunes gens reprirent le chemin du 
village. 

La seconde fois, il courut au devant d'eux dès qu'il les entendit venir. Il tenait à 
la main une cordelette qu'il avait tressée avec des fibres d'écorce de rand, d'acacia 
à l'écorce textile qui poussait par là en grand nombre. Tl fit comprendre par 
signes aux pêcheurs, en leur montrant un rnnd^ de se fabriquer chacun une cor- 
delette semblable à la sienne, pour y enfiler leurs poissons afin que, chacun 
gardant ses prises, les (|uerelles fussent évitées. 

Celte cordelette, appelée Iml en ouolof, a généralement deux mètres ; on en 
attache les extrémités à une luiguelle de; l)ois, polie, de 20 centimètres de lon- 
gueur environ, assez forte pour pouvoir supporter le poids et les secousses des 
poissons enfilés au knl . 

Les batailles cessèrent du jour où le conseil d'Ahmadou fut suivi, et les jeunes 
gens en expliquèrent la raison à leurs parents '. 

Dyào, dont je descends en ligne directe par filiation paternelle et dont le nom 
est celui de ma famille giiényo, Dyào était alors roi héréditaire du Ouàlo avec le 
titre de Lamane qui, en sérère, signifie chef propritUaire du sol; sa capitale était 
Mboy-ou-Gar. Il avait six intendants, dont les charges étaient héréditaires, et qui 
étaient, par ordre d'importance Aiuar Guei/, Aitmane Boy, descendant du fonda- 
teur de Mboy-ou-Gar; iMa-Haifj-.].'//nuj, d'origine mandingue ; Youssoii Sek; 
Mbaoual Sur et Blm'' Oudd. 

Après plusieurs palabres, le Lamane Dyào et ses intendants résolurent de cap- 
turer cet être extraordinaire. Le Lamane Dyào était réputé pour son intelligence et 
son audace. Avec l'aide de ses intendants, il creusa un trou sous le tamarinier à 
l'ombre duquel Ahmadou avait l'habitude de s'asseoir; il le recouvrit avec soin de 
branches et de feuillages afin de ne pas éveiller la méfiance de leur futur captif. 
C'est dans ce trou qu'il se mit en embuscade avec ses intendants, un bon moment 
avant le commencement de la pêche à l'occasion de laquelle la capture devait avoir 
lieu. 

Arrivés au marigot, les jeunes gens se mirent à pêcher, mais à proximité du 
tamarinier, comme le Lamane le leur avait recommandé. Bientôt, Ahmadou sortit 
de l'eau et s'assit à sa place habituelle. Sortant de leur embuscade, le Lamane et 
ses gens se jetèrent sur lui. Aidés des pêcheurs, ils s'en rendirent maîtres malgré sa 
très vive résistance, et l'emmenèrent au village. Dyào le plaça dans une case, sous 
bonne garde, pour l'empêcher de prendre la fuite, « non pas comme prisonnier, 
« mais comme un phénomène dont il voulait connaître la nature ». 

Les curieux venaient en foule de partout, mais le prisonnier gardait toujours 
le même mutisme. 

Il ne répondait à aucune question. 

«Dyào et les principaux habitants de Mboy-ou-Gar, après avoir employé tous 
« les efforts pour le faire parler sans en obtenir aucun résultat, réunirent toutes 
« les plus jolies filles du village, comme appât agissant en des tactiques aniou- 
« reuses. Ce fut parce moyen qu'on réussit à le faire parler, au bout d'un très long 
« temps. » 

« Ce fut la plus jolie de ces filles, et une des plus intelligentes, Maram-i-Doyé- 
(( Ciuey^ fille d'Amar Guey, un des six lieutenants du Lamane Dyào, et qui devint. 
« peu après la femme d'Ahmadou, qui se couvrit de cette fameuse renommée. » 

L'élégance et les qualités de celle fille l'avaient fait choisir parmi les autres 
pour être chargée des soins à donner au prisonnier. 

1. Voir appendice 1. 



HENRI GADEN : LÉGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 131 

« Un jour, en lui préparant son diner, elle se disposa à la vue d'Ahmadou et fai- 
« sait exprès de vouloir poser sa marmite entre deux mottes de terre comme sup- 
« ports sur le feu, au lieu de trois, et comme la marmite menaçait plusieurs fois 
« de chavirer quand elle voulait la lâcher, elle la rattrappait et redoublait ses efforts 
« pour la fixer sur les deux mottes ; Ahmadou ciui la regardait depuis le commence- 
« ment, excité probablement d'impressions cordiales quelconques, lui dit en peul : 
« katand'î taii (en ouolof hos ivjal), irais moites. Ahmadou voulait dire qu'il faut 
« trois mottes pour que la marmite puisse tenir sur le feu. 

Katandp et bos, sont en peul et en ouolof, les mots qui désignent tout ce qui 
sert à soutenir une marmite au-dessus du feu. 

Le même jour, vers trois heures, Maram-i-Doyé-Guey passa près d'Ahmadou en 
fumant sa pipe; il lendit la main, faisant signe qu'il voulait la pipe. 

— Je te donnerai la pipe, lui dit-elle, quand lu parleras, comme tous les hommes 
dont tu n'es que le semblable. 

— Fodiinmn, fols m'en tirer, lui dit-il en peul. 

— Quand tu parleras au Lamane et à tout le monde. Tu es cause d'une très 
grande perplexité dont il faut tirer les esprits égarés des gens. 

Yah noddou bé, va les nj)j)('ler, répondit Ahmadou, en peul. 

« Maram-i-Doyé-Guey lui tendit la pipe et courut informer et appeler le Lamane 
« qui se rendit ventre à terre au logis du miracle qui leur raconta tout ce que je 
« viens de décrire, depuis la proposition faite par sa mère, de se marier avec 
« Mbarik Bù. 

« xVhmadou déclara qu'il respirait aussi l»ien dans l'eau que sur terre; qu'il avait 
« toujours à ses ciMés quelques Alamb'; ', d'une construction colossale et informe, 
« qui le nourrissaient de mets [tellement] délicieux que le mélange de la patate 
« cuite, réduite en pâte, et du lait frais bien sucré, quoique bien loin d'en approcher 
« en délicatesse, pourrait [seul] être donné en comparaison; et [([u'ils] le proté- 
« geaient contre les animaux féroces amphibies ». 

Ahmadou continua, au milieu de la population de Mboy-ou-Gar, son existence 
d'homme extraordinaire. Il préférait la solitude aux divertissements et donnait de 
ses goûts des preuves incessantes et visibles. Toujours retiré dans sa case, il n'en 
sortait que pour faire les prières selon les prescriptions de l'Islam, au milieu du 
peuple païen de Mboy-ou-Gar. Il ne parlait que fort peu, « s'inclinant entièrement 
« sous l'autorité du Lamane et de tous ses délégués, et se montrant très affable à 
« l'égard des nombreux visiteurs, ou plutôt admirateurs, dont il était journelle- 
« ment entouré ». 

Voyant qu'Ahmadou persistait dans cet état le Lamane envoya au roi du Sine, 
Manyesa - Ounti-Di/one, sous l'escorte d'un corps do cavaliers, une mission com- 
posée de son propre fils Ntanye Dyao et de Demba Guey, frère de Maram-i-Doyé 
Guey et futur Tènye du Baol. Ntanye devait donner les renseignements les plus 
complets du Ahmadou au Manyesa Ouali Dyone, <( païen fervent et le plus fort 
magicien de son temps ». 

Lorsqu'il eut entendu le récit fidèle de ces événements, le roi du Sine, saisi 
d'effroi, mit la main devant sa bouche et s'écria : « Ndi/adi/ane Ndj/ài/e ! » 

En ouolof, sérère et mandingue, ydi/adi/ane est une exclamation d'étonnement 
toujours motivée par quelque chose d'extraordinaire ; Ndijài/e exprime, dans les 
mêmes conditions, la réalité, la pureté. L'exclamation poussée par le roi du Sine 



1. Voir Appendice 2. 

2. Manyesa est la forme ouulof du titre de Mansa porté par les sultans de Melli et qui leur fut 
emprunté par les chefs des pays mandingues devenus indépendants. 



132 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

voulait donc dire qu'il considérait Ahmadou comme un phénomème d'une clran- 
geté indiscutable et complète. 

Après être resté un bon moment le regard fixe et la main devant la bouche, 
Manyesa Ouali Dyone donna l'ordre que Ton hébergeât les messagers et qu'on leur 
fit bonne chère ; il leur promit de ne pas faire attendre longtemps sa réponse. Il 
s'empressa de réunir tous les magiciens sérères et mandingues de son royaume et 
tint conseil avec eux dans les lieux sacrés où se tiennent les Dyane (nom sérère 
des Nlamhe). 

Ntanye Dyao séjourna à Mbissèl, alors capitale du Sine, trois jours, suivant les 
uns, un jour seulement suivant les autres. Une fois épuisées les ressources des 
sciences augurales, le roi du Sine fit appeler les envoyés et, s'adressant à Ntanye, 
lui dit : « Dis à ton père que celui qui est entre ses mains est un homme surna- 
« turel, guidé par les Ntambe, suivant l'itinéraire que leur trace Dieu, pour venir à 
« Mboy-ou-Gar que lui choisit l'unique maître pour capitale des nombreux pays 
« dont le Sîne et le Ouâlo, son propre royaume, font partie. Qu'il l'élise Mâd [vol 
« en sérère) et se soumette sans hésitation à son autorité suprême ». 

Cette nouvelle publiée à son de trompe ébranla gravement l'autorité du Lamane 
Dyào. 

Cependant Ahmadou ne lui fut complètement substitué que trois jours après le 
retour de Ntanye Dyào. Alors, en effet, arriva une ambassade plus importante, 
envoyée par le roi du Sîne, sous le commandement de son fils Mar Fallm dont la 
mère, Faiim Bey, est la souche de la famille mène princière Dyés, du Ouàlo. 

Les envoyés étaient chargés d'annoncer à Ahmadou la soumission à son auto- 
rité suprême du Manyesa Ouali Dyone et de lui remettre en hommage 300 paires 
de pagnes, un beau cheval, un jeune garçon et une jeune fille pour son service 
particulier. Depuis, et jusqu'à la dislocation de l'Empire Dyolof, le tribut payé au 
Bour-Ba par le roi du Sîne fut égal au cadeau fait par Manyesa Ouali Dyone. 

Le roi apportait ce tribut au Bour-Ba dans sa capitale, à la Tabaski ' et à la 
Aorl -. Le Lamane Palnie-Dedd, titre que portaient, sous l'empire Dyolof, les rois 
du Cayor, et le Tènye du Baol, ajoutaient à ce tribut trois charges de bœuf de beau 
sable de Cayor ^ pour l'embellissement du palais du Bour-Ba, et deux charges 
d'àne d'écorce de baobab dont on faisait des entraves pour ses chevaux. 

Malgré sa grande intelligence, le Lamane Dyào ne trouva aucun moyen de con- 
server son indépendance; il fit sa soumission à Ahmadou, que l'on nomma d'après 
l'exclamation du roi du Sîne : Ndyadyane Ndyàye. C'est sous ce nom qu'il est le 
plus connu et qu'il a régné sur l'Empire Dyolof. 

En abdiquant ainsi, Dyào obéissait en quelque sorte à la pression de l'opinion 
publique qui avait fort approuvé le message et l'acte de Manyessa Ouali Dyone. Il 
lui restait cependant un pouvoir suffisant pour qu'il pût conclure avec le nouveau 
souverain une convention qui lui garantissait, ainsi qu'à son fils Ntanye, des 
droits importants. 

Elle leur assurait tout d'abord l'exercice de deux prérogatives royales : celle de 

1. Tabaski est le noai donné parles Ouolofs à la fête do l'Aïd-elKebir, ou fête des sacrifices. 
Ce nom, auquel il faut attribuer une origine chrétienne (Pasca) (F. R. Basset, Recherche sur la 
religion des Berbères, Leroux, 1910, p. 39) a disparu des dialectes zenaga et hassania parlés par 
les Maures, mais se retrouve dans le dialecte berbère parlé par les Touareg du Hoggar (cf. Moty- 
linski, Grammaire, Dialogues et Dictionnaire Touaregs, publiés par R. Basset, Alger 1908); sa 
présence chez les Ouolofs — comme chez les Toucouleurs — prouverait donc une première isla- 
misation par des Berbères ne parlant pas encore l'arabe. 

2. Koricst le nom de la fête de la rupture du jeune de Ramadan. En poular cette fête porte le 
même nom : Kor-ka. 

3. Cayùr viendrait de ijd>j-i-d>j,jr n ceux du sable [Yoro Dijào\ 



HENRI GADEN : LÉGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 133 

faire exécuter les jugements ayant prononcé une peine capitale, et celle de con- 
damner à mort des coupables en se conformant simplement aux règles du droit 
naturel, qui sont « très largement arbitraires ». 

Les huit clauses suivantes étaient : . 

1" La famille du Lamane Dyào serait considérée dans le Ouàlo, comme de la 
seconde classe de noblesse, venant immédiatement après la famille royale. 

2° Sa famille aurait part, dans Tavenir, à la nomination des rois moyennant le 
paiement d'une redevance de dix captifs. 

3° Dyâo recevait le commandement de la province de Ntounguène (rive droite) et 
son fils Ntanye, celle de Nalèou (rive droite); les habitants de ces provinces étant 
exemptés de toute redevance aux rois, y compris NdyadianeNdyàye, à condition de 
leur être entièrement soumis et fidèles, sous les ordres de leurs chefs Dyào et 
Ntanye Dyâo. 

4° Le Mâlo Ncoudal-Dijàk, cousin maternel de Dyào, était reconnu chef de la 
province de Gammàlo, dans les mêmes conditions que les chefs précédents. 

5° Les Kangames paieraient à Dyâo, le jour de leur nomination, un droit de deux 
paires de pagnes, et lui feraient, ainsi que les notables de l'entourage du roi, un 
cadeau, à l'occasion des deux fêtes, Kori et Tabaski. 

0° Dyâo exercerait le droit de faire exécuter les jugements royaux rendus en 
appel, pour le cas où la partie condamnée ferait résistance. 

1° Il exercerait le gouvernement du pays pendant les interrègnes. 

8° Un tiers des revenus royaux serait versé à Manye Dyào. 

Ces droits furent reconnues aux familles f/i'<'ii>jo de Dyâo et de Néoudat Dyàk jus- 
qu'à la dislocation de l'Empire Dyolof (loi'J) ; il passèrent ensuite à leur famille 
7nène et s'y maintinrent jusqu'en I800, année où commencèrent les guerres qui 
finirent par la conquête du Ouàlo. 

Dijolof Mblng, Mandingue, premier habitant sédentaire et fondateur du premier 
village du Dyolof, devenu pour cette raison Lamane de ce pays, nommé d'après lui, 
suivit les conseils de Manyesa Ouali Dyone, et apporta lui-même à Ndyadyane 
Ndyâye un cadeau de soumission égal à celui du roi du Sîne. En résumé, le nou- 
veau roi reçut les soumissions, accompagnées d'un tribut égal, des chefs des diffé- 
rents pays qui formèrent l'Empire Dyolof et qui sont : le Ouàlo, le Dyolof, le Cayor, 
le Baol, le Sine, le Sàloum, la province du Fouta, limitrophe du Ouàlo, et appelée 
aujourd'hui Dimar, et les provinces du Bambouk voisines du grand désert de Ferlo, 
qui sépare ce pays du Dyolof. 

Parvenu au pouvoir, Ndyadyane Ndyâye épousa Maram-i-Doyé Guey, qui fut sa 
première femme. Il en eut Saré Ndyadyane et Tijouldl Ndyadyane, qui furent rois 
après lui, et une fille, Guet Ndyadyane. Celle-ci fut la souche de la famille mène 
princière Ouégiu'dyc, du Cayor et du Baol. Elle fut mère du premier Beur Guet 
Gueddo Guet. Beur Guet est le titre du chef de la province du Cayor ainsi nommée 
d'après Guet Ndyadyane qui la reçut en apanage de son frère Saré Ndyadyane alors 
qu'elle était encore déserte. 

De Ndyadyane Ndyâye est issue la famille royale Ndyâye, du Dyolof, dans 
laquelle tous les droits se transmettent de père en fils, sans intervention d'intluences 
utérines, comme dans les pays de OualOj Cayor, Baol, Sîne et Sàloum. Le litre de 
Bour-Ba Dyolof s'y transmit ainsi pendant plus de trois siècles. 

Le déterminatif Ba donne au titre la signification de a Le Bour qui est là-bas au 
Dyolof », spécifiant qu'il était Le Bour et que les autres n'étaient que des 
vice-rois. 

Ce furent les succès de la rébellion de Dank'i, qui permirent à Amari Goné Sobel, 
fils du Lamane-Palène-Dèdd Dityé-Fou-Ndyogou de s'établir Damel-Tènye indépen- 



134 REVUE d'ethnographie et KE SOCIOLOfHE 

dant après avoir Lue Léh'foitl-'t-Fith, le dernier empereur, el dispersé son armée. 
Alors, les autres vice-rois se déelarèrent indépendants. Yérim Kodé-m-Ndyou- 
réane était à cette époque Brak du Ouàlo et Mùi'fjdne .\don)', roi du Sîne et du 
Sàloum. 

Manyesa Ouali Dyone était un Guélouar du Gabou ; disputant le pouvoir à Danf/ 
SUsé, il fut vaincu, traqué, forcé de quitter le pays et ses alliés furent, les uns 
après les autres, chassés eux aussi. Ainsi se formèrent successivement les royaumes 
à dynasties mandingues du sud de la Sénégambie : le Sàloum, le Koular, le Nyom 
et le Ripp. Le Sàloum était peuplé de Séréres, de Ouolofs et de Mandingues, et, le 
Sine, de Séréres. Ouali Dyène, païen, passait pour être imprégné de pouvoirs surna- 
turels et pour avoir beaucoup de qualités naturelles. Les Séréres du Sine, du Sàloum 
et des provinces du Baol limitrophes du Sine, s'empressèrent de le nommer roi 
avec le titre de Manyesa. Les Séréres sont d'anciens captifs des Peuls, émancipés 
depuis longtemps, à la suite de batailles nombreuses et meurtrières gagnées sur 
les Peuls ; il est probable qu'ils tirent de Ouali Dyone leur roi, afin de se trouver 
sous les ordres d'un homme réputé et énergique, au cas où leurs anciens maîtres 
reprendraient la lutte c(uitre eux. Guélouar est le nom d'une famille mnie mandingue 
qui règne sur le Gabou, sur plusieurs états mandingues du Sud, et sur ceux dont 
nous venons de parler. Les trois grand'tantes du Manyesa Ouali Dyone, h'ina 
Mbey, Sino-Mcou et Kouhir-o-Mrou sont les ancêtres, dans cet ordre, des trois 
familles Guélouar du Sàloum, du Sine et du Koular. 

L'autorité de Ndyadyane Ndyàyo ne fut pas un instant ébranlée, pendant tout son 
long règne. 

Vers 1243, Barka Bo, fils unique de Falimata Sal et de Mbarik B('i, étant âgé d'en- 
viron seize ans, résolut d'aller vivre auprès de son frère. 

Après une marche pénil)le, Barka et Dyalo, Peul qu'il avait pris pour compagnon, 
s'arrêtèrent à un endroit voisin de Dagana et s'y reposèrent jusqu'au lendemain. 
Depuis, cet endroit est nommé nuilo-ow'iU, en peul, Di/nio n passé la mût. 

Tout prés de là, le lendemain, ils arrivèrent à rhal)italion llorissante de Dijeou 
Ndyàye, à l'endroit ou se trouve aujourd'hui le ciuietièie indigène de Dagana, 
nommé Ndyeou, en souvenir de Dycou, qu'on dit y avoir été la première enterrée. 
Dyéou Ndyàye était petite tille du fameux cultivateur Demba Ouàr Ndyàijf \ 
de Gandyàye^ village qui appartenait alors au Sîne et fait aujourd'hui partie du 
Sàloum. Dyèou était une favorite de Ndyadyane Ndyàye, qui lui avait donné la 
jouissance d'un vaste territoire autour de son habitation. Elle connaissait le carac- 
tère de Ndyadyane, et combien profond était le chagrin que lui avait causé le ma- 
riage dont était né Barka. Elle conseilla donc à celui-ci, en présence de Dyalo, de 
ne se présenter à son frère qu'après avoir l'ait sonder, par un envoyé, ses disposi- 
tions présentes à son égard. Domn /Jayui! 'ceci csl conforme à la loi) remarqua 
Dyalo, en peul. Ceci se dit, en Ouulof, Ihigan-na, d'oii le nom du village de Da- 
gana, qui ne fut fondé que longtemps après. 

Il fut donc convenu que Dyalo irait faire part à Ndyadyane des intentions de-son 
frère, qui attendrait chez Dyèou le résultat de cette démarche. 

Le message apporté par Dyalo souleva à Mboy-ou-Gar une émotion générale. 
Tout le monde se demandait ce que le Bour Ndyàye allait faire de son frère, lorsque, 
tout à coup, Ndyadyane mit fin à cette émotion en émigrant au Oyolof el en éla- 

1. Demba, fils de <>Liàr Ndyàye. Ouàr Ndyàye passe pour avoir fondé Gandyàye à une époque 
iudéterniinée mais très antérieure de la fondation de l'Empire Uyolof. Il ne paraît pas possible de 
ridentifior avec le roi islamisateur du Telcrour dont paile El Bekri. Son fils Demba a laissé dans 
la légende le souvenir d'un très grand cultivateur. On raconte qu'il fut pris, un jour, d'une telle 
rage de culture qu'il poussa son travail jusque dans la mer et s'y noya. 



HENRI GADEX : LEGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 135 

blissant Barka vice-roi du Ouàlo. Après de longues audiences secrètes avec les 
principaux notables de Mboy-ou-Gar, Ndyadyane avait en effet déclaré qu'il ne 
pouvait, ni chasser son frère, ni déroger au point d'admettre fj[u'il se présentât 
devant lui. De là date la coutume interdisant toute entrevue entre les rois des pays 
de Ouàlo, Dyolof, Cayor, Baol, Sine et Sàloum, autrement que dans des cas obli- 
gatoires, tels que déposition ou malheur analogue. 

Il fut convenu, à la demande de Ndyadyane, que l'on saluerait Barka du nom de 
Ndyàye, que l'on avait adopté pour lui. Ndyadyane marquait ainsi sa répugnance 
pour le nom de Bù qui était celui dé Mbarik. Ce désir fut si bien observé que la 
coutume se maintint de donner aux Brak le nom de Ndyàye et de les saluer par la 
formule Tàs Ndyàije, grâce à Ndyàye ! Cependant la coutume ne s'étendit pas aux 
autres membres de la famille royale et ils continuèrent de porter pour nom de 
guényo Bodye, qui dérive de Bo. 

Dans son émigration vers le Dyolof, Ndyadyane Ndyàye emmena avec lui un 
homme marié de chacune des principales familles de iMboy-ou-Gar et de nom- 
breuses gens de ce village et des environs. Ses étapes furent Mop, Mouye, Kan- 
kelt, Nodi, au Ouàlo, puis Ndyayène, Ndyayene-sa-Bour et Katite, nom du village 
fondé dans le Dyolof par Dyolof-Mbing et voisin de Yang-Yang. Dyolof-Mbing 
remit le commandement du Dyolof à Ndyadyane qui prit alors le titre de Bour-ba- 
Dyolof. Il fonda ensuite Tyeng qui fut sa capitale et celle de la plupart de ses suc- 
cesseurs et, plus tard, des Bour-ba qui, après la dislocation, ne commandaient 
plus que le Dyolof. Des gens instruits disent que Tyeng fut fondé par le roi Biram 
Ndyémé Koumba, mais c'est là une erreur. 

Barka se rendit à Mboy-ou-Gar et fut reconnu vice-roi dans les conditions que 
nous avons dites (1251). De son nom vient le titre Brak. 

En 12oo, les sept filles de Haram Boubakar, ayant avancé en âge, s'étaient ren- 
dues très populaires. Leur beauté et leur gè'nèrositè leur avaient conquis l'amour 
du peuple. Brane-ou-Gouyar, le village de la rive droite où elles vivaient, était 
devenu le rendez-vous de beaucoup de monde. Un cadeau important qu'elles firent 
à Moyo ', souche d'une famille im-ne Seb du troisième ordre de noblesse, tourna 
si bien les tètes qu'un vent de révolte souillait de tous côtés. On murmurait que 
mieux valait une reine riche qu'un roi sans fortune. 

Alors Barka Bù appela Dyào et son fils Ntanye. Il dit à Dyào en peul : Dyoyo 
màyo, Tiens le fleuve! C'était une façon de le charger de tenir les communica- 
tions entre les deux rives pendant les troubles qui menaçaient d'éclater. De là 
vient le litre de Dyogomàye que porte un des présidents des électeurs des Braks. 

A Ntanye Dyào, Barka dit : dyogo dîne, liens la loi! c'était lui dire, en prévision 
d'un soulèvement : « Maintiens l'ordre et la paix ». De là vient le titre de Dyaou- 
dine, porté depuis par celui des trois présidents des électeurs des Braks que son 
pouvoir politique rendait le plus puissant. 

Il est inutile d'ajouter que les recommandations faites par Barka B() à Dyaù et à 
son fils, tendaient à s'assurer leur concours pendant la révolte qu'il sentait se pré- 
parer contre son autorité. 

Les efforts de l'intelligent et influent Dyào ne tardèrent pas à mettre un obstacle 
infranchissable aux malheurs qu'auraient causés les intrigues ourdies contre le 
vice-roi du Ouàlo. Il lui lit obtenir la main de Fadouma Youmeyga, veuve d'Isma, 

1. Moyo, dit la légende, était une feinine de ^Mboy-ou-Gar qui, étant allée aux environs de l'étang 
de Ouél chercha de la paille à tresser des nattes, fut la première de ce village à voir les filles de 
Bouhakar-ibn-Amar. Aram Bakar devint son amie intime et lui fit un jour cadeau d'un moud d'or- 
Quand elle eut reçii ce cadeau, Moyo prit Aram Bakar par le poignet et lui dit : « A partir d'au- 
jourd'hui, je te tiens pour amie comme je te tiens maintenant ». [Yoro Dyào). 



136 REVUE d'etunographie et de sociologie 

chef des Peuls Ouodàbé. Barka eut d'elle les enfants que nous avons déjà nommés, 
héritiers de son trône et de toutes ses prérogatives. 

Barka étant ainsi devenu le chef de la famille de Htiram Bonbakar, le calme se 
rétablit partout. 

« La tradition représente Xdyadyane Ndyàye, lors de sa capture, en un beau 
« jeune (homme) d'une belle taille ; elle dit que ni les vêtements blancs ni son 
« corps, n'étaient mouillés quand il était dans l'eau ». 



Appendice I. 

Au Fouta, la même légende^ avec des héros différents, explique l'origine de la 
tribu des Lidoubé Dyam. 

Un arabe originaire de Médine, nommé Ahmed Fadala (Fadel-AUah), vint un 
jour s'établir au village de Ndyawara et le chef du village lui donna sa fille en 
mariage. lien eut un fils, puis mourut. 

Après l'avoir longtemps attendu à Médine, le frère d'Ahmed Fadala partit à sa 
recherche et ayant appris qu'il s'était établi à Ndyawara, s'y rendit. Il n'y trouva 
plus Ahmed, mais on lui présenta l'enfant. Il le prit dans ses bras et, reconnais- 
sant à sa ressemblance qu'il était bien de son sang, s'écria : « àsali ! àsali ! ». Les 
Toucouleurs, ne comprenant pas l'arabe, crurent qu'il prononçait le nom de l'en- 
fant et que H était le nom de sa famille, et, par la suite, ils nommèrent l'enfant 
Dyam Li et il fut l'ancêtre des Lidoubé Dyam. 

Dyam Li devint cadi de Ndyawara, mais beaucoup de gens furent mécontents de 
voir cette charge donnée au fils d'un étranger, et il dut quitter le village avec quel- 
ques élèves. 

Il partit avec eux et se rendit à Tyila, sur la rive droite du Sénégal, en face de 
Saldé. Il trouva là des Peuls, les Dyaobé Bindi, qui n'avaient ni troupeaux ni cul- 
tures et vivaient de chasse et de pêche; ils creusaient dans la terre de grandes 
fosses et y vivaient. Quand il fallait se partager le produit de la pêche faite en 
commun, les Dyaûbô se disputaient toujours et se battaient souvent; quelquefois 
des hommes étaient tués. S'étant rendu compte de ce qui se passait, Dyam Li fit 
lui-même le partage du poisson et les querelles furent évitées. Les Peuls recon- 
naissants lui permirent de s'établir auprès d'eux. 

Cet endroit de la vallée était alors couvert de forêts. Dyam Li fit sur de l'eau des 
opérations de magie et, de cette eau (àye) remplit un vase, puis il se rendit à la 
forêt. Il aspergeait les arbres avec l'eau magique et les arbres qu'elle touchait se 
desséchaient et mouraient. Il défricha ainsi de vastes étendues de terrain. Les 
Dyaôbé lui dérobèrent un peu de cette eau et défrichèrent eux aussi des terrains, 
mais moins étendus. Tous, ensuite, se mirent à cultiver, et telle fut l'origine des 
droits des Lidoubé Dyam et des Dyaôbé Dindi sur les terrains qu'ils possèdent dans 
celte région. 

\AhclouUaye Kane). 



UENRI GADEN : LÉGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 137 



Appendice II. 

Les Berbères durent, de bonne heure, islamiser, du moins partiellement, les 
Ouolofs. Au xv® siècle, Cada Mosto trouva leurs chefs observant, froidement il est 
vrai, la foi musulmane, qu'ils perdirent d'ailleurs bientôt au contact des chrétiens. 
Cependant la notion d'un Dieu unique, qu'ils nommaient Yalla, s'était répandue 
dans la masse restée païenne ; notion plus ou moins vague, qui n'avait fait que se 
superposer aux croyances populaires. Les Ouolofs païens ne rendaient de culte 
qu'à leurs génies familiaux, ou Ntambe, intermédiaires à leur portée entre eux et 
ce Dieu lointain. 

Chaque famille avait un Ntambe particulier, quelquefois plusieurs. Chez les 
nobles, aux Ntambe de la famille paternelle s'ajoutaient ceux de la famille par 
filiation utérine. 

Les Ouolofs considéraient leurs Ntambe comme des esprits, mais pouvant 
prendre une forme sensible et se manifester matériellement. Un phénomène inso- 
lite, une trace inexplicable : manifestations du Ntambe. Un animal étrange qui 
apparaît, un arbre, une pierre de forme ou de dimensions remarquables : per- 
sonnifications du Ntambe. La plupart croyaient que leurs Ntambe hantaient de 
préférence un endroit, et y faisaient leurs sacrifices. 

Le culte des Ntambe était exercé par les Yahoumlnhlin, prêtres, magiciens et 
devins. Les Yahouminbini ne formaient pas une caste à part ; il y en avait de 
tous les clans, car il suffisait d'étudier auprès de l'un d'eux pour devenir Yahou- 
minbini, mais leur savoir se transmettait habituellement de père en fils. Les 
grandes familles avaient des Yahouminbinis attachés à leur service particulier. 

Les Ouolofs croyaient les Yahouminbinis imprégnés d'un pouvoir magique qui 
leur était donné par les Ntambe, lesquels tenaient eux-mêmes leur puissance de 
Yalla. 

(d'après Yûi-o Dyâo.) 

[A suivre). 



SUR LA 

FILIATION DES CHIFFRES EUROPÉENS MODERNES 

ET DES CHIFFRES MODERNES DES ARABES 

Par M. J. -A. Decoirdemancue (Paris). 



L'origine indienne des chiffres arabes, l'origine arabe des chiffres européens 
modernes, constiluent une tradition constante. 

Une conclusion, à notre avis erronée, est tirée de ce double énoncé, quand on 
considère les chiffres européens modernes comme issus des chiffres arabes moder- 
nes et cela par suite d'un simple rapprochement entre les formes actuelles des 
uns et des autres. Comparer ces formes, sans tenir compte de celles antérieures 
dans l'un et l'autre groupe est, ce nous semble, une méthode par trop simpliste. 

Prendre pour base les anciennes formes successives pour arriver, par voie de 
comparaison, à celles actuelles, nous paraît èlre une marche plus régulière et 
plus sûre. En suivant cette voie, nous avons été amenés à penser que les formes 
actuelles de nos chiffres provenaient, non point de modifications apportées à. la 
série de chiffres actuellement d'un usage constant dans lécriture arabe, mais d'une 
autre série, celle des chiffres Gobar, employée autrefois par les Arabes, simultané- 
ment avec celle dominante actuelle, mais utilisée plus spécialement alors par les 
Arabes du Magreb, les Arabes occidentaux, particulièrement en relations avec les 
peuples européens. 

Ainsi deux séries parallèles déchiffres, restées co-existantes pendant une lon- 
gue période, ont abouti, d'après nous, l'une aux chitïres européens modernes, 
l'autre aux chiffres de l'écriture arabe moderne. Cette dernière série a, selon toute 
vraisemblance, été transmise, aux arabes, par les grecs du Bas-Empire. Hàtons- 
nous de le dire, l'origine de l'une et l'autre série serait également indienne, comme 
les arabes eux-mêmes le déclarent. 

Ces prémices posées, nous allons étudier la filiation de l'une et l'autre série de 
formes. Nous donnerons le nom dégroupe Gobar-européen à celle dont nos chif- 
fres actuels paraissent provenir et celle de groupe Gréco-Arabe à celle dont les 
chiffres de l'écriture arabe moderne nous semblent être issus. 



CHAPITRE I 
Filiation des chiffres européens modernes. 

Avant de suivre les transformations par suite desquelles les chiffres Gobar ' 
ont abouti aux chilTres européens modernes, il importe de préciser, tout d'abord, 
les formes des chiffres Gobar. Ensuite nous rapprocherons ces formes de celles 

1. Dans le n" ,\n Journal A.siafii/i/e d'oct.-nov. 1851, [i. .'{.JO, AF. Wu-pckc donne, pour étyniolo- 
gie au mot Gobar, le nom de .Ui ;/ohar, sable, en raison du l'ait que le calcul par écrit était 
dénommé gobàri parce qu'on l'exécutait originairement sur du sable fin. 



J. DECOURDEMAXCHE : FILIATION DES CHIFFRES EUROPÉENS MODERNES ET ARABES 139 

des chiffres indiens exprimant les mêmes nombres. Une fois établie ainsi l'origine 
indienne des chiffres Gobar, nous examinerons par quelles modifications ces 
chiffres sont passés pour aboutir aux formes actuelles de nos chiffres. 

§ 1. — Fixation des formes des cuiffres Gobar. 

Dans son Mémoire sur la propagation ch's rlii/fres indiens (Paris, 1803, in-8°), 
M. Wœpcke (pages 31 et suivantes) cite une notice insérée par lui dans le cahier de 
mars 1862 du Journal Asiatique, notice où il a donné la description de trois 
manuscrits arabes, alors récemment achetés par la bibliothèque impériale. 

Cela fait, M. Wœpcke (p. 3:2^ donne la traduction de vers extraits du manus- 
crit II de la notice de 1802 ci-dessus citée, vers qui font partie d'un commentaire, 
composé par El-Kalaçadi, sur le traité d'arithmétique pratique intitulé Talkhis, par 
Ibn-el-Banna. Ces vers tlxent comme suit la forme des chiffres dits Gobari par 
l'auteur. 

« Ce sont un elifen un ya (lire ha) puis le mot hidj'joun, après cela le mot a/roun 
et, après awoun, on trace un aïn. 

a Ensuite un hè et, après le hè, apparaît une ligure qui, lorsqu'on l'écrit, ressem- 
ble à un fer dont la tête est recourbée. 

« Le huitième de ces (signes est formé par) deux zéros (reliés) entre eux par un 
élif et le vaw est le neuvième, par lequel la série est terminée ». 

Ces vers ont l'avantage de fixer les formes types des chiffres Gobar, sans 
avoir à les dégager des variantes des manuscrits, observerons-nous. Ainsi l'on a : 
I r. f >^ e Y H d s 

M. Wœpcke, continuant la citation, poursuit en traduisant le commentaire des 
vers qui précèdent : 

« La ligure du ha n'est pas pure. Voici la forme des neuf signes ». 

Nqus reproduisons celle-ci telle que la donne M. Wœpcke p. 36 de son Mémoire : 
1 2 3 i .j 6 7 8 9 

On voit que, pour deux, existent à la fois les formes ha et i/a, puisque le deux 
que nous venons de reproduire est une forme de ya isolé. 

Observons, de plus, que M. Wœpcke ne reproduit pas, ce semble, les formes 
mêmes données par le manuscrit : il déclare utiliser des caractères d'un type de 
chiffres Gobar que l'imprimerie impériale avait fait graver pour l'impression d'un 
article inséré par lui, pp. 3i8 à 38i du cahier d'orlobre-novembre l8oï du Journal 
asiatique. 

En fait, le caractère pour quatre ne correspond pas à la définition donnée par 
les vers, qui est le mot awoun soit ^ . 

Il en est de même pour cinq, défini a'in soit £ . 

Enfin huit est défini : deux zéros (reliés) entre eux par un élif qui donne : 8 et 
non pas : X . 

Ces observations se trouvent pleinement confirmées, au surplus, par une seconde 
citation donnée par M. Woepcke, p. 37. Il s'agit d'un extrait d'un commentaire, 
composé par Hocain ben Mohammed et Mahalli, sur un traité d'arithmétique pra- 
tique d'Âbdoul Kadir El-Sakhawi, qui est le deuxième traité du manuscrit III de la 
notice de 1802. Voici cette citation : 

« La préface traite de la forme des ligures des signes indiens, telle qu'elle a été 
établie par la nation des Indiens ; et ce sont, c'est-à-dire les signes indiens, neuf 
figures qu'on est convenu de former comme il suit, à savoir : un, deux, trois, 
quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, en leur donnant la forme que voici : 



140 REVUE d'ethnographie et de sociologie 



lesquels sont cmpkvji'-s chrz nous, c'est-à-dire chez les Orientaux, de préférence; 
mais on en emploie aussi d'autres. Or on est convenu de les former comine il suil : 

1 2 3 i o r. 7 H î) 
\ Z ^^ y^ t 6 3 ^ S 

lesquels sont peu employés chez nous, tandis que leur emploi est très fréquent chez 
les occidentaux. Nota bene : le sens de la phrase de l'auteur est évidemment que 
tous les deux sont d'institution indienne et telle est la vérité. » 

Nous avons donc ici la justification des formes : ys pour quatre, £ pour cinq, 
et a pour huit, en concurrence avec celles r^ quatre Ç cinq et S huit. 

Enfin, p. 40, M. Wœpcke traduit un extrait d'un commentaire, composé par Ali 
ben Ali Beqr ben Al-Djemal Al-Ançari Al-Meqqi, sur le traité de calcul gobar 
intitulé El-Mourchiddah, le deuxième traité du manuscrit I de la notice de 1862. 
Nous lisons dans cet extrait : 

« Les neuf figures indiennes sont les suivantes : 

12 3 15 6 7 8 9 

« ou les suivantes : 

123 450789 

Cette citation fournit, pour huit, une variante de forme qui n'est autre que celle 
du hé y médial de l'alphabet arabe et se trouve constituer le retournement de la 
forme 9 déjà rencontrée. 

Pour terminer avec les variantes des chiffres gobar, M. Wœpcke (p. 39) cite, 
comme suite au passage d'Hocaïn ben Mohanmied el-Mahalli reproduit plus haut, 
le vers suivant : 

« Un elif (I) un hà iz^ le mot hidjdjoun .f) le mot awoun {^) un hé {6) un 
waw retourné ^ deux zéros {81 et un waw (.9) . 

On a ainsi, pour sept, une variante Ç. . 

Et M. Wœpcke ajoute en note : 

(« On trouve en effet dans une note marginale du manuscrit désigné, dans la 
notice ci-dessus citée, par le numéro I (il s'agit du commentaire d'Ali ben Abou 
Beqr) la variante suivante t. du chiffre 7. » 

De tout ce qui précède il résulte qu'on a, pour chacun des chiffres gobar, les 
variantes suivantes : 

Un : \ élif. 

Deux : <s. (ya) et Z (hâ). 

Trois : f (hidjdjoun). 

Quatre : >-« (awoun) et -^ déformation de y". 

Cinq : t (aïn) et 5 . 

Six: 6 (hè) le hé final mogrebin. 

Sept : 1 le crochet à lèle recourbée, le S waw et le waw retourné ^ 

Huit : g les deux zéros reliés par un élif, la corruption en forme de hé médial 
6 , enfin la corruption de hé médial en S . 

Neuf : ^ waw. 

Les formes diverses des chiffres Gobar ainsi déterminées nous allons essayer 
de les rapprocher de celles des chiffres indiens '. 

1. Notons que la dcflnition, par des lettres de lalphabct arabe, des chiiïres Gobar, a dû nécessai- 



j. decourdemanche : filiation des chiffres europeens modernes et arabes 141 

§ 2. — Origines indiennes des chiffres Gobar. 

Un. — Ce chiffre, qui est i , apparaît comme directement apparenlé avec le un 
du devanagari, du pendjabi, de l'hindoustani, du sindhi et du mahralte, qui est 1, 
légèrement relevé vers la droite. La boucle de gauche laisse sa trace dans la tête 
en flèche de Télif \, ainsi la forme arabe opère un retournement de la boucle, 
comme Touriya qui rend un par \ . 
Deux. — Pour ce nombre, le Gobar fournit les deux formes : <£. et C . 
La première se relie directement avec le deux Tamoul de la forme .£. ; la seconde 
(t)avec le deux malabar de la forme a. , relevée à droite. 
Trois. — La forme unique de trois Gobar est ? . 

Or le trois malabar c^ relevé à droite donne Z , forme directement alliée à celle 
de trois Gobar. 

Quatre. — Pour ce chiffre le Gobar présente >5 et sa déformation r^ . 
Or, pour quatre, les formes sanscrites sont ' : 
y i-ii« siècle de J.-C. 
% i-W .) » 

M> VF » » 

â vi^ » >) 

U 846 de J.-C. 
^ ix^ siècle de J.-C. 

Or, si l'on prend cette dernière forme et qu'on lui fasse subir le redressement à 
droite, on a '^j ce qui est absolument la forme Gobar du quatre. 

Cinq. —Pour cinq on a 5 , qui rappelle aïn initial arabe et t. qui rappelle 
l'aïn isolé. 

Pour cinq on a, en écriture sanscrite : 
V viir siècle de J.-C. 
Il i,\^ » » 

r ix^ » » 

t/ chiffre o, Mahratte et Sindhi. 

Cette dernière forme est en parfaite conformité avec la forme t du cinq Gobar, 
qui apparaît aussi comme une simplification de U . 
L'on a également en sanscrit, pour cinq : 
i\ ix« siècle de J.-C. 
.s\ ix^ » » 

^ Cinq hindoustani, devanagari et pendjabi. 

Cette dernière forme et celle A retournée expliquent clairement l'aspect 7 du 
cinq Gobar. 
Six. — En Gobar, présente une seule forme, celle 6 . 
On trouve, en sanscrit brahmi, les formes suivantes : 
9 i-ii^ siècle de J.-C. 
^ iv-v^ » » 

J vi-viir )) 

t^ vii-vm^ siècle de J.-C. 
t .59.J de J.-C. 
^ VIII' siècle de J.-C. 

rement faire subir à ces dernières une certaine altération, par rapport aux formes indiennes 
empruntées et prises pour types par le Gobar. 

1. D'après Bûhler : Grundriss der Indo-Arischen Philologie, Strasbourg, in-4°, 1896. Toutes les 
formes sanscrites de chitlres, comparées ci-après à celles du Gobar, ont été prises dans la Table IX 
de Bùhler, consacrée aux chiffres. 



142 REVLE d'eTUNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 

Des formes 9 q[ ^ sont nées les formes six du Guzerali b et de l'Ouriya vb , 

Le six Gobar 6 se relie à toutes et chacune de ces variétés, comme aux formes 
indiennes modernes telles que f Sindhi et Mahratte, £ devanagari, hindoustani et 
pendjabi. 

Sept. — Présente, en Gobar, trois variétés : 1 , 9 et ^ son retournement. 

Or l'on a : 

1 II- siècle de J.-C. 

5 » » 

I Pendjabi. 

S Devanagari, hindoustani, sindhi et mahratte. 

La forme gobar i est en relation directe avec celles i du ii* siècle et du 
pendjabi ; celle j) avec 5 du ix"" siècle et ^ du devanagari, etc. 

La forme gobar waw retourné : ^ est née du besoin de ne pas confondre sept 
soit : 9 avec neuf, qui est ^ . 

Huit. — A pour type, en Gobar 9 , d'où les corruptions 9 hé médiat en S . 
La forme type 9 est à rapprocher de : 

w A puis 8 Télugu redressée à droite 3 . 
Ç5 A » 8 Karnata » » S). 

îv, A » 8 Malabar >> » I • 

ai 8 Tamoul, dépourvue de b;irre '^ '■ 

Neuf. — Est en gobar ^ ; elle est à rapprocher du sanscrit brahmi : 

-^ Valabhi vi-viii^ siècle de J.-C. 

c\ Rastrahuta \\\f siècle de J.-C. 

<) Chiffre décimal xi-xii" siècle de J.-C. 

v5 Chiffre moderne de Cachemire. 

II est à noter que, en notation moderne, on a, pour neuf, ç. en devanagari, hin- 
doustani et mahratte, par retournement de 9 vaw qui se serait confondu avec 
S vaw, signe employé avec la valeur sept. 



Des détails ainsi fournis sur chacun des chiffres Gobar il résulte, à notre avis, la 
preuve de Torigine indienne de ces chiffres. Au point de vue chronologique, ils 
apparaissent comme en connexion particulière avec des formes usitées dans l'Inde 
aux environs du ix"" siècle de notre ère. 

Il pourra paraître singulier de voir certains chiffres Gobar provenir de formes 
sanscrites-brahmi et certains autres des mêmes chiffres être tirés de formes dra- 
vidiennes. Cet éclectisme dans le choix des types est contraire à l'habitude de ren- 
contrer une origine unique pour chaque système alphabétique ou numéral. 

Pour répondre à ce scrupule, il nous suffira de reproduire la traduction, donnée 
par M. Woepcke fp. 94 de son Mémoire)., d'un passage d'Albirouni, géomètre arabe 
qui écrivait en 1031 de notre ère : 

« Les Indiens n'ont pas l'usage d'assigner à leurs lettres un emploi quelconque 
dans le calcul, comme nous en assignons à nos lettres en les classant suivant 
l'ordre de leurs valeurs numérales "^ Et de même que les figures des lettres sont 
différentes dans les (différentes parties) de leur pays, de même les signes du calcul 

1. Ces formes sont données d'après : Ancient nnd M»iler» alpliahels of Uie popi/Iar Hindu Icin- 
f/iiar/es hy Cdptàin Henry llurkncn, London, 1837, f,'r. in-4% p. 1. 

2. Cette assertion d'Albirouni prouve simplement que, de son temps, la notation alphabétique 
était tombée en désuétude dans l'Inde. 



# 

J. DECOURDEMANCHE : FILIATION DES CHIFFRES EUROPÉENS MODERNES ET ARABES 143 

(varient). Ceux-ci sont appelés anka. Ce que nous employons (en fait de chiffres) 
est choisi parmi ce qu'il y a de mieux chez les Indiens et peu importent les formes, 
pourvu que l'on connaisse les significations qu'elles renferment. » 

Il est ainsi prouvé que les Arabes, pour établir leur série numérale, ont fait un 
choix parmi les formes comprises dans différentes séries indiennes. 

§ 3. — Transformations successives des chiffres Gobar, 
rour aboutir aux chiffres européens actuels. 

A. — Relevé des formes à étudier. — En vue de l'étude de ces transformations 
nous allons d'abord réunir, dans le tableau ci-après, les diverses formes successi- 
vement rencontrées, pour les chiffres européens, dans les manuscrits. 

Apices. — Un premier groupe de formes est celui constitué par celles dénom- 
mées « apices » lesquelles se rencontrent toutes dans un même passage, vraisem- 
blablement interpolé, de la Géométrie de Boëce. Les formes des apices varient 
naturellement selon les manuscrits. 

Après avoir reproduit, ligne I du tableau, les chiffres Gobar, nous donnons, 
ligne 2, d'après M. Wœpive, p. 4!) de son Mémoire, les formes de manuscrit dAlt- 
dorf, calquées sur le fac-similé qu'en a fait graver Mannert, dans sa dissertation 
intitulée : De numerorum cjuos arabicas vacant, vera origine Pyfhagarica. (Nurem- 
berg, 1801, in-4°). Mannert considère ce manuscrit comme du xr siècle. 

M. Pihan dans son : Exposé des signes de numération usités chez les peuples orien- 
taux (Paris, in 8", 1800), reproduit, p. xx de son introduction, les figures des apices 
d'après une note publiée par M. Vincent dans le tome XVI, 2*^ partie, des Notices 
et Extraits des Manuscrits. Nous donnons ces figures lignes 3 et 4. 

Ensuite nous reproduisons, ligne o, d'après Pihan, p. xxii, les signes dits : 
apices de Boëce, tirés de l'article chiffres, dans V Enrgclopédie moderne, publiée par 
MM. Didot frères (Paris, 18.j3, in-8°, t. IX). 

Ligne G nous présentons les formes données par M. VS^œpcke, p. 10 de son 
ouvrage : Sur ^introduction de C arithmétique indienne en Occident (Rome, in-4o, 
1859), d'après le manuscrit ancien fonds latin 7.377 C de la Bibliothèque natio- 
nale. 

Enfin, ligne 7, nous donnons les formes des apices, fournies par sir E. Clive Bay- 
ley dans On the genealogg of the modem numerals (London, in-8° s. d.) part II, 
table III, d'après Cantor. 

Latins. — Les chiffres tirés des manuscrits latins, lignes 8 à 11 et ligne 14, sont 
donnés d'après Pihan (p. xxiii de l'introduction), lequel les a pris de la PI. VII du 
T. II, p. 250, des Eléments de paléographie de M. Natalis de Wailly (Paris, 1838, 
in-8°). 

Ligne 15 nous donnons les chiffres latins du xv'' siècle donnés p. 164 du Manuel 
de Paléographie (Paris, in-i», 1892, p. 164), de M. Maurice Prou, comme empruntés 
àWattenbach, Anleitung zur lateinischen PaUeographie {¥ éd., Leipzig, 1886, in-4''). 

Planude. — Les signes de la ligne 12 sont donnés d'après sir E. Clive Bayley, 
plate I, tableau VI, ligne 4, lequel les indique comme la variante A, tirée par 
Cantor d'un manuscrit de Planude. 

Ahen Ezra. — Enfin, la numération ligne 13 est tirée de la p. 126 d'un travail de 
M. Léon Rodet sur les notations numériques et algébriques antérieures au xvT" siècle, ci 
propos de V arithmétique dWben-Ezra, travail inséré dans les Actes de la Société de 
Philologie (Paris, in-4% 1878). Ces chiffres ont été pris par M. Léon Rodet p. 7 du 
manuscrit hébreu 1052 de la bibliothèque nationale, lequel contient le Sepher 
ha-mispar, traité d'arithmétique d'Abraham Aben-Ezra. 



144r REVUE d'ethnographie et de sociologie 



Tableau des 


formes des 


chiffres dans 


/<? groupe gobai 


'• europ 


éen. 






un 


deux 


trois 


quatre 


cinq 


six 


sept 


huit 


neuf 


1 Gobar 




zs^ 


E F 


^ /- 


£ f 


f 


^^'E 


& i5 S 


9 


2 Apices Altdorf... 




V 


^ 


/^ 


Ci 


2b 


^ 


5 


;7 


3 — Vincent... 




z 


Jf 


P ^ 


•q If 


Za 


^ 


5 


cr- 


\ - - ... 








cx.^ 




F Ta 








5 — Didot 




t 


A 


^^ 


^J 


L 


\ 


3 


^ 


6 — Wœpcke . . 




c 


ni 


e^ 


^ 


Ta 


yi^ 


:> 





7 — Canlor.... 




c 


^ 


X£ 


W 


/^ 


A 


s 


<y 


8 Latins xii' s. A. . 




TT 


^ 


'^ 


'Z 


ns- 


V 


s 




9 — xir s. B.. 






5 


i-c 


^ 


P 


I> 




K.J 


10 — XIII' siècle. 




T72 


3 


^ 


^ 


(T 


^ 


P 


^ 


11 _ XIV- — . 




L 


3 


/- 


^ 


(T 


a 


3 


■ 9 


12 Planude Canlor.. 




y 


3 


X 


4 


^ 


A, 


V 


2 


13 Aben Ezra 




z 


5 


;^ 


^ 


G" 


A 


'i( 


9 


14 Latins xv'^ siècle. 




2. 


> 


X 


-z 


G- 


fi 


S 


•9 


15 — xv« — . 




'U 


i 


t- 


^ 


(T 


7 


s 


? 


B. — Transformaii 


'ons 


successives des chiffres 


Gobar. 


— Pour nous, ces Irar 


isfor- 



mations, nous l'avons dit, ont abouti aux formes modernes de chiffres usitées en 
Europe. 

En vue de démontrer cet énoncé, nous allons suivre les transformations de 
chaque chiffre. 

Un. — Pour ce chiffre il suffît, pour se convaincre de l'identité de formes depuis 
le Gobar jusqu'à nos jours, d'un coup d'œil jeté sur la tolonne consacrée à <( un » . 

Deux. — Le Gobar z explique directement les formes des lignes 2 à 11 ; le i de 
la ligne 10 est évidemment une simplification de t ; de ce dernier type sortent 
d'abord, chez Planude et Aben-Ezra, lignes 14-15, la forme z puis celles du 
xv" siècle (lignes 12 et 13) : qui sont, en somme, les mêmes que celles du deux 
actuel. 

Trois. — Entre le Gobar ? et l'apice d'Altdorf ^ la différence paraît résulter 
simplement d'une préoccupation calligraphique. Si ih de la ligne 3 est penché à 
droite en 5: on a une simple variété d'Altdorf ^. Cette dernière forme relevée en 
•^ et harmonisée calligraphiquement en ^ explique l'apice de Didot. 

L'apice de Wœpcke «m, penchée à gauche, donne ^ ; c'est là évidemment une 
variété de la forme d'Altdorf. 

L'apice de Cantor ^s est clairement une simplification d'Altdorf. 

La forme de trois du début du xii" siècle (^ est un relèvement à droite de l'apice 
d'Altdorf. 

Si celte forme du xii' siècle est placée comme celle d'Altdorf on a y. En adou- 
cissant les angles on obtient 5 et, par simplification 3 . Celte dernière forme 
explique le ^ du xir siècle et ses variétés, lignes 10 à 15, qui aboutissent au 
trois actuel. 

Quatre. — La forme gobar ^ devient, dans l'apice d'Altdorf, />j? où l'origine 



# 

J, DECOURDEMANCHE t FILIATION DES CHIFFRES EUROPÉENS MODERNES ET ARABES 143 

tirée du gobar apparaît avec clarté. L'apice de Vincent, % pencliée à gauche 9^ 
rend exactement le gobar ; puis on a ti_ simplification de /u? pour ■v^ . Dans 
Tapice "é de Wœpcke la parenté avec le gobar >s apparaît clairement ; il en est de 
même de s-e chiffre latin du xii'= siècle. Les formes B 'B F? penchées à gauche, 
donnent p5 ep pc alliées à ^o pour 9^ . 

De -^rf de la ligne G on arrive (par simplification en <^ puis Z) aux formes ^ j: 
des lignes 10, 11, 12, 13 et 14; la forme S- de la ligne 11, redressée à gauche, 
explique r du xv'' siècle. Par amplification r devient 4, qui a donné naissance à 
la forme actuelle de quatre i. 

Cinq. — Le cinq gobar ', est, en fait, identique aux diverses formes données 
dans la colonne « cinq ». La forme ligne 12 soit t^ résulte d'une tendance angu- 
leuse donnée aune forme telle que <( de la ligne 11. La forme 5 vient, par écra- 
sement du crochet supérieur, de celle q du début du xv"^ siècle. Cette forme 5 
est l'origine de notre cinq actuel. 

Six. — Pour ce chiffre on reconnaît, de suite, par une simple inspection de la 
colonne <( six », l'identité constante de la forme, du Gobar jusqu'à nos jours. Les 
variétés en P i et p proviennent d'un retournement qui de Ta a fait p ; ce retour- 
nement avait pour but de donner à « six -> une forme parallèle, mais inverse de 
celle du cinq, qui était <ï ou m • De Ja (ligne 6) est né le 6 moderne. 

Sept. — Sauf dans le latin du xir siècle, ligne 8, qui a fait, par retournement, 

V de A, cette dernière forme, qui a passé par /\ a ^ et A pour aboutir à i 

du xv*" siècle (qui est encore la forme moderne), est restée celle dominante. Or 

l'on conçoit immédiatement le lien entre sept gobar i et les formes successives 

/\ A d A puis 7. 

Huit. — Se relie directement, dans toutes ses formes inscrites à la colonne 
« huit » avec celle Gobar X issue elle-même de d . Notons que la forme gobar, en 
hé médiat arabe 9 , est citée par M. Prou, d'après Watlenbach, comme usitée dans 
les manuscrits latins du \iV siècle, soit ^ où le hé est retourné. 

Neuf. — Sauf les cas de retournement des lignes 3, o et 8, et la forme, penchée 
à droite de la ligne neuf, le chiffre neuf est resté constant dans sa forme, du Gobar 
jusqu'à nos jours : 9 Gobar; 9 moderne. 

De cet examen des formes successives des chiffres de un à neuf, en partant des 
types fournis par le Gobar, lui-même issu de formes indiennes comme nous pen- 
sons l'avoir prouvé, nous croyons pouvoir tirer les conclusions suivantes : 

1° Les chiffres modernes européens proviennent de modifications apportées, 
avec le temps, aux formes des chiffres Gobar ; 

2° Comme ces derniers sont vraisemblablement tirés de formes indiennes usitées 
vers le ix== siècle, les formes les plus anciennes de nos chiffres ne sauraient 
remonter au-delà de cette époque approximative. 

3° Comme, en fait, il n'a été trouvé aucune trace jusqu'ici, de la substitution 
des chiffres décimaux aux chiffres romains, dans des manuscrits européens, avant 
le xi^ siècle, c'est vraisemblablement vers cette dernière époque que doit être 
placée l'introduction en Europe des chiffres décimaux, dits chiffres arabes, lesquels, 
d'après nous, ne sont autres que les chiffres Gobar. 

4" Comme les formes des chiffres dits « apices de Boëce » dérivent directement 
des chiffres Gobar; comme d'autre part, ces mêmes apices sont clairement de 
simples variétés des formes des chiffres usités dans les manuscrits latins des 
mêmes époques que les manuscrits de la géométrie de Boëce, on peut en conclure 
que les apices ne datent que du xr siècle de notre ère. 

yo Par suite, le passage de la géométrie de Boëce, où sont données les formes 
des apices, constitue simplement une interpolation; l'on ne saurait donc, en se 



Ii6 REVUE d'eTUXOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 

basant sur ce même passage, attribuer à recelé de Pythagore l'invention des 
formes de chiffres dont dérivent les formes actuelles de nos chiffres, ensuite (et 
par voie de conséquence) : 2'' l'invention de la valeur de position ; 3° enfin, par 
une nouvelle extension, Finvention du zéro. 



CHAPITRE II 

Filiation des chiffres des arabes modernes. 

Pour nous les chiffres actuellement en usage chez les peuples musulmans 
constituent une série de formes parallèles à celles des chiffres Gobar; l'une et 
l'autre série dérivent de formes indiennes, mais le Gobar a surtout été employé 
chez les Arabes occidentaux, dans le Magreb, tandis que la série parallèle, après 
avoir été particulièrement en usage parmi les Arabes d'Orient, a fini par sup- 
planter le Gobar, même dans le Magreb. 

Commenrons par relever les formes de cette seconde série que nous distingue- 
rons de l'autre en la désignant sous le nom de groupe gréco-arabe. 

§ 1. — Forme des chiffres dans le groupe gréco-arabe. 

Dans le tableau donné ci-après nous relevons ces formes d'après les éléments 
fournis par divers auteurs. 

P.lanude, ligne 1, nous donnons les chiffres de Planude, d'après M. Rodet, op. 
cit., p. 92. 

Manuscrlis grecs. Page 27 de son Introducilon do rarilhmétkjiie indienne, 
M. Woepcke donne quatre variétés de chiffres, d'après un même nombre de manus- 
crits grecs de l'arithmétique de Planude, ancien fonds grec de la Bibliothèque 
nationale. Nous reproduisons, ligne 2, les chiffres du manuscrit 2o09, xiv^ siècle ; 
ligne 3, ceux du Ms. 2381, xv*^ siècle; ligne i, ceux du Ms. 2i28, xv« siècle; ligne o, 
ceux du Ms. 2382, xvi** siècle. 

Neophijtns, ligne B. Nous donnons les signes de Néophytus d'après Cantor, tels 
qu'ils sont reproduits par Clive Bayley, op. cit., part. II, plate I, tableau VI, ligne 2. 

Aôen Ezra, ligne ~, nous donnons, d'après M. Rodet, les signes désignés par 
Aben-Ezra sous le nom de lettres indiennes. 

Enfin, ligne 8, sous les variantes modernes des chiffres usités chez les peuples 
musulmans qui emploient l'écriture arabe. 

Tableau d^s formes des chiffres dans le groupe gréco-arabe. 

un deux trois quatre cinq six sept huit neuf 

1 Planude Rodet ^ Km-Kû'"? va? 

2 _ 2,.j09 )P^^Ê7^ VA-f 

3 — 2,381 I F ^ << éo H v A 

\ — 2,/r28 / /" ^ f -O) •/ V' -1 7 

rj _ 2,382 I A' r ^ & H V A 9 

() Néophytus i K r f ^ 1 \/ ^ <\ 

1 Aben Ezra i r' t^ t^ 4 ^7 ^ a '^ 

8 Formes modernes \ y t^ \^t Sâoo H v a <n 

Telles sont les diverses variantes dont nous avons pu avoir connaissance. 



.1. DECOURDEMANCHE : FILIATION DES CHIFFRES EUROPÉENS MODERNES ET ARABES 147 
§ 2. — ReCHERCUE de l'origine indienne DES CHIFFRES GrÉCO-ArABES . " 

Pour nous le gréco-arabe a choisi ses types dans des formes indiennes très voi- 
sines de celles utilisées par le Gobar. 

Un.— Pour ce nombre l'identité est complète avec le Gobar, l'origine doit donc 
être considérée comme identique. 

Z>e«.r. — La forme lamoule £ déjà utilisée dans une variété du Gobar donne- 
rait, retournée -s> , avec la hampe on a ^ qui est le deux de Planude, ligne I, mais 
cette forme se serait facilement confondue avec quatre delà même ligne qui est i^ , 
avec la seule différence que le crochet est attaché au milieu de la hampe au lieu 
d'être fixé à son extrémité. 

Vraisemblablement, sans doute pour éviter la confusion, la forme K a été sim- 
plifiée en t» comme on la trouve ligne 2, puis elle est devenue V en attachant le 
crochet au milieu de la hampe. 

Peut-être cependant, avec un peu plus de probabilité, la forme v résulte-t-elle 
de la forme Gobar z simplement relevée à gauche, d'où |j , puis v du Gréco- 
arabe. 

Trois. — Si l'on penche à gauche le Gobar l on a hw . Il suffit d'arrondir cette 
forme en uj , comme le tracé du kalam y porte naturellement, pour expliquer 
toutes les formes du trois gréco-arabe. 

Quatre. — Sans erreur possible, ce nous semble les formes de quatre, en gréco- 
arabe, se relient directement au Gobar >s et à sa déformation -= . 

Cinq. —On a pour cette forme, en Gobar, les deux variantes 5 et £ . Les formes 
gréco-arabes se relient à celte dernière, indiquée plus haut comme apparentée à 
U cinq décimal sanscrit du ix^ siècle, à t cinq moderne Mahratte et Sindhi. On a 
en eflet, en gréco-arabe jj ou ^ , puis, par retournement de U la forme 5 . De îT , 
en le couchant, on obtient ^, d'où le moderne ^ qui, en passant par o a abouti 
à o. Quanta 6, soit hé mêdial, parfois observé en persan moderne, il paraît 
venir de la forme H . Le moderne % se relie aux formes \ et 2 du tableau. 

Six. — En étudiant le Gobar nous avons cité une forme issue de t celle q cons- 
tatée au viii-^ siècle de J. -G. , ici la déformation de t en /i est évidente. Une défor- 
mation identique de é gobar, activée par la propension à l'emploi de la hampe, 
constante en gréco-européen, a, selon toute apparence, transformé le 6 Gobar 
en cj , ce qui expliquerait le six gréco-européen, qui est H , puis m en faisant glisser 
le crochet de l'extrémité vers le milieu de la hampe. 

Sept.— La forme Gobar n est apparentée avec la forme sanscrite i qui s'est 
transformée, dans le Sud, en i . Il a suffi d'égaliser la forme en v pour avoir le 
sept gréco-arabe v . 

^u(/.— Comme huit, dans une variété du Gobar se présentait en x et que sept 
avait utilisé en v la partie supérieure de la forme, l'analogie a pu conduire à sim- 
plifier celle-ci, à ne conserver que la base a , qui fournissait ainsi, par contraire, un 
parallèle à la forme adoptée pour sept, qui est Y . 

Notonsque X, irrégulièrement formé en A expliquerait A puis a. 
Neuf. — La forme, pour ce chiffre, est évidemment identique, d'aspect et d'ori- 
gine, à celle du Gobar. 

Au moyen des rapprochements qui précèdent, nous pensons avoir mis en 
lumière l'origine indienne des chiffres du groupe gréco-arabe. Selon toute vrai- 
semblance ces chiffres seraient plutôt nés d'une modification apportée au type 
Gobar que d'un emprunt direct à des formes indiennes. 

En général, notons-le, le chiffre gréco-arabe ne se rencontre guère que dans 



148 



REVUE D ETHNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 



des manuscrits de dates postérieures à celles des plus anciens de ceux qui four- 
nissent la numération Gobar. 

Toutefois M. Woepcke, p. Ad de son Mémoire, donne une série de chiffres tirée 
par lui d'un manuscrit de Chiraz, auquel il assigne la date de 973 de notre ère. 

Il est évident, à la simple inspection de ces chiffres usités dans ce manuscrit, 
que ceux de un à quatre appartiennent au groupe Gobar-européen et ceux de 
cinq à neuf au groupe gréco-arabe. Le copiste de Chiraz a donc composé sa nu- 
mération d'un choix opéré par lui entre les deux systèmes; elle n'est donc pas 
originale et ne saurait être considérée comme un type explicatif de l'un et de 
l'autre; elle est donc postérieure à tous deux. 

V.n fait la date de 973 est celle de la rédaction du manuscrit de Chiraz, reproduite 
parle copiste. Celle où le manuscrit a été copié est postérieure d'au moins deux 
siècles à la date indiquée. Le copiste a employé des formes de chiffres usitées de son 
temps; il n'a pas reproduit celles utilisées par son auteur. La série des chiffres 
du manuscrit de Chiraz est donc sans intérêt chronologique. 

Le fait du maintien, sur une copie, de la date du manuscrit suivi parle 
copiste est des plus fréquents, rappelons-le, chez les orientaux. 

Nous nous croyons donc autorisé à penser, jusqu'à ce qu'un document plus 
probant que celui de Chiraz ait été apporté au débat, que la série des chiffres 
Gobar a précédé celle des chiffres du groupe gréco-arabe. L'examen des formes, 
dans l'un et l'autre groupe, porte même à croire, comme nous l'avons dit, que 
celles gréco-arabes sont issues des formes du Gobar. La transformation semble 
s'être opérée par l'intermédiaire de l'emploi du Gobar dans les manuscrits 
grecs d'auteurs du Bas-Empire, comme Planude et autres, où il se serait déformé. 
De ces formes altérées résulteraient celles en usage dans l'écriture arabe moderne. 



Conclusions. 

Du travail qui précède nous nous croyons autorisé à tirer les conclusions sui- 
vantes : 

1° Les chiffres Gobar dérivent de formes indiennes ; 

11" Les chiffres européens modernes dérivent des formes Gobar et non de celles 
des chiffres arabes modernes ; 

3" Les chiffres arabes modernes sont alliés à des formes indiennes ; 

4° Ces mêmes chiffres apparaissent plutôt comme résultant d'altérations grecques 
des formes du Gobar que d'un emprunt arabe direct à des formes indiennes. 

.")" Les Arabes ont donc emprunté aux manuscrits grecs les formes modernes de 
leurs chiffres. 



COMMUNICATIONS 



NOTES SUR L'ETHNOGRAPHIE DES GHIMIRRA 

DE L'ÉÏHIOPIE MÉRIDIONALE 
par M. le D' George Montandon (Neuchàlel), 



Parmi les observations recueillies par le conférencier au cours de son voyage 
d'exploration, de 1909 à 1911, dans le sud-ouest éthiopien, il en a choisi quatre, 
dont trois se rapportent au peuple des Ghimirra, qui forment une transition entre 
les Nigriliens et les Ethiopiens, 

a) Tatouages ei cicatrices chez les Ghimirra. — Chez les Ghimirra, les tatouages 
se pratiquent généralement sur le dos et la poitrine. Ils ne s'obtiennent pas au 
moyen de couleurs, mais par la propriété qu'a la peau du noir de former, par la 
cicatrisation de blessures, des kéloides. 

Une condition quasi-nécessaire à la formation du kéloïde est l'âge adulte du 
sujet car, de façon générale, les processus de régénération se faisant d'une façon 
plus tumultueuse chez l'adulte que chez l'enfant, une même blessure produira 
après' guérison : chez le premier une surélévation de la peau (kéloïde), chez le 
second une cicatrice plate. La non production de kéloides chez l'enfant est contrô- 
lable par le fait suivant. Chaque enfant ghimirra subit en bas âge une incision ver- 
ticale sur la glabelle et la racine du nez ~ pratique dont le voyageur n'a pu appren- 
dre la raison ou l'explication et qui est apparemment superstitieuse; or cette 
cicatrice, qui subsiste toute la vie, ne donne jamais lieu à la formation d'un kéloïde. 

Le tatouage se pratique donc à l'âge adulte. Il n'est pas le fait d'une coutume 
superstitieuse et n'a d'autre but que celui d'embellir son propriétaire. Tous les indi- 
vidus n'y sont pas soumis. Chez certains d'entre eux le relief du dessin est plus 
effacé que chez d'autres. 

Les tatouages s'obtiennent soit par piqûre, soit par coupure. Chaque piqûre pro- 
duit une petite tumeur de la grosseur d'une lentille. Les coupures, plus rares, don- 
nent une surélévation delà peau parfaitement régulière. 

Le conférencier fait passer une soixantaine de reproductions de ces tatouages. Ces 
figures permettent de constater : 

l^Que le dessin des tatouages est composé de lignes droites, de lignes courbes 
(plus rarement) et surtout de triangles. Les tumeurs lenticulaires remplissent tan- 
tôt les triangles, tantôt les bordent simplement. . 

2° Que le dessin, généralement très simple chez les hommes, est parfois d'une 
grande complexité chez les femmes. 

3° Que le dessin n'est pour ainsi dire jamais parfaitement symétrique sur la droite 
et la gauche du torse. 

b) Ornementation du lobe distendu de loreille chez les Ghimirra. — Le conférencier 



130 REVUE d'etq.nograpqie et de sociologie 

montre une série de photographies représentant en grandeur naturelle les orne- 
ments que de nombreux Ghimirra introduisent dans le lobe distendu de l'oreille : 
plaques d'ivoire ornées de dessins au fer rouge chez les hommes, cercles de bois 
et bouchons d'herbe desséchée chez les femmes. Le plus grand de ces ornements, 
un cercle de bois, mesure 7 centimètres de diamètre. 

c) Ornementation de VombUlc chez les Glihnirro. — Le D' Montandon a constaté, 
chez un très petit nombre d'individus seulement il est vrai, que le rebord supérieur 
de l'ombilic, perforé, portait un annelet de laiton auquel étaient suspendues : soit 
une double spirale aplatie, soit une minuscule plaque arrondie de même métal. Il 
n'a pas encore entendu parler d'ornementation analogue de l'ombilic et serait heu- 
reux de savoir si le fait a été signalé chez d'autres peuples. 

d) Un culte chez les Galla païens de riUou-Babor. — Le conférencier lit les pages 
de son manuscrit se rapportant à cette cérémonie dont il a noté sur place toutes les 
phases. Ces phases, au nombre de huit, se déroulent comme une succession de 
tableaux au cours desquels les figurantes se groupent à genoux ou debout, en 
cercle ou en file, et passent par des moments d'extase délirante et d'invocation 
calme à la divinité. Les femmes seules prennent part à la cérémonie. Le récit est 
appuyé par la démonstration de vues photographiques. 



LES POPULATIONS DE L'OGOOUÉ (GABON) 

Par M. G. Bruel (Paris). 



Au cours d'un voyage, fait au début de 1911, entre le Congo et l'Océan, en passant 
par Franceville et en descendant l'Ogooué, il nous a été possible de recueillir 
quelques données nouvelles, qui complètent ou rectifient parfois les renseignements 
que nous avions recueillis lorsque nous avions rédigé la note sur la boucle de 
l'Ogooué, qui a parue dans la Revue Coloniale en 1911. 

Le R. P. Biton, de la mission de Franceville, qui a publié un dictionnaire Ndumu 
en 1907, a bien voulu nous communiquer les ré'sultats de ses études sur les popu- 
lations qui habitent l'Ogooué et sur les langues qu'elles parlent. 

D'après lui, les diverses tribus du bassin de l'Ogooué parlent des dialectes qui 
peuvent se rattacher à trois groupes. 

Le premier se subdivise en sous-groupe Mfang et en sous-groupe Bakalai. 

Le second en sous-groupe Mpongoué et en sous-groupe (iapindji. 

Le troisième en sous-groupe Badouma et en sous-groupe Gisira. 

On sait que les Mfang se divisent en deux grandes familles les Betsi ou Betchi, 
qui émaillent leurs discours du mot Mazouna (je dis que...) et les Mékè ou Makeï, 
qui emploient le mot Makina, qui a même signification. 

Le sous-groupe Bakalai, comprend les Bakalai proprement dits, les Ntomboli, les 
Bangomo elles Bembance ou Mi)aoué ou Bangoué. Ces derniers sont plus ou moins 
apparentés aux Bakota. 

Le sous-groupe Mpongoué comprend les Mpongoué, les Adjoumba, les Oroungou, 
les Nkomi, les Galoa et les Enenga qui tous habitent le Bas-Ogooué. 

Le sous-groupe Gapindji comprend les Gapindji, les Simba, les Mitsogho, les 
Evéa, les Bapoubi, les Okanda. 

Le sous-groupe Badouma comprend les Badouma, les Baouandji, les Bandjabi, 
les Batchangui, les Mindoumou ou Mindoumbo, les Ambétè, les Bakaniké et peut- 
être les Atégué. 

Enfin le sous-groupe Gésira comprend les Gésira ou Echira, les Bavarama, les 
Machango, les Baloumbo, les Bapouno, les Bayaka, les Bavongo et les Ngové. 

Aucune tribu ne s'appellerait Andjiani ou Andjikani. Ce terme de mépris serait 
un sobriquet donné à. des familles Mindoumou, Bakaniké et peut être Bakota, qui 
ont quitté le bassin de la Sébé, pour échapper aux Ambété (avant l'arrivée des 
Européens) pour s'installer le long du Lébagny (Ht, Ogooué) près des Baouandji. 

Quand aux Ambétè ou Oumbetè, ils portent les surnoms suivants : Ombamba, 
Ambamba et Baml)amba, que beaucoup d'Européens leur donnent à tort. 

De même le mot Chébo ne serait qu'un surnom, les gens de cette tribu s'appel- 
lent entre eux Bessissiou. 

Il est inutile de dire que toutes ces tribus se pénètrent souvent les unes les 
autres, ont des habitats qui s'enchevêtrent et que souvent des mariages mixtes 
les fusionnent plus ou moins, ce qui complique beaucoup toutes les études 
ethnographiques. 



ANALYSES ET NOTICES 



\\ . p. LivixGSTONE, The Race Conflict. A 
studij uf Conditions in America, 18") jiages, 
Londres, Sampson Low, Marsiuii et Co, 
1911. 

L'auteur, qui a publié autrefois un livre 
sur la race noire en Jamaïque, déclare pré- 
senter les résultats d'une enquête impar- 
tiale et approfondie sur le problème nègre 
aux États-Unis. L'origine et la perfectibilité 
des races sont encore peu connues. L'an- 
tipathie des Américains blancs contre les 
noirs repose sur des opinions populaires, 
sur la conviction que la race noire est essen- 
tiellement inférieure et qu'elle ne s'assi- 
mile le progrès que sous la pression directe 
et sous rinlluence continuelle de la race 
blanche. Le nègre serait, d'après cette con- 
ception, un produit fini de l'évolution, et il 
ne serait pas socialement assimilable au 
type progressif. L'auteur soutient que l'an- 
tipathie entre les races est un principe na- 
turel, dominant les relations sociales de 
races d'un caractère ethnique très différent. 
Cette antipathie n'est pas agressive mais 
protectrice; elle ne se borne pas aux races 
blanche et noire, mais on la trouve aussi 
bien entre l'Anglais et l'Hindou, entre 
l'Américain blanc et l'Amérindien, entre 
Hindou, Amérindien et iNègre. En Amé- 
rique toutes les conditions du problème 
nègre sont réunies. On y trouve une popu- 
lation de 7 millions de Noirs, la plus 
grande masse compacte existant en dehors 
de r.\frique, évoluant parmi 68 millions 
tle blancs. Les États du Sud contiennent 
89,7 pour cent de l'ensemble de la popula- 
tion nègre des États-Unis; dans la Caroline 
du Sud et le Mississippi, les noirs excèdent 
les blancs en nombre. L'auteur distingue 
en Amérique quatre types difTérents de nè- 
gres (qu'il représente sur une planche colo- 
rée) : l'homme des plateaux de l'Afrique 
Centrale, qui fournit les ])rédicateurs, les 
ouvriers qualiliés et les meilleurs ouvriers 
agricoles; le nègre arabo-africain du Nord- 
Est de l'Afrique, qu'on rencontre parmi les 
valets et les ouvriers; le Dinka-nègre, des 



peuples pasteurs du Nil supérieur et moyen, 
qui devient domestique ; et enfin le nègre 
de Guinée qu'on trouve dans l'agriculture 
et qu'on appelle communément Blue Gum 
Nigger. Ce dernier montre des instincts 
sanguinaires et paraît avoir une certaine 
atVmité avec le nègre de Haïti, qui régresse 
aussi quelquefois vers ses coutumes pri- 
mitives. Après avoir posé le problème et 
déterminé la nature de l'antipathie, l'autour 
considère les deux facteurs, blanc et noir, 
qui se trouvent en présence, pour passer 
ensuite en revue leurs forces politiques, 
l'injustice où aboutissent les excès de l'an- 
tipathie et les autres aspects du problème. 
Dans les derniers chapitres, l'attilude du 
nègre est examinée et une solution du pro- 
blème est présentée. Cette solution con- 
siste dans la séparation de la race noire, 
mais non pas sa déportation, comme on 
Ta proposée ; car nulle part on ne voudrait 
recevoir ces 8 millions de nègres, même 
pas à Saint-Domingue ou à Haïti. H faudra 
concilier l'antipathie fondamentale entre 
les races avec un traitement équitable des 
nègres. « Il faut reconnaître que la race 
noire se trouve dans un stade élémentaire 
d'évolution, qu'elle est inférieure à nous, et 
que son progrès dépend du contact avec la 
race supérieure. Il faut faire des nègres 
une classe distincte dans la société des 
blancs; les nègres eux-mêmes ne désirent 
pas l'égalité raciale ou sociale, mais ils as- 
pirent à l'égalité devant la justice et dans 
la liberté. )> C'est à ce prix, atfirme l'au- 
teur, que les États-Unis trouveront la paix 
par la solution du problème des races et 
il cite une conclusion analogue à laquelle 
est arrivé Alfred Russell Wallace pour le 
même problème en Afrique australe. Ce 
livre est accompagné d'une reproduction 
d'une carte des États-Unis, empruntée au 
Bulletin du Recensement de 1900, où la 
proportion de la population nègre est in- 
diquée par des nuances. 

R. P. VAX DER VOO. 



ANALYSES ET iXOTICES 



lo3 



B.cssLER Argiiiv, BeitraeQc zur Vulkerkunde; 
Leipzig et I?erliii, B. G. Tcubner; 4". 

Le B.TDSsler Arcliiv est publié, depuis le 
commencement de 1910, par l'Institut B;os- 
sler, annexe du Musée d'Ethnographique de 
Berlin, en fascicules i°, largement illustrés, 
d'une excellente exécution typographique. 
Le directeur de ce nouveau périodique 
ethnographique est M. Paul Ehrenreicli, 
bien connu pour ses voyages au Brésil et 
pour divers traités théoriques, dont une 
Mythologie générale. On peut s'abonner au 
volume (20 marks les six livraisons d'environ 
36 feuilles d'impression) ou se procurer 
chez l'éditeur Teubner les fascicules sépa- 
rés, selon la spécialité ethnographique qui 
intéresse davantage. Les fascicules sont en 
elfet combinés de manière à comprendre 
une seule monographie, ou plusieurs mo- 
nographies de sujets connexes. 

Le fasc. 1 contient une excellente étude 
de Max Schmidt sur les tissus péruviens 
anciens à représentations humaines, ani- 
males et végétales. La technique de leur 
fabrication est expliquée, et compai'ée aux 
procédés de tissage actuellement en usage 
dans l'Amérique du Sud. Puis vient la des- 
cription des décors, dont quelques-uns sont 
des scènes très animées (pêcheurs, jardi- 
niers, -etc.) Les décors végétaux sont très 
stylisés. Très curieux sont les motifs mytho- 
logiques à personnages. Deux planches en 
couleurs et deux planches en photolypie 
rendent l'effet de ces tissus. (Prix 8 marks) 
Le 2" fasc. (S marks) contient : a) un»- 
collection de légendes et de contes recueillis 
par M. Dempwollf à Bilibili (Nouvelle Cuinée 
allemande), texte et traduction, dont deux 
légendes totémiques; et /*) une étude du 
plus haut intérêt, très bien illustrée, de 
F. vun Luschan sur la découverte récente 
d'un art décoratif de magnifique allure 
chez les indigènes du fleuve de l'impératrice 
Augusta (Nouvelle Guinée ail.). Il s'agit des 
belles séries rapportées ces mois derniers 
par Heine, par Neuhaus et par Friederici 
au Musée de Berlin. Il y a là des poteries à 
reliefs zoomorphiques et anthropomor- 
phiques et des bois sculptés, aussi beaux, 
comme art, sinon plus beaux, que les tra- 
vaux comparables des Maori. 

Le 3<= fascicule (5 marks) est consacré à 
l'Inde : il comprend : a) une explication 
détaillée et critique, par H. Stœnner d'une 
image cosmogonique brahmanique, dont 



l'original se trouve à Tanjoie et dont la 
copie, rapportée par Bastian, est conservée 
au Musée Ethnographique de Berlin; trois 
pliotolypies reproduisent cette image; b) 
une étude, par W. Crahmer, avec dessin et 
photos, de certaines armes en foime de 
hache oblique, à manche parfois très long, 
et qui se rencontrent au Tibet, dans l'Hima- 
laya, l'Inde et l'Indonésie. Le lieu d'origine 
de cette arme et son usage spécial restent 
à d(''terminer; c) l'explication, par W. Pla- 
nert, des dessins qui illustrent un vieux 
manuscrit français (1829) conservé à Berlin 
et représentant les diverses catégories de 
mendiants religieux de l'Inde méridionale; 
ces dessins sont reproduits, sur 4 planches 
au trait. 

Ave(Me lasc. 4-5 (chez Teubner, G marks), 
nous sommes en Afrique : a) M. Eichhorn 
nous donne le commencement d'une mono- 
graphie détaillée des Waschambaa (Afr. Or. 
AU.), d'après les notes et les dessins de 
IVu A. Karasek. Sont étudiés en détail : la 
maisdu, lornementalion et les mutilations 
corporelles, le costume, l'agriculture, le 
maiiage, les rites de la naissance et des 
funérailles, ceux de la circoncision, les 
croyances, les maladies, la médecine et la 
chirurgie, l'astrologie ; puis vient un recueil 
de récils, contes, fables et légendes; i) 
C. Spiess, donne quelques renseignements 
complémentaires sur le culte et les croyan- 
ces des Evhe du Togo (photos). 

D'autres du même auteur, et des ren- 
seignements, dus au P. A. Witte, sur la 
menstruation et la fête de la puberté des 
niles dans le Kpandu (région du Togo) ter- 
minent le fasc. G (iî marks), dont le corps 
est constitué par a) un article du P. Reiber 
sur les jeux des enfants en Nouvelle-Guinée; 
/') la desciiption des canots et moyens de 
navigation des habitants de Vualdm (Nou- 
velle-Poméranie) ; c] du P. Wendler, sur 
l'obtention du feu et l'alimentation des 
insulaires des Marshall; le fasc, est illustré 
d'une planche en couleurs. 

A ces six fascicules s'ajoutent, |)our la 
priMuière année du Haussier Archiv, deux 
Cahiers Supplémentaires. Le Suppl. I (100 
pages; 9 marks) est une collection de dic- 
tons, do proverbes et de chansons en dia- 
lecte turc du Turfan (assez semblable au 
tarantchi), recueillie sur place pendant ses 
explorations archéologiques (1905) par A. 
von Le Coq, dont on connaît les belles 
découvertes ; un fascimile et une liste des 



loi 



REVUE D ETUNÛGRAPQIE ET DE SOCIOLOGIE 



mots, avec commentaires explicatifs, sur .'5 
colonnes, pp. 81-100, terminent le fascicule; 
le texte turc est donne. 

Le Suppl. II est une excellente mono- 
graphie descriptive, illustrée de 103 photos, 
des Wagogo de I Afrique Orientale Ali. 
L'auteur a vécu deux ans dans TLlsogo 
comme médecin des troupes coloniales, 
après avoir suivi les cours d'ethnographie 
du prof. F. von Luschan. Le fasc. a 72 pages 
(prix : 8 marks) et se termine par un voca- 
hulaire détaillé. 

On peut voir par ces notices trop courtes, 
qu'en une année le Bœssler Archiv, dirigé 
avec une compétence avisée par M. Khren- 
reich, s'est placé presque au premier rang 
des périodiques ethnographiques. Or, cet 
enrichissementde l'ethnographie allemande 
est dû l'initiative privée : feu Ra^ssler alégué 
au Musée Ethnographique 3 millions sous 
condition d'utiliser une partie des revenus 
à la publication dune revue qui porterait 
son nom. Ambition légitime, qu'on voudrait 
rencontrer aussi en P'rance. 

A. VAX GExWN'EP. 



sculpture sur bois) avec compai\aisons; le 
chapitre sur les relations de ces arts indi- 
gènes avec ceux de Bénin et ceux du Congo 
est très intéressant; les illustralions sont 
très nombreuses; 2° la description des sla- 
tueltes ancestraies en craie du nouveau 
Mecklembourg, par G. Antze ; 3° celle des 
antiquités gréco-bouddhiques conservées 
au musée de Leipzig, par A. N. Francke et 
Th. Bloch ; 4° enfin une conférence, bien 
illustrée, précise, sans phraséologie, du 
D'' Mohn sur les populations de la région 
allemande du Tchad ; excellentes photos 
de types ; curieuse architecture des huttes ; 
diffusion de la coutume des botoques, etc. 
Ce l'apport, comme les précédents fait 
honneur à la direction du musée et témoi- 
gne d'un patriotisme intelligent de la part 
du haut commerce de Leipzig. Dire qu'il y 
a ainsi plus de quinze villes allemandes, en 
dehors de Berlin qui possèdent de grands 
musées ethnographiques et publient des 
rapports et des mémoires: quel retard est le 
nôtre ! 

A. Vax (lE.NXEP. 



Jahrblch des stiidtischen Muséums fiïr VoL 
kerkunde zu Leipzig, t. IV, 1010, 4°, XVII 
et 74 pages, XXI pi. et 4 fig. ; au musée et 
chez B. Voigtliinder, éditeur, Leipzig ; 
9 marks '60. 

D'après le rapport, le musée s'est enrichi 
en 1910 de 08 collections comprenant 4.7Gj 
objets pour l'ethnographie et de 57 collec- 
tions, soit 2741 numéros pour le préhisto- 
rique. La collection théoriquement la plus 
intéressante est celle qu'a rapportée de chez 
les Boschimans le D'' Hannemann. Le nom- 
bre des membres de la Société des amis du 
musée a augmenté également, et celui des 
auditeurs aux cours de K. Weule et de Fr. 
Krausc a oscillé autour de 260, dont 21 »/o 
des instituteurs et 23 °/o des commerçants 
et industriels ; je signale ces proportions. 
D'un bout à l'autre de l'Allemagne on recon- 
naît la portée pédagogique et économique 
(surtout coloniale) de l'ethnographie. Chez 
nous, les instituteurs et les commerçants ne 
connaissent même pas l'ethnographie de 
nom ! 

Le reste du raj^iort contient : 1° une 
excellente étude de Paul German sur les in- 
dustries artistiques du Kameroun (surtout la 



Musées impériaux ottomans ; Catalogue des 
poteries byzantines et anatoliennes ; iu-s", 
40 pages, 45 fig., Constantinople, au 
Musée, 1910. 

La céramique byzantine a été si peu étu- 
diée jusqu'ici que ce simple catalogue pré- 
sente une importance scientifique considé- 
rable, augmentée encore par l'excellente 
introduction rédigée par M. J. Ebersolt. 
Sans doute, la collection ne comprend guère 
que des tessons, quelques-uns provenant de 
localités incertaines ; mais des lots princi- 
paux ont été trouvés in situ, soit dans l'en- 
ceinte du vieux sérail, soit en construisant 
le nouveau musée (1905) ; d'autres provien- 
nent de Smyrne, de la Troade, etc. Le vase 
hexilobé (fig. 19), le pot (fig. 40), la cruche 
(fig. 41) sont fort intéressants. Mais le fait 
important, ce senties couleurs des vernissa- 
ges de la plupart des pièces, et surtout ceci 
que trois pièces ont des reflets métalliques. 
Les rapporis avec l'ancienne poterie égyp- 
tienne glacée sont possibles; le décor com- 
porte parfois des feuilles et des fleurs ; 
quant au décor géométrique, il est assez 
varié : lignes ondulées, chevrons, cercles, 
spirale, etc. 

A. VA.N (Jennep. 



ANALYSES ET NOTICES 



155 



G. ScnMiDT, S. V. D., Voies nouvel lea en Science 
comparée des Religions et en Sociologie 
comparée; Extrait, 31 pages, de la Revue 
des Sciences Philosophiques et Théolo- 
giques, Kain, Le Saulchoir (Belgique) 
8», 1911, i fr.. 

Le R. P. Schmidt s'est plaint avec amer- 
tume, dans sa revue Antltropos, 1911, p. 1041, 
de mon compte-rendu (Revue d'Ethnographie 
1911, pp. 176-177) de son livre sur ÏOrigine 
de Vidée de Dieu. Il m'accuse même de 
l'avoir calomnié, et d'avoir présenté son 
attitude à l'égard de l'ethnographie sous 
un jour faux. La preuve, cependant, que je 
n'étais pas dans l'erreur est fournie par le 
discours qu'il a prononcé à la Leo-Gesell- 
schaft, de Vienne, le 7 nov. 1910 et dont 
une « traduction faite sur l'original allemand 
par les voies de la Direction et revue par 
l'auteur » a été donnée par une revue helge 
catholique. Ce « revue par l'auteur )> met 
ma conscience à l'aise : si je cite mes textes, 
je suis assuré qu'ils ne seront pas démentis. 

Par « voies nouvelles », le P. Schmidt 
entend, il le dit lui-même, « méthodes 
nouvelles ». Les anciennes méthodes, et qui 
n'ont pfus aucune valeur scientifique, ce 
sont, selon lui : « l'opinion qui soutient en 
son intégrité la théorie de la dégénéres- 
cence »; c'est-à-dire que l'on doit défini- 
tivement admettre que depuis l'époque 
préhistorique à nos jours « la civilisation 
matérielle » est partie de débuts modestes 
pour progresser peu à peu. Prétendre le 
contraire, outre que des faits trop nombreux 
s'y opposent « c'est premièrement un gas- 
pillage de temps et de force et deuxième- 
ment [cela] interditTaccès d'autres connais- 
sances importantes » (pages 7 à 9). 

Mais il en va tout autrement de la « civi- 
lisation spirituelle ». Car aucune méthode 
d'investigation, même par transposition, 
n'autorise l'hypothèse que la mentalité a 
suivi un développement progressif, et que les 
croyances païennes ne soient pas des défor- 
mations de croyances supérieures et par- 
faites. Grâce à la nouvelle méthode allemande 
des « cycles culturels » (Kulturgeschicht- 
liche Méthode) de Frobenius, Ankermann, 
GrtebneretFoy, nous possédons maintenant 
des « premiers principes » dont le principal 
est que « la nécessité d'une évolution essen- 
tiellement ascendante » n'a plus besoin 



« d'être présupposée. L'unique présup- 
position qui soit faite tacitement, c'est que 
la race humaine a une origine unique et 
que de cet unique point de départ sont sor- 
ties les tout premières ébauches de la civi- 
lisation ». Deuxième « premier principe » : 
« D'après cette nouvelle méthode, il est 
défendu de soulever à tout propos des ques- 
tions d'origine », mais il faut uniquement 
chercher dans quelles localités telle ou telle 
institution ou croyance, tel ou tel rite ou 
objet s'est rencontré autrefois et se ren- 
contre aujourd'hui. 

Puis, avec enthousiasme, le P. G. Schmidt 
expose les résultats déjà acquis par cette 
« nouvelle méthode » : a) les divers éléments 
des civilisations constituent les parties de 
« touts organiques » ou « cycles cultu- 
rels organiques et complets » ; par exem- 
ple « le troisième, par ordre d'ancienneté, 
des cycles culturels paraît être la civili- 
sation dite totémiste... Sur le terrain de la 
mythologie, il faut signaler comme carac- 
térisant ce cycle culturel le développement 
de la mythologie solaire, particulièrement 
du thème de l'année solaire ; sur le terrain 
religieux, l'on ne discerne pas clairement 
si l'Etre suprême subsiste encore sous sa 
forme propre, ou bien s'il s'est déjà com- 
biné toujours et partout avec le dieu so- 
laire; sur le terrain moral, les rites phalli- 
ques de fécondité commencent de porter 
atteinte à la moralité et la condition de la 
femme s'avilit déjà » (pages 18 à 20). 

« L'instrument de travail précieux fourni 
par ces résultats consiste en ceci que, la 
présence de quelques éléments, même peu 
nombreux, d'un cycle culturel ayant été 
constatée quelque part, l'on peut immédia- 
tement conclure à la présence, passée ou 
actuelle, du cycle entier ». Permettez : c'est 
ce qu'en archéologie on a appelé la « mé- 
thode des restitutions » ; en fait de « voie 
nouvelle », celle-ci est plutôt démodée. Le 
P. S('limidt va jusqu'à appeler ces éléments 
commodes des « fossiles caractéristiques » 
et, quand il s'agit de mythologie, à nommer 
les <c motifs astraux spécialement solaires 
et lunaires » des « Leit-molivs mythologi- 
ques ». P. 23 : le premier et le second cy- 
cles se caractérisent : « par le boumerang, 
les formes d'arc des Pygmées, la reconnais- 
sance et le culte d'un dieu unique, dieu su- 
prême du ciel, de caractère moral, l'égalité 
de l'homme et de la femme, la pratique gé. 
nérale de la monogamie, la fidélité dans le 



15G 



REVUE d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 



mariage, l'allruisme très prononcé, la pro- 
bité, la sincérité, l'absence de canniba- 
lisme, d'esclavage, du vol, du meurtre des 
enfants, du meurtre en général » (page 23). 

L'Eden, vous dis-je, le Paradis, mais 
peuplé, — car enfin il faul Inrn rire moderne 
— non pas de toutes sortes de bètes, du Ser- 
pent, d'Kve et d'Adam, mais de Pygmées 
qui bandent leurs arcs et qui tirent à la 
cible avec des boumerangs. 

Puis, hélas, vinrent les déchéances : 
« dans le quatrième cycle, le culte des 
ancêtres s'est développé au point de voiler 
tout à fait ou presque complètement le 
culte de l'Être suprême et il se manifeste 
surtout dans le culte des crânes.,, il est 
impossible que la longue stagnation des 
peuples primitifs n'ait pas exercé sur leurs 
capacités intellectuelles et morales une 
action déprimante <> (p. 24). 

Mais, hélas, « malgré la richesse toujours 
croissante de la civilisation matérielle et le 
progrès de la culture spirituelle formelle, 
cette décadence augmenta sans cesse et elle 
ne s'arrêta qu'à l'avènement du Fils de 
Dieu. Celui-ci a proposé à nouveau les 
conceptions pures et élevées des origines, 
sauvegardées dans le peuple choisi, il les 
a remplies, etc. » (p. 2;i) ; la suite, on peut 
la trouver chez tous les missionnaires, 
depuis Latitau cànos jours. 

Mais ce que le P. Schmidt ajoute de 
(( nouveau », c'est ceci : l'ethnographie 
sans musées est inconcevable, et dans le 
monde entier les musées ethnographiques 
se sont développés magnifiquement. Or, il 
serait facile de réorganiser à Rome le vieux 
musée de la Propagande : « la création 
d'un grand musée où l'un Irouverait des 
bases solides pour une étude exacte etréllé- 
cliii", ne serait-elle pas le meilleur parmi 
les moyens naturels, pour ruiner complèle- 
mentles théories évolulionistes et idéologi- 
ques de l'histoir ecomparée des religions, si 
vivement condamnées par les dernières 
encycli(iues du Saint-Père » (p. 29). C'est 
donc œuvre pie pour les catholiques que do 
n collaborer tout d'abord au dévelo]qiemenl 
positif de l'etlinologie, science aujourd'hui 
doubleinent importante, et de ['lus, ee 
sera pour eux le meilleur moyen d'éluder 
les efforts de cet évolutionisme idéologique 
qui a déjà causé tant de dommages ». 

On ne saurait èlre ni plus précis ni plus 
franc : le P. Schmidt l'ait d'abord semblant 
de rejeter la théorie catholique de la dégé- 



nérescence, alin de mieux la reconstruire 
ensuite ; il juge que la « méthode historico- 
culturelle » est bonne pour cet usage, parce 
(lu'il pense qu'elle s'oppose, d'une part, à la 
théorie du Vœlkergedanke (de Bastian) ou de 
t< l'animisme universel » (E. B. Tylor), et de 
l'autre à la théorie de l'évolution en tant 
qu'applicable à l'interprétation des arts, 
métiers, rites, croyances, religions et ins- 
lilutions. Il met en conséquence aux débuts 
la Perfection; puis vient une «déprava- 
tion » et enfin le Sauveur apporte la Régé- 
nération. De cette manière, l'ethnographie, 
de mécréante, d'hérétique, de dangereuse, 
d'empoisonnée, est devenue orthodoxe; elle 
est devenue une arme bénie apte à pour- 
fendre les théories laïques. 

Cette fois, je me suis mélié : au lieu de 
renvoyer simplement aux textes du R. P. 
Guillaume Schmidt, de la Société du Verbe 
Divin, je les ai cités in-extenso, sans nuire 
aux contextes. 

Dans sa revue Anthropos, tOtl, p. tOtT, 
le P. Schmidt trouve que même moi, j'ai 
dégénéré : « En France, A. van Gennep 
avait d'al)ord suivi une bonne voie avec ses 
Mythes et Légendes d'Australie mais son nou- 
vel ouvrage Les Rites de Passage est de nou- 
veau un tribut à la direction sociologique 
(jui règne actuellement en France ». L'ethno- 
graphe autrichien se trompe doublement; 
il n'importe; j'ai confiance dans le juge- 
ment de nos successeurs. Mais je crois 
qu'ils s'étonneront aussi du chapelet d'in- 
jures, dont la moindre est que je suis « un 
calomniateur », que le Révérend Père a 
imprimé dans sa revue, p. 1041 . Je ne répon- 
drai pas de la même manière. Je formule 
seulement ce dilemme : ou le P. Schmidt 
se moque à la fois des ethnographes laï- 
ques et des catholiques, et alors il s'est 
mis en colère se voyant découvert ; ou bii'U 
il est sincère, el dans ce cas il doit me 
remercier de l'avoir si bien compris. Quant 
à moi, il me ré[)Ugne de ne pas croire le R. 
P. Schmidt sincère. Et, au risque de me 
l'aire traiter une fois de [dus de « calomnia- 
teur », je redirai à propos de sa brochure 
ce que j'ai dit de son livre : 

« Encore convenait-il d'indiquei' (jue le 
P. Schmidt ne cache pas, mais expose très 
loyalement pourquoi il s'occupe d'ethno- 
graphie, et pourquoi il y instruit des mis- 
sionnaires au moyen de sa revue Anthropos : 
Ad Majorent Dei Gloriam ». 

A. VAN Gf.nnep. 



ANALYSES ET NOTICES 



157 



Ellsworth Huntixgton, Palestine and Us 
transformation, in-8°, xvii-443 p. Boston et 
New-York, Houghton Mitïlin, 1911, 40 sh. 

On s'est souvent demandé si la déca- 
dence de la Palestine n'était pas due plus 
à des transformations climatiques et géo- 
graphiques qu'aux causes historiques et so- 
ciales. C'est la thèse que M. E. Huntington, 
professeur de géographie à Yale, reprend. 
Il y était particulièrement qualitié par son 
heau livre The puise of Asia (cf. REES, 1008) 
où il soutient que l'Asie de l'Ouest et du 
Centre a subi depuis le temps des pre- 
mières civilisations une dessicalion pro- 
gressive. C'est dans les bassins lacustres 
fermés^ dont les eaux sont surtout dues 
aux pluies, que cette diminution hygromé- 
trique se marque le mieux par l'étagement 
des traces que le niveau du lac a laissées 
aux difTérentes époques. Ainsi, en pleine 
période glaciaire, la Mer Morte s'élevait à 
1,400 pieds au-dessus de son niveau actuel, 
formant un lac de 200 milles de long sur 
23 à 30 de large avec une profondeur 
maxima de 2,800 pieds ; la surface s'est 
abaissée successivement à 210, 170, 1 1."), 
113, 90, 70, "i"), 40 et 12 pieds au-dessus du 
niveau rfctuel; elle paraît même être lom- 
bée à 40 pieds au-dessous; puis, les allu- 
vions des torrents soulevant en quelque 
sorte la nappe liquide, — Tengloutissement 
de Sodome marquerait la crise de cette as- 
cension des eaux, — elle serait remontée au 
niveau moderne. La cause de celte régres- 
sion serait une précipitation moindre, due 
elle-même à une légère avancée vers le 
Nord de la zone sub-tropicale d'air sec; 
les vents d'Ouest avec leurs grands cy- 
clones n'amènent les pluies d'orage qu'en 
hiver, saison oîi elle est inutile à la végé- 
tation ; quand celle-ci aurait besoin d'eau, 
du début d'avril à la fin d'octobre, c'est le 
règne de la sécheresse. Il suffirait que les 
pluies s'étendent en avril et mai pour que 
la fertilité du pays fut doublée. 

Cette diminution et cette fâcheuse ré- 
partition de la chute d'eau en Palestine 
sont des faits certains; mais le changement 
a-t-il eu lieu durant la période historique? 
C'est ce que soutient M. H. Mais ses argu- 
ments paraissent assez faibles. Les données 
des textes bibliques sur la population et la 
fertilité de la Palestine n'ont pas l'autorité 



qu'il leur prête : en ce qui louche à la 
Terre Promise, les prêtres et prophètes 
d'Israël ont toujours été porté à embellir et 
à exagérer. Quand ils parlent de rivières et 
de forêts il peut ne s'agir que de torrents 
saisonniers et de taillis ou brousse. D'ail- 
leurs, la diminution certaine des forêts est 
surtout due ou ]>ien à l'exploitation exces- 
sive comme au Lilian ou bien aux incen- 
dies allumés par les paires. Les indices ar- 
chéologiques, qui appartiennent la plupart 
à l'époque romaine, ne sont guère plus pro- 
banls. C.erles, on renconti'e des ponts ro- 
mains sur des ouadys desséchés, des puits, 
citernes et terrasses de soutènement dans 
des régions aujourd'hui incultes, des vil- 
lages et villes i^uint's sur les conlins du dé- 
sert. Mais, pour les ouadys, sans même 
invoquer la disparition possible dans les 
fissures de ces terrains calcaires ou vol- 
caniques, il n'en est aucun dont on puisse 
affirmer qu'il ne lui arrive pas d'être rem- 
pli soudain par des pluies d'orage. Pour 
les établissements humains, les causes hu- 
maines jKiraissenl l'emporter sur les cau- 
ses naturelles. C'est le déplacement des 
roules commerciales qui a dépeuplé Phila- 
delphie, Gérasa et Bosra; et de ce que le 
théâtre de Philadelphie était l'ait pour 
12,000 [lersonnes et ramphilhéàtrede Bosra 
pour 2:1,000, il ne f;uit pas conclure que 
la po|iulalion lixe répondait à ces cliif- 
res; on devait venir de loin pour les re- 
présenta lions. Les villes mortes (jue sont 
devenues Gerasa et Philadelphie (Amman) 
renaissent, cl'ailleurs, depuis que des Tcher- 
kesses y ont été établis; quand on a vu, 
comme je l'ai fait, quel alfiux d'eau les 
inonde encore à la lin de mars, il semble 
qu'il suffirait de remettre en état les ca- 
naux et réservoirs pour qu'elles puissent 
reprendre leur essor. Ce qui a ruiné ces 
régions, ce sont les guerres qui les ont dé- 
solées pendant les huit siècles qu'y a duré 
la lutte entre (Chrétiens et Musulmans; c'est 
aussi, depuis la disparition des poste-fron- 
tières romains, l'invasion annuelle des Bé- 
douins. On connaît la formule heureuse : 
.. le nomade apporte le désert avec lui ». M. 
H. en donne une illustration vivante d'après 
l'expédition améiicaine en Syrie de 1909. 
A une large source près de Bosra, elle vit 
passer en un jour près de 10,000 chameaux 
d'une des grandes tribus du désert; le soir 
il ne restait de la source qu'une flaque 
boueuse. Passant à travers le Hauran, le 



158 



REVUE D ETBNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



troupeau monstre absorba ainsi en quel- 
ques jours toute l'eau et tout le blé. On 
pense aux Midianites de la Bible <f s'abat- 
tant sur le pays tels que des sauterelles et 
le détruisant ». Ce qui cause ces grandes 
émigrations, c'est sans doute, en Arabie 
comme au Turkestan, un fait d'ordre clima- 
tique — année ou période d'extrême séche- 
resse — mais l'appauvrissement propre de la 
Palestine paraît moins dû à cette dessica- 
tionqu'à ces migrations dévastatrices elles- 
mêmes, à la diminution de la population 
et à la ruine des travaux qui assuraient à la 
culture la terre végétale et l'eau fécondante. 
A.-J. Reixach. 



Commandant d'Ollone, Les demi cr>i Barbares; 
Chine, Tibet, Mowjolic ; 4», 373 pages, 146 i 11., 
4 cartes ; Paris, P. Lalîtte éditeur, 1911 ; 
15 fr. 

C'est là le récit pittoresque des explora- 
tions du commandant d'Ollone en Extrême 
Orient et dans l'Asie Centrale en 1906-1909 ; 
la mission était toujours chargée de recueil- 
lir des documents historiques, épigraphiques 
et ethnographiques, tout en faisant des levés 
topographiques. La moisson rapportée, à en 
juger par ce volume préliminaire, est très 
riche. Ont été étudiés les Lolo indépendants, 
quelques tribus miao-tse, quelques tribus 
tibétaines orientales, des Mongols, etc. Les 
découvertes épigraphiques sont importantes, 
ainsi que celle de nombreuses grottes à 
statues et sculptures rnpestres. 

Le présent volume étant destiné au grand 
public, les renseignements ethnographiques 
n'y occupent qu'une place restreinte, que 
l'illustration, qui est abondante et bonne, 
souligne cependant. On trouvera : p. 38 la 
description du type des Lolo indépendants; 
p. 53 et suiv. celle de leur organisation 
sociale, à base féodale; p. 84 et suiv., 
situation de la femme; p. 163 et suiv., les 
traditions des Miao-tse ; p. 2"j8, les lassi, 
équivalents des cairm d'Ecosse, des obo 
mongols, des kerkour nord-africains; p. 271, 
réflexions sur la polyandrie ; le mécanisme 
est bien plus compliqué que ne le dit l'au- 
teur, que je renvoie à la monographie de 
Rivers sur les Toda et au Census of India, 
1901; p. 268 et suiv., type des maisons à 
demi-souterraines de Pan-yu, frontière du 
Tibet; etc. 

Le volume est donc à lire avec soin, en 



attendant la publication des huit ou dix vo- 
lume spéciaux qui constitueront le rapport 
scientifique de la mission d'Ollone. Que le 
volume qui traitera de l'anthropologie et 
de l'ethnographie soit attendu par nous 
avec une grande impatience, on le com- 
prend : le présent livre nous a mis l'eau à 
la bouche. 

A. VAN GeNNIlI'. 



Augustin Bernard. Lfs confins Algérn-Maro- 
cains, 8° xvi et 240 pages, 28 figures hors- 
texte et 84 photogravures dans le texte ; 
Paris, E. Larose, 1911, 12 francs. 

Ce livre vient à son heure : la première 
chose à faire, c'est d'étudier la longue zone 
de terres et la série de tribus qui se 
trouvent juste au delà de notre frontière. 
La (' pénétration pacifique » ne pourra s'o- 
pérer qu'en avançant progressivement à 
partir de l'Algérie, en manière de herse ou 
de rideau. Il va de soi que l'étude des popu- 
lations sera d'une importance primordiale, 
et les progrès de l'ethnographie générale 
permettent de nos jours d'entreprendre des 
enquêtes aussi rigoureusement conduites 
que le sont les recherches géologiques ou 
hydrographiques. Tel est aussi l'avis de M. 
Augustin Bernard puisqu'il a consacré son 
S*- chapitre à une étude détaillée de la so- 
ciété indigène : Berbères et Arabes ; diffé- 
rentes sortes de Berbères (le critérium lin- 
guistique est insufiisant); nomades et sé- 
dentaires (excellent exposé) ; constitution 
de la tribu, influences religieuses, le makh- 
zen. En outre de ses conversations person- 
nelles, l'auteur a utilisé les travaux de ses 
devanciers. Intéressants aussi au point de 
vue ethnographique sont les chapitres con- 
sacrés aux productions, au marchés, aux 
voies de communication. Des renseigne- 
ments de détail sur les diverses tribus des 
confins se trouvent, chemin faisant, dans 
les autres chapitres (notamment dans ceux 
qui sont consacrés à la géographie phy- 
sique). Le reste du volume est surtout d'or- 
dre historique et politique. 

A citer ce passage, p. 207 : « Quant à 
l'attitude des Berbères et des Arabes (dans 
le Sud-Ouest algérien et marocain) vis-à-vis 
de la pénétration française, elle ne diffère 
pas autant qu'on se l'est parfois imaginé. 
Sans doute, il y a entre eux des différences 
dont on peut et doit tenir compte, mais il 



ANALYSES ET NOTICES 



159 



faut renoncer à bâlir-là-dessus une politique 
pas plus qu'on n'en bâtirait une en France 
sur l'origine celtique, germanique ou ro- 
maine des habitants, même en la supposant 
connue ». Sans doute; mais on peut en 
bâtir une sur la plus grande ou moindre 
religiosité, ou sur les nuances de religiosité, 
par exemple chez nous sur protestants, ou 
catholiques ou libres-penseurs. Et c'est le 
cas dans l'Afrique du nord, les Berbères 
vrais étant peu croyants et même portés à 
la libre-pensée en matière de dogmes, tout 
en conservant encore un grand nombre de 
survivances rituelles préislamiques, et par- 
fois préhistoriques. Cette attitude mentale 
des Berbères, leurs tendances à l'hétérodo- 
xie et au rilualisme local ont toujours 
provoqué l'anathème des croyants musul- 
mans, qui eux sont en majorité Arabes 
vrais ou arabisés. Le contre-facteur serait 
d'ordre économique. 

Des appendices historiques et politiques 
et plusieurs cartes, dont deux démographi- 
ques, terminentle volume; les illustrations, 
quelques-unes représentant des ksar maro- 
cains, sont nettes et bien choisies. 

A. VAN Genxep. 



A. Le Hérissé, administrateur des colonies. 
— Vancicn royaume du Dahomey . Mo'iirs, 
religion Jdstoire. — Paris, E. Larose, 1911, 
384 pages gr. in-8, XXIII planches en 
noir et en couleurs, nombreux dessins 
dans le texte, une carte. 

Il est des ethnographes professionnels qui 
font de la science, il est aussi des gens que 
l'ethnographie intéresse et qui i-amassent 
des documents; c'est à la seconde de ces 
catégories qu'appartient M. A. Le Hérissé. 
Cette seconde catégorie est éminemment 
utile à la première qui, sans elle, ne pour- 
rait pas faire grand- chose. Je me permet- 
trai d'ajouter qu'à mon avis il n'est pas 
mauvais que les chercheurs de documents 
ne soient pas toujours des ethnographes pro- 
fessionnels : pourvu en effet qu'ils soient 
intelligents et sincères, et c'est assurément 
le cas de M. Le Hérissé, ils récoltentd'excel- 
lents matériaux qu'il est d'autant plus facile 
d'utiliser que l'esprit de système n'est pas 
venu les gâter. Aussi est-ce avec joie que 
nous devons saluer l'apparition de travaux 
comme celui que je vais tenter d'analyser. 



L'auleur a résidé durant cinq ans à Abo- 
mey : il y a appris à parler couramment 
la langue dahoméenne et son livre est le 
résultat de l'abondante documentation qu'il 
a recueillie sur place en se renseignant di- 
rectement auprès d'indigènes de toutes 
classes et notamment auprès d'anciens 
dignitaires du royaume et de membres de la 
famille royale. L'originalité et la valeur in- 
contestable de cette documentation cons- 
tituent le plus grand mérite de l'ouvrage, 
qui offre d'autre part celui d'exposer les 
faits avec une parfaite sincérité et une sim- 
plicité exempte de tout pédantisme. Cer- 
tains s'étonneront peut-être, au premier 
coup d'oeil jeté sur le livre, de n'y aperce- 
voir ni bibliographie ni renvois aux ouvrages 
antérieurs traitant du Dahomey; cet éton- 
nement disparaîtra à la lecture, car l'on 
s'apercevra bien vile que les références de 
l'auteur sont partout indiquées, mais qu'au- 
cune n'est bibliographique, et c'est là que 
réside l'intérêt principal du travail, en 
dehors de celui, particulièrement vif, qui se 
dégage des matières traitées et de l'ampleur 
avec laquelle elles le sont. 

Dans le chapitre I (la société), l'auteur 
explique d'abord les règles de transmission 
du pouvoir royal, puis les noms, devises et 
armoiries allégoriques — parfois compli- 
quées de véritables rébus — des onze rois 
qui se sont succédé sur le trône d'Abomey 
depuis Dakodonou, fils du fondateur du 
royaume (vers 162o), jusqu'à Agoliagho, le 
dernier souverain; ces armoiries sont re- 
présentées sur des planches en couleurs, 
telles qu'elles étaient figurées en relief sur 
les murs du palais royal ou en découpures 
d'étoffes sur les parasols des monarques. 
Dans l'exposé des coutumes qui régnaient à 
la cour d'Abomey, on retrouvera quantité 
de rites et d'institutions rappelant de très 
près les rites et institutions signalés de nos 
jours dans les royaumes mossi et autrefois 
dans fous les grands Etats soudanais. On 
lira avec intérêt la description du palais 
royal, ou plutôt des dix constructions éle- 
vées par les dix principaux rois et accolées 
les unes aux autres, chacune renfermant le 
tombeau du souverain qui l'a construite et 
portant sur ses murs des bas-reliefs qui ra- 
content les exploits de ce prince; de nom- 
breuses reproductions photographiques et 
figures complètent cette description de fort 
heureuse manière. De curieux détails se- 
ront trouvés sur les femmes chargées de 



160 



REVUE d'eTDNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 



représeiiler les mères des rois défunts ou 
des grands diiçnitaires. 

Le roi étant mis à part, la société daho- 
méenne se composait de quatre classes : 
les iv'inces, c'est-à-dire les membres de la 
tribu issue de la famille royale, comblés 
d'honneur mais écartés par principe des 
cliar|,'es publiques; les ;irand!< dininlaiic!^ 
(cabécères), choisis par le roi parmi les tri- 
bus conquises et titulaires de charges non 
héréditaires, institution très analogue en- 
core à celle existant ou ayant existé dans 
tous les Etats de l'Afrique occidentale (par- 
mi ces fonctionnaires de l'ancien royaume 
du Dahomey, il convient de signaler les 
« géomètres » chargés de la délimitation 
des lots de culture et des concessions terri- 
toriales) ; ensuite venait le peuple, c'est-à- 
dire l'ensemble de la nation dahoméenne, à 
l'exclusion de la tribu royale; enfin les t\s- 
c/arc'S, consistant uniquement en étrangers 
capturés à la guerre et dont les enfants 
devenaientmembresde la famille dumaîlre, 
avec les réserves spéciilées dans l'ensemble 
du Soudan pour ceux que l'on appelle 
(I serfs » ou « captifs de case ». 

Le chapitre H, traitant de la guerre et de 
l'armée, est d'un intérêt plus immédiat en- 
core, car il nous révèle des coutumes se 
distinguant davantage de celles des autres 
pays de l'Afrique Occidentale ou tout au 
moins de ce que nous connaissons de ces 
coutumes en la matière; il est naturel d'ail- 
leurs que l'armée et l'art militaire aient 
reçu des perfectionnements exceptionnels 
dans un Etat aussi éminemment gueriier 
que le royaume d'Abomey. Nous y a])prc- 
nons qu'avant l'importation des armes à feu, 
les Aladnhonou (fondateurs du royaume) se 
servaient de frondes et de casse-tèles; les 
premiers fusils auraient été importés vers le 
milieu du xvii*^ s'ècle : c'étaient des mous- 
quets que l'on posait sur des fourches 
fichées en terre et que l'on allumait au 
moyen d'un tison. Ce fut le roi Ghézô (1818- 
;j8) qui créa une armée jiermanente, des 
écoles de tir et les preinieis rt'gimenis 
d'amazones. 

Dans le chapitir III (Justice), Je relève 
• lue le breuvage d'épreuve était administré', 
iKin jiiis à racçusc-, mais à un coq, ainsi que 
la chose a lieu chez de nonilireux peuples 
du golfe de (iuini'-e. Le roi se réservait le 
jugement de foules les alTaires ciiminelles 
et des causes civiles d une réelle iniiior- 
tance. 



Le chapitre IV traite des revenus royaux ; 
ils comprenaient : un impôt de capitation, 
levé à la suite de véritables recensements 
et désigné sous le terme d' « argent du 
sommeil », pour une raison que l'auteur a 
négligé d'indiquer ; un droit sur les succes- 
sions, une redevance sur les palmiers, des 
taxes de douane, des droits de place sur les 
marchés, des remises exigées des commer- 
( anis européens, une part sur les dépouilles 
de chasse (les défenses des éléphants tués 
sur le territoire, en particulier), et enfin le 
monopole du produit tiré de la vente des 
captifs de guerre ou du travail exécuté par 
eux. M. Le Hérissé évalue à2,;>00,000 francs 
environ les revenus du feu roi Déhanzin, 
avant la conquête fiançaise. 

Les chapitres V et VI (religion et culte des 
morts) sont ceux qui m'ont le plus puis- 
samment intéressé ; ils renferment une 
abondance de documentation qu'il est fort 
rare de rencontrer dans un ouvrage de ce 
genre. Après avoir traité du théisme pure- 
ment philosophique des Dahoméens, l'au- 
teur passe à l'étude des vôdoun, traduisant à 
tort — selon moi — ce mot par l'expression 
vulgaire « fétiches », qui a le désavantage 
d'une signification tiop peu précise et d'un 
emploi trop généralisé. La religion daho- 
mi'enne, telle qu'elle nous est présentée 
par M. Le Hérissé, n'est autre que l'ani- 
misme que l'on rencontre dans toute l'Afri- 
que occidentale : les vôdoun sont les esprits 
soit des défunts soit des phénomènes natu- 
rels; de là, résulte la double apparence que 
revêtent les manifestations religieuses : 
culte des ancêtres et dynamisme. Nombreux 
sont les renseignements, tous puisés à 
bonne source, surles principaux rôrfoîo?, leur 
représentation, leur origine, leur culte, leur 
clergé et ses écoles d'initiation, les langues 
sacrées, etc. Voici la classification générale 
des vôdoun, d'après un indigène versé en la 
matière; on les divise en neuf catégories : 
1" les esprits prolecteurs des provinces ou 
villages ; 2" les esprits prolecteurs des tri- 
bus ou familles ; 3" les esprits de la foudre 
et de la mer ; 4° les esprits protecteurs de 
la famille royale; o° les esprits des cours 
d'eau ; Ci" les esprits du sol et des végétaux ; 
7" les esprits de la foudre (deuxième ma- 
nière — peut-être du feu — ) et de l'arc-en- 
eiel ; 8" les esprits des défunts et plus par- 
li( iilièrement des défunts de la famille 
rityale; 9" les esprits du ciel, du soleil, de 
la lune, des astres et de la terre. 



ANALYSES ET NOTICES 



161 



A ces vôdoitn s'en ajoute un auUe, qui a 
cette particularité de revêtir autant de per- 
sonnalités distinctes qu'il a de fidèles, le 
legha : chaque individu (homme, femme ou 
enfant) a son legba iM'opve, auquel il réclame 
des faveurs ou dont il cherche à détourner 
la colère au moyen de sacrifices; contrai- 
rement à ce qui a été dit souvent, l'auteur 
ne reconnaît pas dans l'institution du legha 
la trace d'un culte phallique, bien que les 
représentations anthropomorphiques du 
legba soient généralement pourvues d'un 
énorme phallus. Les xôdoiin eux-mêmes ont 
chacun son legha. 

Quant à fa, c'est l'esprit divinatoire ; 
chaque homme possède un symbole parti- 
culier de Fa; comme chez les Yorouba (cf. 
Dennett, Mgerian siudies), comme aussi 
chez les (iourmantché, la révélation des 
symboles divinatoires se fait à l'aide de 
seize combinaisons obtenues par la répéti- 
tion de deux signes différents : chacune 
des seize combinaisons a un nom et une si- 
gnification horoscopique; on peut d'ailleurs 
li's multiplier et obtenir 136 figures dont 
chacune a sa valeur. M. Le Hérissé donne 
à ce sujet beaucoup d'indications très cu- 
rieuses; il est seulement regrettable qu'il 
ne nous ait pas renseignés sur les rapports 
que peut avoir chaque combinaison sym- 
bolique avec telle ou telle catégorie d'êtres 
ou de concepts, ainsi que l'a fait Dennett 
pour les Bavili et les Yorouba. L'auteur 
pense d'ailleurs que l'art divinatoire a été 
importé au Dahomey du pays de ces der- 
niers et il observe que les mots employés 
pour désigner les signes et leurs combinai- 
sons appartiennent à la langue yorouba. 

D'intéressanls détails sur la composition 
et la désignation des amulettes terminent 
le chapitre v. 

Le culte rendu aux défunts est dû à la 
croyance au yé, âme ou esprit, qui est l'es- 
sence en quelque sorte dynamique de tout 
être animé ou inanimé, quelque chose de 
très analogue au niàma des Mandingues : 
la croyance au yê des phénomènes naturels, 
des pierres, du sol, etc., a engendré le culte 
des génies ; la croyance au yê des hommes 
a donné naissance au culte des ancêtres et 
à la pratique des sacrifices humains, desti- 
nés à procurer aux défunts les yê des fem- 
mes et esclaves qu'ils possédaient sur la 
terre. M. Le Hérissé nous donne des ren- 
seignements abondants et précis sur l'en- 
sevelissement (mise en terre sans aucun 



souci d'orientation), les rites funéraires, 
le deuil, les fêtes commémoratives des 
morts, les funérailles royales, le culte des 
rois défunts, etc. 

Le chapitre Vil traite delà famille; là, 
comme en d'autres endroits, l'auteur n'a 
pas établi une distinction sulUsammenl 
nette —à mon sens tout au moins — entre le 
clan (avec ses préceptes prohibitifs), la tribu 
et la famille que j'appelle (( globale » {hen- 
nou au Dahomey), réunie sous l'autorité du 
patriarche ou membre le plus âgé de la fa- 
mille. Cette réserve de pure définition une 
lois faite, on ne peut que lire avec le plus 
grand profit les détails donnés sur le fonc- 
lionnemment du hennou, sur le bien de fa- 
mille et les biens individuels, sur le hennoii- 
daho ou patriarche, etc. 

Dans le chapitre VI II, consacré aux 
unions, nous constatons l'existence au Daho- 
mey, comme dans le reste de l'Afrique occi- 
dentale, de deux catégories bien distinctes 
d'associations matrimoniales : l'une est re- 
présentée par le mariage proprement dit, 
comportant fiançailles avec une jeune fille 
nubile ou non nubile, et même avec une 
enfant non encore née, et caractérisée par 
la coemption vraie ou déguisée de la femme; 
celle-ci, en se mariant, conserve son clan 
propre et le culte de ses ancêtres, mais elle 
entre dans la famille globale de l'époux, à 
laquelle appartiendront les enfants issus du 
mariage; l'autre catégorie comporte divei'- 
ses sortes d'unions libres, dans chacune 
desquelles les enfants appartiennent en 
principe à la famille globale de leur mère. 
L'auteur a signalé, en terminant, les cas 
spéciaux qui ne s'appliquent (lu'à la fa- 
mille royale. 

Le chapitre IX nous parle de la mater- 
nité, de l'enfance, de l'adolescence, de la 
circoncision (laquelle est pratiquée en gé- 
néral sur des adultes d une vingtaine d'an- 
nées), des rites relatifs aux jumeaux, de 
l'imposition des noms. Ceux-ci sont divisés 
en cinq classes : 1° le nom donné lors de 
la naissance, lequel est tiré des circons- 
tances de l'accouchement, de l'époque ou 
du lieu où il s'est accompli, du rang de 
l'enfant par rapport à ses frères ou sœurs, 
ou encore, pour les enfants des prêtres, 
des génies au culte desquels se sont con- 
sacrés les parents ; 2° le nom donné, après 
consultation du fa, pour honorer le vôdoitn 
prolecteur de l'enfant; 3" le nom donné au 
néophyte au moment de sa sortie de l'école 



162 



REVUE D ETHNOGRAPETE ET DE SOCIOLOGIE 



d'initiation; 4° les surnoms variés dérivant 
de particularités physiques ou autres; 6" les 
noms donnés par les rois à leurs frères ou 
ministres et par le mari à ses épouses. 

Le chapitre X (propriété) nous apprend 
que tout le sol du Dahomey était la pro- 
priété du roi ainsi que ce qu'il portait, y 
compris les habitants, et formait un tout 
inaliénable et indivisible ; en vertu de ce 
principe, les successions revenaient au roi, 
ou plutôt il n'y avait pas de successions à 
proprement parler, le souverain étant Tuni- 
que et immuable propriétaire de tous les 
biens du royaume ; dans la pratique cepen- 
dant, il abandonnait aux familles et aux 
particuliers la jouissance des biens meubles 
et immeubles et, à la mort d'un chef de 
famille ou d'un particulier, il ne faisait que 
simuler la prise de possession de la suc- 
cession et en laissait en réalité la jouissance 
à l'héritier naturel. La succession, lorsqu'il 
s'agissait d'un bien personnel, pouvait com- 
porter non seulement des meubles, mais 
aussi des terrains — ou tout au moins le 
droit d'exploitation sur des terrains donnés 
— et des êtres humains (épouses et es- 
claves). M. Le Hérissé cite, avec leur tra- 
duction, les règles du droit coutumier daho- 
méen qui présidaient à la désignation d'un 
héritier, par exemple : on n'emporte rien 
cViine famille dans une autre (par suite les 
femmes sont incapables d'hériter et les 
enfants nés d'une union libre n'héritent pas 
de leur père) ; le nom ne doit jamais dispa- 
raître (par suite le tîls aîné hérite des biens 
de son père comme de son nom; à défaut 
de lils, le frère cadet hérite; à défaut de 
fils et de frère, c'est le neveu utérin qui 
hérite et qui prend alors le nom du défunt) ; 
les grands ne mangent pas dans la main des 
petits (c'est-à-dire que l'héritier doit être 
toujours plus jeune que le défunt). 

Le chapitre XI constitue une fort intéres- 
sante contribution au folk-lore africain : il 
renferme la traduction de plusieurs légendes 
relatives à l'origine du monde, à la création 
de l'homme et des animaux, à la soumis- 
sion de la femme à l'homme, etc., ainsi 
qu'un certain nombre de fables et de ciian- 
sons. 

L'histoire du Dahomey, racontée à l'au- 
teur par un frère de Béhanzin qui exerçait 
les fonctions de gardien des traditions, 
forme le dernier chapitre, qui offre un in- 
térêt de premier ordre, tant au point de 
vue du folklore qu'au point de vue histo- 



rique. On y verra comment le clan royal 
du Dahomey descend d'un nommé Aga- 
sou — que la tradition dit être une pan- 
thère mâle — et d'une princesse de la 
tribu des Adja ; comment il quitta le pays 
des Adja pour venir s'installer à Allada; 
comment l'un de ses chefs, Dogbagri-Ghè- 
nou, partit pour le nord avec des partisans 
(ju'on appela Aladahonou (ceux de la mai- 
son d'Allada) et arriva près de Cana, dans 
la région d'Abomey (vers 1610); comment 
son fils Dako ou Dakodonou lui succéda et 
agrandit le royaume naissant ; comment 
Ouegbadja, fils de Dako, tua un petit chef 
dont la résidence s'appelait Agbomé (Abo- 
mey) et donna ce nom au palais qu'il cons- 
truisit sur l'emplacement de cette rési- 
dence (vers 1630); comment enfin, un peu 
plus tard, le même Ouegbadja tua un autre 
petit chef nommé Dan et, sur son corps ^ 
éleva un palais (ju'on appela Danhomè 
(ventre de Dan) et qui donna son nom au 
royaume (Dahomey). La plupart des auteurs 
qui ont écrit sur l'histoire du Dahomey font 
remonter à Dakodonou ce fait légendaire 
d'oîi le royaume aurait tiré son nom, mais 
les informations recueillies par M. Le Hé- 
rissé tendent à le rapporter au règne de 
Ouegbadja. Quoi qu'il en soit, l'étymologie 
me parait inventée après coup, car le nom 
du Dahomey semble bien être antérieur à 
Dakodonou lui-même et à l'exode de la 
famille royale d'Allada vers Abomey : dès 
le début du xvi'^ sècle en efiet, Léon l'Afri- 
cain mentionne le royaume de Daouma 
comme l'un des États bien administrés du 
midi de la « terre noire » et la Table dWfri- 
que de Thevet (157o) porte un royaume de 
Dauma et une ville de Daumé entre le cap 
des Trois-Pointes et le Bénin, à peu près 
exactement là où se trouvent le Dahoijiey 
et r Abomey actuels. H est donc vraisem- 
blable, ou bien que l'arrivée des Aladaho- 
nou dans la région d'Abomey marqua sim- 
plement un changement de dynastie dans 
un État existant dejiuis longtemps déjà, ou 
bien qu'il s'écoula entre Dogbagri et les 
derniers rois un nombre de générations 
bien supérieur à celui conservé par les tra- 
ditions locales. 

C'est d'ailleurs la période moderne qui 
est la plus attachante, au point de vue his- 
torique, dans le récit qu'a traduit M. Le 
Hérissé. On y trouvera, entre autres choses 
curieuses, des détails inédits sur l'influence 
qu'exerça, au début du xix'' siècle, le Brési- 



ANALYSES ET NOTICES 



163 



lien Francisco da Souza sur le roi Ghézô et 
sur le développement de la civilisation daho- 
méenne. D'une manière générale, il est tout 
à fait intéressant de comparer les données 
recueillies auprès des indigènes actuels du 
Dahomey avec celles que nous fournissent 
les auteurs ayant connu ce pays aux épo- 
ques précédentes, tels que des Marchais, 
Burton, Snelgrave, Norris, Skertchly, efc ; 
il est également fort intéressant de comparer 
aux récits officiels français le récit indigène 
des événements qui amenèrent et accom- 
pagnèrent notre intervention armée au 
Dahomey. 

Des appendices donnent : la division du 
temps (semaine indigène de 4 jours et se- 
maine de 7 jours d'importation musulmane 
et relativement récente); le plan des demeu- 
res dahoméennes, la description d'un tem- 
ple, d'objets servant au culte, du palais 
royal d'Abomey ; puis des notes diverses, 
particulièrement sur les ancêtres divinisés 
à caractère apparemment lotémique et sur 
les tabous se rapportant à cette institution 
et à d'autres. A ce sujet M. Le Hérissé 
exprime l'avis que l'animal tabou serait 
réellement considéré comme l'ancêtre du 
clan : si la chose est exacte, l'idée que se 
font les'Dahoméens du tabou de clan appa- 
raîtrait comme unique en Afrique Occiden- 
tale ; mais l'animal tabou, au lieu de se con- 
fondre avec l'ancêtre, n'aurait-il pas simple- 
ment été sacré tabou par cet ancêtre ? 
l'auteur remarque lui-même que le nom de 
l'ancêlre est difTérent du nom porté habi- 
tuellement par l'animal tabou; ainsi le nom 
de l'ancêtre du clan royal est Agasou, tandis 
que la panthère, tabou de ce clan, s'appelle 
kpo. 

Pour terminer cette analyse, je dirai que 
nous possédions déjà un grand nombre 
d'ouvrages relatifs au Dahomey : M. G. Re- 
gelsperger en a donné en 1893, dans le 
Mouvcmenl Africain, une bibliographie qui, 
depuis, s'est notablement accrue; parmi 
tous ces ouvrages, quelques-uns sont inté- 
ressants, beaucoup n'ont que peu de valeur; 
mais, en tout cas, une lacune existait, fort 
importante, que M. Le Hérissé a comblée 
en majeure partie. 

M. Delafosse. 



Capitaine Cornet. — Au Tchad, trois ans 
chez les Senoiissistes, les Ouaddaïens et les 
KircUs, avec 26 gravures hors texte ; nou- 
velle édition précédée d'une prélace de 
M. Paul Adim. — Paris, Plon-Nourrit 
et C's 1911, VI et 32(3 pages in-lS et 
2 cartes. 

Depuis Xachligal, on nous a fort peu do- 
cumentés sur les populations vivant entre 
le lac Tchad et le Darfour, et Nachtigal 
n'avait pu étudier la constitution de la 
puissance senoussiste dans le Borkou : 
c'est donc une bonne fortune de posséder 
un livre dont l'auteur, après un séjour pro- 
longé et bien occupé dans ces régions, nous 
renseigne sur l'état des populations indi- 
gènes. A ce titre, et bien que l'ouvrage du 
capitaine Cornet ne soit pas spécialement 
destiné aux ethnographes, ceux-ci trouve- 
ront à y glaner nombre d'indications utiles, 
concernant les populations païennes du 
bassin du Tchad (englobées sous le surnom 
de Kirdi) et notamment le peuple des Sara, 
les tribus diverses qui habitent le Kanem, 
l'organisation militaire du Ouadai avant la 
conquête française, les Téda qui noma- 
disent entre le lac Tchad et le Tibesti, 
l'action inilitaire et politique des Senous- 
sia dans le Borkou, etc. L'auteur a [iris 
une part active à la prise de Aïn-Galakka 
(avril 1907) et a été à même de recueillir 
sur le Borkou des renseignements fort 
précieux. 

M. Delafosse. 



R. Cottes, La mission Codes nu Sud-Cameroun 
(^90o-/90S) ; 4", 2b4 pages, XXXIl planches 
et 4 cartes; Paris, E. Leroux, 1911, ... fr. 

Tout le début du volume, jusqu'à la 
page 99, est occupé par l'introduction, d'or- 
dre politique, de M. A. Tardieu et par le car- 
net d'observations du capitaine Cottes au 
cours de sa mission de délimitation du 
Congo français et du Cameroun allemand. 
Les territoires parcourus sont parmi ceux 
qui viennent d'être cédés à l'Allemagne ; 
puis viennent des rapports de collabora- 
teurs. 

De la page 99 à la page lO.ï, courte notice, 
en termes généraux, sur les indigènes, par 
le capitaine Cottes. Annexe : rapport du 
D'' Cureau sur le tracé de la frontière Congo- 
Cameroun (Sangha-N'goko). 



164 



REVUE D ETUNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 



La deuxième partie cunlienl les travaux 
d'histoire naturelle exécutés par la mission, 
notamment pp. 123-219 les trois rappoits 
anthropologique, ethnographique el linguis- 
tique du D'- Poutrin, d'après les documents 
recueillis par le D'' Gravot. Les indigènes de 
ces régions appartiennent soit au groupe 
Fan, soit au groupe des Ba-Fiole ; ont aussi 
été étudiés des Pygmées Babinga. 11 y a pt'u 
à tirer des mensurations rapportées, car 
elles sont en nombre infime : 32 Fan, 22 Ba-' 
Fiote et 3 Babinga ; j'admire même le 
D'' Poutrin d'avoir su les interpréter à ce 
point, puisque ses explications et interpré- 
tations vont de la p. 123 à la p. 191 Les 
objets ethnographiques rapportés par la 
mission sont : trois supports de couchettes, 
un masque cérémoniel, une statuette de 
bois, plusieurs poignards et couteaux, deux 
allume-feux, quelques plaques-monnaie en 
fer et des graines à dessins gravés pour 
jouer au bélo. « Ces objets, dit le Dr Poutrin, 
ont actuellement leur place marquée au 
ïrocadéro » ; allons, ils n'y tiendront pas 
trop de place ! Par contre les photos, quoique 
agrandies et retouchées, sont utiles. On 
trouvera des types face et profil aux pi. XIII 
à XXXII et les objets décrits présentés 
pi. XXXIIL Des vocabulaires (on les compa- 
rera à ceux publiés dans cette Revue pai' le 
D'' Ouzilleau et à ceux de M. Bruel), enliu 
des rapports sur les minéraux, les animaux, 
la flore, elc, terminent le volume. 

A. VA.N (Ikxxep. 



Mauiire Lagombe. Ef^sai sur la eontwae poite- 
vine du mariage au début du xv^ siècle, 
d'après le vieux « Coustuinier de Poictou » 
(1417), 1 vol. in-8o, Paris, Honoré Cham- 
pion, iiSO p., 1910, r.J francs. 

La plus ancienne codilicalion du droit 
poitevin remonte à 1417 : à cette date, dfs 
praticiens réunis àParthenay déterminèren! 
et constatèrent les usages de la région « pour 
unir tout le pais en ungiMat et coustumc ». 
Ce n'est cependant qu'en I."il4 et en confor- 
mité d'une ordonnance royale que fut faite 
la première rédaction ollicielle de ce Coutu- 
mier dont le texte subit encore par la suite 
une révision en 15"i9. A la dilTérence de la 
plupart des coutumes dont les règles géné- 
rales se heurtaient souvent aux statuts lo- 
caux, le « livie di'S coutumes du Poitou » 
contient très peu de dispositions exception- 



nelles. En outre, malgré le voisinage des 
pays de droit écrit, certaines de ses règles 
— notamment sni- lu puissance et l'autori- 
sation maritale — n'olfrent pas de ditîé- 
rences bien sensibles avec celles des autres 
provinces de droit coutumier. Ici, comme 
ailleurs, par exemple (cf. Coutume de Paris, 
ait. 223), « femme noble ou roturière est 
sous le pouvoir de son mary, non de son 
|ière, et ne peut valablement contracter, 
soit au préjudice de son mary ou d'elle, ni 
aussi administrer les biens communs d'en- 
tre eux, ni les siens propres, sans l'autorité 
et le consentement exprès de son dit mary ». 
Comme autre caractéristique l'ensemble de 
la coutume poitevine révèle les progrès 
des juridictions laïques et l'eiïacement de 
la compétence des oflicialités. Si elle res- 
pecte l'Église, « en véritable précurseur du 
code civil, elle la limite au domaine reli- 
gieux en défendant avec énergie les cours 
séculières, de tout empiétement ecclésias- 
tique ') (p. 31). Bien plus, elle ignore volon- 
tairement le droit canonique et garde ainsi 
le silence le plus complet sur sa célèbre 
tliéorie des empêchements du mariage. 

Le plan du livre de M. Lacombe — excel- 
lente thèse de doctorat en droit soutenue 
devant la Faculté de Poitiers — est facile à 
indi(iuer. L'auteur aborde l'analyse du vieux 
Cuastumier en étudiant dans une [iremière 
partie le lien de mariage : fiançailles, pu- 
blicité et preuves, conditions de fond, ùge, 
capacité, consentement, empêchements. Il 
passe ensuite aux effets du mariage au point 
de vue des personnes. — La puissance mari- 
tale. Del'unité conjugale — devoir conjugal et 
tidi'lité réciproque. La famille. La puissance 
paternelle, a) sur la personne ; b) sur les 
biens. L'obligation alimentaire. L'émanci- 
pation. Lue troisième partie est consacrée 
aux effets du mariage au point de vue des 
intérêts et des biens : on examine d'abord 
le régime des libéralités faites aux époux 
en faveur de leur mariage et au cours du 
mariage, puis la formation de la commu- 
nauté conjugale. (Le problème des origines 
et le régime légal des biens entre époux dans 
je vieux « Coustumier »). Administration de 
la communauté, pouvoirs du mari, droits de 
la femme. Élude de son inca|iaci(é. Disso- 
lution de la communauté et Hipudation ; 
gains de survie, douaiie. 

Sur la grosse question des origines de la 
communauté conjugale M. Lacombe, tout 
en constatant de frappantes analogies entre 



ANALYSES ET NOTICES 



105 



les « compaignies taisibles » et la « com- 
paignie conjugale » et en leur reconnaissant 
un certain lien de parenté attribue aux an- 
ciennes cou tûmes germaniques une influence 
prépondérante (p. 332,338). L'auteur montre 
avec raison comment, dans l'ensemble de sa 
réglementation des rapports entre conjoints, 
le vieux « Coustumier du Poitou » avait su 
assurer la sauvegarde des droits de la femme 
et concilier ses intérêts avec ceux du mari 
(douaire de la bru, p. 475, 495), faveur accor- 
dée par la coutume aux libéralités inter- 
conjugales dont la femme peut au moins, 
au même titre que le mari, être bénédciaire 
(p. 284, 289, 310, 311), exonération dont 
jouit l'épouse au point de vue du paiement 
des hommages (303, 378), égalité de traite- 
ment des deux conjoints en matière de my- 
denier (306, 307) et proclamation du droit 
de propriété de la femme sur la moitié des 
meubles et des acquêts communs, ceux-ci 
fussent-ils faits par le mari seul (386, 387). 
Par contre, si le Coittumier admet pour b's 
femmes nobles ou roturières le droit de 
renonciation à la communauté (plus exac- 
tement de renonciation aux meubles, d'après 
la règle que les meubles sont le siège des 
meubles, les immeubles étant insaisissa- 
bles), il ne lui fait produire aucun effet 
pratique et laisse subsister la contribution 
de la femme aux dettes cduimunes. De 
même encore il ne fait aucune mention de 
la séparation de biens. Sans doute cette 
institution n"est véritablement entrée dans 
la pratique qu'au xvi<^ siècle, mais on doit 
tenir compte, ainsi que le remarque M. La- 
combe, de l'esprit laïque de la coutume, de 
sa réserve extrême à l'égard de tout ce qui 
est du domaine ecclésiastique, de son peu 
de souci de faire des emprunts au droit 
canonique et de s'en inspirer (p. 429, 430). 
Toutes ces dispositions portent en général 
la marque et traduisent bien les tendances 
de l'époque où elles ont été publiées. 
E. Blrle. 



E. BoETTicHER, Dev Irojanhhe fluinhmj, 1 vol. 
in-8", xvin-2y8 p., 4o lig. chez l'auteur, 
r.v. Lichterfelde, Berlin, 1911. 

Je crains que beaucoup d'archéologues 
n'aient été aussi surpris que moi de voir 
M. le capitaine Boetticher reprendre, après 
près de trente ans, la thèse qui lui a valu 
jadis contre Schliemann et ses collabora- 



teurs une célébrilé où tout n'était pas de 
bon aloi. On sait (jue B. souleiiait que la 
colline d'Hissarlik n'est qu'une nécropole 
à incinération préhistorique et que les cons- 
tructions où l'on a reconnu les villes qui se 
sont succédées à Troie ne sont que les 
restes d'un vaste établissement de créma- 
tion ; le tout aurait formé un lieu de culte 
consacré au dieu du feu, Ilios-Hélios. 

Depuis les publications où Doerpfeld a 
cherché, avec sa précision d'architecte, à 
remédier aux graves erreurs dues à l'inex- 
périence de Schliemann qui ont permis de 
développer de semblables théories aux dé- 
pens des siennes, depuis sou grand ou- 
vrage Troja und Ilion (1902), il est devenu 
oiseux de discuter si les ruines d'Hissarlik 
sont celles d'une ville fortiliée ou celles de 
quelque zi(j<jurat babylonien. Mais il n'en 
reste pas moins vrai que tout ne s'explique 
pas dans l'agencement d'une ville aussi fa- 
cilement que le supposait Schlieman; 
M. Boetticher aura servi du moins à attirer 
l'attenlion sur beaucoup de dillicultés né- 
gligées par ce fouilleur troi» emhousiasle. 
Dans son nouveau livre on trouvera aussi, 
recueillis pour consolider sa thèse, beau- 
coup de faits intéressants pour la crémation 
antique. Entin, — et c'est peut-être le plus 
grand avantage qu'il présente — on iiourra 
y puiser d'utiles leçons de scepticisme, ou, 
du moins, de critique en face des identifi- 
calidus si catégoriques auxquelles trop 
d'archéologues se plaisent. Ainsi, dans les 
canaux où l'un voit ceux des fontaines de 
la ville, l'autre reconnaît les drains néces- 
sili's par les bûchers crématoires; le irci)i- 
kcller de Schliemann avec ses grandes 
jarres devient sans peine le marjaziti von 
Grabpithol de Boetticher. M. B. a appelé 
ce livre qu'il croit définitif " La fumisterie 
troyenne » et il y a sans doule un peu de 
fumisterie, consciente ou non, chez tous 
ceux qui veulent obliger les données si 
vagues que fournissent souvent les fouilles 
à cadrer avec une restitution préconçue 
quand, à l'ordinaire, tant de combinaisons 
sont possibles. Pourtant, dans le cas de 
Troie, s'il y a eu fumisterie, le meilleur 
fumiste n'est pas celui que Boetticher 
pense! (voir p. ex. ses divagations sur la 
valeur astrale des seins et des nombrils 
indiqués sur les nombreux vases anthro- 
poides ou sur les fusaïoles comme amulettes 
ou ex-voto du culte solaire !). 

A. J. Rei.n.ach. 



166 



REVUE d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 



Georg WiLKE, Sitdwesteuropâische MegalUk- 
kiiltur und Ihre Bezlehungen ziirn Orient, 
gi\ in-8«, IV — ISO p., 141 llg. Wiirzbiiri,', 
Curt Kabitzsch, 1912. 

Ce nouveau fascicule (7^) de la Ma)}}iui<- 
hibliotek — publications attacbées à celle 
jeune revue préhistorique Mannus à qui Ci. 
Kossinna a su imprimer tant d'aclivilé 
diqiuis trois ans — est consacré à cette si 
passionnante question des rapports entre 
rOrient et l'Occident à l'aube de la civilisa- 
tion historique dans le bassin de la Méditer- 
ranée. M. Wilke est un des premiers savants 
allemands qui, pour cette époque, se soient 
alîranchis aussi complètement du mirauc 
oriental. Aussi, bien que presque tous les 
faits qu'il ait cités se retrouvent dans l'ad- 
mirable Manuel de Déchelette, peut-on con- 
seiller de lire la mise en œuvre assez forte 
que W, en a donné pour montrer que c'est 
plutôt du S.-O que du S.-E. de la Méditeira- 
née que les courants civilisateurs sont par- 
tis à l'époque des mégalithes. 

Il commence par l'étude des monuments 
mégalithiques les plus typiques, passant 
en revue tous les stades de l'évolution 
1" le dolmen simple, assemblage plus ou 
moins circulairede pierres levées; 2" le dol- 
men précédé d'un couloir ; seul le type à 
couloir existe en Orient tandis que les for- 
mes plus anciennes abondent dans les ré- 
gions océaniennes de l'Ibérie et de la 
Gaule ; 3° la chambre se flanque de pièces 
latérales en même temps que le couloir s'al- 
longe ; 4" la toiture de la chambre, au lieu 
d'être formée d'une ou plusieurs dalles po- 
sées à plat, s'élève envofite par superposition 
de dalles en encorbellement ; ce type, rare 
en France et en Angleterre, abonde en Es- 
pagne ; les tombes à coupole de Grèce en 
sont Taboutissement ; lj° le couloir et La 
tombe s'enfoncent en terre : c'est une trans- 
formation, de caractère sans doute funé- 
raire, qu'on voit débuter dans l'Europe du 
S.-O, s'accentuer des îles ibériques aux îles 
grecques et s'achever en Orient. D'après M. 
W. il n'y aurait de trace certaine de riles 
funéraires dans les dolmens que lorsque les 
dalles de la toiture sont percées d'un trou 
de part en part ou creusées de cupules; les 
trous auraient servi à laisser passer Tàme 
(même idée que la trépanation rituelle?), les 
cupules pour des libations. 



Pour les menhirs, isolés ou groupés en 
alignements ou cercles, c'est encore l'Occi- 
dent qui domine, c'est-à-dire la France avec 
les (3192 pierres levées qu'y compte Mortil- 
let, flanquée de l'Angleterre d'une part, de 
la Péninsule ibérique, la Corse et la Sar- 
daigne de l'autre. Aux Indes leur date est 
incertaine et en Kabylie on en dressait en- 
core au xvii*^ siècle. En Orient, on ne trouve 
comme certain que le groupe syro-cypriote 
et, peut-être, un groupe en Haute-Egypte ; 
car M. W. eût dû éviter de comparer, à 
la suite de Lubbock, à l'enceinte circulaire 
en orthostates de l'agora de Mycènes les 
stonecircles de Slonehenge. Il eût dû aussi 
éviter de reprendre les hypothèses astrono- 
miques de Lockyer et de Devoir. D'ailleurs, 
pour la date des menhirs, celle de 1700, 
qu'on induit de ces théories, n'est pas 
loin de celle qu'indique la céramique 
trouvée dans ces monuments que caracté- 
rise le gobelet campaniforme, céramique 
certainement en usage vers 2'J00-2000. 
Pour préciser l'évolution de la culture à 
1 époque mégalithique, M. W, a consacré un 
chapitre à l'étude des pièces fournies par 
les dolmens récemment explorés avec soin 
au Portugal. Son essai, intéressant à com- 
parer avec celui de M. Déchelette sur la chro- 
nologie prélii^toriqne de la péninsule ibérique, 
aboutit à distinguer trois états : 

I. Dolmens et allées couvertes sim[iles. 
Pointes, racloirs et grattoirs en silex; beau- 
coup de ces microlithes à formes géométri- 
ques qui, en France, caractérisent le tarde- 
noisien; haches en diorite et amphibolite 
de profil triangulaire ou trapézoïdal ; mor- 
tiers et broyeurs; beaucoup de pointes en 
os ; bols et hanaps en argile grossière, peu 
cuite, ornée de points ou de traits incisés. 

II. Les allées couvertes s'aggrandissent 
mais la salle voûtée n'apparait pas encore. 
Pointes de flèche rhomboïdales ou triangu- 
laires ; pointes de lance en feuille de lau- 
rier; haches courbes d'un côté; palettes 
de schiste en finme de trapèze avec trou de 
suspension à la base, ornées de zones den- 
telées ; autres plaquettes de schiste à bout 
recourbé qui doivent, comme les précé- 
dentes, avoir valeur d'amulette; herminet- 
tes en marbre et petites massues en cal- 
caire i^ces quatre objets semblent spéciaux 
aux dolmens portugais ; pourtant, il aurait 
fallu rappeler que les bâtonnets en forme 
de cylindre ou de massue ont leurs corres- 
pondants dans l'Egypte préhistorique comme 



ANALYSES ET NOTICES 



167 



les palettes) ; en os, boutons tionconiques 
percés et plaquettes pouvant former bras- 
sard d'archer; la céramique est celle de 
l'état I légèrement perfectionnée. 

III. Les alléescouvertesattelf.'nenl tout leur 
développement et aboutissent à des salles 
semblables aux tombes à coupole. Cette épo- 
que se caractérise par les céramique cam- 
paniforme ornées de zones incisées et par 
les vases en pierre dure, par les phalanges 
d'animaux ornées d'incisions semblables 
à celles des palettes de l'époque précédente, 
par les pointes de flèche où les angles infé- 
rieurs s'allongent en crochets de harpon au 
milieu desquels se dégage parfois un pédon- 
cule ; ces pointes supposent apparemment 
un modèle en métal et des pointes en cui- 
vre ou en bronze apparaissent, en effet, à 
cette époque ainsi que des pièces d'orne- 
ment, certainement importées, en albâtre, 
ambre, jade, améthyste, callaïs, ivoire, etdes 
œufs d'autruche. De cette 3" époque ibéri- 
que se rapiiroche en Sardaigne celle d'An- 
ghelu-Ruju, en Italie celle de Remedello, 
dans la Mer Egée celle de Troie I ; elle doit 
donc se placer vers 3000-2o00; la l''^ épo- 
que peut ainsi remonter au Ij" millénaire. 
A la ni« époque apparaissent aussi, au Tras- 
los-Montes, sur des tessons et des pierres, 
des caractères linéaires assez nombreux 
pour former de véritables inscriptions. Au 
moins une quinzaine de ces signes se re- 
trouvent dans l'écriture appelée asylien par 
Piette (galet du Mas-d'Azil, pierres et os 
d'autres stations de la fin du Magdalénien) 
qui est contemporaine de la f*^ époque 
portugaise et on peut aisément en dériver 
les signes de l'écriture dite ibir'iquc dont 
les documents sont déjà nombreux au dé- 
but de l'époque du bronze. Celle-ci est 
donc peut-être due à une évolution locale 
et non, comme on le croit généralement, à 
une imitation du grec archaïque, et, de- 
puis qu'on a reconnu dans l'histoire de 
l'écriture ce chaînon que l'Ibérie constitue 
entre Vanylieii et le libyen, il devient possi- 
ble de supposer que c'est à lui que se rat- 
tache l'écriture égéenne qui se développe en 
Crète au début du S" millénaire. La coexis- 
tence de deux systèmes d'écriture, qui paraît 
étrange dans une île aussi restreinte, pour- 
rait s'expliquer par l'importation de 1 un 
avec des envahisseurs libyens. 

Nous ne pouvons insister ici sur le chap. V 
qui donne des analogies existant à l'époque 
mégalithique entre la céramique des peu- 



plesdu bassin méditerranéen un aperçu aus- 
si nourri qu'on pouvait l'attendre de M.W., 
auteur d'un travail d'ensemble sur la Spl- 
ral-Maander Keramik {Mannioibibliothch, I). 
Parmi les autres analogies passées en revue 
au chap. VI, relevons ce qui concerne : f les 
pointes de flèche (les types écrans latéraux, 
à dentelures, à crocs ou barbes en S, seraient 
supérieurs en France et en Ibérie aux piè- 
ces analogues d'Egypte), 2" les anneaux-dis- 
ques (après avoir servi d'arme de jet à la 
façon des tchakras de l'Inde, ils seraient de- 
venus amulette et insigne religieux par une 
évolution semblable à celle de lahache), 3° le 
costume féminin : la taille de guêpe, la forte 
ceinture, le décolleté prononcé jusqu'au 
dessous des seins, les étoffes rayées des 
dames du temps de Minos ne rappellent 
pas seulement de loin certaines statues-men- 
hirs de l'Aveyron comme l'a remarqué S. 
Reinaeli, {Anthrop. 1904, 6j5) mais surtout 
les 9 femmes dansantes peintes dans la 
grotte espagnole de Cogul, {Anthrop. 1910,) 
fresques qui, comme les statues menhirs 
remontent certainement à la fin du Mag- 
dalénien); 4" les colonnes plus minces à la 
base qu'au sommet qui, dans des tombés 
mégalithiques d'Espagne, paraissent avoir 
précédé les palais minoens; o^enfinles )iaus 
ou navetas des Baléares qui seraient des re- 
présentations en pierre des barques solai- 
res; des textes parlent de grandes barques 
votives en pierre à Corfou et en Eubée et 
ce serait ainsi que s'expliquerait le nom des 
temples en Grèce Jiaos (naus est le bateau, 
nef désigne bien de même à la fois un na- 
vire et la partie centrale de l'église). Ceci 
amène au chap. VII consacré aux analogies 
d'ordre religieux. M, W. repousse avec rai- 
son toutes les théories sur la hache, sym- 
bole du triangle sexuel féminin, et les idoles 
plates violoniformes, symboles de l'homme, 
ainsi que leur conjugaison, théories qu'au- 
raient inspirées à Siret sa siidlœndische 
rhantasie ; il suppose que, si la hache 
parait associée en effet à l'idée de fécon- 
dité, c'est qu'elle est l'instrument essentiel 
de la culture tant que, avant l'invention de 
la charrue, celle-ci reste l'apanage de la 
femme. M. W. admet la plupart des idées 
énoncées par Déchelette dans son Culte 
du soleil aux temps préhistoriques. Les idoles 
primitives affectent dès l'origine trois for- 
mes : plaquette rectangulaire surmontée 
d'une autre, plus petite, qui figure la tète; 
cylindre renflé aux deux e.xtrémités; pha- 



168 



REVUE D ETUNOGRAPIIIE ET DE SOCIOLOGIE 



lange aux côtés rentrant et à rextrcmité 
inf. comme scindée en moignons de jambes. 
A côté du culte de la terre-mère et du so- 
leil-père, se rencontrent ceux du serpent 
et du taureau, celui-ci surtout attesté par 
les bucrànes et les cornes de consécration; 
un caractère sacré aurait été aussi attribué 
aux empreintes de mains et de pieds. 

On devine les conclusions auxquelles ces 
études amènent M. W. C'est de l'Ouest de 
l'Europe, du Finistère à Gibraltar, que la 
civilisation mégalithique a piis son essor 
vers l'Orient. Ce mouvement général n'im- 
plique pas que tous les traits communs 
qu'on rencontre à la fois dans les mégali- 



thes d'Occident et dans les monuments 
contemporains de l'Orient soient d'origine 
occidentale : ainsi la construction envoûte, 
l'usage des grandes jarres funéraires, la 
métallurgie surtout paraissent s'être déve- 
loppés à l'Est du bassin méditerranéen ; 
c'est des Balkans que viendrait la spirale; 
la Scandinavie a donné Tambre comme 
l'Afrique l'ivoire. 

En un mot, il ne faut jias se représenter 
la culture comme se diffusant nécessaire- 
ment par invasion ou colonisation ; dès l'ori- 
gine, sa propagation est surtout due aux re- 
lations commerciales. 

A.-J. Relnach. 



L'Imprimew-Gémnt : Ulysse Uouciio.n. 



Le l'uy-eii-Vulay. — lin|jiiinerie Peyriller Roiiclion et Gamoii, boulevard Caniot, 23. 



LA FEODALITE EN PERSE 

SON ORIGINE, SON DÉVELOPPEMENT, SON ÉTAT ACTUEL 
Par M. Jacques de Morgan (Paris). 



Il est, de par le monde, bien peu de pays pour lesquels nous puissions scienti- 
fiquement affirmer que nous connaissons ses premières couches humaines. Le 
plateau iranien cependant est dans ce cas. Nous savons qu'aux temps glaciaires 
il était inabordable ' et, qu'après la fonte des neiges dont il était couvert pendant 
toute la durée de la période pleistocène, il demeura stérile encore ^ pendant 
bien des siècles, peut-être même dos millénaires. Quand les tribus médiques s'y 
présentèrent, elles foulèrent un sol probablement encore vierge. 

Nous entendons par médiques les hordes qui, tenant la tête du mouvement 
iranien ^ envahirent d'abord l'Hyrcanie; puis la plaine basse du sud de la mer 
Caspienne, occupèrent les montagnes de l'Elbourz et s'avancèrent sur le plateau 
persan jusqu'aux pays où s'élèvent actuellement les villes de Kachan, Hamadan et 
Kirmanchah. 

Lorsque ce flot vint battre le pied des montagnes du Kurdistan il rencontra des 
populations qui, venues probablement jadis de la vallée du Tigre ou du nord de 
l'Asie Antérieure '% s'étaient fixées dans les vallées, elles les abandonnèrent de- 
vant l'invasion et se répandirent vers l'occident. Peut-être devons-nous voir dans 
ce mouvement de peuples, l'origine de la dynastie Cassite de Babylonie '\ dont le 
fondateur Gandish ou Gaddash régnait de 1761 à 1746 environ avant notre ère ^ 

Mais l'invasion des Mèdes ne s'arrêta pas là; au nord, l'Arménie, tout le Tigre 
supérieur et le haut Euphrate furent successivement occupés et les bandes ira- 
niennes pénétrèrent en Asie Mineure et jusqu'à l'Oronte "', chez les Hittites ^ 

Pendant que s'effectuait au nord ce mouvement des Mèdes, une autre branche 
du groupe aryen, celle des Perses, s'avançait vers le sud-est et le sud, occupait les 
pays voisins du golfe Persique et la Perse proprement dite ^ 

Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis quatre mille ans environ av. J.-C, la 
nature de la population de la Perse ne s'est modifiée ^^ que dans la Médie dont 

l.J. de Morgan, Le Plateau iranien pendant l'époque Pleistocène dans Rev. Ecole iVAnthrop. de 
Paris, 6 juin 1907, p. 213-216. 

2. J. de Morgan, Les Premières Civilisations, 1909, p. 181. 

3. Dans tout ce travail nous considérons toujours les peuples au point de vue de leurs carac- 
tères linguistiques seulement. 

4. J. de Morgan, Prem. Civ., 1909, p. 175 sq. 

5. Une première invasion des Cassites la IX^ année de Samsilouna (vers 1990 av. J.-C.) avait été 
repoussée. Cf. Dhorme, Les Aryens avant Cyrus dans Conf. St. Etienne, 1910-1911, p. 73. 

6. Cf. Thureau-Dangin, Journ. Asiat., 1908, p. 117. 

7. Cf. Dhorme, op. cit., p. 70. 

8. Cf. Dhorme, op. cit., p. 61 et Winckler, Orient, litt. Zeitung, 1910, col. 291. 

9. Provinces du Seistan, de Kirman, de Chiraz, d'ispahan, montagnes bordant au nord le golfe 
Persique jusqu'à la Susiane. 

10. Nous n'entendons pas parler des populations vivant à l'état sporadique, Juifs, Chaldéens, 
Arabes, Afghans, Hindous. 



170 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

l'invasion par les Turcs, il y a mille ans seulement, rejeta les anciens habitants sur 
leurs congénères dans les montagnes du Kurdistan '. 

Dès le xx° siècle avant notre ère, l'Asie antérieure se trouvait donc partagée entre 
deux éléments bien distincts, les vieilles races, sémitiques et autochtones ^ (?) à 
l'occident et les nouveaux venus du groupe aryen ' au nord et à l'orient. 

Chez ces deux fractions les principes gouvernementaux présentaient de sensibles 
dilTérences ; alors qu'en pays sémitique la féodalité était basée sur l'obéissance 
absolue au suzerain, la possession entière par le maître, chez les Aryens le même 
système gouvernemental s'appuyait sur les leudes ou compagnon du chef suprême *. 
Cette noblesse comprenait les branches cadettes de la famille royale et les princi- 
paux chefs de tribus ayant pris part à la conquête. Elle constituait une sorte de 
conseil qui gouvernait avec le souverain ■'. Les seigneurs eux-mêmes dans leurs 
gouvernements provinciaux s'entouraient des principaux parmi leurs subor- 
donnés, des descendants de ceux qui avaient servi sous leurs ancêtres à l'époque 
de l'invasion. 

Après la conquête, chacun des leudes s'attribua ou reçut un territoire propor- 
tionné à l'importance de sa tribu et il en fut de même pour chacun des clans, 
puis des familles ; en sorte qu'une hiérarchie complète s'établit depuis le posses- 
seur du village ou d'un groupe de tentes, jusqu'au maître suprême. 

L'Empire appartint d'abord aux Mèdes; probablement parce qu'ils étaient les 
plus nombreux et les premiers venus. Mais, leurs effectifs s'étant égrainés depuis 
les frontières de la Parthie jusqu'aux rives de l'Oronte, les Perses dont les forces 
étaient plus concentrées leur ravirent la suprématie. Cette révolution n'eut d'ail- 
leurs aucune conséquence au point de vue de l'organisation sociale. Cyrus gou- 
verna comme roi des Perses et des Mèdes, alors que ses ancêtres avaient été gou- 
vernés par le roi des Mèdes et des Perses. Les grands du royaume conservèrent 
leurs fiefs et leur rang; qu'ils fussent d'origine perse ou médique ils ne cessèrent 
pas de composer le conseil royal. Dans les débuts ils furent, il est vrai, moins favo- 
risés en ce qui concerne les grandes charges ; mais peu à peu l'équilibre s'établit 
et Perses et Mèdes ne formèrent plus qu'une seule nation. 

Les souverains achéménides partagèrent leur empire entre des satrapes, pour la 
plupart propriétaires héréditaires du sol, dans lesquels on aurait grand tort de voir 
des gouverneurs, au sens que nous attachons aujourd'hui à ce titre; quant aux 
seigneurs de moindre importance, ils conservèrent leurs droits, leurs privilèges, 
leurs terres ainsi que la situation morale qu'ils avaient dans l'Etat. Cette aristo- 
cratie était un frein mis au pouvoir royal ; les rois la redoutaient et de gré ou de 
force gouvernaient avec elle. 

Bien certainement, à la suite de troubles ou de révoltes beaucoup d'entre les 
membres de cette noblesse, grands et petits, furent déchus*^; mais ces mesures 



1. Quelques auteurs sont il'avis que les Cassites étaient des Aryens. Cf. Dhormc, op. cil., p. GG 
sq. En ce cas ils auraient précédé les Mèdes et les Perses dans l'Iran et représenteraient la pre- 
mière vague humaine qui traversa le plateau persan. 

2. Nous entendons par autochtones les Elaniites, les ChalcJéens, les Hittites, les Caucasiens, etc.. 

3. Nous entendons par « Groupe Aryen » l'ensemble des peujiles parlant les langues apparentées 
au sanskrit, grec, latin, germanique, persan, etc. 

4. Les mêmes traditions se retrouvent chez tous les peuples Aryens qui envahirent plus tard 
l'Europe, les Germains entre autres. 

5. Les preuves de Texistence de ce conseil de la noblesse sont nombreuses dans l'histoire de la 
Perse ; mais il est très intéressant de trouver la même constitution chez les Harri, caste Aryenne 
qui vers l'époque de Ramses. Il gouvernait au pays de Mitanni (les Matienès). Cf. Dhorme, op. 
cil., p. 67. 

6. Voir à cet égard l'Inscription de Darius à Bisoutoun. 



JACQUES DÉ MORGAN : LA FÉODALTTÉ EN PERSE lll 

de rigueur ne s'appliquèrent jamais qu'aux individus et les principes ne furent 
point entamés. Par suite de la nécessité traditionnelle où se trouvait le roi de la 
conserver, l'organisation féodale fut plutôt favorisée que combattue par les Aché- 
ménides. D'ailleurs elle présentait de grandes sécurités au point de vue du loya- 
lisme des sujets de l'Empire. 

La conquête macédonienne fut le premier grand changement qui survint dans la 
vie politique et sociale de la Perse. Les Grecs devaient gouverner par eux-mêmes 
s'ils voulaient conserver l'Empire. Presque tous les grands satrapes, grecs ou indi- 
gènes, furent désignés suivant les vues gouvernementales du conquérant et de son 
entourage. Des garnisons macédoniennes occupèrent les principales villes afin de 
maintenir la population dans l'obéissance, de prêter main forte aux gouverneurs 
et, en même temps, de surveiller leur conduite. Les Perses qui sous Alexandre 
remplirent les fonctions de satrapes n'étaient plus que des fonctionnaires obéissant 
aux ordres supérieurs. Quant à la petite aristocratie, elle se ressentit beaucoup 
moins de cette transformation dans le pouvoir, ses privilèges lui furent continués, 
ses biens demeurèrent entre ses mains; peut-être même son autorité locale fut- 
elle accrue du fait de l'abaissement des grands seigneurs. 

La défaite de Darius Codoman avait fait perdre à la grande noblesse iranienne 
la principale source de sa richesse et de son crédit, l'armée. Après Alexandre, 
les principaux officiers furent des Grecs commandant à des troupes de leur nation, 
et si parfois, des nobles perses servirent dans l'armée macédonienne, ce ne fut 
qu'à la tête de cohortes indigènes, et par suite sans grande autorité. La plupart 
des ofrici>ers de l'armée achéménide se retirèrent dans leurs terres espérant voir 
revenir l'heureuse fortune d'autan. 

La politique des Séleucides suivit en tous points celle d'Alexandre ; toutefois la 
puissance militaire de ces rois n'ayant plus l'énergie de la conquête et les effectifs 
macédoniens, capables d'une invasion ne possédant pas le nombre nécessaire 
pour la domination continue par les armes, les seigneurs des temps achéménides 
relevèrent la tête et s'efforcèrent de reconquérir leur indépendance. Les révoltes 
devinrent fréquentes dans les provinces, les incursions sur les frontières se multi- 
plièrent. On voit alors, sans parler de la Bactriane, surgir bon nombre de petits 
royaumes, tel celui des Arsacides ', chefs Scythes qui étaient venus se fixer dans 
la province séleucide de Parthie -, tel celui de la Perside ^ où le caractère sacer- 
dotal de ses princes obligeait les rois de Syrie à des ménagements, et une foule 
de petites principautés dont les noms mêmes se sont perdus ou à peine conservés 
dans l'histoire. C'était le réveil de la féodalité nationale et cette féodalité semblait 
devoir prendre plus d'importance que jamais quand survint tout à coup la con- 
quête de la Perse par les Parthes. 

Les Parthes étaient des Scythes nomades, jadis cantonnés dans la vallée de 
rOchus, rivière du bassin de l'Oxus. Vers 250 av. J.-C. ils franchirent la frontière 
séleucide, pénétrèrent dans la province de Parthie et s'y installèrent ^ tout en 
conservant comme centre de leur gouvernement la ville de Dara ^ capitale de 

1. Ce nom est d'origine perse et non scythique ; car nous savons que Darius II Ochus (405-359 
av. J.-C.) portait le nom d'Arsace avant de monter sur le trône. Cf. Ed. Drouin, Onomastique 
Arsacide. 

2. Le nom de Parthie existait déjà du temps des Achéménides (Hérodote, VII, 96). Ce n'est 
donc pas les Parthes qui le lui ont donné. Ils l'ont pris après la conquête de cette province. 

3. Cf. Colonel AUotte de la Fuye, Corolla Nitmismatica, 1906; Etude sur la Numismatique de la 
Perside, Londres, 1906. Mémoire dans lequel on trouvera toute la bibliographie concernant les 
sources de l'histoire de la Perside. 

4. Justin. XLI, 4. — Strabon, XI, ix, 2. 

o. Cf. Olshausen, Parthava und Pahlav, Berlin, 1877, p. 10 sq. 



17:2 REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 

leur ancien patrimoine. Ils fondèrent ainsi un petit état qui pendant un siècle en- 
viron ^ lutta pour son indépendance et s'agrandit quelque peu-. Enfin, Mithridate I 
réussit non seulement à repousser les troupes grecques qui tentaient d'écraser 
sa puissance naissante, mais en peu d'années il s'empara de toute la Perse, de 
quelques provinces bactriennes et, sur la fin de son règne, frappa monnaie en 
Syrie même ^ dont le roi Démétrius Nicator était son prisonnier en Hyrcanie ^ 

Un nouvel empire venait de se fonder, basé lui-même sur la féodalité telle 
qu'elle était en vigueur chez les Scythes nomades. Les seigneurs de nouvelle 
souche reçurent des apanages. Un roi, Bacasis, probablement de race parthe, fut 
imposé aux Mèdes et l'ancienne aristocratie fut abaissée de nouveau, les princes 
de la Perside entre autres ^ C'est vers cette époque que se fondèrent les princi- 
pautés de Characène ® et d'Elymaïde ' ainsi que le royaume d'Arménie ^ qui, plus 
tard, fut la cause de tant de guerres entre les Romains et les Perses. 

L'Élymaïde et la Characène devinrent des fiefs dépendant de l'empire, mais con- 
servèrent le droit de battre monnaie \ privilège dont on ne rencontre les traces 
que dans ces principautés et que probablement Mithridate ne toléra qu'en raison 
du voisinage immédiat de la Syrie et des services que les dynastes de ces pays 
étaient à même de rendre à sa cause lors des conflits entre la Perse et Séleucie. 

Mais ce changement de gouvernement ne modifia pas la constitution intime de 
la société. .\ux anciens grands feudataires se joignirent les nouveaux, et les petits 
seigneurs demeurèrent possesseurs de leurs terres en passant seulement de l'au- 
torité des gouverneurs grecs à celle des nouveaux venus. Les Parthes ne touchè- 
rent pas à l'ensemble de la féodalité parce que ce mode de gouvernement ren- 
trait dans leurs traditions '". 

En Élymaïde, sous le règne du grand roi Osroès ", l'ancienne dynastie des Kam- 
naskirès fit place à de nouveaux princes portant tous des noms arsacides *'-, 
dynastes qui, comme ceux de la Characène '^ n'émirent plus, à partir de cette 
époque, que des monnaies à l'effigie de leur maître le Roi des Rois 'S mais portant 



1. De 2a0 à 171 environ av. J.-C. Les premiers princes furent ; Arsace 1 (230-248), Tridate I (248- 
2H), Arsace II (211-191), Phriapatius (191-176) et Phraate I (176-171 av. J.-C.) 

2. De THyrcanie (Province d'Astérâbàd) et de quelques territoires en Médie jusqu'à Ragae tout 
au plus. 

3. Cf. W. Wrotii, Cat. du Musée Britannique, Arsacides. PI. III, fis. 7-12. 

4. Justin, XXXVI, 1. 

5. Strabon, Liv. XV, ch. ni, 23. La première période de la numismatique autonome persépoli- 
taine commence vers 220 av. J.-C. et s'arrête vers l'époque de l'arrivée au pouvoir des Arsacides. 

6. Ilypsaosines (veis 124 av. J.-C.) est le premier prince de Characène dont nous possédons des 
médailles. Il fut d'ailleurs le fondateur de sa dynastie et le restaurateur de la ville de Charax. Cf. 
Lucien, Macrobii XVI. 

7. La plus ancienne médaille que nous connaissions de l'Elymaïde est un tétradrachme de Kam- 
naskires (I ?) frappé vers 160 av. J.-C. sous le régne d'Antiochus IV ou de Démétrius I de Syrie. 

8. Mithridate I avait donné la couronne de l'Arménie à son frère Valarsace. Cf. Moïse de Kho- 
resie, Trad. Langlois, II, 3-7. 

9. Cf. E. Babelon, Sur la numismatique et la chronologie de la Characène dans Journ. d'archéol. 
et de numismatique ; Athènes, 1848, t. 1, p. 3S1 à 404. Colonel Allotte de la Fuye, Sur la numis- 
matique de l'Elymaïde dans Mém. Deleg. en Perse, 1903, Reo. numism., 1902, La dynastie des 
Kamnaskires. 

10. Surtout vers la fin de la dynastie, c'est la noblesse parthe qui appela Vononès II au trône, 
alors que ce prince était vice-roi de Médie, c'est elle qui avait poussé Méherdatès à la révolte 
contre Gotarzès, qui porta au trône Cinnamus, qui rappela Artaban III, après l'avoir chassé, etc. 

11. J. de Morgan, Numismatique de la Perse antique, ouvrage en préparation. 

12. Colonel Allotte de la Fuye, op. cit., 190o. 

13. Cf. Ed. Drouin, Journ. asiat., juin 1889 et Rev. num., 1889, 11^ trimestre, p. 373 sq. 

14. J. de Morgan, Num. Perse antique, en préparation. 



JACQUES DE MORGAN : LA FEODALITE EN PERSE 173 

leur nom en légende. C'est de la féodalité que partit le soulèvement qui renversa 
la dynastie arsacide. Un prince de Perside, Artaxercès, fils de Papek *, profitant de 
l'instabilité du trône de Perse -; restaura le pouvoir et le culte ^ des gens de race 
iranienne. Dès lors la noblesse parthe fut abaissée à son tour, et celle des'anciens 
temps retrouva toutes ses prérogatives. Les Arsacides et leurs congénères dispa- 
rurent, les uns s'allèrent réfugier en Arménie *, en Géorgie ■', chez les Aghouanks ''- 
et dans d'autres pays où régnaient encore des princes de leur famille '. Quant au 
gros des tribus parthes il se fondit dans la masse iranienne et ne laissa plus de 
traces. 

Les seigneurs perses furent de suite appelés aux plus hautes fonctions de l'État, 
ils reconstituèrent le Conseil de la noblesse qui, dans bien des circonstances, dis- 
posa du trône. Tous les satrapes, tous les grands officiers furent des Perses et 
les principautés réduites à l'obéissance cessèrent d'émettre du numéraire. Dans 
cette restauration de la puissance iranienne les souverains sassanides s'inspirèrent 
des traditions achéménides. 

Survint l'invasion arabe qui ne modifia que la religion, mais ne toucha guère 
aux institutions. Les Perses se firent musulmans sans opposer une bien grande 
résistance. Les Ulémas se substituèrent aux Môbeds ^ et, parmi les seigneurs, les 
droits héréditaires se transmirent comme par le passé. Certains même d'entre les 
grands feudataires d'autan érigèrent en royaume leur principauté. Les Ispehbeds 
du Thabéristân (Mazandéràn) frappèrent monnaie au type de Chosroès II mais avec 
légendes musulmanes ^. 

L'invafeion des Turcs dans le nord de la Perse n'eut pour efTet que d'en chasser 
les Iraniens qui l'habitaient et de substituer le régime des Begs à celui des Khans 
et des Aghas; mais elle n'affecta que les territoires septentrionaux dans les pays 
découverts seulement, les montagnes restant iraniennes *°. Le sud et le centre de 
la Perse demeurèrent indemnes et conservèrent les traditions féodales sur les- 
quelles les rois nationaux s'appuyèrent comme leurs prédécesseurs au trône. 
Enfin survint la dynastie des Turcs Khadjars " qui exploita le pays mais ne le 

1. Cf. von Gudschmit, Zeitschr. cl. Deut. GeselL, 34, lU. 

2. A partir du règne de Mithridate IV, de nombreuses compétitions au trône s'élevaient dans 
toutes les provinces des Arsacides, dont le pouvoir, très affaibli par leurs guerres contre les 
Romains et contre les peuples barbai'es de l'Orient, allait en diminuant de jour en jour. 

3. I^a religion mazdéenne s'était conservée pure dans la principauté de Perside d'oii sortit la 
dynastie sassanide. 

4. La dynastie arsacide d'Arménie, malgré ses nombreux démêlés avec Rome, parvint à se main- 
tenir longtemps encore après la chute des Arsacides de Perse. Cf. Moïse de Khorèm, Patkanian 
{Hist. de C Arménie), etc. 

5. La Transcaucasie était alors divisée en un grand nombre de petits États qui tour à tour pas- 
sèrent aux Romains et aux Parthes; une branche Arsacide y avait été installée en Géorgie. 

6. Cf. Patkanian, Hist. armen. 

I. Une branche arsacide régnait sur les Kouchans et les Thétals (Bactriane et Caboul), une autre 
sur les Massagètes et les Ephins (Lepones de Tacite), au nord du Caucase, le royaume de Sacas- 
tène et de l'indus parait également avoir été fondé par une branche de la famille arsacide. 

8. Prêtres de la religion mazdéenne. 

9. Ces princes régnaient au Thabéristân (pays des haches, autrement dit des bûcherons), région 
forestière du Mazandéràn située entre la plaine d'Achraf et le district de Tunékàboun, compre- 
nant les villes de Barfrouch, Sari et Amol et limitée au sud par les montagnes de l'Elbourz. Cette 
principauté a complètement disparu au moyen âge, il n'en reste même plus le souvenir dans le 
pays qu'elle comprenait. 

10. Tout le Mazandéràn, le Ghilàu et le Tàlyche sont restés aux mains de populations parlant 
des dialectes iraniens. Cf. J. de Morgan, Mission scienfif. en Perse, 1889-1891, V^ partie. Études 
linguistiques. 

II. Les Khadjars abandonnèrent l'ancienne capitale Ispahan et en fondèrent une nouvelle à 
Téhéran, près du site de l'antique Ragae, afin de demeurer au milieu des 'pays jadis conquis par 



17i REVUE d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 

gouverna pas. Dans tous les districts voisins des grands centres ', dans ceux où il 
était aisé d'agir par les armes, l'ancienne noblesse disparut peu à peu, ruinée, 
dépossédée, privée des charges importantes; mais dans toutes les provinces recu- 
lées, dans les montagnes où les Turkomans n'osaient pas s'aventurer, les Aghas, 
les Khans et les Vahlis conservèrent leur pouvoir absolu au prix d'une redevance 
annuelle qu'ils payèrent à la couronne. 

Cependant, les gouvernements des provinces étant mis à l'encan, c'est entre les 
plus riches propriétaires fonciers, entre les princes Khadjars - et les grands digni- 
taires turkomans, entre ceux qui, aux yeux du roi, présentaient le plus de garan- 
ties, que l'administration des provinces était répartie et souvent des seigneurs 
d'ancienne extraction achetèrent le gouvernement de leurs propres fiefs, afin 
d'être à même de sauvegarder les intérêts de leur famille. En ce cas ils laissaient 
à leur place tous leurs serfs, les décorant simplement des titres pompeux attachés 
à leurs nouvelles fonctions. 

Dans le cas, au contraire, où le nouveau gouverneur ne possédait pas les terres 
dont il achetait le gouvernement, il amenait à sa suite ses clients ^, tirés de ses 
domaines particuliers et leur octroyait, moyennant une redevance annuelle et des 
cadeaux, toutes les charges de la province accordante chacun suivant la surface 
pécuniaire qu'il présentait. Très souvent même l'achat du gouvernement avait été 
fait en association de tous ces gens. Peu importait que les divers membres de cette 
société eussent les capacités voulues pour remplir les emplois, chaque district 
recevait son vice-gouverneur, chaque groupe de village son chef et tout le monde 
s'installait avec ses propres clients vivant sur le pays et le pressurant de son 
mieux. La plupart du temps les exactions dépassaient les limites acceptables. 
Alors le gouverneur était changé, son entourage s'en allait avec lui et un nouveau 
venait accompagné d'un aussi grand nombre de satellites et inspiré de la même 
pensée, prendre le plus possible. 

C'est ainsi que dans ces provinces la féodalité s'est trouvée peu à peu écrasée et 
si quelques-uns de ses privilèges lui restaient, c'était uniquement par tolérance de 
la part de la cour dont l'intérêt était d'avoir toujours sous la main des gens res- 
ponsables et à même de payer suivant les besoins ou les fantaisies de l'un quel- 
conque des fonctionnaires du gouvernement provincial. 

Possesseurs des terres ^, ces seigneurs, dans la crainte de les perdre, pressu- 
raient le peuple afin de satisfaire en haut lieu. Leur seule autorité était celle qui 



les Turcs et [d'être à proximité de la Turkomanie dont, en cas de nécessité, ils pouvaient faire 
rapidement venir les tribus. 

1. La tribu turkomane des Khadjars habite le lieu dit Aq-QaFa (le fort blanc} sur la rivière Qarà- 
Sou (l'eau noire). Quelque peu au nord de la ville d'Astéràbâd, dans la steppe turkomane. Dis- 
pensée d'impôts et comblée de faveurs depuis que le trône appartient à l'un des siens elle vit dans 
l'oisiveté. 

2. Les princes khadjars pullulent en Perse, Fath-'Ali Chah avait eu plus de cent fils qui presque 
tous ont fait souche. 

.3. La maison civile d'un gouverneur se composait d'une centaine de personnes pour le moins 
sans compter les serviteurs, ministres, chapelains, docteurs, secrétaires, vice-gouverneurs, chefs 
de la police, trésoriers, etc., etc. Quant à la maison militaire, elle était plus nombreuse encore. 
Aucun de ces fonctionnaires n'était payé et, bien au contraire, c'est lui qui achetait la charge 
temporaire. 

4. Chaque village a son chef responsable et à côté de ce chef les « barbes blanches » (Rich séfîd), 
au-dessus est le propriétaire de la terre, le Khân qui souvent possède plusieurs villages. La terre 
ne se vend qu'avec les maisons qui y sont construites et la population qui l'habite. On n'estime 
pas sa valeur à la superficie des terrains de culture, mais suivant le nombre des maisons et 
chaque maison est estimée abriter cinq têtes. Il en est de même pour les clans nomades qui s'ap- 
précient suivant le nombre des tentes. 



JACQUES DE MORGAN : LA FÉODALITÉ EN PERSE 17o 

leur restait sur leurs serfs. Tous portaient des litres ronflants, sans conséquences 
d'ailleurs, « le sabre de la loi, le glaive des empires, l'œil de la justice, les ver- 
tèbres du pouvoir, etc., etc. ». Ils étaient maréchaux, généraux, colonels ', in 
partibus, comme bien on pense, suivant la somme versée au Roi des Rois pour 
recevoir de pareils honneurs dont le seul avantage était de les mettre bien en cour, 
de les protéger quelque peu contre les exactions et de leur permettre d'espérer 
qu'un jour eux aussi seraient à même d'acheter un gouvernement ou une pari 
d'autorité leur permettant de refaire leurs affaires, en agissant vis-à-vis des autres 
comme on en avait agi vis-à-vis d'eux. 

Telle était, il y a vingt ans encore, la situation de la noblesse dans les provinces 
royales. Mais il s'en fallait de beaucoup que toutes les provinces obéissent aussi 
passivement aux volontés des fonctionnaires nommés par Téhéran. Pratiquement, 
l'étendue de bien des provinces se trouvait réduite à son chef-lieu entouré de sa 
banlieue. Pour le reste, il demeurait, comme par le passé, sous l'autorité des sei- 
gneurs obéissant d'autant moins aux fonctionnaires royaux qu'ils étaient plus 
éloignés des grandes villes et que leur pays était plus inaccessible. 

Ces Vahlis, ces Khans, ces Begs, ces Aghas ^ étaient de véritables rois dans 
leurs domaines ; ils se succédaient de père en fils ne recevant que pour la forme 
l'investiture de Téhéran. Ils conservaient une liberté absolue grâce à quelques 
cadeaux envoyés en temps opportun; les plus riches s'offraient même la garantie 
suprême, celle d'épouser, moyennant une très grosse somme, l'une des nombreuses 
filles du Roi. 

Le pouvoir de ces princes n'avait pas de limites et ils étaient en droit de mettre 
à mort ceux de leurs sujets (Rayais) ^ qui avaient eu le malheur de leur déplaire. 
Leurs parents et feudalaires étaient leurs officiers, leurs fonctionnaires qu'ils qua- 
lifiaient d'ailleurs du titre de « domestique » mais qui, en réalité, formaient leur 
conseil. Jamais ils n'usaient avec cruauté ou injustice de pouvoirs aussi étendus ; 
leur situation elle-même en dépendait, car leurs feudataires étaient toujours en 
mesure de les déposer. Tout comme sous les Sassanides, la noblesse chassait du 
trône les souverains indignes. 

Les paysans affluaient dans les fiefs gouvernés avec équité *et la richesse du chef, 
en même temps que sa force militaire, en recevaient un accroissement sensible, 
alors que les mêmes Rayais quittaient les territoires où régnaient l'injustice et 
l'arbitraire. La richesse, en Perse, ne réside pas dans la possession de la terre, 
mais uniquement dans celle des bras pour la cultiver. 

Il existe chez ces tribus des coutumiers qui, pour ne pas être écrits, n'en ont pas 
moins force de loi et c'est suivant ces usages, dont l'antiquité remonte aux pre- 
miers temps de l'invasion iranienne, que les causes sont jugées. Le Coran est tou- 
jours consulté ; mais son texte, très élastique d'ailleurs, n'a-t-il pas été conçu dans 
l'esprit même qui toujours a régné chez les nomades ; aussi se prête-t-il avec une 
extrême complaisance à l'application des vieilles coutumes perses. 

Les souverains ■' qui régnèrent à Ispahan, ceux de sang iranien, loin de chercher 

1. Dans la seule ville de Tauris il existait en 1890 plus de trois raille personnes portant des 
titres d'officiers générau.t ou supérieurs. 

2. Voir au sujet de la féodalité kurde au moyen âge de Chéi'ef Nàmeh, trad. D. Channoy. 

3. Le Rayât est plutôt un serf qu'un paysan dans Tacception que nous donnons à ce dernier mot, 
cependant le rayât a sur le serf ce grand avantage qu'il peut quitter la terre sans l'autorisation de 
son maître et aller se fixer ailleurs. Ce privilège le met à l'abri des exactions par trop criantes. 

4. J'ai vu des clans dont le chef était estimé comme un homme juste, passer en quatre ou cinq 
années de 10 à 300 tentes et fréquemment aussi l'inverse se produire. 

5. Les rois de Perse portent encore aujourd'hui le titre de cliahan-chah, « rois des rois », titre 
essentiellement féodal. Sous les Sassanides, ce titre s'écrivait en langue sémitique Malkân Malka 



176 REVUE d'ethnograpuie et de sociologie 

à écraser la noblesse, en avaient fait un instrument gouvernemental de premier 
ordre. Aussi, s'appuyant sur leurs feudataires et sur la bourgeoisie des villes dont 
l'intelligence est extrêmement ouverte, avaient-ils fait de la Perse le pays le plus 
riche et le plus puissant de tout l'Orient. La sagesse et le respect des traditions qui 
régnaient à leur cour et qui, sous les Achéménides et les Sassanides, avaient porté si 
haut l'honneur du pays leur avaient permis d'organiser la Perse conformément à 
l'esprit de ses peuples, de l'enrichir et de la rendre forte en face de l'étranger. 

Mais la dynastie turkomane, en montant sur le trône, rompit avec les vieilles ins- 
titutions non par politique, mais par cupidité. Au lieu de s'appuyer sur la féodalité 
elle la combattit parce qu'elle était riche, la ruina partout oti elle était à même 
d'imposer sa volonté par la force la remplaçant dans le gouvernement de ses 
nouveaux sujets par une hiérarchie de tyrans préoccupés uniquement de s'enrichir 
et de répondre aux exigences de ses maîtres de Téhéran. 

Toute la fortune du pays fut peu à peu absorbée par le roi et son entourage, par 
son harem, par ses fantaisies ruineuses, on perdit en Perse la notion de l'adminis- 
tration et peu à peu la soif de rapines gagna tout le pays. Il n'y eut plus de jus- 
tice parce que depuis le haut jusqu'en bas de l'échelle sociale le but poursuivi était 
injuste; on ne fit plus de ces travaux d'utilité publique qui avaient été la gloire du 
règne de Chah Âbbas. Il n'y eut plus d'armée, plus de police, parce que la maison 
du roi absorbait toutes les ressources et les exactions aussi bien que la vente au 
comptant de privilèges onéreux causèrent un appauvrissement général du pays. 
Le trésor royal, la réserve dite des Kahdjars se vidèrent, on vendit les joyaux, 
l'argenterie, on s'endetta pour payer des danseurs et des astrologues, pour entre- 
tenir les trois mille personnes du harem, pour venir se faire traiter en roi par 
l'Europe alors que chez soi, on ne l'était plus que de nom. Ainsi, en cent ans envi- 
ron s'était évanoui cet empire qui pendant des siècles avait mérité le respect. 

Mais les Khadjars qui étaient parvenus à renverser le vieil ordre des choses dans 
toutes les parties de leur empire sur lesquelles ils avaient des moyens d'action 
directe, n'avaient guère entamé les montagnes ainsi que les régions éloignées de 
leur capitale. Là, la féodalité survécut, dans toute sa force, jusqu'à nos jours. En 
Turkomanie les tribus vivent encore comme au temps de Djenghis Khan et de 
Timour Leng et leurs Bais * sont maîtres absolus dans leurs tribus. Il en est de 
même pour les Aghas dans certaines parties du Kurdistan, pour les Khans dans le 
Louristân, pour les Vahlis dans le Poucht-é-Kouh, au pays des Bakhtyaris et plus 
loin encore vers l'Orient. 

Ce sont ces mêmes Bakhtyaris, ces seigneurs de vieille souche iranienne, qui 
viennent de mettre fin au pouvoir absolu des Chahan-Chah, renouvelant à dix-sept 
siècles d'intervalle, sous une autre forme qui, probablement, hélas! sera moins 
heureuse, la révolution qu'opéra dans la Perse Artaxercès P'', fils de Papek, le 
Sassanide. 

Un tiers de l'empire, si ce n'est la moitié des pays habitables est toujours soumis 



qu'on lisait peut-être chahan-chah, sous les Parthes on l'inscrivait en grec Basileos Basiléôn. 
Sous les Achéménides Klishayalhiya K/ishayaUiiyancun, d'oii descend la prononciation actuelle et 
les Achéménides l'avaient emprunté aux Assyriens sar raba « grand roi », sur matai « roi des 
nations » sar sa nabhar matât « roi de toutes les nations », sar sarri « roi des rois ». Les Persans 
expliquent difficilement aujourd'hui ce titre. Aux indigènes crédules, ils disent que le souverain 
est en réalité le roi des autres rois, que dans le monde rien ne se fait sans son ordre. Avec les 
étrangers leurs prétentions sont moins grandes. Ils se contentent de dire que c'est un titre tombé 
en ilésuétude, ne se rendant aucun compte que le roi de Perse est encore effectivement roi d'un 
grand nombre de seigneurs et que son titre est vraiment celui qui lui convient le mieux. 
1. En Turkomanie Bai, en Azerbaïdjan et dans la ïranscaucasie, Bey, chez les Osmanlis Bey. 



JACQUES DE MORGAN : LA FÉODALITÉ EN PERSE 177 

au régime féodal, la Perse toute entière est encore imbue du principe de la féoda- 
lité, du respect d'une hiérarchie millénaire qui a fait sa force. 

Parmi ces seigneurs dont le pouvoir s'est conservé indemne il en est qui jamais 
ne prononcent le nom du roi, qui n'attendent pas son avis pour se transmettre de 
père en fils le pouvoir, qui, depuis des siècles n'ont pas versé au trésor la moindre 
redevance. Qu'on les entende, eux et leurs rayais s'exprimer sur le gouvernement 
royal, il ne sort de leur bouche que des malédictions. 

Depuis 1889, époque à laquelle pour la première fois, j'ai mis le pied sur le sol 
persan j'ai longuement vécu chez les nomades et les demi-sédentaires. Quelques 
souvenirs de mes séjours parmi ces primitifs auront, je pense, quelque intérêt. Au 
point de vue ethnographique et sociologique, l'histoire qu'on vient de lire per- 
mettra de se rendre un compte exact de la situation dans laquelle vivent les der- 
niers grands seigneurs de la Perse. Je n'ai pas la prétention de décrire ces vieux 
fiefs et d'entrer dans tous les détails de la vie de leurs habitants, mais le désir 
seulement de montrer en quelques traits de plume quel est leur genre d'existence, 
quelles sont leurs ambitions et leurs préoccupations. 

Quand, après de longues et pénibles étapes sur les chemins poussiéreux et cail- 
louteux du plateau persan on sort des déftlés de lElbourz pour approcher d'Asté- 
râbâd, on découvre au loin une plaine immense se terminant à l'horizon par une 
ligne bleue semblant faire suite à celle de la mer Caspienne qui, à gauche, limite le 
tableau. Cette plaine commence au pied des collines, derniers contreforts de la 
grande chaîne. Elle semble s'étendre a l'infini, unie, sans le moindre pli, d'une 
couleur verte uniforme, elle surprend par son immensité. Cependant, çà et là, 
s'élèvent quelques îles dans cet océan de verdure, ce sont des buttes à peine per- 
ceptibles'd'aussi loin et se perdant dans la l)rume bleuâtre de l'horizon; puis, à la 
lorgnette, on dislingue de petits points gris tantôt groupés, tantôt isolés, parfois 
aussi réunis suivant les méandres d'un immense serpent. En regardant attentive- 
ment, on voit la terre s'enfuir, toujours semblable à elle-même vers le nord et l'on 
conçoit que les géographes de l'antiquité aient considéré ces insaisissables limites 
comme la fin du monde habité. 

Cette plaine est la steppe, ces buttes sont les vastes ruines calcinées par les 
incendies de grandes villes antiques, ces points grisâtres montrent les aouls Turko- 
mans groupés par tribus ou assignés sur les bords des rares cours d'eau qui, arro- 
sant cet immense tapis de verdure s'écoulent en mille replis, lentement, en har- 
monie avec la majesté du site qu'ils traversent. Cette ligne bleue de l'horizon, c'est 
l'empire du Tsar. 

En avançant encore, on descend de petites collines couvertes de broussailles ; 
puis tout à coup, le sol s'aplanit et la steppe commence, couverte d'un gazon court, 
sans un caillou, sans une motte de terre venant rompre la monotonie de celte 
horizontalité parfaite. 

Cependant, en désordre, à droite et à gauche, sont de'petites buttes circulaires, 
hautes de quelques décimètres à peine, entourées d'un anneau de 6 pieds environ 
de diamètre dans lequel le sol semble avoir été creusé jadis. On croirait voir les 
traces d'un jeu d'enfant. Ce sont des lombes '^turkomanes, dont peu à peu les 
pluies ont affaissé le petit tumulus et comblé le fossé circulaire d'où étaient sorties 
les terres du monticule. Ces sépultures, semées sans ordre dans cette immense 
plaine, montrent la place où sont morts ceux dont les os blanchis reposent à 
quelques pieds sous terre, près du campement qu'habitait alors la tribu. Puis les 
besoins des troupeaux appelant en d'autres lieux, le camp a été levé et depuis, 
jamais personne n'est venu s'arrêter près de ces tombes. Du jour où la terre les a 
reçus, ces êtres ont été oubliés pour toujours. 



178 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

Nous passons, et l'étape se poursuit non pas en suivant un sentier ou un chemin, 
la steppe n'en possède aucun; mais en nous guidant sur la marche du soleil. La 
nuit tombe ; dès lors les étoiles le remplacent pour indiquer l'orientation. 

Enfin, à peu de distance, on distingue quelques vagues lumières et soudain une 
meute de chiens se précipite en hurlant. Les gardiens de l'aoul ont averti de 
notre approche. 

Cet aoul, de peu d'importance d'ailleurs, est composé d'une trentaine de 
kibilkas, tentes rondes d'un diamètre variant entre 3 et 8 mètres entourée d'une 
muraille à claire voie faite de roseaux habilement reliés entre eux et recouverte 
d'un feutre épais en forme de dôme. Les hommes sont assis là, fumant le tchibouq, 
coifTés d'énormes bonnets de peau de mouton, habillés d'un tissu de coton bleu 
foncé, sordides et couverts de graisse, sentant le mouton, le cheval, constellés de 
vermine, près d'eux sont leurs fusils et à leur ceinture brillent trois ou quatre 
rangées de douilles en laiton. A terre un vieux feutre et un tapis téké percé, 
déchiré, taché. Au centre de la kibitka brûle un feu d'argoles dont la fumée acre 
se mêle à celle des pipes. De jeunes agneaux et un poulain sont attachés dans un 
coin ; une pile de matelas et de couvertures attend pour le couchage de la nuit. 
Des femmes en haillons rouges, elles aussi d'une malpropreté repoussante, vont 
et viennent prenant des ordres et bougonnant. Un petit garçon s'approche et me 
regarde de ses deux grands beaux yeux sales. Fort heureusement, étant chrétien, 
je suis impur et par suite dispensé de poignées de main aux hommes et de 
caresses pour l'enfant. Les chiens aussi sont impurs aussi est-ce par horreur de 
la saleté, est-ce par respect pour les croyants, ils n'oseraient pas entrer dans la 
la kibitka et se tiennent à la porte. 

Après lessalams d'usage, ces gens se mettent à causer entre eux des choses qui 
les intéressent, de leurs chevaux, des poulains, d'argent, surtout d'argent ; mais 
aussi de la laine de leurs moutons dont ils n'obtiennent pas assez bon prix d'un 
chien d'arménien chrétien venu à la ville. Cette vente les retient un peu trop à 
proximité d'Asterâbâd, ce qui leur fait craindre qu'il prenne idée au gouverneur 
de leur causer des ennuis au sujet des imp<Jts. D'ailleurs, à la moindre alerte, ils 
sont disposés à s'éloigner vers l'Atrek a(in de ne pas payer les Adjémis (Persans). 
Puis ils parlent d'un jeune homme des leurs qui, récemment, a eu l'adresse de 
voler trois chevaux au camp des troupes persanes et louent sa valeur. 

Pensant alors que j'étais resté assez de temps dans ce taudis empesté pour faire 
honneur à mes hôtes, je me retire dans la kibitka préparée à mon intention. Sur 
le soir, très tard d'ailleurs, un grand diable de Turkoman cuirassé de cartouches 
apporte un large plateau de cuivre recouvert d'un voile pas trop malpropre. C'est 
le dîner que m'offre mon hôte, du lait caillé, du fromage, un ragoût de poulet 
au safran, du riz, du pain et une oie rôtie. Malheureusement on avait négligé de la 
vider. 

De même race que les Turkomans ', les Chah-Sévends ^ sont des ïartares 
habitant la vallée du Qara-Sou, affluent de l'Araxe. Leur territoire s'étend entre 
la frontière russe du Leukorân et le Qara-Daghi ^ Il y a bien des années qu'ils sont 



1. Ces Turcs sont demeurés dans le pays depuis les invasions du moyen âge. Il est probable 
qu'ils sont arrivés du Nord par Derbend, Bakou et la steppe de Moughàn et qu'ils appartiennent 
au même Ilot que les tartares de Kazan et de la Crimée. Alors que la population de l'Azerbaidjau 
semble être venue par Chah-Toud et Téhéran en longeant depuis la Turkomanie le pied méridional 
de l'ElbouTz sur le plateau. 

2. Chah-Sévends; de Chah, roi: et Sermek-Aimer, « les amis du roi ». 

3. Cette vallée du Qara-Sou est le seul chemin ouvert dans le Nord de la Perse, par lequel des 
invasions venant du Nord par les défilés de Derbend ont pu s'introduire sur le plateau iranien. A 



JACQUES DE MORGAN : LA FÉODALITÉ EN PERSE 179 

en révolte contre l'autorité persane, qu'ils pillent les villages voisins de leur vallée 
et qu'ils n'obéissent qu'à leurs chefs. Depuis vingt-cinq ans bientôt que je voyage 
en Perse il ne m'a pas été possible de pénétrer dans leur domaine et la seule fois 
que j'ai eu l'avantage de rencontrer quelques-uns de leurs chefs, c'était dans les 
rues d'Ardébil où ils passaient enchaînés. Mais depuis ce temps, les chefs ont 
arrangé leurs affaires ' et aujourd'hui, rentrés parmi les leurs ils ont repris leur 
vie de brigands et ne guerroient que de plus belle contre les troupes persanes. 

Bien que d'origine nomade, comme d'ailleurs tous lesTartares de laTranscauca- 
sie et de l'Âzerbaïdjan, ils ont, à l'exemple de leurs congénères, bâti de nombreux 
villages dans leur vallée, les habitent en hiver et, dès le printemps venu, gagnent 
les pâturages de la montagne avec leurs troupeaux. Ce sont des seigneurs fort 
heureux ; car ils rançonnent les autorités royales, dévalisent leurs voisins et 
vivent, aussi largement que possible, sous le régime féodal de leurs ancêtres. 

Chez eux, il y a plusieurs tribus, et par suite plusieurs chefs ; mais chacune des 
tribus est divisée en clans qui, comme dans les temps primitifs, fournissent au chef 
les subsides et les hommes, afin qu'ils soient à même de soutenir les intérêts de 
la tribu. On évalue à trente ou quarante mille tètes le nombre de ces « Chéris du 
Roi. » 

En avançant vers l'occident on cesse de voir des Turcs et peu à peu l'élément 
kurde domine dans les villages; parce que nous quittons les régions ouvertes pour 
entrer dans les gorges des montagnes et que c'est dans les pays plats seulement, 
favorables au développement de leur cavalerie que les hommes venus des steppes, 
se sont établis. Les régions accidentées favorisent les embuscades et les Tartares 
n'ont aucun goût pour ce genre de combats qui ne leur permet pas d'attaquer de 
loin, sans grand danger, puis de s'enfuir de toute la vitesse de leurs chevaux quand 
un corps à corps devient inévitable. Les Persans eux-mêmes n'apprécient guère 
les expéditions dans les montagnes ; et c'est en grande partie à la terreur que leur 
inspirent les défilés, que les Kurdes leur doivent d'avoir conservé une grande indé- 
pendance. 

Toutes ces populations d'ailleurs. Persans, Turcs, Kurdes, Loures, etc., sont 
de la plus parfaite lâcheté. La guerre pour elles consiste dans le pillage; elles as- 
sassinent, mais ne se battent pas. Les Turcs eux-mêmes qui, dans d'autres pays, 
sous des chefs vigoureux, montrent de si grandes qualités militaires, sont de 
piètres soldats sous le régime persan. 

Dans mes nombreux voyages, je me suis souvent trouvé en situation difficile. 
Presque toujours j'étais abandonné par tout mon personnel indigène ou du moins 
forcé de le suivre pour ne pas rester seul. Mes gens me disaient « j'ai peur » et 
je ne m'expliquais pas cette lâcheté de la part d'hommes armés et assez vigoureux 
pour se défendre. Mais en les étudiant, en causant avec eux, j'ai compris enfin 
leur mentalité. 

La peur chez ces gens, qui n'ont jamais subi une éducation de courage, est une 
sensation nerveuse, comparable au vertige. La peur n'est pas déshonorante pour 
eux pas plus que le vertige ne l'est pour nous; et personne ne leur ayant jamais 
enseigné à vaincre la peur par la volonté, ne leur ayant fait comprendre que du 
courage dépend la vie et la prospérité de l'individu et du peuple, ils se laissent 
aller à la peur et l'avouent naïvement. 

Un général persan qui venait un jour de me conter une histoire de guerre contre 

rOuest sont les hautes montagnes de Qara-Daghi, à l'Est los uionts du Tàlyclie. prolonge- 
ment de FElbourz. Seule la vallée du Qara-Sou est ouverte. 

1. En faisant de gros cadeaux aux autorités de Tauris, principalement au prince héritier 
d'alors qui plus tard occupa le trône sous le nom de Mehmet chah. 



180 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

des nomades terminait son récit par cette conclusion. « Non, jamais je n'ai eu si 
peur de ma vie » ! 

Au pied de l'Ararat, dans l'angle formé par les deux frontières de la Russie et de 
la Turquie est le territoire de Makou. Les Khans sont des nobles Kurdes. Leur 
capitale, Makou, agglomération bâtie sous un immense abri sous roche et du plus 
curieux effet. Ce site, très particulier, a probablement été toujours habité; depuis 
que l'homme a vécu dans ces montagnes, on y voit de nombreuses traces d'une 
petite ville arménienne et l'on y trouve, dit-on, parfois, des inscriptions cunéi- 
formes qui vraisemblablement doivent être écrites en langue vannique '. 

En été, villageois et citadins vont à la montagne avec leurs troupeaux. Le Khân 
s'installe dans un endroit frais où il reçoit avec la plus parfaite affabilité; car c'est 
un homme très policé par son contact avec les Russes. 

A Makou vivent en hiver, non seulement le Khan, mais aussi une foule de ses 
parents qui, comme lui, portent tous le titre de Khans. Ils possèdent bon nombre 
de villages et font à leur chef une petite cour. C'est le Khan qui traite avec le gou- 
vernement persan, pour tous les siens, des questions de redevances et ses parents 
s'entendent avec lui. C'est le Khan également qui, dans ses domaines et ceux de sa 
famille, lève les troupes nécessaires à la garde de ses frontières du côté de la Tur- 
quie et empêche les Kurdes des environs de Bajazet de venir opérer des razzias 
sur son territoire. L'un de ses parents commande généralement cette petite armée, 
mais quand les circonstances l'exigent le Khan lui-même conduit les opérations. 

Le gouvernement persan a toujours considéré les Khans de Makou comme de 
précieux gardiens de sa frontière; aussi voyons nous, en plein xx'= siècle et dans 
l'une des provinces les mieux soumises à l'administration royale, l'Azerbaïdjàn, 
ce Khannat jouir de toutes les prérogatives de la féodalité, avoir ses vassaux, ses 
troupes et s'administrer lui-même avec l'assentiment du gouvernement persan. 

Mais ce seigneur qui, souvent, traversant l'Araxe, prend le train pour Tiflis, ne 
se rend que très rarement àTauris. Qui sait, après tout, si l'amitié du vice-roi de 
l'Azerbaidjàn ne se montrerait pas si pressante que, retenu par l'hospitalité la plus 
cordiale, il ne reverrait jamais ses petits Etals? Il préfère donc entretenir de loin 
des relations aussi précieuses. 

Il en est tout autrement en ce qui concerne certaines Iribus Kurdes de Moukri. 
Celles qui ont conservé la plupart de leurs libertés n'y sont parvenues qu'à rencon- 
tre de la volonté des rois de Perse. A maintes reprises d'ailleurs les Persans ont 
sévi contre elles avec la plus grande rigueur. 

Je ne parlerai pas des Khans et des Aghas de Gherrous, des vallées du Djag- 
hatou et du Tataou, de ceux de Sakkis, de Bahnech, de Saoudj-Boulaq -. Ils sont 
aujourd'hui ce qu'étaient les seigneurs provinciaux en France sous les règnes de 
Louis XV et de Louis XVI; c'est-à-dire de grands propriétaires terriens privés de 
tous leurs anciens droits féodaux. Je parlerai seulement de deux petites tribus, 
celles des Mâmêches et des Menghours, irréconciliables ennemis qui habitent la 
vallée du Kialvi ^ affluent du Tigre, aux frontières de la Turquie, et sont par- 
venus à se maintenir et à vivre suivant les usages de leurs pères. 



1. Ces pays faisaient, à l'époque Assyrienne, partie du royaume d'Ourartou (ou de Van) où se 
pariait un langage spécial et dont on a rencontré des textes près du Gheuk-tchai (le lac bleu, Gok- 
tcha des Russes) près d'Etchmiadzin et jusques dans le Kurdistan de Moukri. 

2. Ces districts faisaient partie jadis du pays de Madaï où les Assyriens sont venus souvent en 
expéditions. Les textes cunéiformes nous enseignent qu'ils y rencontrèrent une foule de petites 
principautés. Le pays se trouvait doue déjà dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui au point 
de vue social. 

3. Le zab des textes cunéiformes. 



JACQUES DE MORGAN ! LA FEODALITE EN PERSE 181 

Ces tribus ont à leur tête des Aghas et se subdivisent en bon nombre de clans 
possédés chacun par des parents plus ou moins éloignés des chefs. A peine peuvent- 
elles mettre chacune sur pied quelques centaines d'hommes. L'hiver elles habitent 
des villages, l'été elles demeurent sous la tente noire (siah tchader). Pendant la 
saison froide, elles se tiennent dans la vallée et donnent leurs soins aux cultures ; 
dès la chaleur venue elles se rendent à la montagne avec leurs troupeaux . 

Dans le village, la maison du chef est là plus grande, on la peut distinguer de 
loin; au camp, sa tente dépasse en hauteur toutes les voisines. Recouverte d'un 
tissu de poil de chèvre noir, entourée de roseaux cousus (Tchikhs) elle se com- 
pose de trois chambres, l'une celle du milieu, ouverte d'un côté est le Konak, 
c'est-à-dire la pièce de réception, à droite et à gauche les chambres sont fermées, 
l'une sert d'appartement aux hommes, l'autre est l'Andéroun ou Harem où se 
tiennent les femmes et les enfants en bas-âge. C'est à l'Andéroun qu'on fait la cui- 
sine, c'est dans la chambre des hommes ou dans le Konak que se prennent les 
repas. Devant la tente sont attachés les chevaux toujours sellés. 

Chaque groupe d'habitations à la montagne possède sa grande tente, dressée au 
centre du campement, mais plus petite que celle de l'Agha et le groupe du chef et 
de ses gens occupe le centre de ces petits villages. C'est dans la tente de l'Agha 
que se trouve l'argent, les armes, les cartouches, tout ce que la tribu possède de 
plus précieux; ainsi se trouve t-elle défendue contre un coup de main. 

Tout le bétail de la tribu se réunit pour paître et les hommes font bonne 
garde autour de lui ; mais, le soir venu, chaque village de tentes voit revenir son 
troupeau et le garde lui-même pendant la nuit; une véritable meute d'énormes 
chiens veille aux alentours et, à la moindre alerte, tous les Kurdes sont sur pied 
le fusil à la main. 

Pendant que les troupeaux sont à la montagne, un certain nombre d'hommes 
demeure dans les villages de la vallée, afin de surveiller la récolte de blé et d'em- 
pêcher l'ennemi de venir l'incendier. Lors de la moisson bon nombre de gens 
descendent. 

Les terres de culture sont partagées entre les divers petits chefs, l'Agha réser- 
vant sa part, et chaque petit chef la répartit entre les rayats, tous les partages se 
font au prorata du nombre de bras dont dispose chaque clan. 

En Perse, jusqu'en ces dernières années, théoriquement la possession du sol 
n'existait pas. Tout, terres et hommes, appartenait au roi ; mais dans la pratique, 
la haute bienveillance du souverain permettait l'usage des terres à certaines gens, 
qui d'ailleurs avaient payé le droit d'en jouir. Celte étrange façon d'envisager la 
propriété est passée du grand au petit dans les usages de toute la population. En 
sorte que chez les Kurdes par exemple, l'Agha est supposé tout posséder et ne 
faire que déléguer temporairement ses droits. Mais si le roi ou l'Agha avaient 
voulu reprendre ces terres il en serait résulté une levée d'armes générale, l'usage 
ayant plus de force que la loi. 

Au Kurdistan, les questions relatives aux terrains de culture se trouvant réglées 
par des coutumes séculaires ne donnent pas souvent lieu à des contestations; 
mais il en est tout autrement en ce qui concerne les pâturages, leurs limites sont 
vagues et souvent les troupeaux en passant un ruisseau font naître de sanglantes 
disputes entre deux tribus voisines. 

Dans la vallée, une petite rivière sépare le territoire des Mâmèches de celui des 
Menghours. Lorsque je la traversai, en 1890, je remarquai à droite et à gauche de 
ce ruisseau les ruines de plusieurs villages situées à 200, oOO et 1,000 mètres envi- 
ron de cette frontière, puisque les villages habités en étaient distants de deux 
kilomètres à peu près. Cette disposition me frappa et en interrogeant les gens, je 



182 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

me suis vile rendu compte de la raison pour laquelle tous les villages avaient été 
abandonnés. 

L'intérêt des deux tribus, en guerre depuis des siècles, est de conserver, le plus 
près possible de la frontière, des villages jouant le rôle de postes de surveillance; 
aussi Mâmèches et Menghours avaient-ils bâti le plus près possible du ruisseau, 
mais hors de portée des flèches tirées de la rive opposée à la leur. Mais les fusils à 
pierre firent un beau jour leur apparition chez les nomades et les projectiles 
ennemis tombèrent dans les maisons. On dut alors élargir la bande neutre, et 
reporter plus loin les postes frontière, puis la portée des armes allant en croissant 
ou recula encore. Aujourd'hui les Kurdes considèrent que deux kilomètres envi- 
ron suilisent pour être à l'abri des balles de l'ennemi. 

On m'avait narré maints faits de guerre entre Mâmèches et Menghours et tout en 
écoutant avec complaisance ces histoires du temps passé, j'imaginais que ces gens 
n'étaient plus assez sots pour s'enlretuer au sujet de difficultés remontant à des 
centaines, peut être à des milliers d'années et dont ils ignoraient forcément l'ori- 
gine. Or, un soir que je causais dans la tente de l'Agha des Mâmèches, je vis arri- 
ver un homme dont le pantalon de cotonnade blanche était couvert de sang. 
C'était un chef qui venait de venger l'honneur de sa tribu ; il avait égorgé un 
berger Menghour sans défense ! 

Il ne serait pas difficile de trouver d'autres Mâmèches et d'autres Menghours 
dans la partie du Kurdistan qui s'étend depuis la vallée de Revandouz jusqu'à Kir- 
manchah etZohâb.Tous les districts abritent de petites tribus de ce genre, plus ou 
moins sauvages, plus ou moins pillardes et vivant en dehors du monde sous la 
direction de leurs chefs héréditaires ; mais toutes se ressemblent et ne diffèrent 
que par les dialectes dans lesquels elles s'entretiennent. 

Le Sud du Khurdistân et le Louristân sont partagés entre un grand nombre de 
Khans qui, sans être absolument libres au point de vue du fisc n'en jouissent pas 
moins de tous les privilèges de la féodalité. Ce sont les Khans des Kialhours, de 
Kérind, des Djâfis, de Ghilan, d'Avroman, etc., etc. Mais je ne m'attarderai pas à 
parler d'eux, pour en arriver de suite aux tribus les plus libres de toute la Perse, 
à celles qui habitent le Louristân méridional vers l'Ab é Diz entre Khorremâbâd et 
la plaine susienne, d'une part; entre les frontières des Bakhtyaris et la branche 
orientale de la rivière de Dirfoul d'autre part. 

C'est dans cette région que se tiennent en été les Seghvends, Direkvends, Bai- 
ranvends et Hissavends. C'est là, entre l'Ab è diz et le Madian Roud qu'ils sèment 
leur blé ; puis, dès que les froids commencent à se faire sentir, ils descendent par 
petites journées vers la vallée du Sein Mèrrè ^ pour gagner ensuite les plaines de 
l'Arabistan et du Poucht-è-kouh oriental. 

Dans ces tribus Seghvends, il y a beaucoup de Khans, mais un seul est le grand 
chef. Les autres qui sont ses conseillers et ses vassaux appartiennent tous à sa 
famille. Le grand chef est celui qui représente la branche aînée, c'est lui qui pos- 
sède les plus nombreux rayais et les plus grands troupeaux. Les autres viennent 
ensuite, d'autant plus riches et plus estimés qu'ils sont plus proches parents du 
Khan. Tout se fait d'un commun accord, les cultures, le changement de pâturages, 
le choix de la position du camp, le pillage d'une tribu voisine plus faible, celui 
d'nne caravane traversant le pays, et c'est d'un commun accord aussi qu'on refuse 
de payer au roi la redevance, qu'on vient assiéger dans sa ville le gouverneur de la 
province, qu'on détrousse les fonctionnaires en voyage, voire même des régiments 
entiers en cours de route. 

1. Ce lleuve porte trois noms : Gamas-ab dans son liant cours, Sein-Mèrrè dans son cours 
moyen, et Kerkha quand il coule dans la plaine de l'Arabistan. 



JACQUES DE MORGAN : LA FEODALITE EN PERSE 183 

J'ai entretenu des relations très étroites et très cordiales avec les Seghvends 
parce que chaque année ils descendent avec leurs troupeaux jusqu'à Suse et que 
j'en emploie des centaines comme ouvriers depuis bientôt quinze ans. 

C'est un bien curieux spectacle que celui de l'arrivée dans nos plaines de ces dix 
ou douze mille nomades poussant devant eux quarante ou cinquante mille tètes 
de bétail. L'invasion des Huns dans l'Europe occidentale devait présenter le même 
aspect que ce flot s'écoulant sous les murs de notre château. C'est une vague de 
bêtes chargées ou libres, d'hommes à cheval ou à pied, de femmes portant leurs 
plus petits enfants sur leur dos, traînant les autres par la main, chargées de la 
batterie de cuisine, du rouet ou du métier. Moutons, bœufs, chevaux, ânes, 
hommes et femmes, enfants et chiens font entendre un épouvantable vacarme et le 
bruit s'écoule comme le torrent qui l'a apporté et l'emporte ; on n'entend plus bien- 
tôt qu'une vague rumeur. De droite, de gauche, des groupes s'arrêtent, les bœufs 
et les mulets sont déchargés et les tentes se dressent. Des fumées bleues tamisées 
par le crin des toiles de lente s'étendent en longues traînées poussées par la brise. 
En un instant toutes les broussailles du pays sont coupées on en fait des parcs 
pour les moutons, l'entourage des tentes, de gros tas pour alimenter le foyer. Puis, 
les troupeaux se répandent, couvrent la plaine, alors que des gens circulant en 
tous sens les gardent, observant l'horizon, que les femmes vont au bois, à l'eau, 
lavent leurs misérables haillons. 

On distingue nettement, au milieu des groupes de tentes la demeure des chefs. 
Des cavaliers en sortent, vontet viennent d'un groupe à un autre se faisant d'inter- 
minables visites d'affaires. 

En quelques jours toute l'herbe des environs est mangée. Les tentes s'abattent 
alors et les campements vont se reformer à quelques kilomètres de là; ils ne 
reste plus dans la plaine que des taches jaunes sur l'emplacement des campe- 
ments, quelques tas de broussailles coupées, des points noirs signalant la place 
des feux et de petites constructions de terre, les auges dans lesquelles chevaux et 
juments des riches mangeaient Forge apportée de la montagne. 

Mais voilà que les Arabes voisins ont à se plaindre au sujet de questions d'eau 
ou de quelques rapines commises par les Seghvends. On discute sans tomber 
d'accord; et bientôt des coups de feu partent dans la plaine. De part et d'autre on 
se vole des bulïles, des moutons ; bref la guerre bal son plein et toutes les nuits on 
entend la fusillade mêlée aux aboiements des chiens, de temps en temps des étin- 
celles brillent dans l'obscurité, parfois il y a des blessés et des morts. Mais ces 
accidents ne tirent guère à conséquence; car un jour le chef d'une tribu voisine 
m'amenait pour les soigner son frère et deux de ses hommes gravement atteints et 
sa jument dont une balle avait percé le cou. Le sort de cette bête le préoccupait 
bien plus que celui de ses hommes. <( Et ma jument », me disait-il sans cesse pen- 
dant que je pansais les blessures de son frère. 

Le bruilse répand que le gouverneur va envoyer des troupes pour recueillir les 
impôts. En un instant, les hostilités cessent, les Arabes se retirent vers la Basse 
Klerkha, les Seghvends abattent leurs tentes et, passant à gué le fleuve, s'en vont 
dans une autre province chercher aux frontières de la Mésopotamie des pâturages 
assez éloignés pour que les autorités persanes ne viennent plus les entretenir de 
redevances qu'ils ne veulent pas payer. 

Là ils se heurtent aux tribus arabes des Béni-Lams, aux Bairanvends et aux 
Direkvends leurs congénères; elles coups de feu partent encore. Enfin les cha- 
leurs revenant, ils quittent les plaines desséchées, et, lentement, comme ils étaient 
venus, reprennent le chemin de Khorremâbâd et des leïlakhs (pâturages d'été). 

L'homme fait la guerre, s'occupe du bétail et des chevaux, Iricolle des chaus- 



184 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

settes et fume. La femme est employée aux soins du ménage, porte l'eau et le bois, 
prépare les aliments, lave le peu de linge de la famille. Entre temps elle file la 
laine des moutons, la tisse pour rhabillement des hommes, la teint pour la fabri- 
cation des tapis, ouvrage dans lequel elle excelle^ tisse de grosses toiles de crin 
pour les tentes, confeclionne des cordes également en crin et ce faisant surveille sa 
marmaille, cuit le pain, fait cailler le lait, bat le beurre, etc., etc.. 

La tribu produit par elle-même la plupart des choses nécessaires à la vie. Le 
blé, l'orge, le tabac se récoltent en été dans la montagne, le bétail fournit la 
viande, le fromage, le lait, le lait caillé, le petit lait, les étoffes de laine, les tapis, 
les toiles des lentes, les cordes, etc. En sorte que les nomades n'ont à se procurer 
dans les villes que les armes, les cartouches, les cotonnades blanches et rouges 
qu'ils portent eux et leurs femmes, le sel, le sucre, le thé, les ustensiles de cui- 
sine et les divers objets manufacturés. Les ressources pécuniaires de la tribu pro- 
viennent de la vente des laines et des crins, des tapis et des feutres, de celle des 
chevaux et du bétail; mais ils vendent peu leurs troupeaux et s'appliquent au con- 
traire à les accroître. Si ces hommes possèdent tout ce qui est indispensable à la 
vie, ils sont très pauvres en argent comptant; aussi la possession de quelques 
krans ' est elle leur constante préoccupation. 

Les mœurs féodales de ces tribus portent leur refiet jusque dans la manière dont 
les fellahs travaillent sur nos chantiers ; chaque équipe de 50 hommes est conduite 
par un Ser-Kar 'chef d'atelier) qui, bien que payé, reçoit une journée tous les dix 
jours de ses ouvriers. Chaque dix jours également une autre journée est attribuée 
au Khân dont ces hommes dépendent et qui nous les fournit. En sorte que ces fel- 
lahs abandonnent à leurs chefs 20 0/0 de leur salaire. Je me suis efforcé d'abolir 
cette dîme; je l'ai interdite. Mais alors c'est en secret que les choses se firent, tout 
comme si je n'avais rien dit. Aujourd'hui je ferme les yeux. 

LesSeghvends, par leur contact avec les villes de l'Arabistan, et aussi, par suite 
de leur présence depuis bientôt quinze ans dans les chantiers de Suse, sont aujour- 
d'hui beaucoup plus civilisés que leurs congénères les Direkvends et les Bairan- 
vends, qui prennent leurs quartiers d'hiver dans la vallée du Sein Mèrrè. Ces tri- 
bus, administrées comme celle des Seghvends, sont hors la loi depuis bien des 
années. Ce sont des bandits pillant les caravanes et dévalisant leurs voisins 
mêmes nomades comme eux ; aussi sont-ils mal vus dans tout le Louristan. N'ont- 
ils pas, un jour, sur la route entre Khorremâbàd et Dizfoul, détroussé tout un ré- 
giment persan, colonel en tête, sans d'ailleurs faire de mal à qui que ce soit ; mais 
ils ont tout pris, armes, munitions, provisions, bagages, vêtements, chevaux et 
mulets, et peu s'en faut si ce n'est dans le costume de l'Apollon du Belvédère que 
ce vaillant régiment, toujours colonel en tête, fit son entrée triomphale dans la 
ville de Dizfoul qui lui était assignée comme garnison. 

Cette mauvaise plaisanterie décida cependant le gouverneur du Louristan, rési- 
dant à Kirmauchah, prince de sang royal, à sévir contre ces mécréants ; mais 
comme il en coûte de lever des troupes, il chargea les autres Khans lours et le Vahli 
du Poucht è Kouh de faire tcliapou - ces insolents. Comme bien on pense, la guerre 
traîna en longueur et les Direkvends après avoir acheté les chefs Seghvends, obtin- 
rent par des cadeaux que le Vahli du Poucht-è-Kouh ne les inquiéterait plus. J'étais 
alors dans ces montagnes quand les présents furent apportés. Une forte somme 
d'argent, des juments, deux jeunes filles, les plus belles de la tribu des Direnkvends, 
des armes et des tapis. 

1. Le kran vaut environ fr. 50 de notre monnaie. 

2. Quand on a fait quelqu'un tcfiapou c'est qu'on lui a tout enlevé sauf la vie. 



JACQUES DE MORGAN : LA FÉODALITÉ EN PERSE 188 

N'est-ce pas là les présents que recevait Assourbanipal des roitelets qui crai- 
gnaient sa colère ? 

Le Vahli prit d'ailleurs le temps de la réflexion et après être resté pendant trois 
jours enfermé dans son andéroun il retira ses troupes. 

Certes ces Direkvends sont des gens bien arriérés; mais ce que j'ai connu de 
mieux dans l'espèce est la tribu d'un certain Aslan-Khan qui demeure entre les 
deux branches de l'Ab-ô-Diz dans une région couverte d'un véritable chaos de 
montagnes abruptes. 

En été ce personnage avec ses hommes habite dans les montagnes voisines du 
plateau, bordées de ce côté par de hautes falaises ; mais dès que viennent les 
froids la tribu s'écoule par des sentiers construits en balcon au-dessus des préci- 
pices et gagne les chaudes vallées situées plus au sud. Là, ces gens ont leurs vil- 
lages, leurs cultures de riz, de blé, de tabac et de légumes. Le sol et leurs trou- 
peaux fournissent tout en abondance: on trouve dans leur domaine des mines de 
sel et de bitume, d'immenses forêts de chênes verts; et dans les vallées tous les 
arbres fruitiers, sauf l'oranger. Jamais ces gens n'ont besoin d'aller dans les villes, 
dont ils reçoivent de temps à autre des armes et des munitions. Leurs costumes 
de coton bleu dont ils fabriquent et tissent eux-mêmes les étoffes sont absolument 
semblables à ceux des Perses des temps achéménides, leur coiffure est la même; 
leur barbe et leurs cheveux sont de même coupe. Il est certain que rien n'a changé 
dans le pays depuis l'époque où Darius gouvernait les Perses et que, par leurs 
armes seules ces hommes diffèrent de leurs ancêtres. Dans leur impénétrable 
refuge ils ont bravé tous les rois ; les invasions, les conquêtes ne les ont pas tou- 
chés et s'ils sont devenus musulmans c'est que leurs voisins ayant adopté cette 
religion ils ont pensé plus utile pour la conservation de leur liberté de suivre le 
mouvement général. D'ailleurs dans ces montagnes on est bien peu soucieux des 
croyances religieuses et des usages, les femmes ne se voilent pas la face et c'est, 
en général, au grand préjudice de ceux qui les voient. 

Le pays qu'habite cette tribu est d'ailleurs admirablement disposé pour la con- 
servation des coutumes; c'est un vaste triangle limité au nord par des montagnes 
d'un accès très difficile, et sur les côtés par des fleuves rapides coulant dans des 
canons de plusieurs centaines de mètres de profondeur. Les voisins du sud et du 
sud-est sont les Bakthijaris, ceux du nord-ouest et de l'ouest les Seghvends ; mais 
ces gens n'ont aucunes relations avec leurs congénères de droite ou de gauche, à 
peine sont-ils connus de nom dans les tribus voisines. Ce sont les êtres les plus 
isolés qu'on puisse voir sur un continent. J'ai, en 1891 tenté de pénétrer chez cette 
tribu; mais son chef Aslan Khan ' m'en a dissuadé en termes très convaincants. 
Jamais aucun homme étranger à sa tribu n'avait foulé le sol de son petit royaume 
et il tenait à en garder les secrets. 

« Tu connais Mesched-i-Nassr - me dit-il : Et bien vas le retrouver et dis-lui 
qu'il est un Péder Soiikhte •\ parce qu'il mange l'argent, et que s'il en veut de 
moi, il vienne le chercher lui-même. » 

Pendant ce discours la suite de ce prince volait à mon cuisinier ses broches à 
rôtir. 

Après avoir passé en revue un certain nombre des petits seigneurs, nous parle- 
rons des grands, des véritables princes féodaux qui, pour la Perse du xx" siècle, 
sont ce qu'étaient dans la France de Louis XI les ducs de Bourgogne ou de Breta- 



1. Le chef Lion. 

2. Nassi' ed Din Chah, qui ayant fait le pèlerinage de Mesched avait droit au titre de Meschedi. 

3. Fils de père brûlé, la grande insulte des Persans. 

13 



186 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

gne. Il en est fort peu d'ailleurs, les principaux sont le vahli du Pouchl-è-Kouh, 
celui des Bathtyaris et le Cheikh d'Ârabistan. Les deux premiers sont de vieille 
souche iranienne; le troisième est un véritable Melek arabe, un digne successeur 
des princes souverains de la Characène, pays dont il possède la majeure partie. 

Les vahlis du Poucht-é-Kouh ' sont depuis des siècles maitres de leur princi- 
pauté qui s'étend aux confins de la Mésopotamie depuis la Susiane jusqu'aux envi- 
rons du district de Zohâb et se trouve limitée vers l'intérieur par un fleuve rapide, 
le Seïn-Mèrrè, et une haute chaîne de montagnes. Le kébir Kouh, franchissable 
sur quelques points seulement et qui, comme une muraille, garantit les territoires 
du vahli contre les incursions. C'est donc presqu'exclusivement sur le versant méso- 
potamien que se passe la vie de ce pelit peuple. Au Kébir Kouh, il trouve en été, 
la neige et les frais pâturages. Dans la plaine basse croît le dattier, l'oranger et le 
grenadier. En une journée de cheval, on passe des neiges aux chaleurs torrides de 
la Mésopotamie; mais il faut environ six jours pour traverser cette principauté 
dans sa longueur. De nombreux ruisseaux descendent du Kébir Kouh, écoulent 
leurs eaux vers le Tigre, mais sans jamais l'atteindre, car les cultures s'en empa- 
rent et par mille canaux les répandent dans les terres. 

Le Poucht-è-Kouh est situé au nord-ouest des chemins conduisant de l'Arabistan 
dans l'Iran proprement dit -, au travers du Louristan et du pays des Bathtyaris. 
Il est au sud de la roule de Bagdad à Hamadan " par Kirmanchah. Sa position 
entre deux grandes voies de communication, sa frontière défendue par la nature, 
sont les grandes causes de la conservation de son indépendance, aussi bien dans 
les temps anciens ^ que de nos jours. 

Les vahlis ont obtenu des rois de Perse, qui d'ailleurs n'ont jamais pu grand 
chose contre eux, d'être considérés comme gardiens de la frontière et ils y ont 
gagné un allégement dans la redevance qu'ils ont à payer, le droit d'entretenir 
une véritable armée et une foule d'autres avantages de moindre importance. Par- 
fois ils sont appelés à fournir au roi des troupes auxiliaires et, comme jadis les 
vassaux de nos pays, ils servent aux côtés du monarque ou de leurs maréchaux, 
commandant leurs propres effectifs, ou du moins les faisant commander; carie 
vahli sort le moins possible de ses domaines, soit qu'il redoute de trouver à son 
retour un compétiteur, soit qu'il craigne d'être plus ou moins gracieusement 
retenu en otage à la cour et de ne se tirer d'un semblable mauvais pas qu'au 
prix de cadeaux ruineux. 

Le vahli du Poucht-è-Kouh peut disposer d'environ 1,500 à:^,OOU hommes, fan- 
tassins et cavaliers. Ces soldats s'arment, se montent et s'habillent eux-mêmes; 
mais, lorsqu'ils sont en campagne ils reçoivent des rations, de l'argent ou des dis- 
penses partielles d'impôts. Le gouvernement n'entre pas dans ces détails, c'est le 
vahli qui de ses propres ressources fait face aux frais de guerre même alors qu'il 
entre en campagne par ordre du roi. Une diminution des redevances l'indemnise 
en partie de ses débours. 

J'ai beaucoup connu le vieux vahli, Hussein-Kouli-Khân ; c'était un homme 



1. Poucht-è-Kouh, c'est-à-dire « dos de la montagne » ou « montagne extérieure ». 

2. Jadis la route royale de Persépolis à Ctésiphon traversait la pointe orientale du Poucht-è- 
Kouh, on en voit encore les traces depuis les ruines du pont Sassanide de Pà i Poul sur la llerkha, 
jusqu'au lieu dit Bayât aux frontières de la Turquie. 

3. Cette voie était celle suivie par la route royale de Babyione à Ecbatane, elle passait dans les 
gorges du Zagros oii on retrouve de nombreuses traces. 

4. Les empereurs chaldéens firent certainement des campagnes dans ces montagnes; et je pense 
que la stèle de Naram-Sin (Musée du Louvre, fouilles de Suse) représente une expédition de ce 
prince dans les pays qui font aujourd'hui partie du Poucht-è-Kouh. 



JACQLËS DE MORGAN '. LA FEODALITE EN fËRSE 187 

grand et fort, ressemblant à s'y méprendre aux portraits que nous montrent cer- 
taines drachmes du roi Arsacide Mithridate II. Il était fort hospitalier; mais, dit- 
on, très ferme et souvent dur, ce qui lui méritait l'estime et le respect de tous K 

Sa cour se composait d'un ministre, de deux ou trois ambassadeurs -, hommes 
intelligents qu'il envoyait en missions pour traiter de ses afîaires, d'un ou deux 
écrivains, d'un mollah que d'ailleurs on ne voyait jamais, de son frère, chef de 
ses cavaliers^ portant le titre de colonel, d'un certain nombre de khans à la tête de 
ses fantassins et d'un juif qui ne le quittait jamais et dont la seule fonction était 
de fabriquer continuellement de l'eau-de-vie de dattes que cet excellent vahli 
musulman absorbait en quantité prodigieuse. 

Le Poucht-è-Kouh est divisé en districts répartis entre les diverses tribus; cha- 
cune possède ses terres chaudes et ses terres froides, et est administrée par un 
chef n'appartenant généralement pas à la famille du vahli, mais choisi par lui 
ou descendant d'anciens serviteurs de sa maison. 

Dans tout le Poucht-è-kouh, il n'existe pas un seul village, la vie toute entière 
se passe sous la tente, grâce au climat très doux de ce pays. 

Le vahli possède une résidence d'hiver, près de la frontière turque '. La maison, 
bâtie au milieu des dattiers et des orangers, est ornée d'une multitude de massa- 
cres de bouquetins *, décoration dont l'origine remonte probablement aux temps 
des rois Elamites de Suse'. Une autre résidence ^ beaucoup plus vaste et cons- 
truite dans la montagne, est destinée aux villégiatures d'été. Mais il fait toujours 
chaud au Poucht-è-Kouh et quand on choisit avec discernement ses campements 
des diverses saisons on obtient une température égale pendant les douze mois 
de l'année. Aussi Hussein Kouli Khân demeurant toujours sous la tente, ses deux 
châteaux tombent en ruines. 

J'ai passé à plusieurs reprises des mois entiers au Poucht-è-Kouh et souvent des 
semaines près de l'amalah "de ce vieillard, qui, avec juste raison me considérait 
comme son ami. «Quel malheur que vous ne soyez pas musulman », me disait-il 
un jour; et c'était là le compliment le plus grand, le plus sincère qui put sortir de 
la bouche d'un Mahométan. 

Jamais Hussein Kouli Khân ne sortait de son andéroun avant le milieu du jour. 
Alors il montait à cheval et souvent m'invitait à l'accompagner dans ses prome- 
nades. La petite troupe renfermait en dehors de nous le ministre du vahli, ses 
fils, des cavaliers et quelques domestiques dont un portait le kalian ^ pendu aux 
flancs de son cheval ainsi que la braise ardente nécessaire, tandis qu'un autre 

1. En Orient on ne respecte que les gens qui inspirent la crainte. La bonté est toujours consi- 
dérée comme une faiblesse dont on abuse de suite si quelques actes de fermeté ne viennent rap- 
peler au sentiment du devoir. Bien des gouverneurs ont été chassés par la population parce qu'ils 
se montraient trop doux. 

2. L'un de ces ambassadeurs Kaïd Khàni Khân, jeune homme très intelligent, chef d'une tribu 
qu'il avait constituée lui-même, qui est mort depuis peu, avait été un jour envoyé en ambassade 
chez le chef des Béni-Lams. Il remplit sa mission; puis chemin faisant à son retour, rencontrant 
une patrouille de soldats turcs il ne trouva rien de mieux que de la faire « tchapou », c'est-à-dire 
de lui enlever ses armes, ses munitions et ses bagages. Cet ambassadeur avait sur les privilèges 
de la diplomatie des idées tout à fait spéciales. D'ailleurs cet incident n'eut d'autre conséquence 
que de faire rire aux larmes le vahli. 

3. Husseiniyéh. 

4. On sait en effet combien la représentation du bouquetin joue un rôle important dans l'art 
ornemental susien depuis les temps les plus anciens jusqu'à la conquête assyrienne. 

5. Le bouquetin vit en grand nombre à l'état sauvage dans le Kébir Kouh. 

6. Husseinâbâd. 

1. L'amalah est le camp, la résidence du chef de tribu. 

8. Que les Turcs nomment nargileh, désignation plus connue que le nom persan. 



188 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

serviteur avait dans des khourdjines ' le samovar -, le thé, le sucre et tout l'atti- 
rail du thé persan. 

Nous marchions pendant une heure environ; puis on s'asseyait à l'ombre pour 
prendre le thé. Alors commençait pour le vahli le règlement des affaires courantes. 
Le ministre lisait les lettres nouvellement arrivées, Hussein Kouli Khân dictait les 
réponses et sortant de sa poche un petit sac d'étoffe, en tirait son cachet ^ que de 
suite le ministre apposait soit en bas, soit au dos * de la page écrite. Ce cachet 
reprenait ensuite sa place dans la poche du vahli. 

Quand un cas difficile se présentait, on discutait ; chacun donnait son avis, 
même le serviteur qui avait servi le thé ou passé le kalian. Si l'un des avis plaisait 
au vahli il l'adoptait, et dictait sa réponse en conséquence; si non, il ouvrait le 
koran à une page quelconque et, suivant le mot qu'il trouvait à l'angle de la pre- 
mière page, celle de droite par conséquent, il se décidait ou renvoyait l'affaire au 
lendemain, ce tirage au sort lui ayant appris que cette journée même n'était pas 
propice pour régler une telle affaire. Ou bien, comptant un certain nombre des 
grains de son chapelet, il jouait à pile ou face pour choisir un parti. 

Saint Louis jugeant sous son chêne n'était certainement pas plus grand que cette 
nouvelle incarnation de Milhridate II rendant la justice en plein air, prenant pour 
conseillers tous ceux qui l'entouraient, écoutant toutes les plaintes, toutes les 
réclamations, toutes les requêtes, s'entrelenant familièrement avec le plus misérable 
de ses rayats. Ce spectacle donnait vraiment une haute idée des institutions primi- 
tives chez les peuples iraniens. 

L'audience terminée, Hussein Kouli Khân, éprouvant le besoin de se désaltérer, 
un domestique venait très cérémonieusement lui présenter une large coupe d'argent 
contenant au moins un demi-litre que le Vahli vidait d'un trait; c'était de l'eau- 
de-vie ! 

Nous remontions à cheval, le Vahli ne parlait plus, rentrait dans sa tente et s'en- 
dormait jusqu'au soir, puis dînait avec ses femmes, prenait encore de l'eau-de-vie 
et ne donnait plus signe de vie jusqu'au lendemain. 

Quand j'arrivais au Poucht-é-Kouh, Hussein Kouli Khàn envoyait le plus souvent 
à ma rencontre des cavaliers et sa musique militaire composée d'une flûte et d'un 
tambourin fixé aux arçons de la selle et c'est dans cet appareil au milieu de 
juments qui faisaient cabrer mon cheval, que j'étais conduit au lieu choisi pour 
mon campement. A peine avais-je mis pied à terre qu'arrivait une théorie de 
domestiques ferrache, bachi " en tête, portant des plateaux couverts de fruits et 
de rafraîchissements. Puis les visites commençaient. Hussein Kouli Khân envoyait 
d'abord ses fils ou son ministre s'informer de l'état de ma santé, et, une heure 
après environ, ayant fait demander au Vahli par mon chef domestique, à quelle 
heure il lui convenait de me recevoir, j'allais à sa tente et y restai un quart 
d'heure environ. Une heure après, ainsi le veut le protocole, Hussein Kouli Khân 
venait à son tour à mon camp, non sans m'avoir fait demander mon heure pour 
me rendre ma visite. Puis je faisais des cadeaux en argent à tous ses domestiques, 

1. Grands bisacs en étoile de tapis posés sur la croupe du cheval. 

2. L'usage du samovar que les russes tiennent des tartares est répandu dans toute la Perse, la 
Mésopotamie et une grande partie de la Turquie, aussi bien chez les nomades que paraît les 
populations sédentaires. 

3. Chez les orientaux le cachet équivaut à la signature, on conçoit donc qu'il soit conservé avec 
le plus grand soin. 

4. Le roi place son cachet en tète de ses firmans, en bas de ses lettres ; un particulier écrivant 
à son égal le met au revers du papier, en face du dernier mot de son écrit ; le placer en bas de la 
page écrite serait indiquer au destinataire qu'on le considère comme son domestique. 

5. Le Ferrache-Bachi est le chef des domestiques. C'est un personnage très important. 



JACQUES DE MORGAN : LA FEODALITE EX PERSE 189 

chacun recevant suivant son emploi près de son maître et le Vahli chargeait 
son ministre d'en agir de même vis-à-vis des miens. 

C'est alors que je faisais porter au Vahli par mon chef domestique les présents 
apportés de Paris à son intention, généralement des armes incrustées d'or ou d'ar- 
gent. Le jour même ou le lendemain matin, il m'envoyait par son chef mirakor ', 
un cheval qui, généralement était une fort belle bête. 

Ces cérémonies accomplies, l'étiquette s'effaçait et nous ne nous voyons plus que 
d'une manière plus intime. Ses fils, son ministre, venaient souvent me voir, et je 
n'avais point à leur rendre visite ; mais je causais familièrement avec eux de mille 
choses du pays. Je les interrogeais sur les usages, sur les gens, sur la politique des 
tribus; eux me demandaient des détails sur l'Europe. En 1896, Hussein Kouli 
Khân m'avait donné pour guide dans son pays un vieux mirakor depuis longtemps 
à son service. En 1904 je demandai à voir cet homme. C'était un vieillard paralysé 
qu'on dut apporter jusqu'à mon camp. Et longtemps on parla dans le Poucht è Kouh 
du souvenir que conservaient les Européens des services qu'on a pu leur rendre, 
alors que chez les nomades un homme est oublié du jour où l'on n'a plus rien à 
attendre de lui. 

A la mort d'Hussein Kouli Khân, son fils aine, le vainqueur des Direkvends, dont 
nous avons parlé plus haut, lui succéda de droit, mais le cadet, pendant plusieurs 
années, ne consentit pas à se ranger sous l'autorité de son frère. H se relira dans 
son domaine de Houleilan - et se mit à guerroyer contre le nouveau Vahli, comme 
au temps oîi les fils d'un Arsacide se disputaient le trône après sa mort. Enfin les 
deux frères se sont réconciliés, la paix est revenue dans le Poucht-è-Kouh et, comme 
par le passé, tout s'y règle suivant les traditions féodales. 

D'autres grands seigneurs iraniens sont les Vahlis des Bakhtyaris, dont les tribus 
occupent tout le pays entre Ispahan et Chouster, entre l'Ab-è-Diz et les environs 
de Bender Bouchir. Ce sont les plus grands vassaux des Rois de Perse. L'organi- 
sation de leurs tribus est la même que celle dont nous venons de parler au sujet 
du Poucht-é-Kouh, avec cette différence que l'armée Bakhtyari peut mettre sur pied 
de quinze à vingt mille hommes et que les Khans, ainsi que les Vahli de ce pays se 
trouvant en contact fréquent avec les Persans d'Ispahan et les Européens, sont 
des seigneurs beaucoup plus éclairés que ceux du Louristan. Plusieurs sont allés 
en Europe, quelques-uns parlent l'anglais ou le français; ce qui ne les empêche pas 
de tenir tout autant que mes amis du Poucht-é-Kouh aux vieilles institutions 
féodales. 

Les tribus Bakhtyaris sont aujourd'hui l'âme de la Perse, parce qu'elles sont 
puissantes et bien gouvernées. Bien certainement il existe encore des fractions de 
ce peuple dont les mœurs et les instincts sont très barbares encore; il serait sur- 
prenant de n'en pas rencontrer dans un aussi vaste territoire. Mais en général, il 
règne chez ce peuple une discipline sévère qui contraste singulièrement avec ce 
que nous avons rencontré dans le Kurdistan et le Louristan. 

Ces pays ont,semble-t-il, toujours été à peu près indépendants. On ne peut dire 
d'une manière certaine que les tribus qui l'habitent aujourd'hui l'occupaient déjà 
sous les Achéménides, mais rien n'empêche de le penser. 

La route royale qui reliait Persepolis à Babylone traversait le pays apppartenant 
aujourd'hui aux Bakhtyaris et nous savons que le Grand Roi lui-même payait une 



i. Chef des écuries (grand écuyer). 

2. District de la vallée du Sein Mêrrè au nord du Poucht-é-Koucti qu'Hussein Kouli-Khàn 
avait acheté pour son fils cadet, prévoyant que sa succession amènerait des difficultés entre ses 
enfants. 



190 REVUE d'ethxograpuie et de sociologie 

redevance aux tribus de ces montagnes quand il passait sur leurs terres. Ces Khans 
étaient donc déjà des seigneurs de grande importance. 

En dernier lieu, nous rendrons une courte visite au grand seigneur arabe d'El 
Mohammerah, au puissant chef Gharal. Nous le trouverons dans son palais bâti 
sur la rive persane du Chatt-Él-Arab, en amont de Mohammerah, en aval de 
Basrah. C'est un homme aimable, à Tœil vif, intelligent, aux manières très poli- 
cées. Il se tient au courant de tout ce qui se passe. Aussi bien en Europe, qu'au 
Louristan, à Téhéran et chez toutes les tribus de la Mésopotamie. 

Cheikh Ghazal est un richissime propriétaire terrien : il possède personnellement 
d'immenses domaines tant en Perse qu'en Turquie et tous les cheikhs de l'Arabis- 
tan reconnaissent sa suprématie qu'il est en mesure d'ailleurs d'imposer par les 
armes. C'est un véritable Malkïm Malek disposant d'un trésor important, d'une 
nombreuse armée, de bateaux à vapeur, de tout enfin ce que peuvent donner la 
richesse, l'intelligence et la force. Les bateaux anglais le saluent au canon, et de 
terre, il rend le salam avec sa propre artillerie. Personne n'oserait toucher au 
cheikh Ghazal qui se rit des révolutions, de la chute des souverains. Il est roi de 
fait, que lui importent ceux qui ne le sont que de nom? 

Comme on a pu s'en rendre compte pour les pages qui précèdent, les seigneurs 
féodaux jouent encore un rôle extrêmement important dans l'empire persan. Leur 
force est grande, parce que l'esprit de la nation presque toute entière est encore 
à la féodalité. 

Si nous quittons les états des seigneurs pour entrer dans les villes, en plein 
cœur de la Perse, nous trouvons parmi les commerçants et les artisans, les corpo- 
rations et toutes nos institutions du moyen âge, la dîme au profit du clergé, 
l'immunité des biens de l'église et combien d'autres privilèges qui jadis existaient 
chez nous. 

La Perse représente aujourd'hui ce qu'était la France avant Richelieu, celte 
époque où pour la sécurité de la couronne il devient nécessaire d'achever l'œuvre 
de Louis XI, et de démanteler les châteaux forts, d'écraser les restes de la 
féodalité. 

Cette féodalité est toujours très puissante en Iran, elle a des racines profondes ; 
c'est là ce que nous désirions montrer dans cette étude. Il eut été aisé de citer un 
bien plus grand nombre d'exemples, de promener le lecteur chez des centaines de 
Begs, d'Aghas ou de Khans ; mais nous navons pas jugé qu'il fût utile pour notre 
exposé d'entrer dans de si nombreux détails. Quelques types suffisaient en effet 
pour montrer comment est née la féodalité persane, comment elle a traversé les 
diverses phases de la vie de l'empire dont elle dépend et comment enfin elle se 
maintient encore de nos jours. On nous pardonnera d'avoir cité quelques incidents 
personnels. Nous l'avons fait pour alléger quelque peu notre récit et parce que, 
dans la plupart des cas, ces incidents sont de nature à faire mieux juger de la 
mentalité des populations en cause. 

Ile Rousse (Corse), le 12 février 1912. 



LÉGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 

Publiées et commentées par Henri Gaden. 
CAHIERS DE YORO DYAO 

(Suite et fin). 



DEUXIÈME CAHIER DE YORO DYAO 



De la nomination des rois dans les six pays (du Sénégal), et des diffé- 
rences nécessaires à y faire remarquer. 

Dans le Ouâlo, le Cayor et le Djolofi", les cérémonies qui accompagnaient l'élec- 
tion des rois s'accomplissaient " suivant des principes païens entremêlés de très 
« faibles formalités émanant de l'Islam ». L'influence islamique était beaucoup 
moins visible encore dans celles du Baol, du Sîne et du Sâloum, car les populations 
de ces pays sont, en grande majorité, Sérères, « Les croyances du mahométisme, 
(( encore assez respectées dans les pays ouolofs, s'écroulent et fondent en complète 
« dissolution dans ces trois pays contre les forces de l'idolâtrie dans les contrées 
« peuplées de Sérères, de sorte que même les populations musulmanes voisines 
« sont animées d'une foule d'idées idolâtres et en font fréquentes pratiques en leurs 
« usages vulgaires et,cérémoniaux ». 

OuALO. — Les Brak étaient nommés à l'élection. L'assemblée des dijambour ' 
électeurs se nommait Seb-ak-liaouar -, les captifs de la couronne avaient voix con- 
sultative. Les électeurs se groupaient autour de trois Aan^r«/ie ^ issus des trois 

1. Dyambour est pris ici dans le sens de « noble ». Au Ouâlo, les familles mène nobles étaient, 
par ordre d'importance : 1" Keur (case, famille) Yâçine Pâté, 2" Keur Yoro-b-Dyogomày, 3» Boul, 
4» Gâker, 5° Keur Moyo, 6° Houboul, 1° Dyeridyer, 8° Dyar. 11 y avait deux familles rjnényo nobles : 
1° Sar-i-Mbaoual, du clan Sar, et à laquelle appartenait le chef des pécheurs, qui portait le titre 
de montel {ynom, « avoir la propriété de » — lène, « endroits de la berge où accostent les pirogues »), 
2° Mipp, du clan Mbody. Ces deux dernières familles n'avaient que voix consultative; l'élection 
était donc entre les mains des familles mené. On remarquera d'ailleurs que les familles mène 
princières et la famille royale Mbody parmi lesquelles devait être pris le Brak, n'y prenaient pas 
part [Yoro Dyâo). 

2. Voici comment la légende explique le nom « Seb-ak-Baouar » : 

Les deux principales familles mène, Keur Yâçine Pâté et Keur Yoro-b-Dyoçjomay, sont issues de 
deux femmes peulcs, de clan Bah, Oiialil Mbanyick et Fa-Dyeng Mbanyik, toutes deux filles du 
même père M6«?!?///;- et de la même mère BôloBah. Oualil, n'ayant qu'une fille, était jalouse de sa sœur 
Fa-Dyeng, qui en avait plusieurs, et elle les appelait hèwbe « les nombreuses », ce qui, en ouolof, 
se dit baouar. Oualil pouvait ainsi porter malheur aux enfants de sa sœur, aussi sa mère l'appe- 
lait-elle bondo demgal, « mauvaise (de la) langue », ce qui se dit en ouolof seb. Le nom donné à 
l'assemblée des électeurs rappelle ainsi la rivalité qui existait entre les deux sœurs, souches des 
deux principales familles nobles {Yoro Dyâo). 

3. Kangame était le titre porté par les chefs exerçant un commandement territorial. 



192 REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 

premières familles mène nobles. Ces trois dignitaires portaient les titres de Dyo- 
(jomàj>, Màlo et Dyaoudmc-i-Ndléou. 

Le Dyogomây, président de l'assemblée Seb-ak-Baouar, était, pour ce motif, gou- 
verneur du royaume pendant les interrègnes. 

Le Màlo devait sa situation à Tantiquité de sa noblesse, car il était pris parmi 
les descendants des anciens rois Dyaôgo ' ; il devait être, par sa mère, de la famille 
mène Boul. 

Le Dyaoudine-i-Nàléou, ainsi nommé parce qu'il commandait une province dont 
Nàléou était le chef-lieu, était une sorte de chef militaire, ayant le pouvoir exécutif 
tant pendant la vie des Brak que pendant les interrègnes. 

Dès la mort du Brak, le Dyaoudine-i-Nàléou se faisait remettre les tam-tams 
royaux; il en avait la garde pendant l'interrègne. Les musiciens du Brak conser- 
vaient leurs autres instruments, mais restaient auprès du Dyaoudine qui pouvait 
ainsi veiller à l'observation de la coutume qui interdisait de jouer d'aucun instru- 
ment, les violons exceptés, jusqu'à la nomination du nouveau Brak. 

Depuis que les Braks avaient abandonné leur capitale de la rive droite, c'est à 
Ndyào que se réunissaient les dyambours électeurs, sous la présidence des trois 
Kangame que nous avons nommés. 

La première conférence était secrète; il n'y prenait part que les principaux 
notables des principales familles fournissant des électeurs. 

Une deuxième assemblée, également secrète, était ensuite tenue, à laquelle 
assistaient les mêmes notables augmentés de ceux des Dyinye-i-Mpetyo et des 
Dyinyelar-i-Mpetyo. Ces deux familles, et celles des trois Kangame présidents, 
formaient les cinq familles mène du second ordre de noblesse; le Bêtyo, chef de la 
province de Mpétyo ^, sous la présidence duquel siégeaient les notables de ces 
deux familles, devaient appartenir à l'une d'elles. 

Une troisième réunion décidait de la nomination du Brak. Outre les notables 
précédents, qui avaient voix délibérative, y prenaient part les captifs de la cou- 
ronne, avec voix consultative, et les notables des deux Lof^, avec voix consultative 
également, mais d'un degré inférieur à celle des captifs. 

c( A la fin de cette conférence décisive, le prince appelé à remplacer le feu roi, 
« ordinairement un des deux Boumis (vice-rois), était désigné et confié au Dyaou- 
« dine, qui avait sous ses ordres tous les Kangame et leurs satellites pour main- 
ce tenir militairement l'ordre pendant l'interrègne. On choisissait pour la nomi- 
« nation un jour de vendredi; l'imagination suffit pour se faire une idée des foules 
« qu'attiraient ces occasions. » 

La famille du candidat élu s'appliquait à attirer sur ce prince et son futur règne 
les « bonnes grâces » de leurs Ntambe, ou divinités familiales, par l'intermédiaire 

1. Les Dyaôgo sont les plus anciens chefs dont le souvenir se soit conservé, tant au Fouta qu'en 
pays ouolof. Ils auraient été Peuls et blancs et le clan qui se nomme Dyàg ou Dyâo au Sénégal, 
Tyao chez les Sérères, et Dyâ au Fouta, leur devrait son origine. Sauf quelques-unes restées 
nomades comme, par exemple, les Peuls Dyàobé, les familles de ce clan se sont sédentarisées et 
fondues dans la population noire, aussi les Peuls actuels, venus bien plus tard, ne les considèrent- 
ils pas comme des leurs. Les chefs Dyaôgo auraient eu pour titre Galo, mot qui, en poulàr, signifie 
actuellement « riche »; ils auraient apporté avec eux l'industrie du fer et la culture du gros mil. 

2. Bêlyo est, par syncope, pour Beur-Mpélyo. Au début de l'empire Dyolof, ce chef avait eu pour 
titre Ngâri-Gorom, en peul « le taureau de Gorom », du nom d'un marigot qui traverse cette 
province [Yoro Dyâo). 

3. Les lof sont séparés par le lac de Guier. Leur chef, le beuv-lof, portait autrefois le titre de 
Idm-dyer, en peul « roi du Dyer ». Le chef de l'île de Honk avait conservé le titre de Dyoronk, par 
syncope pour dyom-ronk^ en peul, « le maître de Ronk ». On voit qu'au Ouâlo, il reste encore des 
traces d'un pouvoir de langue peule. que Yoro Dyao dit avoir été celui fondé par Ndyadayne 
Ndyâye. 



UENRI GADEN : LÉGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 193 

de leurs Yahouminehim, magiciens à la fois prêtres préposés au culte des 
Ntambe familiaux et augures prédisant l'avenir. 

« Les Yahoumhiebini tenaient les princes parvenus à ces heureuses extrémités 
« sujets, en des heures réglementées, à des bains d'eau mélangée de poudre de 
« racines, d'écorces et de plantes séchées et pulvérisées, ou d'eau contenue dans 
« un canari * et trempée de racines appelées khambe ; ils les surchargeaient de 
« petits hâtons tenus à leur corps par des petits cordons et des ficelles nouées en 
« plusieurs endroits, dans lesquels nœuds ils prétendaient loger les principes 
« attractifs des drogues idolâtres de la bonne chance, dont ils sont soi-disant tous 
« infusés, par des crachottements après récitation de phrases d'abracadabra -; ils 
« leur faisaient pleuvoir des salives de ces crachottements sur la tête et, où ils 
(( conviennent, sur leurs autres membres. 

« Les marabouts attachés aux Tyédo qui les nommaient chefs des villages dont 
« les commandements leur sont héréditaires par transmission paternelle, les bai- 
ce gnaient de safarn ^ (lavure de paragraphes du Coran écrits sur des petites 
« tablettes en bois], et les chargeaient de gris-gris des mêmes écritures sur 
« papier ». 

Antérieurement à l'évacuation, vers 1705, de nDyourhel, vraie capitale du Ouàlo, 
aujourd'hui déserte, qui était située à quatre kilomètres environ au nord du fleuve, 
les électeurs se rassemblaient sur la rive droite. 

Les Seb-ak-Baouar se réunissaient à Tounguène, ancienne résidence des Dyogo- 
mây, autrefois fondée par nTanye Dydo Dyogomày, de la famille gurnyo des Dyâo, 
sous le règne du Brak Tyaka mfiar. Après l'évacuation de la rive droite, les lieux 
de réunion furent changés, et ce n'est qu'à partir du baobab dit ndey-i-Brak (mère 
des Brak), que les cérémonies que nous allons décrire se retrouveront dans leur 
ancien cadre. 

Depuis 170.J, on partait donc de nlJyào et de nDyangup, où avaient eu lieu les 
assemblées, et l'on se rendait, le jeudi soir, veille du jour de l'intronisation, à 
nDyandye. Ce village, abandonné en 178:2, avait servi de capitale à deux Brak. 
Yérim viBanyik Aram Boubakar et nDyak Khourï. Une case y était construite dans 
laquelle le nouvel élu passait la nuit avec sa uDonde. 

La iiDonde^ femme du nouveau Brak, ne passait avec lui que cette nuit, ceci en 
souvenir du mariage de nDyadiane nfJyàye, premier empereur du Djoloff, avec 
Offo, la Peule '. 

\. Au Sénégal, on appelle canaris les vases en terre cuite qui servent à conserver l'eau. 

2. Il est remarquable de trouver cette explication, par un indigène, du rôle du nœud en magie. 
La salive du magicien est imprégnée, à la fois, de la puissance qui est en lui et de celle que 
contiennent les paroles qu'il prononce tout en crachottant sur le nœud qu'il fait. Il enserre dans 
ce nœud un peu de cette double puissance en même temps que la salive qui lui a servi de véhicule. 
11 y a donc transmission matérielle d'une parcelle de puissance magique et emprisonnement matériel 
de cette parcelle dans le nœud. Plus nombreu.x sont les nœuds, plus efïicace est le gris-gris, aussi 
la plupart des indigènes ont-ils parmi leurs amulettes de longs fils de coton noués sur eux-mêmes 
à intervalles réguliers, qui se portent, soit autour des reins ou du bras dans des ceintures ou des 
bracelets de cuir, soit pelotonnés dans des uouets en peau. 

3. Les Safaras (du berbère isafar, <> remède ») préparés comme le dit Yoro Dyâo, sont d'un 
usage courant chez les noirs islamisés, ou en contact avec des musulmans, et une source constante 
de revenus pour les marabouts. Dans l'esprit des indigènes, une partie au moins du pouvoir 
propre à l'incantation est contenue dans les caractères qui la représentent et matériellement fixée 
sur la planchette par récriture. L'eau, dans laquelle ces caractères sont ensuite dilués, se charge 
alors du pouvoir magique qui était en eux, et l'indigène qui boit de cette eau et s'en frotte, s'im- 
prègne à son tour de ce pouvoir qui peut alors agir sur lui. L'encre et l'eau jouent ici le même rôle 
de véhicule que la salive dans la confection des gris-gris décrits précédemment. 

4. La légende raconte que lorsque nDyadyane nDyâye, ayant quitté le Ouâlo, eut reçu de Dyolof 
mBing le commandement du Dyolof, il laissa ses femmes à Ndyàyene et se rendit à Tyeng pour 



194 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

« Après cette nuit, le roi et la nDonde ne se voyaient plus; celle-ci ne pouvait 
« se remarier, ni contracter aucune sorte de relation conjugale, qu'au décès du 
« roi qui subvenait durant ce temps à toutes les nécessités de son entretien, après 
« lui avoir payé une coutume de sept têles de pagnes. 

« Malheur aux hommes et à celles de ces femmes auteurs de transgression de 
« cette routine; les hommes étaient condamnés à la peine capitale et leurs Tamilles 
« réduites en captivité, s"ils étaient Badolo (roturiers libres); bien souvent ils 
« étaient heureux d'obtenir la grâce (c'était ainsi appelé] de se racheter, les pre- 
(' miers la vie et les seconds la liberté. S'ils étaient des nobles, eux et elles étaient 
« chassés des sociétés des gens respectables; expatriés pour toute leur vie, leur 
« vue répandaient l'horreur sur toutes les figures. Dans les temps modernes confi- 
« nant la suzeraineté de la France au Sénégal », les familles avaient obtenu un 
adoucissement à cette coutume. Moyennant le consentement de deux ou trois Kan- 
game présidents des électeurs, elles fournissaient comme nDonde des fillettes de 
cinq à six ans « qui, pertinemment, ne servaient que pour la forme, afin de les 
« esquiver des décris et de la stérilité attendue dans la longue privation des rela- 
« tions conjugales. Cette précaution leur permettait presque toujours d'aboutir 
« sans inconvénient à une fin définitive de la sévère séparation de corps. » 

Dans le Ouàlo, le Dyaoudine-i-Nàléou et le Mâlo avaient également, lors de leur 
nomination, droit à une nDonde. Le privilège de les fournir revenait à deux 
familles nyolc ' ; mais ces nDonde pouvaient se remarier si leurs maris d'un soir 
ne voulaient pas les prendre pour concubines, ce dont ils avaient le droit. 

La nDonde royale était fournie par la famille mène Gakèr, qui faisait partie de 
l'assemblée électorale et jouissait de privilèges spéciaux. 

La foule campait en plein air autour de la « case d'honneur », nègue-ou- 
téranga, qui abritait le nouveau Bruk et sa nDonde, et les jeunes nobles dansaient 
le houg toute la nuit. 

« La danse hong, imitation de la position d'un guerrier intrépide pendant les 
« coups de feu, est remplie d'expression ; elle s'exécute en tenant une lance dans 
« chaque main et se livrant à des mouvements d'une élégance admirable. Celle 
« utilisée par les proposés à la circoncision est bien moins belle. 

« Partout, la cérémonie se célébrait avec pompe épouvantable^ exaltée par une 
« terrible consommation de liqueurs fortes, au bruit des tam-tams et des chants 
« des griots. Les tam-tams royaux, qui avaient été dégradés, suivant l'usage, des 
« peaux qui servaient au feu roi, étaient recouverts de nouvelles (peaux) destinées 
« au nouveau dont le règne allait commencer dès le lendemain ». 

Pendant les jours précédents, toutes les pirogues du royaume avaient été rassem- 
blées à nDyandye. Dès huit heures, le vendredi matin, commençait la traversée 
du fleuve, pour se rendre à l'emplacement de nDyourbel, l'ancienne capitale des 
Brak. Une pirogue, que dirigeait personnellement le Montel, chef des pécheurs, 
de famille Ganlène, était réservée au passage du nouveau Brak, accompagné du 
Dyaoudine et d'un captif. Dans un autre pirogue prenaient place le Dyogomàye, 
puis le Màlo et le Mipp, son intendant ; d'autres passaient le reste des Kangame 



y fonder sa capitale. Arrivé là il désira une femme et commanda qu'on lui en amenât une. On 
lui présenta, à la nuit tombée, une Peule du nom de Otlo. Il l'accepta et, séance tenante, l'épousa 
légitimement. I^e jour venu, il la trouva laide de visage et n'en voulut plus. 11 l'éloigna et ne la 
revit jamais, mais ne la répudia pas et pourvut à son entretien. OUo fut enceinte et mit au monde 
un fils, Gôv 0/f'o, que Ndj-adyane reconnut pour sien et prit auprès de lui quand il fut grand. 

Telle est l'origine de la coutume de la Ndonde {Be>j au Cayar), que le Brak du Ouàlo et le Damel 
du Cayor étaient les seuls à observer. [Yoro Dyâo). 

I. .V. appendice 1. 



HENRI GADEN : LÉGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 195 

et des dignitaires ; la foule des spectateurs s'entassait dans les embarcations dispo- 
nibles. 

Dès son débarquement sur la rive droite, le prince payait au Monte! une coutume 
d'un captif, ou sa valeur. Il se dirigeait ensuite vers le baobab dit « mère des 
Brak », dont il a déjà été parlé. Il en faisait trois fois le tour, monté sur le dos 
d'un homme de la même famille Gakèr qui avait fourni la nDonde ; cet homme 
recevait une coutume de trois têtes de pagnes. 

Ensuite, le doyen de la famille mène Moyo devait prendre et tenir un moment 
le poignet du prince. Ceci en souvenir de l'entretien de Moyo, souche de la famille, 
avec Aram Boubakar et ses enfants. Le prince payait un captif ou sa valeur. 

Alors, on se dirigeait vers nDyourbel où se trouvait la butte de terre destinée à 
servir de trône au nouveau Brak. Les Dyale (nom de ces tumuli) des Brak de 
chaque famille mène formaient des groupes séparés ; ils étaient élevés parles mem- 
bres de la famille mèm^ du prince élu. Le palanquin ' qui l'y conduisait était fourni 
et porté par les captifs de la couronne. 

Cependant, avant d"y monter, le prince devait être plongé dans le marigot de 
Kham, où les habitants de nDyourbel prenaient autrefois leur eau. « Tous les 
<i Brak y ont passé, avant de se faire appeler de ce titre, depuis nDyadyane 
« nDyàye, en souvenir du long séjour de ce premier roi du Ouâlo dans les eaux du 
« Sénégal et du marigot de nDyasséou (ou nUyalakhar). 

« Une fois plongés, on ne les retirait du fond des ondes que quand ils levaient la 
« main droite hors de l'eau, tenant un poisson vivant. Coutume en usage régulier 
« en souvenir d'une ablette qui, s'étant élancée sur une des plaies lépreuses de la 
« Brak (/>o<;o?'e) Lafna Youmeya -, lun jour) quelle se lavait au dit ruisseau, fut 
« prise, par hasard, par elle, en s'en évitant la morsure, à l'aide de sa main droite. 

« Les descendants mène de la femme Penda Bépar, gantène de mBayam, qui 
« accompagnait la Brak à ce bain, étaient ceux à qui appartenait, par droits hérédi- 
<i taires le service des plongeons des Brak ; il leur en revenait un salaire coutumier 
« de cinq paires de pagnes. » 

Une fois sorti de l'eau, le prince payait aux familles mène du second ordre de 
noblesse une coutume de dix captifs, dite Dyeiiyue, à litre de location de la terre ^ 
Deux captifs revenaient au Dyogomàye, deux au Màlo, deux au Dyaoudine, deux à 
chacune des doyennes des deux autres familles. 



1. « Les palanquins «les rois étaient siuipleuienl des « fabrications uianiielles en paille, en forme de 
civière, pittoresquement travaillées » ; Yoro Dj/do). 

2. D'après la légende, Fadouuia Youmeyga et Fragna Youmeyga furent les deux seules tilles 
d'Aram Bakar à n'avoir pas la lèpre et dont les descendants soient parvenus jusqu'à nous, formant 
la famille Logre ; leurs cinq sœurs avaient la lèpre et en moururent, sans postérité {Yoro Dyào). 

3. Cette coutume mérite de retenir tout particulièrement l'attention. 

Au Ouâlo, la terre des biens de famille qui avaient pu s'y constituer se nommait souf-as- 
ndey, « terre de mère » ou souf-as-bay, « terre de père », suivant que les droits de propriété se 
transmettaient sur ces terres en ligne utérine ou en ligne paternelle. Aucune redevance n'était 
payée au Brak, au titre de ces biens, d'ailleurs peu nombreu.\ et peu importants. La terre était, 
pour la plus grande partie, souf-as-Bour, « terre de roi <>, et les droits que le Brak y exerçait 
étaient parfaitement définis et limités par des coutumes qui, pour être parfois violées, n'en exis- 
taient pas moins. La plus grande partie du royaume était divisée en apanages, dont les chefs, géné- 
ralement désignés en vertu de droits héréditaires, devaient être investis par le Brak régnant. Les 
chefs administraient le souf-as-Bour dans l'étendue de leur commandement et y percevaient les 
redevances foncières. Cependant, le Brak ne cessait pas d'être considéré comme propriétaire de 
ces terres, ayant fait, en quelque sorte, délégation de ses droits. Cette situation des chefs vis-à- vis 
du Brak était caractérisée précisément par le paiement du dyeug, ou dyeuk, qui correspondait au 
ndôdi du Fouta sénégalais. Cette redevance, dont le montant était, pour chaque commandement^ 
fixé par la coutume, était payée au Brak par chaque chef nouvellement investi ; c'est dire qu'elle 



19fi REVUE d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 

Aussitôt après, sur l'ordre du Mâlo, le Mipp remettait au prince un bouclier de 
bois léger, un arc, quelques javelots et quelques flèches, en souvenir de la vie pri- 
mitive des ancêtres, ainsi qu'un épi de mil et des semences des diverses plantes 
cultivées dans le royaume. Les armes, dans la main droite du prince, symbolisaient 
le pouvoir royal, les semences, dans sa main gauche, étaient un présage de récolles 
abondantes pendant son règne. Puis, montrant du doigt le palanquin, le Mipp 
s'adressait au prince : 

« La route conduisant au Dyale (tertre) t'est ouverte; monte sur ce transport qui, 
(( conformément à la coutume, t'amènera jusqu'à lui et y montera avec toi. Les 
« Dyambour sont d'accord avec les grands seigneurs, leurs présidents, à sacrifier 
« leurs vies pour en réaliser ton existence, si tu t'arrêtes aux limites fixées à tes 
u prédécesseurs par la coutume. Assieds-loi sur ce lit, le bonheur des princes ; les 
« captifs de tes grand-pères t'y amèneront (au tertre), et t'y planteront jusqu'à les 
« oreilles (expression qui signifie : jusqu'à jamais) ». 

Le prince se plaçait sur le palanquin face à l'est, la bouche pleine delà poudre 
magique préparée par les Yahouminebini, tout le corps, de la tête aux pieds, 
enduit de celte poudre, surchargé de gris-gris, et les captifs delà couronne, qui le 
portaient, se dirigeaient vers la bulle qui s'élevait à peu de distance. Mais avant 
d'y arriver, il devait être arrêté trois fois. 

A peine avait-il fait une trentaine de pas que la route lui était barrée par le 
doyen de la famille guényo du Dyaoudine-Seb, qui recevait une coutume de deux 
têtes de pagnes. 

Trente pas plus loin, c'était la famille mène /Jyar, une des plus influentes dans 
l'assemblée des électeurs, qui l'arrêtait; elle recevait sept têtes de pagnes. 

Un peu plus loin, enfin, la famille inèue Byeurdyeur, de même importance que 
la précédente, interceptait sa marche; il lui payait sept têtes de pagnes. 

Le palanquin arrivait enfin au pied de la butte. Là se trouvaient les trois digni- 
taires présidents des électeurs; ils faisaient déposer à terre le palanquin, puis ils 
faisaient payer au prince des indemnités pour toutes les violences commises par 
le précédent Brak ou ses agents, et dont satisfaction n'avait pu être obtenue de 
son vivant. Et ceci était de toute équité, car tout ce qu'un Brak avait acquis pen- 
dant son règne faisait, dans son héritage, une part spéciale, "qui revenait à son suc- 
cesseur. Ces indemnités étaient remises à ceux qui avaient été lésés. 

Ces paiements effectués, le prince était placé sur le trône, au sommet de la 
butte. Aussitôt, le Dyaoudine ordonnait au Fara-Dyoundyoung de découvrir les 
trois tam-tams enveloppés de pagnes blancs, qui étaient restés muets pendant l'in- 
terrègne, et de frapper le dane-âyèl, c'est-à-dire les sept coups exigés par l'usage. 
C'était le signal que le nouveau Brak était définitivement investi. 

Alors toute la foule exécutait le salut au Brak. 



était payée aussi à chaque changement de règne, au nouveau Brak, puisque le pouvoir du chef ne 
se détenait que du Brak en fonctions. C'est donc parce qu'il était considéré comme propriétaire du 
souf-as-Bour que le Brak percevait le dyeug ; mais le fait que lui-même payait une redevance à 
ce titre aux familles électrices, prouve bien qu'en dernière analyse, la propriété du sol était à la 
communauté. 

Le traité passé en 1819 par le colonel Schmalz avec les chefs du Ouâlo et en vertu duquel des 
terrains de culture étaient cédés à la France en toute propriété, tenait précisément sa valeur, au 
point de vue indigène, du fait que les dignitaires qui l'avaient signé avec le Brak étaient non seu- 
lement des chefs investis par lui, mais en même temps les chefs des familles électrices. Signé du 
Brak seul, ce traité n'eut eu de valeur qu'au point de vue français et les indigènes auraient pu n'en 
vouloir exécuter les clauses qu'en tant que le Brak aurait été en mesure de les y contraindre. La 
même situation se retrouverait dans les autres pays sénégalais oîi le Bour tenait ses pouvoirs 
d'une assemblée d'électeurs. 



HENRI GADEN : LEGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 197 

Le salut au Brak comportait un cérémonial particulier. Les hommes devaient se 
découvrir la tête, se prosterner, le ventre sur les cuisses, remplir leurs deux mains 
de terre et y poser le front par trois fois en prononçant la formule de salut : Tàs- 
Ndydyel Les femmes prononçaient la même formule en s'accroupissant '. 

Puis le Mipp, parlant au nom des électeurs, disait au Brak-: 

« La prédilection que t'accordent aujourd'hui tous les dyambour parmi tous tes 
« égaux t'érige au-dessus de nous, d'eux et, à plus forte raison, des badolo ; ta 
« position actuelle en est un témoignage qui te le prouve. Si tu ne dévies pas du 
« chemin normal envers tes sujets, tu nous donneras toute ta vie; si tu agis en 
« contre-sens, tu t'attireras le désaccord avec tes électeurs et, nécessairement, la 
« haine de ton peuple "^ » . 

S'ensuivait une belle réponse du nouveau roi et des principaux membres 
de ses deux familles [mène et guényo) et leurs formidables remerciements 
réitérés. 

Le nouveau Brak procédait alors à la nomination de trois Kangames qui devaient 
être des homonymes du Prophète Mouhamed; cependant la coutume tolérait que 
seule la première syllabe de leur nom fut celle du nom du Prophète. 

Aussitôt après, les captifs de la couronne descendaient le Brak de son trône, et 
le Dyaoudine, qui les avait sous son commandement, lui disait : 

« Nous nous soumettons à ton autorité royale avec cette garde de tous tes pré- 
« décesseurs, qui te seront fidèles, comme à tes grand-pères. » 

Aux captifs de la couronne, il disait : 

« Tenez bien votre roi ; servez-le bien et connaissez-nous, lui et vous », 

Les captifs plaçaient alors le Brak sur son cheval, et il allait passer le fleuve à 
hauteur de Ndyandye pour revenir à Ndyao ou à Ndyangué, précédé des dyoung- 
dyoung battant le mbangoudyé ^ 

Le nouveau brak se reposait quelques jours à Ndyangué ou à Khouma, chez un 
des notables du village. Avant la dispersion de la foule réunie pour les fêtes, il 



1. Le cérémonial était le même pour les rois des autres pays sénégalais, les formules seules dif- 
féraient. 

Au Cayor, on disait ndaou damell « Jeune Daniel! » Mais ndaou était pris ici dans le sens de 
« jeune par rapport à celui qui est au-dessus des rois, à Dieu » et cette formule équivalait à 
traiter le Damel de « jeune Dieu », » délégué de Dieu ». C'est dans le même sens qu'il fallait inter- 
préter la formule usitée au Ouâlo pour saluer le Dyaoudine « ndaou dyaoudine ! » 

Dans le Dyôlof, le Baol, le Sîne et le Sâloum, on saluait le Bour du mot sérère dâli, « le gigan- 
tesque ». On saluait de même les Kangame du Baol, du Sîne et du Sàloum, dont le titre com- 
portait le mot « Bour » sous Tune quelconque de ses ditlérentes formes ; bouv, beur, heu, bi, bey, 
ou bre. On saluait les autres dignitaires ou les nobles des six royaumes en fléchissant les genoux 
et en disant dyémomone, mot qui vient du peul dyom-am « mon maître ». On y ajoutait un qua- 
lificatif spécial à chaque commandement, s'il s'agissait d'un chef; pour un noble sans comman- 
dement, on faisait suivre le mot dyémomone de l'indication du moment du jour ou de la nuit où 
l'on se trouvait. Saluer les uns ou les autres du simple mot ndaou « jeune ! » était particuliè- 
rement respectueux. 

Les femmes prononçaient les mêmes formules, mais ne s'accroupissaient que pour les rois et 
les grands dignitaires [Yoro Dyâo). 

Cadamosto a donné (loc. cit., p. 93) une description du cérémonial auquel étaient astreints les 
visiteurs du Damel qui pourrait s'appliquer encore aux Sultanats noirs d'organisation ancienne, 
comme le Mossi, le Baguirmi, le Bornou, etc. 

2. Ce qui veut dire « Si tu observes les coutumes, tu régneras jusqu'à ta mort, sinon tu 
seras déposé. » Plus loin, nous voyons que le Dyaoudine exhorte les captifs de la couronne à 
servir fidèlement le nouveau Brak, mais leur rappelle en même temps que ni eux ni le Brak ne 
doivent oublier que c'est aux grands que le Brak doit son élévation. Dans les royaumes ouolofs, 
le Bour fut toujours plus ou moins sous la tutelle de ses grands électeurs. 

3. On appelait ainsi l'air battu pendant les marches {Yoro Dyâo). 



198 REVUE d'ethnographie et de SOCtOLOGlE 

était procédé à la nomination d'une Llnguère '. La nomination de la Aivo ^ n'était 
pas d'obligation immédiate, elle pouvait être ajournée jusqu'à ce que la stabilité 
du nouveau règne fut établie. 

Les affaires non encore réglées du règne précédent recevaient une solution : il ne 
restait plus ensuite au Brak qu'à s'installer dans sa capitale, à Khouma ou à Nder. 

Cayor. — Dans le Cayor, l'assemblée des électeurs, sous le nom de Oud-Réou {ceux 
dupays), se réunissait à Dyamatil, sous la présidence honoraire du Lamane Dyania- 
tilel effective de la famille mène Khogane. Cette famille fournissait les Dyaourmye- 
Mboul-i-dyambour, chefs qui ont les mêmes fonctions et les mêmes prérogatives 
que les Dyaoudine-i-Nâléou du Ouâlo. De même le Lamane Dyamatil et le Tyalaou 
Dyambanyane correspondaient au Dyogomây et au Mâlo du Ouâlo, mais sans 
pouvoir prétendre à la même noblesse d'origine. 

La famille Khagane était du second ordre de noblesse ; le troisième ordre se 
composait des deux familles mène Guet et Dyougtoune. « Les très vastes posses- 
« sions des domaines territoriaux dont jouissaient ces deux familles, les uns 
« dans des conditions féodales, et les autres matrimoniales ^ », rendaient leurs 
chefs très semblables « en ces droits, avec les anciens barons de la féodalité 
européenne ». 

Les cérémonies d'intronisation du Damel se faisaient à Mboul, capitale du Cayor. 
Le bain du Damel avait lieu à Gadde-Nyandoul; les gens du Cayor lui donnaient 
le nom de Khoulikoulï « nom expressif à l'imitation des bruits de forte onde ». 

Les habitants de Gadde-Nyandoul sont d'origine maure. Les Maures des diffé- 
rentes tribus de la rive droite ont, en effet, formé dans le Cayor de nombreux 
villages qui, disséminés parmi ceux des Ouolofs, dépendaient, comme ceux-ci des 
Damel *. Cependant les Maures de ces villages élisaient des chefs de leur race qui 
commandaient avec le titre de ^prinj/e (marabout). Le chef de Gadde-Nyandoul; 
était le seul à porter le titre de Bour-Gadde [Gadde signifie en ouolof campement 
maure)^ parce que ce village avait été le premier fondé par les Maures au Cayor, 
sous le règne du Damel-Tênye Amari-Ngoné-Sobel (xv!*" siècle). Ce fut le fondateur 
de Gad-El qui institua la coutume du bain de Khoulikhouli, auquel les gens du 
Cayor attachent une importance particulière. La tradition attribue l'adoption de 
cette coutume aux heureux résultats du bain pris par Amari-Ngoné-Sobel. Les gens 
les plus qualifiés sont en effet unanimes à affirmer que ce fut immédiatement après 
ce bain que l'on apprit à Amari-Ngoné-Sobel l'invasion du Cayor par Mbanye- 
Ndanti, successeur de Léiéfoiil-i Fak, et, qu'après de rapides préparatifs, il attaqua 
l'armée du Dyoloff à Oaarak, la détruisit et tua le Bour-Ba. 
Les Damel-Tènye payaient, à l'occasion du bain, une coutume d'un captif et de 



1. La Linguère avait le cominandement des femmes du royaume et avait pour apanage un 
canton. Cette charge était habituellement donnée à la mère du roi ou à l'aînée de ses sœurs uté- 
rines {Yo7-o Dyâo). 

2. Le titre de awo, ou a'o, était habituellement décerné à Tune des femmes du roi, à condition 
qu'elle fut de famille princière par filiation utérine ; cependant ce titre pouvait être porté par la 
mère du roi ou une femme de sa famille mène. La Awo prenait rang immédiatement après la 
Linguère; si elle était femme du roi, elle avait le commandement de ses autres femmes. Awo est 
d'ailleurs le nom donné parles Ouolofs à la plus ancienne de leurs épouses légitimes {Yoro Dyâo). 

3. Ceci veut dire que les chefs de ces familles avaient des commandements territoriaux compre- 
nant de la << terre de Bour », pour laquelle ils payaient au Damel le droit d'investiture, ou dyeug et 
aussi l'administration de biens de famille dont la terre était dite » terre de mère », les droits de . 
propriété s'y transmettant en ligne utérine. Yoro Dyâo indique bien ainsi qu'une forme de 
propriété foncière avait commencé de s'organiser au Cayor. 

4. Voir appendice 2. 



HENRI GADEN : LÉGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 199 

vingt têtes de pagnes aux descendants de ceux à qui Amari-Ngoné-Sobel avait 
fait le même cadeau. 

Les gens du Cayor prétendent que les Serinye-Gadde puisaient Teau nécessaire 
au bain du Daniel avec un récipienten paille tressée à mailles larges et qui^ cepen- 
dant, ne laissait pas échapper une goutte d'eau. 

L'eau du bain de Khoullkhoull devait provenir uniquement du Gadde-Nyandoul. 
La cérémonie pouvait se faire longtemps après la nomination du Damel en souve- 
nir du long intervalle qui s'était écoulé entre la nomination d'Amari->'goné-Sobel 
et le premier bain fChoulikhouli. ' . ,^ 

Dyoloff. — Dans le Dyoloff, tous les droits, y compris les droits électoraux, se 
transmettent de père en fils et non pas dans la ligne maternelle. 

L'assemblée des électeurs se nommait Ndyenki, elle se groupait autour du 
Dyaraf-Dyou-Rthj {le grand Dyaraf] qui réunissait les prérogatives du Dyaoudine, 
du Dyogomây et du Màlo et remplissait leurs fonctions, et du Dyaraf-Satlé 
[Dyaraf subordonné). Celui-ci correspondait au Mipp, c'est-à-dire qu'il était le 
porte-parole des électeurs vis-à-vis du Bour-ba; il avait certains droits de pré- 
séance sur le grand Dyaraf. 

Du temps de l'empire Dyoloff, la bain du Bour-ba se prenait dans le marigot de 
nOyassèou (ou nOyalakhar), à l'endroit où nDyadyane nDyâye, premier empereur et 
fondateur de la dynastie, avait été capturé. Depuis la dislocation de l'Empire, les 
bains se prenaient à n7'yenr/ue, première capitale du Dyoloff, ou à Ouarkhokhe, 
seconde ca"pitale. Le prince élu était revêtu de vêtements blancs ; telle était d'ailleurs 
la tenue habituelle des princes royaux du Dyoloff. On couchait le prince dans une 
fosse rectangulaire de 1 m. environ de profondeur sur 3 ou 4 de longueur et 1 m. 
ou m. 80 de largeur et on le submergeait. A nTyengue, l'eau devait provenir d'un 
puits nommé Bène et, à Ouarkhokhe, des puits de Yànor. 

D'habitude on se procurait un peu d'eau du marigot de nDyassèou, mais on ne 
pouvait le faire que sous un déguisement et en courant de réels dangers. D'après 
une croyance superstitieuse, on était en effet persuadé que des forces surna- 
turelles auraient reconstitué l'Empire Dyoloff en faveur du Bour-ba qui se serait 
plongé dans les eaux du marigot de nDyassèou à l'endroit où nDyadyane nDyâye 
avait été capturé. Les Brak et les Damel s'étaient donc toujours vigoureusement 
opposés à toute tentative de ce genre de la part des Bour-ba, et il y avait danger 
sérieux, même à prendre un peu de cette eau pour la mélanger au bain du nouveau 
Bour-ba. 

La fosse qui servait à ce bain était appelée nDyassèou par les gens du Dyoloff, 
en souvenir du marigot de nDyadyane ; on y semait ensuite les grains et les divers 
produits du sol qui avaient été placés dans la main du Bour-ba le jour de son 
couronnement. On entourait l'endroit d'une haie et la garde en était confiée à 
un Kangame qui portait le titre de Nyak [haie). Si les plantes poussaient puis 
arrivaient normalement au terme de leur développement pour se dessécher 
ensuite, on en tirait le présage d'un règne heureux. 

Baol. — Dans le Baol les familles mène Bal-Bal et Sas avaient eu la plus grosse 
influence dans les assemblées électorales, car elles formaient le second ordre de 
noblesse. Le Dyaraf-Baol, qui avait les mêmes fonctions et prérogatives que le 
Dyaraf-dyou-Rèy du Dyoloff, devait être pris parmi elles. Ces familles s'étant 
éteintes, le Dyaraf-Baol était désigné parmi les notables de trois familles guényo : 
la Dyèy qui, teinte de noblesse par la famille mène Bal-Bal, était du quatrième et du 
dernier rang, et deux familles de captifs de la couronne originaires de Lambay, 



200 REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 

capitale duBaol, qui étaient, la nDyaye, qui se rattachait à la famille royale du 
Dyoloff, et la Dyoïif, également influente. 

Les électeurs s'assemblaient à Mékhé et les cérémonies d'intronisation du 
Tênye se passaient à Lambay et, plus anciennement, à Kaba, la capitale précédente. 
Le Dyaraf-Baol était secondé dans ses fonctions par ses deux lieutenants, le 
Sandlgui^-ï-aGoui-Tyandigué et le Sandigué-i-mBéouane . 

Le bain du Tènye comportait les mêmes rites que celui du Damel et du Gayor ; il 
se prenait sur la pierre sacrée de Ddf^, nom d'un des faubourgs de Lambay, fondé 
par le Tênye Nyokhor nDydye^ de qui datait la coutume. 

En cas d'insurrection contre le Tênye, on se rassemblait à Gdt. 

SÎNE ET Saloum. — Roi, sc dit en Sérère Mdd\ le vrai titre du roi du Sine était 
donc Mdd-a-Stnik, et ce sont les Ouolofs qui le nommaient Bou7' ou Beur Sîne. 

Dans ce pays, les électeurs étaient présidés par le grand Dyaraf, assisté des 
principaux chefs : lé Sandigué Ndyôp (chef du canton de Ndyôp), le Lam-Dyafadye 
(chef du canton de Nkhayokhèm), \e Mdd-a-Dyôin (chef du canton de Dyôïn), le 
Mâd-a-Pâtar) chef du canton de Pâtar) et le Sakh-Sakh Faivoy (noble-homme de 
Fawoy). 

Dans le Sâloum, où la famille royale est ouolof, le chef portait le titre de Bour, 
ou Beur-Sâloum . Les assemblées électorales se tenaient sous la présidence du grand 
Dyaraf, assisté du Beur- Lab-N doukhoumane (chef de la province de Ndoukhou- 
mane), du Beur - Dyonyik (chef du Laguèm), du Boumi Mandakh (chef du 
Mandakh), du Boumi Kadymor et du Beur Ngaye ' (chef du Sinyi). 

Les électeurs étaient les chefs, grands et petits; il se réunissaient, dans le Sîne, 
à Dyakhaou et, dans le Sâloum, à Kahone. Il faut remarquer que ces chefs, les seuls 
électeurs, étaient tous captifs de la couronne, et qu'ainsi « ils n'avaient (pas) la 
« fermeté impénétrable des électeurs des autres pays pour le maintien libre de 
« leurs charges » ^ 

Le bain du nouveau roi étant, dans ces pays païens, considéré comme une sorte 
de sacrement, lui était donné en secret par les prêlres sacrificateurs, avant les 
cérémonies publiques de l'intronisation. 



Appendice I. 



La légende raconte qu'un homme, dont on ne sait plus ni le nom ni la condi- 
tion sociale, mourut après une longue maladie. Ceux qui étaient venus laverie 
corps s'aperçurent qu'il présentait une particularité remarquable dont ils ne purent 
tout d'abord s'expliquer la raison. Us en délibérèrent et convinrent que le mort 
manifestait un désir évident de dire un dernier adieu à sa femme. Ils appelèrent 
celle-ci et la laissèrent auprès du cadavre. Quant elle le quitta, il était redevenu 
normal, mais elle fut enceinte de cet accouplement et mit au monde un garçon. 
Par la suite, on remarqua que tous ceux qui étaient issus du fils du mort entraient 

1. Le Tênye s'asseyait sur cette pierre et l'on versait de l'eau sur lui [Yoro Dyâo). 

2. Ce nom doit se prononcer hay, la consonne initiale étant un n vélaire. 

•j. Ces électeurs étaient des captifs de la couronne, c'est ce qui faisait la force des rois 
Guélouar (famille mène d'origine niandingue) du Sîne et du Sâloum, beaucoup mieux obéis de 
leurs sujets que les rois des pays ouolofs. {Yoro Dyâo). 



HENRI GADEN : LEGENDES ET COUTUMES SÉNÉGALAISES 20l 

si rapidement en décomposition après leur mort qu'il fallait se hâter de les enter- 
rer, et on fît d'eux une caste à part. 

11 y a des gens de cette caste dans tous les pays du Sénégal, mais surtout dans 
le Ouâlo et le Gayor. 

Dans le Ouâlo, on les nomme, qoW. Nyolé^ du radical peut nyol, « pourrir, être 
pourri », soit Gueraf, qui vient de iJyaraf, « percepteur de redevances Foncières », 
parce que certains chefs ou propriétaires de terres choisissaient parmi eux leurs 
percepteurs. On les appelle encore Dôme ou-Dyambotir, « les enfants du Dyam- 
bour », parce que la mort libère de toute souillure et fait tous les hommes égaux, 
quelle qu'ait été leur condition sociale. 

On les nomme aussi Selmbou dans le Caypr et /Jisaf dans le Dyolof, le Sine et le 
Sâloum. Au Fouta, où ils sont peu nombreux et peu connus, on les appelle liour- 
nâbé. 

Ils forment une caste intermédiaire entre les Dyambour et les Nyényo ou arti- 
sans et griots, mais, comme ceux-ci, ils demandent des cadeaux aux Dyambour. 
Ils servaient fréquemment auprès des grands, comme gardes de la porte, porte- 
parole dans les palabres ou percepteurs. 

Toute alliance avec eux est interdite tant aux Nyényo qu'aux Dyambour. 

Le Dyambour qui s'allie à une femme d'une des castes d'artisans ou de griots 
n'est pas souillé personnellement, mais ses enfants le sont, ils portent le nom de 
clan de leur père et observent les interdictions spéciales à ce clan, mais perdent 
tous les droits qui auraient pu leur venir de leur famille paternelle : ils sont de la 
caste de^ la mère. De même, si un Nyényo avait des enfants d'une femme Dyam- 
bour, ils seraient de la caste du père. 

Quant aux Nyolé, tout individu s'alliant à l'un d'eux est considéré comme ayant 
contracté une souillure personnelle, il devient lui même nyolé et, sans cesser 
d'appartenir à son clan, perd tous les droits qu'il aurait pu tenir de son père ou 
de sa mère. 

Les mélanges sont donc fort rares puisqu'ils ne sont possibles qu'en bravant des 
interdictions redoutées, et qu'ils entraînent l'incorporation à une caste déconsi- 
dérée. 11 s'en est cependant produit puisque les Nyolé appartiennent à des clans 
divers tels que Sek, Boy, Ouad^ Yad, Dyey, etc. 

A une époque indéterminée mais ancienne, des Dyambour s'étanl alliés à des 
Nyolé, cherchèrent, dit la légende, à se faire accepter par les Dyambour, d'où 
ils sortaient, mais ils n'y réussirent pas et, comme ils ne voulaient pas être con- 
fondus avec les Nyolé, ils formèrent, à leur tour, une caste intermédiaire que 
l'on nomme nit-nyou-nyoul, « les gens noirs ». Il en en est d'eux comme des 
Nyolé; ils ne se marient qu'entre eux, et qui contracte alliance avec eux est 
souillé personnellement et doit s'incorporer à eux. Les nit-nyou-nyoul sont peu 
nombreux. {Yoro-Dyào). 



Appendice II. 



Plusieurs familles noires du Gayor proviennent de colonies Maures depuis 
longtemps installées dans ce pays. 
Le premier Maure qui s'établit au Gayor fut, dit la tradition, Mokhtar Emhay qui, 

14 



-02 REVUE d'ethnograpaie et de sociologie 

sous le règne du Damel Amari Ngoné Sobel (xvr s.), fonda le village de Gadde- 
Nyandoul, Il reçut du Damel, et transmit à ses successeurs, le titre de Bour-Gadde. 
Ses descendants portent aujourd'hui le nom de -Dyânye. 

Il existe encore en Mauritanie, soumise à TEmir des Trarzas, une fraction de 
Taghridyent. Ils passent pour avoir fait partie de la confédération des Oulad Rizg, 
arabes Béni Hassan, qui avaient la prééminence dans le Sud-Ouest de la Mauri- 
tanie lorsqu'ils furent, au xvii^ siècle, vaincus par les Trarza. 

La tribu maraboutique berbère des Darmanliour ou Idaou-el-Hadj, nom sous 
lequel elle existe dans le bas Trarza, fonda également au Cayor diverses colonies : 

Gadde-El, dont les Sérinye ont pour nom de famille Amar ; 

Agoiimbala, commandé par les Goumbala, nDi/a/choumpa, aux Dyakhoumpa. 

Enfin, d'autres familles, d'origine Darmankour, sont aujourd'hui connues sous 
les noms de Tandinp, de Sâbàra, de Touré. Ces derniers ne doivent pas être 
confondus avec les Touré d'origine mandingue qui sont également représentés au 
Cayor. 

L'importante tribu berbère des Tad.jakant, originaire de l'Adrar mauritanien et 
que les Ouolofs appellent Dakzakent, ont fondé une colonie à Médina, sous le 
commandement d'un homme nommé Yaqoub Ould Issaka, nom dont la forme 
ouolof est Yokoum-i-Sakkha. Ses descendants portent aujourd'hui le nom de Bdbou. 

Enfin les Hadj, qui fournissent le Sérinye du village de Battal, passent pour 
provenir de la tribu maure des Bàfôr. D'après les traditions maures, les BâfOr 
étaient une tribu juive qui eut longtemps la prééminence dans l'Adrar; ils sont 
encore représentés dans le bas Trarza par quelques familles qui vivent avec les 
Oulad Daymàn. 

Ces diverses colonies, à l'exception de Gadde-Nyandoul, auraient été fondées 
sous le règne de Lat Soukabé, que Yoro Dyâo place à la fin du xvir siècle. 

Aujourd'hui, les descendants de ces Maures sont devenus noirs; ils vivent comme 
les Ouolofs et ne parlent que le ouolof, cependant ils n'ont pas perdu le souvenir 
de leurs origines et auraient conservé quelques relations avec les tribus dont ils 
sont issus. 

Du temps des Damel, les Dyànye, descendants de Maures de classe guerrière, 
avaient pris toutes les habitudes des Tyédo et buvaient comme eux le vin de 
palme et l'eau de vie. Les Bâbou et les Hadj en faisaient autant, mais moins 
ostensiblement, à cause de leur origine maraboutique. Par contre, les Touré, les 
Dyakhoumpa, comme les autres familles d'origine Darmankour, restèrent musul- 
mans pratiquants. Les uns et les autres étaient d'ailleurs du parti Tyédo et se 
joignaient au Damel quand il avait à réprimer quelque agitation du parti marabou- 
tique local {Yoro Dydo et renseignements de source Maure). 



LES POPULATIONS DU TIBET ORIENTAL 

Par M. Jacques Bacot (Paris) '. 



En me proposant comme sujet la vie matérielle et sociale des Tibétains, j'ai eu 
en vue une distinction entre ces deux term^es un peu spéciale en ce qui concerne 
le Tibet. 

11 y a en efTet au Tibet une remarquable unité de mœurs, de vie matérielle, alors 
que les institutions, Torganisation administrative et sociale varient d'une pro- 
vince, d'un district, voire même d'une vallée à l'autre. Je suis donc amené à vous 
parler d'abord des Tibétains en général, en répétant ce qu'en ont dit tous les 
auteurs, et ensuite, à exposer mes propres observations de voyageur pour le Tibet 
Sud Oriental en particulier. 

En laissant à part les législations locales trop inconnues, on pourrait, à l'beure 
actuelle, faire un travail assez complet sur l'ethnographie du Tibet avec tous les 
documents épars. Ils finissent par être nombreux les voyageurs d'époques et de 
nationalités différentes qui, individuellement, ont exploré une partie du Tibet. De 
sorte qu'il sufïirait d'un assemblage de tous les documents pour que ce pays fut 
beaucoup moins inconnu et mystérieux que le fait sa réputation. 

Déjà M. Rockhill a publié en Amérique un ouvrage intitulé « Notes on the eth- 
nology of Tibet » où il traite de tout ce qui est relatif à l'ethnographie. Avec lui 
M. Grenard, qui a publié les considérables travaux de la mission Dutreuil de 
Rhins, a longuement traité le même sujet et reste l'autorité incontestée en matière 
d'ethnographie tibétaine. 

Quant aux religions du Tibet, leur importance les met en dehors de l'ethnogra- 
phie ; elles appartiennent à l'étude spéciale du bouddhisme et ont déjà faitl'objet 
de gros volumes. 

Pour aujourd'hui j'écarterai tout ce qui est relatif à l'histoire, à l'administra- 
tion et aux religions du Tibet, aux arts et au commerce. Il me restera bien assez 
avec l'habitat des Tibétains, leur habitation, leur genre de vie, quelques-unes de 
leurs industries, de leurs institutions et de leurs coutumes. 

Tout d'abord je devrais vous dire à quelle race appartiennent les Tibétains. 
Gel aveu va peut-être vous surprendre : on n'en sait rien du tout. M. Grenard 
penche pour une origine turco-mongole. Mais cette origine serait si ancienne que 
les Tibétains n'ont plus de ressemblances très caractérisées avec les Turcs et les 
Mongols actuels. Leur langage est entièrement original, sans parenté avec les 
langues environnantes, sauf avec le birman. D'ailleurs la race tibétaine n'est pas 
une; elle n'est pas homogène. Formée probablement par un mélange d'autoch- 
tones et d'envahisseurs, elle se divise aussi en deux groupes séparés, l'un barbare, 
celui du Nord, et celui plus civilisé du Sud. 

Cette division correspond à la division géographique du Tibet en Tibet des pla- 
teaux au Nord et Tibet des vallées au Sud ; en Tibet des tentes et Tibet des mai- 
sons ; des nomades et des sédentaires ; des lacs et des rivières. 

Il y a moins de différence entre les Tibétains qui habitent sur un même paral- 
lèle aux deux extrémités opposées du Tibet, que sur un même méridien à 100 kilo- 

1. Deuxième conférence de Tlnstitut Ethnographique, laite le 21 mars 1912. 



204 ftEVUE d'ethnographie Et DE SOCtOLOGlË 

mètres seulement de distance ; moins même parfois qu'entre les habitants d'un 
même versant de vallée. Ainsi lorsqu'un plateau de 5,000 m. d'altitude est coupé 
par un fleuve, les nomades sauvages habitent le plateau, et, 2,000 mètres plus 
bas, les rives du fleuve sont peuplées de sédentaires. Les deux types sont super- 
posés. De même aux confins du Yunnan, les sauvages Lissous ont été refoulés 
vers le haut des montagnes par les Tibétains envahisseurs qui occupent la vallée. 

Il ne faut donc pas chercher les différences de races d'un pays à l'autre à de 
grandes distances, mais sur place el en quelque sorte d'un étage à l'autre. 

Comme la végétation et la faune, les hommes au Tibet diffèrent, non pas suivant 
la longitude, mais avec la latitude et l'altitude. C'est ainsi que le pays, le climat, 
les conditions d'existence sont les mêmes sur un même parallèle et que les routes, 
le mouvement des échanges et des voyages qui unifient les mœurs et le langage 
vont de l'Est à l'Ouest. 

Les sédentaires habitent les grandes vallées du Bramapoutre, du Kenpou, 
affluent du Bramapoutre, de la Salouen, du Mékong el du Fleuve Bleu. Les rives 
très escarpées de ces fleuves sont un habitat médiocre; les terres cultivables y 
sont rares ; les maisons étroites à cause de l'exiguité du terrain, la vie pauvre et 
resserrée. Mais dans les massifs montagneux qui séparent ces fleuves, les affluents 
coulent à travers des plaines peu élevées, de 3 à 4,000 mètres d'altitude, où il fait 
tiède et où la terre est fertile. C'est la zone de transition entre les plateaux et les 
montagnes, la région la plus riche et la plus fertile du Tibet. Là s'étendent les 
grandes lamaseries, les gros bourgs et les villes. 

A l'extrémité orientale du Tibet, les populations n'étant traversées par aucun 
courant puisqu'au delà c'est la Chine, ont gardé leur indépendance et leur carac- 
tère. Ce sont au Nord les Sifans, les Ngologs, les Hors-ba, en un mot des nomades ; 
et tout au Sud, sur les derniers contreforts de l'Himalaya, les Mossos sédentaires. 

Les Sifans indépendants dont la mission d'Ollone a traversé le territoire en 1907, 
sont des tribus guerrières qui vivent de brigandage. Le commandant d'Ollone les 
a trouvés fort différents des Tibétains traditionnels, bouddhistes fervents et con- 
templatifs du Tibet central. 

Il en est des Sifans et des Mossos comme des autres Tibétains; ils diffèrent sur- 
tout en ce que les uns habitent les plateaux et les autres les vallées. De là, avec 
le temps, modifications profondes des mœurs el même du langage. Mais il s'agit 
probablement du même peuple, car entre les habitats respectifs de ces deux 
groupes il existe des ruines de châteaux forts très anciens, à donjons élevés, que 
l'on dit tour à tour construits par les Sifans et par les Mossos. 

M. Rockhill estime que le Tibet nord-oriental est le pays d'origine des Tibétains 
et que ses nomades seraient les représentants de la race primitive. 

D'autre part les Mossos ont actuellement comme religion un chamanisme que je 
crois être celui que pratiquaient les Tibétains avant le vu" siècle, c'est-à-dire avant 
leur conversion au Bouddhisme. J'ai retrouvé la légende du chamanisme Mosso 
dans le chamanisme survivant de l'ancien Tibet avec quelques modifications 
empruntées à la légende bouddhique. 

Il est vrai par contre, que les Mossos ont une écriture idéographique usitée par 
eux seuls, alors que les Tibétains sont dits n'avoir pas eu d'écriture avant que les 
prédicateurs du bouddhisme ne leur en eussent inventé une pour traduire les livres 
sacrés. Mais les Mossos peuvent avoir imaginé la leur depuis. Il se peut aussi qu'elle 
ait été celle des Tibétains, mais tellement insuffisante que les missionnaires indous 
l'auraient considérée comme inexistante. 

Dès lors, avec toutes ces données, on peut construire l'hypothèse suivante. Les 
Sifans et les Mossos seraient les restes des populations antochtones du Tibet. Les 



J. BACOT : LES POPULATIONS DU TIBET ORIENTAL 205 

Mongols envahisseurs les auraient conquis, assimilés en grande partie et auraient 
refoulé l'excédent au bout du pays où il se trouve encore. F^e mélange de ces 
races aurait formé les Tibétains actuels. 

Maintenant je passe aux généralités sur la vie matérielle des Tibétains. 

Pour la commodité et aussi pour économiser du temps, je ferai sur les photogra- 
phies la description de la tente des nomades et des habitations des sédentaires. 

Je passe tout de suite à l'alimentation, au vêtement et à l'hygiène des Tibétains. 
Les nomades se nourrissent presque exclusivement des produits de leurs troupeaux 
de yacks; la viande qu'ils mangent crue et le laitage. N'ayant d'autre combustible 
que le crottin de leurs troupeaux, ils ne peuvent faire de vraie cuisine. Du reste, à 
de pareilles altitudes l'eau bout à 80° et on ne pourrait y faire cuire de légumes. 
Le thé infusé serait insuffisant. On le laisse bouillir un quart d'heure sur le feu. 
Ils mettent à fondre le beurre dans leurs marmites et en boivent coup sur coup 
de pleines tasses. Le lait de yack est si riche qu'on le bat directement sans l'écré- 
mer. On presse ensuite le beurre pour en faire sortir le petit lait. Nomades et sé- 
dentaires consomment le thé beurré. Le thé beurré est une émulsion de thé salé 
et de beurre. Cette boisson chaude et nourrissante convient à des pays froids. 

Avec le thé beurré, l'aliment principal des sédentaires est le tsampa fait avec de 
l'orge ou du maïs, ou mieux avec le mélange des deux céréales. Le grain est tor- 
réfié sur un feu léger de broussailles dans des marmites en fer évasées. Il est ensuite 
moulu, el, c'est cette farine qui est le tsampa. Pour manger le tsampa on le pétrit 
dans une tasse avec un reste de thé beurré, et on en fait une boulette que l'on 
mange sans autre préparation. 

Cet aliment a l'avantage, pour un peuple qui passe la moitié de son existence en 
voyage, d'être déjà cuit, peu altérable et facilement transportable. A cela il faut 
ajouter la viande de mouton etles produits de la basse-cour dans le Sud, les noix, 
le gibier, etc. 

L'alimentation des sédentaires n'est pas toujours suffisante ; elle ne leur permet 
pas d'affronter impunément les froids accidentels auxquels ils sont exposés. Les 
nomades du Nord qui sont imprégnés de beurre au point d'avoir la peau grasse et 
luisante (comme si le beurre qu'ils absordent leur ressortait par les pores), les noma- 
des, dis-je, supportent facilement des froids de 30 à 40 degrés au-dessous de zéro. 
Dans le Sud, les sédentaires, dont l'alimentation végétarienne convient à leurs val- 
lées tempérées, meurent avec une facilité surprenante, en voyage, au passage des 
cols élevés. Ils sont pourtant aguerris au froid dès l'enfance. J'ai vu un jour, par 
10 degrés au-dessous de zéro, une femme promener sur son dos un enfant com- 
plètement nu. Une autre fois j'ai vu un enfant nu qui jouait dans la neige. Si des 
hommes ainsi élevés se montrent plus tard si sensibles au froid et aux tempêtes 
de neige, c'est évidemment que leur alimentation est insuffisante. 

Les principaux ustensiles culinaires des Tibétains sont les grandes marmites de 
cuivre de fabrication chinoise pour faire bouillir le thé, de longues cuillères en 
cuivre, des pots en terre ou en bronze pour servir le thé beurré et des tonnelets en 
bambou pour le battre. La tasse en bois, que le Tibétain porte toujours sur lui, 
constitue toute la vaisselle. 

Le vêtement consiste essentiellement en une sorte de robe appelée tchouba, en 
laine grise ou rouge, qu'on relève à hauteur des genoux au moyen d'une ceinture 
pendant le jour. Pour dormir, on la laisse tomber jusqu'aux pieds. Les manches 
larges permettent de rentrer les Jjras à l'intérieur, et on est enveloppé dans son 
vêtement comme dans une couverture. 

Dans la région des plateaux, ce vêtement est en peau de mouton, la laine à 
l'intérieur. 



206 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

La tchouba, généralement en loques et fort sale, sert d'essuie-main, de mouchoir 
et de torchon. Comme les Tibétains s'asseyent par terre, le bas de leur tchouba 
est usé et effrangé. J'en ai vu qui, n'ayant pas d'amadou, arrachaient un peu de 
leur vêtement ou de celui du voisin pour battre le briquet et allumer leur pipe. 

Les bottes sont en étoffe, quelquefois en cuir. Elles sont fendues par derrière 
et on les attache sous le genou avec une bande. La semelle, en cuir cru et formant 
sabot, est cousue à la tige par un lacet de cuir. C'est en somme la chaussure 
usitée dans tous les pays de neige. 

Les femmes portent aussi la botte. Leur vêtement consiste en un fourreau de 
bure fendu sur les côtés. Dans le sud c'est une jupe plissée excessivement lourde, 
faisant corps avec un corsage ajusté, en toile et sans manches. Elles ajoutent un 
manteau court en laine rouge et à larges manches. Ailleurs, c'est la tchouba en 
peau, tombant jusqu'aux pieds. 

La coiffure des hommes est la natte prolongée d'une tresse en coton ou en soie 
qu'on enroule autour de la tête. Ils y passent des bagues et l'anneau d'ivoire, 
l'ancienne bague de pouce qui servait jadis à tirer la corde de l'arc. Le devant de 
la tête n'est pas rasé et les cheveux y sont le plus souvent en broussaille, quelque- 
fois ramenés en frange sur le front. On se met beaucoup de beurre dans les 
cheveux pour tuer la vermine. 

La coiffure des femmes varie presque d'un village à l'autre, depuis le chignon 
avec ou sans turban, jusqu'à la multitude de petites nattes. Ces petites nattes 
grosses comme des ficelles sont quelquefois tendues en éventail sur un arc de 
bois, comme les cordes d'un hamac. 

Je n'insisterai pas sur la malpropreté intense et célèbre des Tibétains. La 
plupart des Tibétains ne se sont jamais lavés de leur vie. Aussi les vieillards sont- 
ils les plus sales, par la crasse accumulée pendant un plus grand nombre d'années. 
Cependant dans le Tibet tempéré j'ai vu des Tibétains se débarbouiller en 
répétant deux ou trois fois l'opération suivante : ils mettent de l'eau dans leur 
lasse en bois, prennent une gorgée, se la crachent dans les mains et se débar- 
bouillent. Ils s'essuient après avec leur manche. J'ai vu aussi des Tibétains se 
baigner; mais là seulement où se trouvaient des sources thermales. 

Malgré sa malpropreté, le Tibétain a une existence hygiénique. Il vit au grand 
air et le vent circule entre sa peau et ses amples vêtements. La malpropreté aérée 
vaut peut-être bien notre propreté emprisonnée dans des vêtements étroits. Du 
reste chez les Tibétains elle est voulue. Elle est un vêtement contre le froid. Il y 
a peu de maladies à part la lèpre et la petite vérole, dont les épidémies font des 
ravages parmi les enfants. Dans les montagnes il y a 50 0/0 de goitreux. Les 
ophtalmies sont fréquentes. Plusieurs m'ont demandé des remèdes pour les 
guérir d'états spasmodiques et nerveux, et qui devaient être des hystériques. Ils 
l'étaient, en effet, ainsi que le médecin français de Yunnan Sen l'a constaté sur 
deux sujets de ma caravane. 

A propos de la variole un fait curieux est que les tribus Lontze de haute Bir- 
manie, qui se mêlent aux Tibétains du sud oriental, sont réfractaires à cette maladie. 
Tandis que les Tibétains sont décimés autour d'eux par l'épidémie, les Lontze 
restent indemnes. 

La médecine pure est si intimement mêlée à la sorcellerie, qu'il est difficile de 
l'en dégager. Les lamas vendent des pilules qui peuvent contenir des remèdes 
effectifs, en même temps que des cendres ou autres reliques de grand Lama. Le 
Tibet produit beaucoup de médecine que l'on vend aux Chinois : rhubarbe, cornes 
de cerf, graisse et fiel d'ours, etc., dont j'ignore les applications ainsi que la 
valeur thérapeutique 



# 

J. BACOT : LES POPULATIONS DU TIBET ORIENTAL 207 

Ce que je viens de dire sur leur vie matérielle peut s'étendre à tous les tibé- 
tains. Maintenant je vais passer aux institutions que je n'oserai généraliser et dont 
je suis à peu près sûr que dans une proportion indéterminée elles sont particu- 
lières au Tibet sud-oriental. 

Puisque j'écarte la religion et l'administration, il me reste l'organisation sociale, 
la famille, le mariage, la condition de la femme, la naissance, la mort, etc. 

Le peuple tibétain se divise en quatre classes. Au sommet de la hiérarchie sont 
les moines quelle que soit celle des trois autres classes dont ils sont issus. Cette 
suprématie, d'esprit éminemment bouddhique, est sans doute plus théorique que 
réelle. Les nobles ont des lamas attachés à leur maison et faisant partie de leur 
domesticité. 

Ensuite viennent les nobles qui gouvernent leurs fiefs héréditaires ou sont 
envoyés par le gouvernement central dans des provinces ou des districts non 
héréditaires afin d'y exercer les fonctions de gouverneur. Les uns et les autres 
doivent compter avec la lamaserie qui double toute agglomération, tout centre un 
peu important. Le plus souvent même il y a deux rois ou deux princes à la tête 
d'une même principauté. Cela fait avec la lamaserie un triumvirat généralement 
divisé dont les membres se surveillent et se dénoncent. Ainsi le gouvernement 
central a un moyen sûr d'être informé. Le pays est si vaste et le caractère de ses 
habitants est si indépendant, que sans ce machiavélisme, le gouvernement de 
Lha-sa serait impuissant. Lorsque tout va bien, le monastère exerce le pouvoir 
législatif et le prince le pouvoir exécutif. 

Au-dessous des nobles sont les maîtres, propriétaires de terres et des serfs qui 
les cultivent. Ils paient l'impôt en nature ou en argent. Les esclaves ne sont tenus 
qu'aux prestations. 

La condition des esclaves varie beaucoup d'une province à l'autre. Dans le 
Tsarong l'esclavage est assez dur. Le maître peut vendre séparément le mari, 
la femme et les enfants. Dans la vallée de Mékong, on ne peut séparer les 
époux l'un de l'autre ni les enfants jeunes de leurs parents. De plus tout esclave y 
est libre, s'il le veut, à l'âge de 60 ans. En général il ne veut pas. Il n'aurait que 
faire de la liberté et de ses risques à cet âge. 

Il existe une différence ethnique entre les maîtres et les esclaves, ceux-ci étant 
pris à l'origine parmi les races conquises autochtones ou étrangères. Aujourd'hui 
encore les Tibétains du Sud oriental vont prendre des esclaves chez les sauvages 
de la Haute Birmanie. Ailleurs cette différence est insensible. Beaucoup de maîtres 
sont devenus esclaves pour dettes. Dans le Tsarong il suffit même qu'un homme 
ait reçu pendant un mois l'hospitalité d'une famille pour devenir son esclave. 

Famille. — Il est vrai sans doute pour tout le Tibet que les liens de la famille 
sont très resserrés. Partout doit être la même, jusqu'au mariage des fils, l'autorité 
du père. L'aîné d'une famille, une fois marié, devient propriétaire des terres, des 
esclaves, de la maison et de tout ce qu'elle contient. Les vieux parents et les 
frères cadets sont à la charge de l'aîné. C'est ainsi que toute femme étrangère 
introduite par l'un des frères cadets dans le groupement familial devient propriété 
de l'aîné. Réciproquement les cadets ont des droits sur la femme de leur frère 
aîné. C'est ce qu'on appelle la polyandrie; elle peut se combiner avec la polyga- 
mie. Cette coutume n'est pas toutefois générale. Des accords entre frères peuvent 
la modifier facilement. 

Mais si un cadet veut faire ménage à part, il doit aussi avoir une maison et des 
biens séparés. Or la pauvreté du pays, l'exiguité des terres cultivables rendent ce 
morcelage du patrimoine assez difhcile. 



208 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

Les différents maris d'une même femme ne sont pas toujours frères. J'ai vu le 
cas d'un ménage à trois où l'un des maris avait 60 ans et l'autre 23. 

De quelle façon se fait l'entente entre co-maris pour le partage d'une même 
femme? Il est trop difficile de pénétrer dans la vie privée des Tibétains pour 
le dire. 

L'ainé est le mari en litre, il a un droit de priorité. Si un des frères veut 
exercer ses droits de mari, l'aîné doit quitter la maison pour un temps et part en 
voyage. Ce voyage est ordinairement simulé; l'ainé descend chez un voisin. Le 
mari intérimaire accroche sur la porte, à l'extérieur, comme insignes de ses 
fonctions, soit ses bottes, sa ceinture, ou même son pantalon. Tant que ces objets 
seront en vue, l'aîné ne rentrera pas dans sa maison. 

Si l'aîné trouve que ses vacances se prolongent un peu trop (cela ne va jamais 
au-delà de quelques jours), il envoie un parlementaire. Mais généralement ces 
affaires de famille se passent fort bien, avec le calme et la philosophie sereine 
que les Tibétains mettent en toute chose. 

Les Tibétains de l'Est ont aussi le mariage d'essai. Une jeune femme peut 
pendant les deux premières années de son mariage retourner chez ses parents ou 
même ne pas quitter sa famille. Le mariage n'est définitif qu'après ces deux ans 
d'essai. Mais d'habitude l'hésitation est moins longue. Les expériences concluantes 
ont même souvent précédé la célébration du mariage. 

La situation de la femme partagée qui, à première vue, semble très inférieure, 
lui donne au contraire une place considérable au foyer, une autorité sans équiva- 
lent ailleurs en Extrême-Orient. Il est ainsi facile à une femme de régner sur un 
double et triple ménage. Je l'ai observé bien des fois. Un homme n'ose rien 
acheter ou vendre sans consulter sa femme. 

Dans le Nord, il n'est pas douteux que la vie nomade, sans foyer, laisse la 
femme à la merci des hommes qui, seuls, commandent dans la caravane et les 
campements. 

Marco Polo raconte sur le pays que j'ai précisément traversé, que, pour faire 
honneur à un étranger, on met à sa disposition, non seulement sa maison et tout 
ce qu'on possède, mais encore sa femme ou sa fille. Marco Polo recommande 
même chaudement ce pays « aux jeunes bacheliers ". 

Naissance. — Voici quelques détails sur les rites qui accompagnent la naissance. 
La section du cordon ombilical se fait avec la faucille qui sert aux moissons. 
Et cela à cause du symbole que la faucille représente. J'insiste sur cet exemple 
de contraste entre la rusticité du procédé et la grâce du symbole. Symbole 
profond aussi. Il compare l'homme à la moisson fragile qui aussitôt éclose et 
séparée de la terre qui l'a enfantée, a déjà commencé de mourir. Le Tibétain tout 
entier est là dedans. Sous la grossièreté incompréhensible de certaines coutumes, 
se cache un sens mystique que les Tibétains eux-mêmes ont souvent oublié. 

L'enfant est lavé, chez les sédentaires. Mais dans le Nord, chez les nomades 
barbares, alors que l'accouchement peut avoir lieu sous la tente par des froids de 
30 à 35 degrés, l'enfant, après que sa mère l'a léché, ainsi que font les bêtes, est 
aussitôt enduit de beurre. 

Lorsque les couches sont laborieuses, on a recours à des procédés empiriques, 
dont j'ignore s'ils ont un sens mystique, mais que je ne puis vraiment pas dire ici, 
et qui, pratiquement, sont d'une absurdité déconcertante. Ces croyances sont plus 
facilement fortifiées par des coïncidences infiniment rares, que découragées par 
une majorité d'insuccès. Dès qu'un enfant est né, les voisins et parents, hommes 
et femmes, envahissent la chambre de l'accouchée, et on fait un interminable 
festin pour manifester sa joie. 



J. BACOT : LES POPULATIONS DU TIBET ORIENTAL 209 

On a dit que les enfants étaient sevrés très tôt au Tibet. On pourrait aussi bien 
affirmer qu'ils le sont très tard. On voit en effet des enfants de trois ans qui 
tètent encore ; mais on leur donne en même temps et de bonne heure du tsampa. 
Il est évident que cette alimentation lourde et substantielle donnée aux enfants en 
bas âge est une cause de leur grande mortalité. L'ignorance des Tibétains est celle 
des peuples très vieux qui n'ont pas évolué. Ils ont perdu l'instinct sûr des 
sauvages, et cet instinct n'a été remplacé par aucune science. 

Ainsi la mortalité des enfants est grande indépendamment de l'infanticide qui 
est rare. L'infanticide est toujours clandestin et se pratique peu en dehors des 
bonzeries de femmes. La femme tibétaine a en moyenne de dix à douze enfants. 
La moitié seulement survit. Les enfants sont tous considérés comme étant de 
l'aîné des maris. Il n'y a pas de mot pour dire cousin, ou du moins il n'existe 
qu'un terme spécial pour désigner les enfants des sœurs. Les enfants de frères 
s'appellent frères et sœurs. 

Vu la quantité de lamas un tiers de la population masculine) et vu la pluralité 
des maris pour une seule femme, il semblerait que la natalité des biles dût être 
fort inférieure à celle des garçons. Elle ne l'est que très peu. Sur les cinq ou six 
enfants survivants en moyenne, on peut compter trois enfants mâles. Un se fera 
lama (c'est une obligation, non effective, mais morale, pour toute famille de 
fournir un lama). Les deux autres feront ménage commun avec la même femme 
ou avec plusieurs femmes. Ou bien, plus rarement, ils se marieront séparément, 
chacun avec une seule femme ou avec plusieurs femmes. 

Restent deux ou trois filles. Deux peuvent être mariées, chacune à un seul 
homme, ou à plusieurs frères, ou compter parmi plusieurs épouses d'un même 
mari. Mais la majorité des ménages polyandres détruit l'équilibre entre ces deux 
filles et les deux garçons qui ne seront pas lamas. Or, il nous reste encore la troi- 
sième fille pour la moitié des cas, c'est-à-dire un cinquième ou 20 0/0 de la popu-- 
lation féminine. Celte proportion est trop considérable pour être absorbée par les 
bonzeries de femmes. Il y a donc un fort reliquat de filles non mariées. Il y a en 
somme trop de femmes au Tibet et ce n'est pas à leur rareté, par consé(|uent, (ju'il 
faut attribuer la polyandrie. 

Maintenant que devient ce reliquat de femmes sans emploi? Certains auteurs, 
n'en sachant que faire, les versent d'otïice dans la. galanterie. C'est tout de même 
aller un peu vite. D'autant plus que dans les provinces où les maîtres ont des 
droits illimités sur leurs esclaves, ils ne doivent j)as manquer d'en faire usage, et 
alors la prostitution devient superflue. 

Enfin, je ne vois pas pourquoi on devrait fixer absolument des attributions spé- 
ciales à ce 20 0/0 de femmes; ni pourquoi, dans un pays où le tiers des hommes 
est célibataire, on n'admettrait pas qu'un cinquième des femmes le fut aussi tout 
simplement. 

Il est vrai que si le célibat des lamas est certain, leur chasteté l'est moins. Elle 
n'est pas douteuse, pour la secte orthodoxe. Les infractions à cette règle sont 
punies par des supplices si épouvantables qu'il est peu de lamas qui osent les 
risquer. Les estimations de la population du Tibet ont pu varier de 3 à 7 mil- 
lions d'habitants. Ces divergences viennent de ce que la plupart des voyageurs ont 
généralisé leurs observations suivant la région qu'ils visitaient; les uns ayant 
parcouru les hauts plateaux à peu près inhabités, les autres, les missionnaires 
en particulier, après avoir visité les vallées peuplées du Sud. Or, il est déjà diffi- 
cile, presque impossible d'évaluer la population d'un district et même d'un vil- 
lage. Les indigènes ne comptent que par familles et seulement les familles de 
maîtres, sans mentionner les familles de serfs et d'esclaves qui, dans le Sud, sont 



210 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

en grande majorité. Un maître ne sait même pas exactement combien il a d'es- 
claves, pour peu que le chiffre dépasse la cinquantaine. 

En tous cas, trois millions d'habitants, la population de Paris, pour un pays 
grand comme quatre fois la France, me semble insuffisant ; 7 millions est peut- 
être exagéré. Il ne serait pas impossible que la moyenne de ces estimations extrê- 
mes, c'est-à-dire o millions, approchât de la vérité. 

Je termine par un mot sur la mort. 

Les Tibétains ne craignent pas la mort violente. La mort naturelle leur semble 
surnaturelle. La maladie qui la précède est un sujet de terreur pour les vivants 
qui y assistent. La maladie, dans la croyance générale, étant provoquée par la 
présence d'un mauvais esprit dans le corps, c'est au lama et à ses exorcismes 
qu'on a recours. Si le lama est impuissant, si le malade est jugé perdu, on l'aban- 
donne, on fait le vide autour de lui. Personne n'entre plus dans sa chambre, ni 
quelquefois même dans la maison. 

Le cadavre est ficelé dans la position accroupie et posé dans une caisse carrée. 
On l'enterre quelquefois, provisoirement, avant de le brûler, car le lama indique, 
d'après ses feuillets magiques, l'époque favorable à la crémation, c'est-à-dire à la 
transmigration de l'àme. 

Un truc pratiqué par les lamas pour effrayer est d'activer le feu par derrière, 
dans les reins du cadavre. Gela produit une détente musculaire qui fait surgir le 
cadavre, comme un diable de sa boîte. 

Dans les grands centres, et là où le combustible est rare, les morts sont dévorés 
par les chiens et les oiseaux de proie. 

Il me reste pour Unir à dire un mot de la psychologie des Tibétains. Un premier 
contraste est dans leur double réputation d'être très hospitaliers et hostiles aux 
étrangers. 

Leurs conflits avec les Européens qu'ils ont vus, les missionnaires en particu- 
lier, de même que les conflits entre les sectes lamaïques ne sont pas des heurts 
de croyance, mais uniquement d'intérêts matériels ou politiques. Les lamas 
s'abritent derrière l'inviolabilité de la patrie du bouddhisme pour en éloigner 
l'élément étranger qui nuisait à leur domination temporelle. Le lama n'est fana- 
tique que de sa puissance. Il y a même un contraste saisissant entre l'horreur 
voulue de certains rites destinés à frapper les imaginations et la façon souriante et 
toute machinale avec laquelle ils sont accomplis. 

Naturellement braves devant les dangers réels, les Tibétains sont craintifs 
devant tout ce qui leur paraît surnaturel. Aussi sont-ils entretenus dans ces dispo- 
sitions par les lamas qui les isolent jalousement de tout contact avec le monde 
extérieur, leur enlèvent toute initiative, toute préoccupation politique ou éco- 
nomique, en accaparant la plus grande part de l'activité du pays. 

Les voyageurs ont tous reconnu que les Tibétains sont gais, insouciants, à la 
fois crédules et méfiants. J'ajouterai pour les sédentaires du Sud qu'ils ont de l'es- 
prit et l)eaucoup d'intelligence. Mais ils ne la mettent pas au service de leur vie 
matérielle. Elle est occulte et se réserve pour les spéculations abstraites d'une 
existence contemplative. Il faul bien du reste qu'il en soit ainsi pour que ce peuple 
qui, au vit" siècle, était complètement sauvage, se soit assimilé aussitôt la méta- 
physi(iue du bouddhisme, sa littérature et son esthétique. Depuis, il les a faites 
siennes tout en restant matériellement les barbares que les prédicateurs du boud- 
dhisme avaient trouvés autrefois. De là, les contradictions déconcertantes dont 
vous avez peut être été frappés. 



CONTRIBUTIONS 
A L'ETHNOGRAPHIE ET AU FOLK-LORE SAVOYARDS ' 

Par M. Rassat, Gruft'y (Haute-Savoie). 



I. — L'or du Chéran. 

Le Chéran, notre Pactole, roulait jadis des paillettes d'or ^ Aujourd'hui il n'en 
roule plus : c'est à croire que le niveau de ses eaux s'est abaissé ou qu'il a épuisé 
le filon précieux qu'il corrodait. 

Néanmoins j'ai été quelque temps l'heureux possesseur de deux paillettes du 
Chéran. M. CoUomb François, qui me les avait données à titre de gratitude, les 
avait trouvées dans la berge au couchant de la tête de l'ancienne passerelle de 
GrufTy à Cusy. Je les destinais au musée, mais quelque diable me les a soutirées. 
Une paillette, ce n'est guère plus gros qu'une aile de mouche. 

L'or a été, dans tous les temps, l'un des tourments de l'humanité. Aussi la recher- 
che des paillettes d'or du Chéran doit-elle dater d'une époque reculée. La profession 
d'orpailleur devint si rémunératrice qu'à la fin du xuF siècle les seigneurs rive- 
rains revendiquèrent leurs droits de propriété et exclurent de ses bords les vul- 
gaires laveurs de sables. 

Le droit d'orpaillage -fut affermé de 1319 à 140G pour une redevance fixe. Au 
xvF siècle on taxait chaque tabula dont se servaient les orpailleurs pour trouver 
les paillettes 'K 

Une tabula est une espèce de chenal portatif en bois, d'environ 1 m. 50 de lon- 
gueur sur Om. 40 de largeur, dont le fond est approfondi de m. 02 par des rai- 
nures parallèles et transversales sur les deux tiers de la longueur totale. Les côtés 
de ce chenal ont environ lOà 15 centimètres de hauteur. 

Berger durant mon enfance, j'ai vu opérer plusieurs orpailleurs avec leur tabula. 
Il m'est arrivé mieux que cela étant instituteur. Un jour, en conduisant mes élèves 
en promenade sur les bords du Chéran, nous trouvâmes dans une excavation 
ouverte dans le roc vif par les chercheurs d'or sous le Pont de l'Abime, encore en 
projet, une tabula véritable et un seau en bois. Quel heureux hasard! Quel plaisir 
pour moi d'improviser orpailleurs mes élèves ! Bien vite nous ramassons du sable 

1. Les pliotograptiies qui illustrent le présent article ont été laites d api'ès mes indications par 
MM. Rassat et I^ollier, de Grutfy. Elles représentent pour la plupart des ustensiles et des instru- 
ments savoyards à peu prés sortis de l'usage courant, ou qui tendent à disparaître devant les 
formes industrielles banales. 

On espère que cet article servira aussi d'exemple : Tethnograpliie de la France est encore à 
faire, et on doit la faire avec le même souci du détail et de la précision que s'il s'agissait de popu- 
lations exotiques. La Revue acceptera volontiers des articles descriptifs concernant les divers 
éléments des civilisations rurales de France. — A. v. G. 

2. G. de Mortillet, Géologie et minéralogie de la Savoie. Annales de la chcunbre royale d'ar/ri- 
cullure et de commerce de Savoie, tome IV, 1856, p. 318 (Sables aurifères du Chéran). 

3. V. de Saint-Genis, Histoire de Savoie, tome I, page 489. 



212 



REVUE D ETUNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



dans le seau; nous plaçons la tabula dans le courant de l'eau; nous versons le 
sable soi-disant aurifère sur la partie supérieure non rayée de la tabula; l'eau 
entraîne le sable, mais une partie est retenue dans les rainures avec les paillettes ; 
nous la trions prestement. Déception 1 Pas trace du métal rebelle à l'oxygène ! 

Un chercheur de Cusy, nommé Charvet, fut mieux favorisé. Il aurait découvert, 
il y a bientôt deux cents ans, un dépôt riche en paillettes ou le filon même du pré- 
cieux métal. Pour l'extraire il avait un four qui existe encore à Cusy. Le fait exact, 
réel, est qu'il s'est enrichi. Comment? La découverte d'une mine rencontre beau- 
coup d'incrédules. Ses allées et venues n'auraient eu pour but que de cacher l'ori- 
gine de sa fortune et d'éloigner les soupçons de la police. Toute supposition à part, 
c'est lui, Charvet, qui a donné aux hospices de Chambéry toutes les importantes 
fermes que cet établissement possède à Cusy. C'était à la condition de payer à per- 
pétuité et tour à tour les études complètes à deux enfants de Cusy, choisis parmi 
les pauvres les plus intelligents. Cette condition a été adroitement éludée. Au- 
jourd'hui elle est périmée. 

Quand Charvet eut réalisé sa fortune en domaines, le bruit se répandit qu'il 
l'avait recueillie en exploitant la mine d'or des bords du Chéran. Histoire ou conte 
la réputation aurifère de cette rivière ne fit que s'en accroître. 

Vers 1831, des mineurs du Pesey, arrondissement de Moutiers, vinrent s'établir 
à Gruffyaux fins de retrouver la mine. Ils étaient au nombre de six. Ils commen- 
cèrent par ouvrir une galerie horizontale au fond de la combe des Tnées (Tonnées, 
à cause du bruit que fait résonner la chute de pierres dans le Chéran). Ensuite ils 
en ouvrirent une seconde beaucoup plus haut, dans la même combe; enfin ils 
fouillèrent sur Cusy celle que la tradition attribue à Charvet. Elle est au pied de 
la roche ; nous pouvons en voir du chemin l'entrée ogivale. 
Enfant, j'ai pénétré dans toutes ces galeries. 

Toutes ces fouilles n'aboutirent pas à découvrir le dieu des harpagons; la pépite 

et le filon recherchés se sont 
toujours dérobés à ces bons en- 
fants de la fortune. 

Néanmoins leur vaine entre- 
prise fixa pour toujours la mine 
d'or ou le gisement aurifère aux 
alentours des roches qui sup- 
portent le pont suspendu de 
l'Abîme. 

La renommée de notre Pactole 
avait passé la frontière. 

En 1853, au mois d'avril, une 
société française entreprit à son 
tour la découverte de la mine 
d'or, mais opéra sur une plus 
grande échelle. Possédant un 
fonds social considérable, elle fit 
ouvrir sur les bords du Chéran 
une route carrossable qui péné- 
trait jusqu'aux rochers du Pont; construire dans le pré dit Planibeau une élégante 
maison pour le logement de l'ingénieur et de sa famille ; — pratiquer des 
galeries dans le roc vif; — refouiller celle qui est ouverte sur Cusy; — dé- 
tourner le cours de la rivière; mettre à sec le lit de la partie détournée au 
moyen de pompes expressément employées à cet usage et manœuvrées par une 




Fig. I. — Maison à Nûry sur Allj , à deux escaliers extérieuis, l'un 
en bois, l'autre en pierre. C'est la forme moderne de maison qui se 
n^pand de plus en plus en Savoie, à toit d'ardoises ou de tuiles, cham- 
bres nombreuses donnant les unes dans les autres en bas, et sur un 
corridor au premier étage. 11 me semble que l'escalier de pierre à mur 
|ilein décèle une iniluence italienne ou provençale. (A. v. G.). 



# 

RASSAT : CONtRIBUTlONS A l'eTHNOGRAPUÎE ET AU POLK-LÔRE SAVOYARDS 213 

centaine d'hommes qui se remplaçaient par moitié toutes les deux heures, etc. De 
la sorte on put visiter minutieusement les rives et le fond du Chéran. 

Tout fut inutile. Il se produisit un efTet contraire à Tespérance qu'avaient fondée 
les thésauriseurs : l'or qu'enserrent les bords du Chéran, comme un rare aimant, 
attira tout l'or de la compagnie. Ce fut à l'avantage du pays. Jamais nous n'avions 
vu autant d'or dans les mains de la population . 

L'ingénieur Outrait et l'administrateur de Satoé, comte de Saint-Jean, qui occu- 
pait la maison actuelle des frères Travers Joseph et Adolphe, s'enfuirent furtive- 
ment. Leur mobilier servit à indemniser quelques créanciers de la commune. La 
maison de Planibeau tomba en ruine. 

La maîtresse du comte, une Anglaise du nom de Lorton, qui avait été délaissée, 
fut arrêtée par le parquet d'Annecy. Mon père fut requis pour l'un des témoins de 
cette arrestation et emmené avec elle à Annecy, d'où il ne revint que le lendemain. 

Concessions successives : en 1857, au marquis de Larochejacquelein, de Paris; 
en 18o7, au général de Rochefort, de Saumur; en 1859, à Thomas Bordillon, ingé- 
nieur de Paris. Ces trois derniers n'ont pas fait exécuter de travaux '. 

En 1881, le père Curtet, lui-même témoin de toutes les infructueuses tentatives 
delà précédente société, se laissa gagner par la convoitise de la mine aurifère. 
Associé à quelques habitants, il fit creuser une galerie verticale d'environ quinze 
mètres de profondeur. Il prit un échantillon du soi-disant minerai qu'il rencontra 
à cette profondeur et le fit analyser. Le chimiste n'y trouva pas de l'or, mais de 
l'argent et il rapportait qu'un mètre cube de ce minerai pouvait en contenir pour 
une valeur de cinq francs. 

De par l'abbé Chatelard, hydroscope, le père Curtet était convaincu de Texistence 
de la miné sous un bloc appuyé obliquement au pied du rocher à une cinquantaine 
de mètres du Chéran. 

Sans autres capitaux que leurs bras, mes chers concitoyens renoncèrent à pour- 
suivre leur entreprise. 

Une dernière tentative. Des jeunes gens du lieu sur la foi d'un hydroscope et du 
curé Biord, d'AUèves, faisant fonction d'ingénieur, tous atteints aussi de la 
soif de l'or, ouvrirent sans succès un puits sur le plateau même du Semnoz. L'en- 
treprise fut arrêtée par un ac*cident presque risible. Une vache étant tombée dans 
le puits, nos naïfs mineurs durent la payer et combler le puits. Ce fâcheux événe- 
ment les désillusionna. 

II. — Où sont allées les pierres du château. 

Les hommes, nés de 1820 à 1827, me l'ont appris. Ils les faisaient dégringoler, 
en leur enfance, dans les oubliettes, sauter les murs et rouler dans le verger sei- 
gneurial. J'en ai encore vu moi-même des entassements sous les murs qui soutien- 
nent la terrasse de la cour du château. 

Venait prendre et se servir là qui voulait. Personne ne protestait. Les habitants 
de Gruffy commencèrent par se pourvoir. Aussi la plupart des maisons construites 
de la fin du xvm« siècle au milieu du xix^ se reconnaissent à quelques pierres de 
taille polies et à chanfrein, qui témoignent de leur origine. L'entrée intérieure de 
ma cave, construite en 1833, est encadrée de ces pierres. 

Quant aux pierres de maçonnerie, elles étaient prises par tout venant, de Gruffy 
à Marigny. Les dalles qui manquent au donjon sont allées à l'arche du pont neuf 
d'AIby. 



1. Mine de Chéran. Liasse de 11 pièces. Archives de Gruffy. 



214 



REVUE d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 



m. 



Mépris de la vie humaine. 



. A l'endroit des seigneurs, la tradition rapporte le fait révoltant suivant : 

« Un jour, Tan d'eux, ce ne peut qu'être qu un Compey, en revenant de la 
chasse, le carnier vide, tira et tua une femme, qui était à manger des cerises sur 
un cerisier, sans autre raison que le simple plaisir de se repaître de la contenance 

d'un être humain blessé mor- 
tellement. Ce crime ou mieux 
cette scélératesse s'est accom- 
plie sur le crêt de La Grilletta, 
au Mollard, à l'est de la mai- 
son Lagrange Jean-Pierre. » 




IV. 



Sorcellerie. 



Fig. 2. — Vieille maison, Gruffj ; la galerie à balcon, donnant accès 
dans la chambre, s'appelle lohje {logc/ia, italien), en dessous, porte de la 
cave ; tas de bois sous l'auvent ; à gauche en bas, le bivatè ou étable à 
porc?; le grenier continue sous l'auvent: la grange (grande porte) se 
trouve à droite. Ce type de maison est donc d(''jà une complication du 
type primitif, par accolement à la maison proprement dite des granges et 
appentis de toute sorte d'abord construits i=ol<5s (cf. ces types primitifs 
dans Meringer, Der deiitsche Baus, et Rhamm, Die altslawische Woh- 
niaïf/]. La maison savoyarde primitive, dont il existe encore un grand 
nombre de spécimens, ne comprend qu'une seule pièce avec foyer et che- 
minée à crémaillière, faisant face à la porte d'entrée surmontée du grenier, 
mais sans appentis ni loggia; on entre dans cette chambre soit de plein 
pied, soit par un petit escalier. C'est le type dit roman (cf. De Foville et 
Flach, Enquête sur les conditions de l'habitation en France; les mai- 
sons-types; 2 vol. Leroux, iS94); la maison kabyle n'en diffère que parce 
que le foyer est à droite, et n'est pas surmonté d'une cheminée; ce même 
type se trouve eu Bosnie. On trouve aussi en Savoie le type « oriental », 
à cour iatérieure (grandes fermes) importé par les colons romains (villa 
rustica) et si répandu dans la France du nord-ouest. Un troisième type 

est constitué par ces maisons à corridor central, importé do France et qui m - • - ii i i 

tend à devenir le type courant (environs de Paris, etc.). Le type appelé 11 était à 1 Ordre UU jOUr que 



Une femme, accusée de 
sorcellerie, fut, sur les ins- 
tances du baron, condamnée 
à être brûlée vivante dans un 
bain de chaux vive fxviii" siè- 
cle). 

Ce fait m'a été rapporté par 
MM. Anselmet Joseph, récem- 
ment décédé curé de Lathuile 
et son neveu Anselmet Jean- 
Claude, mon ancien élève. Ils 
l'ont tiré d'un extrait du re- 
gistre du greffe de la baronnie 
de GrufTy, extrait qu'ils ont lu. 



. — La guéi'ison de l'aveugle 
Mllliet Claude. 

En ce temps-là (xviii' siècle) 



chalet, dont il existe plusieurs variétés a été importé de Suisse. Enfin je 
signale les huttes des bergers provençaux (transhumants) et les grenis du 
Faucigny, cabanes bâties en pleins champs pour y conserver à l'abri de 
l'incendie le linge, les papiers de familles, les provisions de toutes sortes 
et les vieilles maisons comme il en existait au Grand Bonnard, bâties en 
poutres énormes, à grande chambre unique pour les gens et les bestiaux. 
L'habitation savoyarde est encore très mal connue, l'enquête de W. 
Corcelle n'ayant porté que sur les maisons (jurassiennes) du Bugey et du 
Petit-Bugey (A. van Gennep). 



saint François de Sales opé- 
rait des guérisons miracu- 
leuses. 

Un habitant du village des 
Choseaux, nommé Milliel 
Claude, qui était aveugle de- 
puis neuf ans, souffrait tous 
les maux et toutes les privations que vous pouvez vous imaginer. Des amis lui 
ayant représenté la puissance du futur docteur de l'Eglise, il se rendit à leurs 
conseils. Il partit pour Annecy conduit par son cher frère. Il fît ses dévotions 
dans l'église du saint. Ses reliques lui furent passées sur les yeux et naturelle- 
ment qu'en cet instant il le pria avec ferveur de lui rendre sa précieuse vue. Sa 
foi et son espérance ne furent pas déçues. Au bout de la neuvaine, il fut parfaite- 
ment guéri de sa cécité. 

Au comble de la joie, il témoigna hautement de sa guérison miraculeuse dans 
Tenquête qui précéda la béatification du saint homme. 



RASSAT : CONTRIBUTIONS A L ETHNOGRAPHIE ET AU FOLK-LOHE SAVOYARDS 



C'est donc avec raison que le Père Tissot admonesta de belle façon les gens de 
Gruffy, qui lors des fêtes du Doctorat de saint François de Sales (1878), n'étaient 
représentés en un pèlerinage que par le curé et le clerc de la paroisse, quand 
même à ce jour vivait un autre Milliet Claude dans le même village ^ 

VI. — L'enfant à deux langues. 

Un enfant du hameau de Corbet, qui se nommait Richard Jean-Claude, avait 
deux langues. Comme bien l'on pense, ses deux langues le gênaient. Il jetait un 
cri continuel. Jusqu'à cinq ans il n'avait vécu que de lait non écrémé. 

C'était l'époque où les évêques travaillaient à la béatification du bienheureux 
François de Sales. Le père et l'enfant furent mandés à Annecy. Alors, en présence 
des commissaires apostoliques, la mère de Chaugy lui passa dans la bouche un 
morceau du bois de la châsse du saint; puis l'enfant s'endormit, pour se réveiller 
au bout d'un quart d'heure en criant : « Papa, papa ! » Le pauvre homme fut si 
transporté de joie que tout le monde de la rue s'en amassa. L'on ouvrit la bouche 
de l'enfant et on ne lui trouva qu'une langue '. 

VII. — Une apparition et une gwh'ison miraculeuse à Gru/fy en JS60. 

Claudine Collombat appartenait à une très honorable famille, nombreuse mais 
Indigente. Dès l'âge d'environ 
dix ans, elle fut placée comme 
bergère de moutons. Devenue 
forte, elle entra en place chez 
un autre cultivateur de la 
localité. Là, elle gagna, eu 
fanant dans les marais, une 
maladie qui la contraignit à 
rentrer dans sa famille. 

Elle fut bienl(H privée de 
l'usage de ses membres -et 
clouée sur un lit de douleur; 
la misère s'ajoutait à la mi- 
sère. Elle ne pouvait trouver 
dans sa famille un adoucis- 




sèment à sa déplorable situa- (^a'^e à iV; 



Devant sa maison, inùres; contre la muraille, la la brauda, 
iporler le lait à la Iruitière ou IVomagerie communale) avec 
lion. Ses voisins s'apitoyaient couvercle; le type de la i,orte est courant en pays savoyard. 

sur son malheureux sort ; 

aussi lui faisaient-ils de fréquentes visites toutes marquées d'un acte de bienfai- 
sance tant en sa faveur qu'en celle de sa famille. 

Les bergers et les bergères de son temps allaient aussi la voir. Dans son état le 
plus grave, je l'ai vue lire en tenant son livre avec le menton et faire tourner les 
feuillets avec la langue. 

Un autre dimanche, le vicaire lui fit une visite après les vêpres; il était suivi 
d'un groupe d'enfants dont je faisais partie. Pour consoler la malheureuse, il lui 
dit avant de se retirer: « Demain matin, je dirai ma messe devant l'autel de la 
« sainte Vierge pour lui demander votre délivrance ». 

Vers le milieu de la nuit, de ce jour au lundi, elle s'écrie : « Mère, je suis guérie, 
« la sainte Vierge est venue m'aider à m'habiller ». Ces paroles m'ont été rappor- 



1. Extrait des procès-verbaux d'enquête pour la béatiflcation de F. de Sah 



216 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCtOLOGÎE 



téesen patois. Â ce cri toute la famille est en émoi. Tous ses membres se précipi- 
tent auprès d'elle. Deux courent à la cure annoncer cette extraordinaire nouvelle. 
Le curé, M. Besson, se lève aussitôt et accourt pour interroger Mlle Colombat sur 
les circonstances de cette apparition. 

En chemin, il pense qu'il a oublié, dans sa précipitation, de prendre ce qui lui 
était nécessaire pour écrire. Il passe chez mes parents qu'il réveille en sursaut, et 
prend dans mon nécessaire d'école ce qui lui était indispensable pour son enquête. 
Il court chez la famille Collombat. 

J'ignore le résultat de cette enquête comme aussi les constatations d'un certifi- 
cat médical qui aurait été demandé à M. le docteur Dagand. 

Bref, le matin du lundi, Mlle Collombat partait pour aller à la messe qui lui était 
destinée et arrivait au Mollard aux bras de deux dames après un parcours de plus 

d'un kilomètre. Là, elles montèrent dans 
la voiture de mes parents et c'est moi 
qui eus l'honneur de les conduire jus- 
qu'à l'ancienne église. Elles purent, avec 
un grand concours de personnes, assister 
à la messe qui devait délivrer Mlle Co- 
lombat. 

Sur le parcours, nous rencontrâmes 
beaucoup de femmes ravies d'étonnement. 
Un homme moins surpris s'écria : « C'est 
la guérison subite d'un rhumatisme ». 

Après l'émouvante cérémonie, Mlle Col- 
lombat fut retenue à la cure. 

Le bruit de sa guérison miraculeuse 
se répandit rapidement. Aussi affluèrent 
nombre de voitures de haut parage. 

Si Mlle Collombat eût été ramenée chez 
elle, sa misérable famille aurait pu faire 
une utile moisson. 

Enfin cette personne passa au couvent 
de la Visitation, où elle vécut jusqu'à sa mort sans avoir revêtu l'habit des Reli- 
gieuses. (Souvenirs personnels). 




Fig. 4. — Savoyarde de Gruffy en costume de tous 
les jours, perlant le bonnet blanc ordinaire (ea^^à) et 
les sabots do fabrication locale à empoigne de cuir 
et semelle de bois; rouet ancien (bérgo); à colé, le dO- 
vidoir. 



VIII. — Présages, croyances et coutumes. 

1. — Si la première personne qu'on rencontrait un vendredi matin était une 
femme, on devait s'attendre dans le cours de la journée à un fâcheux événement. 

2. — Si le coq ou les poules chantaient avant minuit ; 

Si, en jetant sur la table couteaux, fourchettes, cuillers, ils arrivaient à former 
une croix ; 

Si l'on renversait la salière ; 

Si l'on voyait passer des corbeaux sur une maison, c'étaient là tout autant de 
sinistres présages. 

3. —Si un mort raidissait tout de suite, on aurait encore à déplorer sous peu la 
perte d'un autre membre de la famille. 

4. — En parlant d'un serpent (serpet est féminin en patois), on ne devait pas dire : 
« la têta », mais « la maffé >> ; elle est u groussa », mais « tarblia », parce qu'après 
la mort du Iransgresseur, elle venait le battre en disant à chaque coup : « Ta ta 
groussa. » 



PLANCHE VI. 




Types savovai-ds (Grully) a bracliycophalie caractt'iiiliiiuc. 



RASSAT : CONTRIBUTIONS A l'eTIINOORAPHIE ET AU FOLK-LORE SAVOYARDS 217 

De même d'une abeille, on ne devait pas dire : « elle est crevée», mais « elle 
est morte. » 

o. — Si Ton cueillait des plantes pour faire des infusions ou des tisanes, il 
fallait les récolter le jour d'un tel saint, d'une telle phase de la lune. 

0. — Le flan ne réussit pas lorsqu'il est composé d'un nombre pair d'œufs. 

7. — Si vous vous faites couper les cheveux à la lune tendre vous gagnerez un 
mal d'yeux ou des maux de tète. 

8. — La prudence vous recommande de ne jamais entreprendre un voyage les 
vendredis 13 du mois. 

9. _ Quand il se rencontre que nous sommes 13 à table, nous pouvons nous 
attendre à ce que l'un de nous mourra avant une année. 

10. — Pour guérir un mal de poitrine, on applique sur la partie atteinte un 
pigeon ouvert vivant. 

11. — Si vous avez perdu votre porte-monnaie, versez dans le tronc de saint 
Antoine de Padoue quelques pièces de menue monnaie et vous le trouverez. 

12. — Pour vous délivrer des importunités d'un revenant ou d' « une àme en 
peine », versez dans un verre deux à trois centi- 
mètres d'eau bénite, placez-y un bout de chan- 
delle bénite qui s'élève au-dessus de l'eau et 
allumez la bougie; quand la flamme atteindra 
l'eau, elle s'éteindra, et soudain s'enfuira sans 
retour le revenant ou l'âme en peine. 

13. — Pour obtenir la guérison d'un malade qui 
lui est cher et pour délivrer un moribond des 
aflres de la mort et des angoisses de l'agonie, plus 
d'un fait dire une messe ou brûler un cierge 
devant l'aulel de la sainte Vierge. 

14. — D'autres, les mondains, faisaient célébrer 
discrètement des messes selon leurs intentions : 
par exemple, pour tirer un 'bon numéro au tirage 
au sort, pour gagner un procès, pour réussir dans 
un examen ou un concours, pour gagner dans une i-ig- ■>■ — Cosiume dc^ dimanches, i('gion 
loterie, pour un avantage quelconque, comme 
M*""^ de Warens pour le succès de ses entreprises. 

15. — Pour préserver les animaux domestiques de tout maléfice, plusieurs 
fixent aux poutres desétables des rameaux de buis bénits. 

16. — Plusieurs femmes croient que certaines empiriques de leur sexe possèdent 
le secret de guérir quelques maladies. 

17. — Un enfant vomit pour avoir fait une chute ou trop sauté : « il a l'estomac 
bas », s'écrie-t-on ; il faut appeler une telle pour le lui remonter. 

18. — Beaucoup de gens croient que les rebouteurs, qui n'ont pas fait d'études 
dans un établissement spécial, tiennent leur habileté d'un don particulier ou d'un 
secret de famille, attendu, dit-on, que mieux que les médecins, ils savent guérir 
les entorses et remettre les luxations, les fractures et les nerfs déplacés. 

19. Souvenir des bergers de mon temps. — Quand nous faisions du feu, nous ne 
le laissions jamais complètement éteint; nous ramassions pour le ranimer les der- 
nières brindilles restées alentour : c'était pour les anges qui venaient s'y chauffer 
et y veiller, 

20. — Si le nez vous démange, pensez qu'une vieille vous aime. 

21. — Si l'oreille gauche vous bourdonne, on dit du mal de vous. Si c'est 
l'oreille droite, on dit du bien de vous. 




218 



REVUE D ETHNOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 



IX. — Coules de veillées. 



1. La Sandgoga. — Si vous aviez vécu aa temps de la Parin-na d'Jhaque de 
Liaude, vous l'auriez entendue comme moi conter les faits et gestes de la Sand- 
goga, ou Synagogue. C'était une société secrète dont les réunions se tenaient dans 
les plus beaux prés comme aux Resces, à Planibeau, aux Rgonfos, aux Chene- 
vières. On reconnaissait à l'herbe presque sèche les traces circulaires de leurs 
rondes et de leurs ébats. Le diable s'y rendait, présidait les unes et les autres, les 
animait et y recevait de nouveaux adhérents. 

Les initiés jouissaient d'un don diabolique; pour se transporter aux réunions, 
ils enfourchaient un balai et, avec ce nouveau Pégase, sortaient de leur demeure 
et y revenaient parla cheminée. 

Leurs séances étaient toujours tumultueuses et licencieuses : c'était probable- 
ment un souvenir des Saturnales romaines. 

2. Lr Sarcan. — Le Sarvan était un être mystérieux et nocturne, mais très ingé- 

nieux et très taquin. Il se mêlait des 
soins du bétail d'une façon dérisoire. 
Ainsi, quand le domestique Sopet de la 
grange du Crêt-de-Grilléry avait servi le 
dernier repas à ses bœufs et qu'il était 
couché dans son lit de l'étable, le Sarvan 
arrivait et emplissait le râtelier de foi-n 
malgré les irascibles protestations, jurons 
et imprécations de Sopet. 

Pendant la nuil, il lui faisait bien d'au- 
tres vilenies : il faisait passer la tête de 
deux bœufs dans le même lien, ou emmê- 
lait si bien ensemble les crins de Ipurs 
queues (jue pour les séparer, Sopet élait 
obligé de recourir au moyen qu'employa 
Alexandre pour dénouer le nœud gordien. 
3. La D'moèla du naiit Chenolet. — La 
demoiselle du ruisseau Chenolet élait une 
fée jeune et belle mais fantasque, qu'on 
ne voyait jamais le jour. Toujours ar- 
mée de sa puissante et magique baguette, 
elle apparaissait au passant juste au moment où il metlait le pied sur Taqueduc 
de ce ruisseau, marchait à son côté jusqu'à la vi (chemin) du Crêtet là le quittait 
pour s'en aller par ce chemin. 

Le passant qui se piquait de galanterie ou qui croyait avoir affaire à une demoi- 
selle parente ou amie de la famille Grilléry, se faisait un devoir de l'accompagner ; 
mais, arrivée vers la grange, elle s'éclipsait, par la vertu de sa baguette, et plantait 
là son galant compagnon. Elle allait sans doute rejoindre ses compagnes, qui 
habitaient les fontaines des marais cachées derrière d'épaisses haies. Là, un vieil- 
lard m'a montré, il y a plus de cinquante ans, les pierres sur lesquelles ces fées 
lavaient leur lessive. 

A. Les agneaux des Trols-Nogers. — Montaqua, fermier au Mollard, s'en revenait 
seul de nuit d'Allèves, où il avait fêté la dive bouteille du Saint-Jean. Il se ren- 
contra aux Trois-Noyers avec deux agneaux qui descendaient de la montagne. 11 
en saisit un et l'emporta, l'autre le suivait. Montaqua se réjouissait en lui-même 




l'ig. 6. 
des dim: 



Coillc (bécna) de la région 
es el jour de fèlc ; deiilello i 



RASSAT : CONTRIBUTIONS A l'eTUNOGRAI'IIIE ET AU FOLK-LORE SAVOYARDS 219 

de son heureuse rencontre, mais le poids croissant de Tai^iieau vint bienlùl trou- 
bler sa joie; quand il arriva au Fresy, il n'en pouvait plus ; il fui contraint de 
lâcher son trop lourd fardeau. Il chargea le second agneau qui, tout d'abord, 
lui parut bien plus léger. Il ne tarda guère à être désillusionné. Au fur et à 
mesure qu'il avançait, sa charge s'alourdissait. 

Arrivé en amont de chez Lagrange, au Mollard, les bras allaient lui manquer; il 
fît un suprême effort et lança l'agneau par dessus la haie dans le pré de Michel de 
Granjhi, en s'écriant : « Diable, que tu pèses! — Qui t'a dit mon nom? » riposta 
l'agneau. Cette répartie dégrisa Montaqua. Les deux agneaux avaient disparu. 

5. Les feux- follets. — Historique. Durant un automne exceptionnellement chaud, 
le village de Vernet se voyait éclairé pardes feux aériens. La plupart des habitants 
crurent à des prodiges surnaturels. A cause des figures fantastiques qu'elles y 
observaient, les femmes y voyaient des apparitions de leurs ancêtres, des excom- 
muniés, des damnés. Aussi que de ferventes prières! Que d'humiliantes supplica- 
tions ! Les hommes, même les mieux considérés comme les plus indifférents, ne 
trouvaient pas de meilleures explications à ces phénomènes. 

Plusieurs, parmi ceux-là, avaient vu, en outre, sur le Crôt Perret, un chien 
gigantesque, rouge et blanc, qui gambadait sur ce plateau et qui épouvantait les 
passants, quand, d'un seul saut, il franchissait de son belvédère le chemin et une 
haie pour aller disparaître dans le champ voisin. 

Ces phén'omènes cessèrent de se produire à l'arrivée des froids. 
Ces flammes, faibles, légères, capricieuses, excessivement mobiles, qui marchent, 
volent, dansent dans l'air, qui présentent des formes contrefaites ou bizarres, qui 
causent de la frayeur dans les campagnes, ces Ilammes sont des feux-follets. Ils 
sont dus, disent les physiciens, à la combustion spontanée du sesqui-phosphure 
d'hydrogène ou gaz hydrogène phosphore, (|ui se dégage des cimetières, des fon- 
drières, des mares, des marais, des matières en décomposition. 

Or, le village de Vernet est contigu à un marais qui le confine au nord et le vil- 
lage lui-même repose sur une nappe d'eau souterraine qui se trouve au niveau des 
marais. Aussi chaque maison a son puits, qui n'a qu'une profondeur de i à 
5 mètres. 

D'autre part, le Crêt-Perret, qui le domine, est l'emplacement d'un cimetière 
burgunde. C'est donc le village le mieux privilégié en fait de feux follets. 

u Daniel raconte dans son Histoire de France, que le roi Charles IX étant à la 
« chasse dans la forêt de Lions en Normandie, on vit paraître tout à coup un 
« spectre de feu, qui effraya tellement sa suite, qu'elle le laissa seul. Le roi se jeta 
« sur cette flamme l'épée à la main, et elle prit la fuite ». 

Pourquoi la flamme s'enfuit-elle? Parce qu'en s'avançant rapidement sur elle, le 
roi provoqua une poussée d'air. S'il se fût enfui, il aurait causé un vide : le spectre 
en aurait aussitôt pris la place et eût paru poursuivre le roi dans sa course. 

Un jour, quelques minutes avant l'angélus, par un temps tout à fait doux, près 
de la croix Leutey, j'attendais mon ami et confrère en Saint-Hubert, M. Emonet, 
lorsque je vis un spectre rougeàtre, qui avait la forme grossière d'un grand lièvre 
et qui, d'un vol rapide comme celui d'une hirondelle, franchissait une haie de 3 à 
4 mètres. Mais je ne fus pas si brave que Charles IX : je ne tirai pas ! 

Un feu follet considérable : Le tumulus du Fresy (Gruffy) qui récelait des 
sépultures allobroges, fut un jour subitement embrasé. Louis Charles labourait 
le champ voisin, qui appartenait à son beau-frère Pierre Prunier. lien fut si effrayé 
qu'il s'enfuit au plus vite avec ses bœufs. (De mon cousin Pierre Orsat, son con- 
temporain). 



220 REVUE d'ethnographie et de sociologie 



Légendes. 



i. Le bâton doré du paire du Semnoz. — La plupart des touristes qui ont ol)servé 
les troupeaux du Semnoz sous la garde, apparemment insouciante, de leurs paires 
assis ou étendus sur Therbe, ont cru voir là, sans doute, un coin du séjour des 
Bienheureux aux Champs-Elysées. La réalité est tout autre ; ils n'ont remarqué que 
le beau côté de la vie pastorale, ils n'ont pas fait la part des nombreux désagré- 
ments et surtout des intempéries à subir. 

Ainsi le pâtre qui n"a pas ramené au chalet sou troupeau au complet est obligé 
de rebrousser chemin pour aller chercher les bêles manquantes. Tant pis s'il pleut, 
s'il vente, s'il règne un brouillard épais, s'il se voit contraint de fouiller l;i, forêt 
voisine. Pour se protéger des intempéries, il n'a que son vieux manteau, pour se 
guider dans le brouillard ou la nuit que ses souvenirs et ses oreilles ; dans ce cas 
un falot serait plutôt nuisible qu'utile. 

Quand le brouillard est si intense que le malheureux pâtre ne distingue guère 
qu'à cinq mètres autour de lui, plus il avance plus chaque endroit qui s'offre à sa 
vue ressemble au précédent. Cette uniformité du sol le désoriente à force de se 
répéter, il ne sait plus apprécier la direction de sa marche ; il peut passer et repas- 
ser dix fois à la même place sans s'y reconnaître et rester égaré des heures avant 
de retrouver enfin le sentier libérateur. 

Un pâtre, qui avait déjà passé bien des étés au Semnoz, fut un jour victime 
d'une telle mésaventure dont un incident merveilleux a laissé un légendaire sou- 
venir. 

Dans sa course pénible et agitée, il aperçoit subitement à terre une lueur qui 
l'éblouit. Il la frappe du bout de son bâton qui pénètre dans le sol, et parvient à 
l'éteindre. Cependant cetle particularité ne l'empêche pas de continuer encore ses 
recherches. 11 tend l'oreille de minute en minute; c'est en vain, il n'entend point 
de sonnaille. De guerre lasse, il se décide à rentrer au chalet, tout en pensant, en 
guise de consolation, que ses bestiaux ont pu prendre une autre direction et reve- 
nir d'eux-mêmes à l'étable. Il se dirige de ce côté, mais après avoir marché long- 
temps, il reconnaît qu'il s'est égaré. Il exhale sa mauvaise humeur en quelques 
vifs jurons et, en montagnard endurci et entêté, il ajoute : « Ni mes vaches ni moi 
ne serons perdus; bon gré, mal gré, nous retrouverons noire chalet ». Bientôt sa 
patience et son courage vont être couronnés de succès. Le brouillard se dissipe peu 
à peu, une éclaircie survient, qui lui permet de se reconnaître et d'arriver à sa 
chère demeure, où il a la joie de trouver le troupeau au complet et de goûter un 
repos bien gagné. 

Le lendemain matin, grand émoi au chalet : le frère du berger constate et fait 
constater aux domestiques qu'une matière dorée adhère à l'extrémité du bâton de 
son aîné. Tous y reconnaissent le précieux métal. Ils appellent l'heureux auteur de 
cette riche découverte qui l'ignore encore. Ils lui montrent son bâton : le pâtre 
constate à son tour que le bout en est recouvert d'un enduit d'or. Chacun le presse 
de questions. — « Où as-tu rencontré cette mine d'or? — Où j'ai passé. — Et où as- 
tu passé? — J'ai fait tant de chemin sans savoir où j'étais qu'il m'est impossible 
d'indiquer l'endroit. Mais j'ai vu une lueur brillante et je l'ai frappée du bout de 
mon bâton comme si j'avais voulu l'enfoncer dans la terre ». 

Après avoir mis le bétail au pâturage et vaqué, avec une hâte fébrile, aux tra- 
vaux de l'intérieur, tous nos chalaisans se mettent en campagne pour retrouver la 
prétendue source où devait couler l'or en fusion. Ils fouillent en vain la région 



# 

RASSAT : CONTRIBUTIONS A l'eTHNOGRAPHIE ET AU FOLK-LORE SAVOYARDS 2:21 

qu'avait dû parcourir le paire fourvoyé. Les nuits, les jours suivants, ils font 
courses sur courses, mais sans plus de succès. 

Tout en j^ardant leurs bestiaux, les chalaisans continuèrent longtemps à scruter 
les lieux et à rêver de la merveilleuse mésaventure du paire du Semnoz. 

Le Pâtre aviateur. — Les expériences d'aviation qui se multiplient aujourd'hui 
me remettent en mémoire un exploit du pâtre dont j'ai conté plus haut la mésa- 
venture. 

Il s'était épris déjà de l'idée d'imiter le vol des oiseaux et essaya de la réaliser 
en pratique. Il lit son expérience au Semnoz avec des engins des plus rudimen- 
taires. 

Aidé de son frère non moins agile que lui, il monta deux vans sur le faîte du 
chalet, se les adapta aux bras avec, en guise de queue, un balai. Ainsi équipé, 
il prit son vol, qui se changea bien vite en une chute, non sur le pré, mais en plein 
milieu du bousier. Il ne se fit aucun mal, il dut seulement prendre un bain dans 
l'étang voisin et renoncer à ses essais d'« aviation ». De cela, il y a, dit-on, 150 ans. 

XI. Pronostics du temps et dictons. 

1. Quand é cliar u golet d'Bojhe 
E s'gnio d'pliojhe. 

Quand le ciel est clair au col des Bauges 
Cette éclaircie est un signe de pluie. 

2. Quand, le lendemain d'un jour de pluie, le ciel est sans nuage dès l'aurore et 
qu'au lever du soleil, on aperçoit les maisons d'Héry d'une blancheur éclatante, 
c'est un faux espoir de beau temps : dans une heure ou deux, les nuages afflueront 
et la pluie ne tardera guère. 

3. Larglianchi dla ne L'arc-en-ciel du soir 
Essui h petê. Fait sécher la boue. 
Larglianchi du matin ' L'arc-en-ciel du matin 
P'téd'aiga dsur h ni Un. Met de l'eau sur les moulins, 

4. Quand le vent de Bauges (La Baudwa) vent du matin, souille plus haut que 
« la Croix du Chêne », on a de la pluie 

dans la journée. 

o. Le vent d'ouest ou de Chainaz nous 
annonce delà pluie et un refroidissement 
de la température . 

0. Si la bise souille avant 9 heures et 
tombe vers cette heure-là, c'est un indice 
de mauvais temps; quand elle ne vient 
qu'après 9 heures, on peut compter sur le 
beau temps. 

7. GrOU Vê et féna vilié ncoront pas Fi„. y. -Cuisine ancienne; lo chef de fanHlIoa..is a la 
dhàda. place qui lui est r(''sei-v(?e souffle le feu; niarmile suspen- 

^ . , c • MI , due à la c»(«c/iO (crc^maillôre) ; chenôl à tiroir OÙ on mel- 

brOS vent et temme vieille ne courent tait les aliments au chaud; les deux demi-cercles au 

pas inutilement. premier pian constituent la caffi' du matafan: on les 

accrochait à la crémaillère pour soutenir la grande poêle 

8. Quand un nuage, observé dans la à crè|,csdes n?. lo et n». 
matinée sur le Mont-du-Chat (montagne 

du Bourget), se trouve sur sa croupe nord-ouest entre onze heures et midi, 
nous pouvons compter qu'il nous arrosera dans la journée. 

Il en est de même lorsque le matin un nuage monte du couchant sur la mon- 
tagne de Ciisy. 




REVUE D ETflNOGRAPniE ET DE SOCIOLOGIE 



nouvelle lune, il pleut tous les 



9. Quand e plyu rjhor d'ia S'm-Méda, (8 juin) 
E plyu 40 jhor sin sarrétn . 
Quand il pleut le jour de la Saint-Médard, 
Il pleut iO jours consécutifs, sans s'arrêter. 

Ce dicton a été près de se réaliser en 1909. 

10. Quand il pleut le premier mardi d'une 
mardis de cette lune. 

11. Quand vous observez le matin, sur l'eau d'un seau rempli la veille, un com- 
mencement de vacherie (de rno-illa), cela vous promet de la pluie. 

12. Quand les hirondelles rasent la terre, c'est la pluie à bref délai. 

13. Les pronostics des vieux rhumatisants se réalisent presque toujours. 

14. Quand on entend Fhntelier du Pont-de-l'Abîme ou le châtelain de Cusy faire 

frire leurs truites ou leurs grenouilles, on peut s'at- 
„p^- _ : tendre à d'abondantes pluies. 

l.j. Quand on entend la cloche de La Biolle, elle 
nous annonce un changement de temps ou de la pluie. 




XII. 



Proverbes. 



1. Mais on braffe là petê pè rliar r sont. 
Plus on brasse la boue, plus claire elle est. 
Cela est à l'adresse des personnes qui s'insultent 

réciproquement. 

2. Il tourne son aile d'où vient le vent. 

3. Le peuple se laisse souvent entraîner comme les 
moutons de Panurge. 

A. La nuit porte conseil. 

o, A la vèria l'ala : il a tourné l'aile ; il est mort. 

6. Il ne faut pas mettre la charrue devant les bœufs. 

7. Douze métiers, treize misères. 

8. Comme on connaît les saints, on les honore. 

9. Où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute. 

10. Inlri' la lié è la S'in-Francê, l'coralïon dla frê. 
Entre les Rois et la Saint-François, le cœur de 

l'hiver. 

11. Jfzarva: V baptême, le bètiè sont c'min nos. 
Le baptême réservé, les bètes sont sensibles comme nous. 

12. On n'a jamais connu qu'une bonne belle-mère, et le loup l'a mangée. 

13. Terre a, guerre a. 

14. R'ii que crê d'prèdrc on na reusa 
Sovet tombe su na beusa. 

Celui-là qui prétend épouser une femme parfaite, tombe souvent sur une femme 
négligente et paresseuse. 

15. Tant va la cruche à l'eau qu'à la tin elle se casse. 

16. E faut Fpta la bûche u c. et rinvoï in Touno. 

Il faut lui mettre une bûche au derrière et l'envoyer à Thônes. 

17. Trop embrasse mal étreint. 

18. Terre à vendre, filles à marier, il n'en est jamais manqué. 

19. Fo pas peta pé io quon a l'c... 

Il ne fautpaspeter plus haut qu'on a le derrière. 

20. Â brebis tondue Dieu ménage le vent. 



j.-io-_ b. — \ ifiix licliu^ de l'omme, 
provenant dun troussean de mariée 
d'Héry il y a soixante ans. En liant, soie 
jaune, franges beige, fleurs lie de vin sur 
fond blanc '; en bas, à gauche gris beige, 
bordures violet clair et blanc, dessins à 
raies noires, taclio rouge du centre des 
rosaces ; poinlillé de flcuretles et de plu- 
mes de paon ; àdroile, canes bleu, sauf 
celui du coin de gauche en haut qui est 
rouge ; raies rouges bleues et vertes sur 
fond blanc. Influence (ou provenance) 
italienne. 



# 

PASSAT : CONTRIBUTIONS A l'eTHNOGRAPIIIE ET AU FOLK-LORE SAVOYARDS 2^23 

21. Charchl lo piu pla paille. 
Chercher les poux par la paille. 

22. I s'incré cmin 07i p)iu d^su la rogné. 
Il s'en croit comme un pou sur la rogne. 

23. Lé risades v niant sovet amnres. 

Les plaisanteries, les amusements commencent par des rires et finissent souvent 
en disputes amères. 
24 II ne faut pas vendre la peau de Tours avant de l'avoir tué. 

25. Tout travail mérite salaire. 

26. En février, il vaut mieux voir courir le loup qu'une femme tricoter au soleil. 

27. Quand toutes les poules ont chante, on ne sait pas celle qui a pondu. 

28. Diei rna maison, é né faut ])as mais dr pnés qa.é de cmaglios. 
Dans une maison, il ne faut pas plus de femmes que de crémaillères. 

29. F la panfe quininne la danfe. 
C'est la panse qui mène la danse. 

XllI. — Les Mariages au temps passé. 

1° Rivalités. — Quand deux jeunes gens courtisaient la même fille, ils devenaient 
souvent ennemis. Le fait se produisait principalement lorsque l'un deux habi- 
tait le même village que la fille convoitée. L'hostilité s'aggravait si le rival était 
d'une autre commune. Elle arrivait au paroxysme de la haine, si ce rival avait 
paru avoir quelque préférence. — Il faut savoir que la cour ne se pratiquait 
guère que pendant les longues veillées d'hiver, qui étaient, sans cérémonies, 
très fréquentées. — Le prétendant qui se croyait évincé se retirait d'assez bonne 
heure et allait comploter avec un ami. De concert ils se rendaient derrière les 
haies, nombreuses alors, qui bordaient le chemin du rival favorisé, l'attendaient 
son passage et le poursuivaient à coups de pierres. Plusieurs couples d'amis 
recouraient à ces procédés, qui n'avaient pas toujours du succès. 

Heureusement, ces restes de barbarie n'ont jamais eu de déplorables suites. 

Aujourd'hui la civilisation, l'instruction, le progrès de la courtoisie les ont faits 
disparaître. De par les relations sociales, les limites de communes sont générale- 
ment nulles. 

2° Contrats. — Sous le régime sarde, presque tous les mariages étaient précédés 
d'un contrat, dont les conditions donnaient souvent lieu à un débat entre les 
parties. 

Aujourd'hui, sous le régime de l'égalité des héritages, rares sont les fiancés qui 
règlent par un contrat leurs droits matrimoniaux. 

3" Fiançailles. — Les fiançailles étaient les promesses de s'épouser que se 
faisaient réciproquement les deux futurs époux. Elles étaient reçues dans l'église, 
en présence d'un ou deux témoins, par le curé, (jui récitait sur les fiancés les 
prières du rituel diocésain. 

Souvent les fiancés s'étaient auparavant donné des gages. 

Les fiançailles étaient suivies de l'achat des bijoux de l'épouse et des étoffes à 
confectionner pour l'habillement des époux et de leurs proches parents. C'étaient, 
d'abord, une alliance, un cœur et une croix en or, ou on argent, suivant la for- 
lune des parties; cœur et croix furent ensuite remplacés par des tours de cou, qui 
étaient parfois quintuples. 

Aujourd'hui on est plus pratique ; c'est une montre avec sa chaîne. 

Les fiançailles religieuses ont été supprimées à la suite du concile du Vatican 
(1870). 



224 REVUE D ETIINOGRAPUIE ET DE SOCIOLOGIE 

Sous le gouvernement sarcle, les mariages élaienl simultanément religieux et 
civils. 

A° Noces. — Le jour des noces était, comme d'ailleurs il est encore, un jour de 
fête et de réjouissance, où se rassemblent les deux familles des époux qu'on 
vient de réunir, ainsi que les parents et amis invités. De réjouissants carillons 
complètent la joie. 

Les épouses dont l'honneur est intact portent ce jour une couronne de fleurs. 
Celles dites riches sont vêtues de blanc. Les époux mettent à la boutonnière de 
leur habit un bouquet avec un nonid de ruban. 

Autrefois, toutes les personnes de la noce portaient sur leur poitrine une 
fleur artificielle ou une cocarde de rubans. En outre tous les hommes étaient 
pourvus d'un pistolet avec lequel ils tiraient force coups. Les décharges en 
étaient réglées : le cavalier de l'épouse en avait l'initiative. Les autres tiraient 
immédiatement les uns après les autres, quand la noce était en marche. De 
la sorte on pouvait compter le nombre de pistolets, qui montraient l'importance 
de la noce. 

Ces armes, salissantes d'ailleurs, maniées par des jeunes gens grisés parle plai- 
sir et quelquefois par le vin, étaient fréquemment la cause de divers accidents. 
On a donc fort bien fait de supprimer cet usage. 

L'épouse était conduite au domicile de son époux par toute la noce. Là, elle était 
reçue par une grêle de fines dragées que lui jetait sa belle-mère. Puis, toutes deux 
fort émues, elles s'embrassaient avec effusion. La belle-mère menait sa belle-fille 
s'asseoir sur le chenet de l'àtre près d'un bon feu et lui passait une louche. Que 
faire là ? Instruite des usages, la bru reculait quelques bûches du feu pour mon- 
trer qu'elle voulait être économe et soigneuse. Guidée par sa belle-mère, elle 
allait remettre la louche à sa place et prendre possession de la chambre qui 
lui était destinée. 

En ce temps-ià, les noces donnaient lieu à deux festins : celui de midi était 
servi chez les parents de l'épouse; celui du soir chez les parents de l'époux. 

Le dimanche suivant, (on se mariait le mardi) un repas appelé le rpeialUe, 
était offert chez l'époux aux parents, voisins et amis, qui, pour divers motifs, 
n'avaient pu assister à la noce. 

XIV. — Les Baptêmes. 

Les parents qui comptent sur la naissance prochaine d'un nouveau-né, choisis- 
sent dans leurs familles ou parmi leurs amis un parrain et une marraine, ou par- 
fois ne s'adressent qu'à l'un d'eux et lui abandonnent le choix de l'autre. 

Le jour fixé pour le baptême, la sage-femme ou plus souvent la marraine por- 
tait autrefois le nouveau-né dans son berceau jusqu'à la porte de l'église et le 
déposait sur une chaise ad hoc. Pour un garçon, le berceau était décoré d'une 
cocarde rouge et verte près l'oreille gauche, pour une fille d'une cocarde rose et 
blanche. Quant le prêtre se présentait, le parrain, s'il était adulte, prenait le ber- 
ceau dans ses bras et l'y tenait pendant les exorcismes. Ce qui pour lui était une 
corvée : je l'ai appris. 

Immédiatement après la cérémonie, le parrain donnait et donne encore la 
pièce au clerc pour que, par des carillons, il apprenne à la population qu'une 
famille se réjouit et qu'un nouveau chrétien vient d'entrer dans le giron de 
l'église '. Le carillon d'un garçon est annoncé avec la grosse cloche; celui d'une 
fille est annoncé avec la petite cloche. 

Par le baptême, le parrain est devenu le compère de la marraine, de la mère et 



RASSAT : CONTRIBUTIONS A L ETHNOGRAPHIE ET AU FOLK-LORE SAVOYARDS 




dupère du nouveau-né, et tous les quatre se traitent réciproqneincnl do compère 
et de commère. 

Une huitaine de jours plus tard, le parrain et la marraine font à la mère un pré- 
sent vulgairement appelé la rnlia {hi rôtie). Le minimum du présent comprend 
nécessairement de par son nom d'origine et d'usage 
un pain blanc, du bon vin et du sucre. On fait rôlir 
des tranches de pain, on sucre le vin et le fait chauf- 
fer, on trempe dedans les tranches de pain rôties. : 

Les parentes et les amies font aussi des visites à : 
la mère et lui portent la traditionnelle livre de sucre. ( 

La mère fait à la marraine un cadeau qui, autre- 
fois, était un tablier et qui est aujourd'hui une robe. 
D'ailleurs le tout dépend de la condition des per- 
sonnes. Ce cadeau se remet le jour du repas de bap- 
tême. 

Après tous ces témoignages de compérage et de 
parrainage, viennent les relevailles qui, à l'exemple 
de la sainte Vierge se font du neuvième au quarante- 
deuxième jeur à l'église la première fois que la nou- 
velle mère peut s'y rendre après ses couches. Elle 
paye à cette fin une offrande dont le prix n'est pas 
supérieur à celui des deux tourterelles ou des deux 
pigeons qu'offrit la sainte Vierge en pareille circons- 
tance. 

Pour le parrain et la marraine les cadeaux ne prennent fin qu'au mariage de leur 
filleul. 

La marraine achète la première robe. 

Vienne la première communion. Si c'est un filleul, le parrain lui achète ou paye 
un costume et la marraine, la chandelle. 

Si c'est une filleule, c'est la marraine (jui achète la robe, et le parrain, la 
chandelle. 

Le service militaire du filleul leur coûte encore bien des pièces blanches. 

Conséquences du mariage des parrains et des marraines. — 1° L'épouse du parrain 
devient la marraine courbe et l'époux de la marraine devient le parrain courbe, à 
moins qu'ils ne fussent mariés ensemble avant le baptême auquel ils avaient coo- 
péré. — ■ 2° De par l'église les parrains et marraines ne peuvent con trac 1er mariage 
avec leurs filleuls : il y a empêchement dirimanl. 



FiR. 9. — CeigiKigo du clianvre : les 
Sf'rans (peignes) sont fixés sur une 
planclie porlée par des montants fixés 
au plancher; tout Tinstrunient s'appelle 
s<'T(VU-oir ; à gaucho. horloge du 
xvui'- siècle, fabrication locale. 



XV 



Les Funérailles. 



Les voisins d'un malade lui font de fréquentes visites et s'offrent au besoin de le 
veiller. Si sa fin approche, ils rendent à sa famille tous les bons offices que peut 
exiger une pareille crise. Si la mort survient, ils tâchent de consoler les siens, ils 
les pressent de venir chez eux, ils se chargent de leur besogne domestique pendant 
ces deux ou trois jours néfastes; ils leur offrent une généreuse hospitalité. Ce sont 
là les procédés de la vraie fraternité ; conservons-les. 

A l'honneur de la population actuelle, on constate que les cortèges des enterre- 
ments sont devenus plus nombreux que par le passé. On a égard aux causes du décès 
et surtout à ses suites funestes pour la famille atteinte, 

Autrefois pour transporter les morts, on formait un brancard avec deux barres 
grossièrement façonnées et deux cordes. Pour chaque sépulture la famille du 



226 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

défunt fournissait un drap qui était placé sur la bière avant le drap mortuaiie. 
Barres, drap et la moitié du luminaire devenaient la propriété du curé. 

Aujourd'liui la fabrique fournit un brancard ad hoc, mais le drap fourni par les 
parents du trépassé et la moitié du luminaire demeurent acquis au curé. 

Au temps de Tancienne église, le convoi faisait le tour du cimetière avant d'en- 
trer dans réalise pour la cérémonie des funérailles. 

Le glas d'un homme commence avec la grosse cloche; celui d'une femme com- 
mence avec la petite cloche. 

Pendant les sépultures des enfants morts avant d'avoir communié, on sonne 
quelques courts carillons. 

A la distinction des sexes par la sonnerie des cloches, à l'entrée et à la sortie de 
la vie, s'attache une sorte de mépris pour le sexe faible et de lâche despotisme 
pour le sexe fort. 

Ordre des convois : les garçons et les filles des écoles, en tète le cas échéant ; 

Le bedeau porte-croix, les enfants de chœur, le clergé et les chantres ; 

Le cercueil porté par quatre hommes assistés de quatre aides. Les glands du drap 
mortuaire sont tenus par quatre amis ou quatre notables ; 

Les couronnes portées par des enfants, parents, amis ou voisins du défunt. 

Une croix en bois, généralement provisoire, portée par un enfant et que remplace 
bientôt une pierre lumulaire. 

Une grosse chandelle dite du luminaire ou encore de l'anoïê (en patois) ou de 
l'anniversaire, est portée par une femme en deuil parente ou voisine du défunt. 
Elle est destinée à servir durant une année dans les services célébrés pour le repos 
de son âme. Elle est anguleuse, à sa partie inférieure, les quatre angles sont en 
relief et arrondis en baguettes. Sur une longueur d'un décimètre, le pied est teint 
en vert ; 

Les parents et les amis. 

Les hommes, si c'est un défunt; les femmes ensuite. 

Les femmes, si c'est une défunte; les hommes ensuite. 

Quand la fanfare assiste aux sépultures, elle prend place après les enfants des 
écoles. 

Quand la Compagnie des Sapeurs Pompiers y assiste, les Sapeurs sont toujours 
immédiatement après les enfants des écoles. Huit pompiers sont chargés de porter 
le défunt en alternant 4 à i. Les autres pompiers prennent place après les parents, 
et après le Conseil s'il y est représenté. 

Les divers services : la messe d'enterrement se célèbre deux à quatre jours après 
la sépulture. Celle de mise à l'anoïè ou à l'anniversaire a lieu dans la huitaine. A 
celte messe, la femme ou la fille que s'est choisie la famille pour tenir la chandelle 
d'anniversaire, se tient agenouillée sur une chaise au pied du catafalque, en arrière 
du bedeau et sa croix, comme cela se fait à tous les services et à la messe de fin 
d'anniversaire. 

Le service de la chandelle n'est pas borné là. 

Tous les dimanches ordinaires (environ trois par mois) les porteuses de chan- 
delles d'anniversaire se rendent à l'église au commencement des offices, prennent 
chacune leur chandelle déposée dans un meuble à cet usage, se placent en ligne 
sur le côté gauche de la nef, devant la première rangée des bancs; la plus ancienne 
en deuil, est la première de droite en regardant l'autel; ainsi de suite en remontant 
à celle qui représente le dernier défunt. Le clerc allume la première chandelle, les 
autres le sont successivement par les porteuses. 

Le prêtre vient et chante le Liùera nie. Au Pater il lance un coup de goupillon 
vers la première porteuse, qui éteint aussitôt sa chandelle, va la déposer sur le 



RASSAT : CONTRIBUTIONS A l'eTENOGRAPDIE ET AU FOLK-LORE SAVOYARDS 227 

meuble ad hoc et s'en retourne à sa place; il récite ainsi l'un après l'autre un Pater 
pour le repos de l'àme de chaque représentant de la chandelle et donne chaque fois 
un coup de goupillon. 

Immédiatement avant le sermon les porteuses reprennent leurs chandelles qui 
sont allumées de la même manière que précédemment ; le prêtre bénit d'abord le 
n bénit, fait baiser un reliquaire à la femme qui l'a apporté, et les porteuses de 



pai 



puni jjciiii, iciii »jciio<^i <.iii 1 v^i.^^ L.t» .1 ^ V* .«. .v^.»» ^ ^_^„. ^-ri' 1 -- 

chandelles viennent ensuite à leur tour faire cet acte de vénération. 



XVI. 



Fi'tos cl ce l'r montes annuelles. 




1° La fête du Premier de inn. — Le jour du premier de l'an, les enfants des 
deux sexes vont, pour la plupart^ de maison en maison pour souhaiter la bonne 
année et demander leurs élrennes, qui sont naturellement leur mobile. La com- 
mune n'ayant pas de men- 

dianls, ils reçoivent partout 
un accueil favorable : des 
noix, des fruits, des dragées, 
des caramels, des sous. 

Entre voisins et amis, ce 
jour-là on se donne une cor- 
diale poignée de main et on 
s'offre une légère boisson 
quelconque. 

Les Sociétés, fanfare et 
compagnie ^des pompiers se 
réunissent ce jour à un ban- 
quet où les souhaits et la 
gaîté débordent et nous pro- 

mpttpnt linP riche et heu- Fi-. lo. - Sur le dc^anl, en ba^ /n/»=» ou |.la.|iic a moulci' !<■ Iiourre, 

meueni une ricne cl ntu ^,.,,.^. ,.s,,. ^„„,„|,e Je lal,ai-aUe(/;or,n),une/o/</a ou récpieiil à trans- 

reUSe année. porter rhulle do noi\, muni de courroies de cuir; dans le fond en haut, 

_ rj j- ■ P ri J "îa'n/"»/):, corljcille plate pour ';er\ir à table les ;»«/«/■«« (oi-cpe«) ; suspendus 

Les HOSSlieeS. lenaant ^ la table, uu rr^v^-K (lampe on cuimoI et <lcu\y)o./i("! cuillci-s en bois des 

les veillées des fêtes de Noël, i^s^uigcs. 

de la Circoncision et de l'Épi- 

phanie, avec les plaisirs de la table venaient les jeux dont le principal était 

les Bossliées. 

A cette fin, au temps de la maturité des noisettes et des noix, chaque enfant en 
faisait une provision. Les garçons les serraient dans une corbeille sphérique appe- 
lée bwëda ou hoèda, qui n'avait qu'une ouverture pour passer la main, et dans 
laquelle était souvent mort prisonnier plus d'un malheureux oiseau déniché. 
Les filles avaient leur cachette à part. 

Faire boszliée consistait à prendre dans ses mains un nombre indéterminé de 
noisettes, — les grandes personnes y ajoutaient des noix, — à les agiter des deux 
mains à l'oreille de son partenaire et à lui en demander le nombre exact. Avant 
de se prononcer il consultait quelquefois l'oracle. Voici comment on procédait pour 
cette consultation : 

On prenait des feuilles de pervenche, dite vulgairement violette des sorciers, à 
Gruffy dévnaille, on les déposait sur le couvercle du fourneau quand il était très 
chaud; on les tournait sens dessus dessous. La chaleur les faisait recroqueviller, et 
bientôt sauter en l'air en produisant un pétillement. Pendant cette opération on 
invoquait la feuille du destin en prononçant ces paroles : « Dévnaille, vire, 
dévnaille, vire », etc. « Pervenche, tourne », etc. Si, en retombant, elle prenait la 



±28 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



position qu'elle avait sur sa lige, on pouvait exprimer presque avec certitude 
le nombre qu'on avait pensé. En conséquence, on vérifiait le nombre de noix; 
il correspondait au nombre émis. Celui qui l'avait deviné gagnait toutes les 
noisettes ou noix que son partenaire avait dans les mains. S'il se fût écarté, 
par exemple, de 7 en plus ou en moins, il devait en donner le même nombre à 
son associé, ce qui arrivait souv(Mit ; car c'était encore un oracle rarement vé- 
ridique. 

^" Le pain bénit. — Tous les dimanches, le curé bénit un gros pain, ordinaire- 
ment safrané; autrefois ce n'était qu'un simple pain blanc. Ce sontla plupart des 
familles qui le fournissent, suivant l'usage, à tour de rôle. 

Au moment de la bénédiction, la dame qui l'a apporté se présente devant le 
prêtre qui lui fait baiser un reliquaire. Le clerc porte le pain dans la sacristie oix 
il le coupe pendant le sermon en petits morceaux pour être distribués aux fidèles, 
et conserve des crochrms fmorceaux) pour le prêtre, les enfants de chœur et la 
personne qui Va offert, alin qu'elle en fasse passer un à la famille qui aura la 
charge d'ofl'rir le pain bénit le dimanche suivant. 
3° Les /{ois d'il y a 50 à o5 ans dans ma famille. 

Mon prrc, que son emploi appelait à Annecy le mardi et le samedi de chaque 

semaine, rapportait un gâteau et un pain 
blanc pour cette fêle, qui se célébrait 
invariablement le (1 janvier : il y avait 
messe et vêpres. 

La nuit venue, la lampe [crwésu) allu- 
mée, mon père lisait dans la Vie des 
Saints les Rois mages, Ballhazar, Gaspard 
et Melchior ; ma belle-sœur s'amusait 
avec son bébé ; ma mère préparait la 
soupe à l'oignon ; mon frère aîné s'occu- 
pait du feu pour cuire la soupe et le pot- 
au-feu, coupait le pain en lèches et râ- 
pait le fromage; ma sœur et mon frère 
Jean et moi nous faisions hoszliée. 

Quand la soupe était trempée et servie, 
nous la mangions. Nous passions ensuite 
au pot-au-feu qui n'était que du salé de 
porc, et au dessert composé de tomme et 
de fruits. Notre vigne nous fournissait le 
vin. Puis venait le principal de la fête : 
le gâteau. Découpé en secret par mon 
les morceaux étaient ren- 
fermés dans une serviette. Voici le mo- 
jmolions : mon frère 
arrive [applaudissements répétés) avec son 
réjouissant et royal dessert : tout le monde fait un mouvement; je me lève, j'al- 
longe le bras; mon frère Jean, toujours taquin à mon égard, me repousse et 
allonge le sien sans succès jusqu'à la serviette ; elle est présentée à ma mère, à 
mon père, à mon premier neveu, etc. C'est à mon tour, malgré les protesta- 
tions de Jean. 

Aussitôt chacun s'empressait de chercher dans sa part son titre de roi ou de 
reine. A chaque découverte c'étaient des applaudissements suivis d'éclats de rire. 
Ma sœur se munissait de la serviette, et chaque fois que leurs Majestés buvaient. 




fail- 



les 



lu 11. - l'i ;;.uirlio a ilroilc : oui 
fourclios; ciéiiiaillpie ol pol a huile; lioUc à li-ansporlcr frère FraUCOis. 
le fumier dans les Niques en terrains très en pente ; fl(}au, 
{■le; sur le (le\ant, ('■couaUi ircwali/i) ou égoulloir pour 

''■^ ii'^'^'''Li''^- ment des douces 



CONTRIBl TIONS A L ETllNOGRAl'Il 



AU FÛLK-LOHl 



229 



elle se hâtait de leur essuyer la bouche, et chaque fois c'étaient de joyeux applau- 
dissements et des rires inextinguibles. 

Mon père finissait la soirée par une chanson de son jeune temps. 

4" La Saint-Anfoine. — Saint Antoine se retira dans une profonde solitude et se 
livra tout entier (285-350) aux pratiques de la dévotion. Le quadrupède qu'on lui 
a donné pour compagnon et qui l'accompagnait dans les fresques du chœur de 
notre ancienne église, nous a laissé croire que le père de la vie monastique s'en- 
tendait en l'art vétérinaire ou que tout au moins il avait reçu du ciel la faveur de 
l'exercer de là-haut. Aussi le jour de sa fête on exposait ses reliques et les fidèles 
apportaient à l'entour de petits paquets de sel et d'avoine destinés aux animaux 
domestiques malades. Le prêtre bénissait l'un et l'autre et faisait des prières pour 
conjurer les épizooties. 

5° Ln Chandeleur, 2 février. — Ce jour on porte à l'église bénir une chandelle, 
que l'on conserve dans chaque famille et que l'on allume à la bénédiction des 
gerbierset des maisons, à la vue d'un orage pour ('(nijurer la grêle et la foudre, 
en même temps qu'on fait brûler des rameaux bi'iiils. 

6° Le I" mars, métayers et fermiers, ces parias de diez nous, dont les baux 
viennent d'expirer, sont en route pour leur nouvelle métairie ou ferme. (3n les 
voit passer avec leurs voitures chargées de meubles et de i)iovisions et sur les- 
quelles sont juchés leur femme et leurs tout jeunes enfants, (lui souvent y gre- 
lottent. 

l"^ Le 25 »(rt/'.9, jour de l'Annonciation, c'est lo tour des douiesti(]ues (jui n'ont 

leurs nippes. Aujourd'hui l'elat de 



impngne ils vivent avec 1; 
é a eu ses fêles de licence. 



famille 
A Uome 




pas contracté un nouvel engagement à voyag 
ceux-ci s'est considérablement amélioré. A la 
et sont traités avec égards. 

8° Le carnaval. — Chaque peuple de ranti([ 
c'étaient les Saturnales. Chez nous, 
c'était, la veille de l'entrée en carême, 
une fête où l'on se gorgeait souvent. Au- 
jourd'hui ces excès sont tombés en désué- 
tude, comme aussi le jeûne qui les sui- 
vait. On ne s'aperçoit plus du mardi-gras 
à la campagne que par des jeunes gens 
masqués qui s'en vont se présenter dans 
quelques maisons oii parfois ils se livrent 
muets à quelque simulacre scénique, 

9° Le premier dimanche suivant est le 
jour des allouïes et des brandons. 

Ce jour-là les enfants vont crier devant 
la maison des mariés depuis un an : 

allouiâ, allouià, repensa é groussa. Les nouveaux époux s'attendent à cette séré- 
nade. Us ont invité à dîner leurs parents, des amis, les parents de leur conjointe, 
qui ont à tâche d'apporter le gros des aUouiées. Quand les enfants ont bien crié, 
les gens réunis à l'occasion de cette fête leur jettent des noix, des fruits, des car- 
glins {rioutes de carin-ma), des sous. 

La nuit venue, les enfants se pourvoient d'une botte de paille peignée {un mafo) 
et s'en vont sur une hauteur. Ils prennent une poignée de cette paille, y mettent 
le feu et tournent et retournent en décrivant des cercles entremêlés pendant que 
dure leur provision. Ces feux de joie se font dans l'intention de brûler les mouche- 
rons pour toute l'année, à la condition qu'on ait au dîner mangé des beignets. 

10° Le 19 mars, la Saint-Joseph. Mariage des oiseaux. 



a lili' OU à f.iiinc (Icufi'o) et 
mer suivail auffcfois ,\l' lalilc; 
iitc ^c susperiil.iil au plafond 
iioiM'tlcs {boiicdc on crohnta). 



230 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



H" Le Dimanche des Rameaux, ou Pâques fleuries. On se munit d'un rameau de 
buis, on le porte à la messe pour le faire bénir. On le rapporte à la maison, on en 
fixe un peu partout à l'intérieur pour éloigner tout malheur. 

On conserve Fun de ces rameaux dans le fond de l'armoire pour les temps 
d'orage et pour le cas oîi un membre de la famille viendrait à trépasser. Quand ce 
jour d'affliction arrive, on place un verre d'eau bénite près du lit du défunt ou sur 
sa bière et dedans une branchette de ce rameau. Les visiteurs s'en servent pour 
l'asperger en priant Dieu pour le repos de son âme. 

12" Le Paradis du Grand-Diu ou du Grand-Jeudi. — La veille de ce jour, le 
curé et son clerc ornent Tautel qui, au nord, fait pendant à celui de la sainte Vierge. 
Le lendemain ils y exposent le Saint-Sacrement. 

Chacun, selon sa dévotion, fait une visite à cet autel communément appelé Para- 
dis. Les mères y conduisent leurs enfants bien parés dès qu'ils marchent. 

Los ténèJjres étaient un oflice divin qui se célébrait à la tombée de la nuit le 
mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte. 
On y chantait à une seule voix les lamentations de 
Jérémie sur les malheurs de Jérusalem. Le ton en 
était plaintif et produisait l'impression lapins atten- 
drissante. Après chaque partie, on éteignait deux 
chandelles. 

Cet office était attrayant surtout pour les enfants. 
Aussi nous étions là 70 à 80 garçons tous pourvus 
d'instruments destinés à faire le plus possible du 
tapage : crécelles et tapets à maillet, de toutes les 
dimensions, qui, durant l'office, se décelaient par ci, 
par là, malgré une défense expresse et appelaient 
rintervcntion du prêtre. 

Après l'extinction de la dernière chandelle, l'ohs- 
curité était près d'être complète : c'étaient les tônè- 
Fig. 13. — Dies^oir {ra/iji, sr/iji) j^j^es ; à cc uiomeut le curé donnait à notre orchestre 

cliaig('- norrnalcnicnl : en liaiil les assict- i • i i , r 

les, au milieu, les verres ei les bols, en uouvcau le Signal de commcncer son concert, en frap- 

Las les seaux, elc. ;, à droite, s-'ande ^^^^ ^-^^^-^ ^,3^,.-, ^^Q j^^j-j jjypg J^ table de COmmUuioU . 
poêle à ma lu fmi.r : a çrauclie les deux ' 

pochonsA'un eu 1er, lauiro en bois. Sur-lc-cliamp c'était un bruit infernal, mais de courte 
durée. Les grandes personnes se retiraient aussitôt. 

Le vendredi saint, après une longue cérémonie, a lieu le baisement des pieds 
du crucihx. 

13° Pâques. — Ce jour, Tomelette ou les œufs à la coque bariolés ou sans tache 
figurent toujours au dîner. 

En ce jour se rencontrait la première lete des bergers avant le partage des com- 
munaux. ^ous, bergers de chèvres et de moutons, nous emportions chacun trois 
ou quatre œufs cuits dans leur coque et les mangions ensemble groupés en cercle. 

S'il faisait encore froid, nous ramassions chacun un fagotin de brindilles de bois 
mort dans les bois, nous les entassions les uns sur les autres, nous y mettions le 
feu ; bientôt les flammes s'élevaient à deux ou trois mètres : nous appelions cela 
un ralyi, autour duquel nous dansions. 

La deuxième fête était lapéld. Ce jour-là, nos mères mettaient dans notre pane- 
tière la péld, soit généralement une omelette aux herbes, ou matefin au lard et 
aux herbes. Elle avait toujours lieu le premier dimanche de mai. 

Pour manger la pélâ, nous nous placions encore en groupe ; mais nous choi- 
sissions un endroit charmant, près d'une fontaine, pour y trouver notre boisson. 

La troisième fête avait lieu à la Saint-Jean, probablement en mémoire de saint 




RASSAT : CONTRIBUTIONS A L ETHNOGRAPHIE ET AU FOLK-LORE SAVOYARDS 



23i 



Jean et de son inséparable agneau. Pour cette circonstance, la gâterie était une 
tomme grasse passée dans des feuilles de noyer ou de trèfle. 

Au moment de manger la pélâ et la tomme, chacun partageait la sienne en 
autant de parts que nous étions de bergers et de bergères et en faisait passer 
une part à chaque camarade. De la sorle nous goûtions de loules les pelas et de 
toutes les tommes. Xos fêles devenaient de véritables agapes. C'étaient les fêles 
des plus beaux jours de la vie. Pour manifester publiquement notre joie, nous 
couronnions de fleurs quelques-uns de nos animaux. 

14° Les Rogations étaient dernièrement des prières publiques faites procession- 
nellement à travers les villages et les champs. 

Toutes les croix que la procession devait inévitablement voir dans son délilé se 
trouvaient surabondamment ornées : un grand drap bien blanc attaché aux croi- 
sillons, couvert de fleurs et de cadres de divers saints, au pied, un autel bien disposé 
et fourni de chandeliers et de vases, de bouquets. A droite et à gauche de cet autel, 
les habitants avaient déposé une poignée de verges de coudrier. 

A son passage, ie curé faisait des prières et bénissait tous les objets déposés à 
celte fin et en particulier les verges, qui, après la cérémonie, portaient le nom de 
verges bénites. 

Le dimanclie suivant, chaque propriétaire allait dans chacun de ses champs 
planter une verge bénite à laquelle il nouait, après des invocations, un bouquet 
composé d'un épi et de fleurs spontanées du champ. 

15° La F('le-Dieu était l'une des cérémonies les plus imposantes à raison de sa 
splendide procession. Au temps d(! l'ancienne église paroissiale, on dressait le 
reposoir devant la croix de feu Ja('(iuos 
Crochon, en face des écuh^s (Talurs. Aprr- 
la prise de possession de la nouvclli: 
église, le reposoir fut établi au Mollard, 
près du vieux bassin . 

Celte procession, dont le clinquant nui- 
sait à rédilicalion, est anjourd'hni aljan- 
donnée, soit à cause de linditTerenci; d(î 
la population, soit à cause surtout des 
dangers que ferait courir aux lidèles le 
passage de nombreux véhicules. 

A celle procession assistaient trois con- 
fréries : les hommes et les femmes de la 
confrérie du Saint-Sacrement et celle des 
filles du Rosaire. 

Les deux premières y portaient cha- 
cune une croix et, en pendants, deux fa- ^ „ , 

^ . Fifr. 15. — Ancienne Ijanniôre L't r/o»forons (lanlcrncs 

lots allumés. Les hlleS du Rosaire, la tele de procession) do la paroisse de St-Pienc-ès-liens, GmlTy. 

couverte d'un voile, portaient une élé- 
gante bannière. Celle-ci était enrichie de quatre cordons terminés par un gland : 
ils étaient tenus par quatre filles dont deux marchaient en avant et deux suivaient. 

Confrères et sœurs du Saint-Sacrement étaient revêtus d'un habit blanc sur 
leur costume de fête. 

En outre, les hommes avaient la tête couverte d'une cagoule, sorte de capuchon 
doublé qui se levait en arrière. Précédemment il ne se doublait pas : une moitié 
était baissé en avant et l'autre moitié levée en arrière. Celle d'avant était percée 
vis-à-vis des yeux. La cagoule de Christophe et de mon père, quoique levée double 
en arrière, laissait apercevoir ces deux ouvertures. 




232 



REVUE D liTilNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 




1G«» La Fêle Aalionale se célèbre tous les ans le 14 juillet. Récemment, elle était 
annoncée par des décharges de boîtes, qu'on a eu la sagesse de supprimer pour 
éviter tout accident; mais on continue les sonneries de la veille et du jour. 

17° La Vogue, c'est la fêle patronale ou du patron de la paroisse, qui est 
saint Pierre ès-liens (1'' août) — (Voir un tableau de sa délivrance de prison par 
un ange au fond de l'église nctuelle). C'est la fête de l'intimité familiale. Elle se 

fait généralement avec des parents qui 
n'habitent pas la commune, mais qui y 
ont été invités. Après le copieux dîner 
de ce jour, toute la famille, parents, 
grands et petits, vont voir, la main dans 
la main, les distractions de la fête, ache- 
ter des gâteries aux enfants, trinquer au 
café. On s'en revient un peu tardivement 
souper et manger les restes de la poule 
au pot. 

iS" Lé hloyerie ou bloyèson ou le teil- 
lage du chanvre. 

Celle occupation n'est plus en usage, 
car nous avons abandonné la culture du 
chanvre. Dans l'antiquité on ne le culti- 
vait que pour faire des cordes. Ce n'est 
qu'au xvi*" siècle que sa culture commença 
en France, puisque l'histoire cite comme 
une rareté les deux chemises de loile de 
chanvre que possédait Catherine de IMédi- 
cis. C'est à croire que nos aïeux n'en por- 
taient pas, et n'en ont porté guère avant 
la fin du xvii'^ siècle. A cette époque la 
ciillure du chanvre prit une grande im- 
portance : le cadastre de 1738 en est un témoin irrécusable ; il nous montre que 
chaque famille avait sa chènevière et qu'en général ces chènevières étaient dans 
le même territoire, dont plusieurs gardent encore aujourd'hui le nom; car, con- 
trairement aux autres cultures, le chanvre se cultivait tous les ans sur la même 
pièce de terre. 
Les bloyeries se faisaient de la fin août à la fin septembre. 

Les propriétaires, qui ne pouvaient avec leur personnel suffire à leur teillage, 
invitaient à une ou à plusieurs veillées les femmes et les filles de leur village; car 
rares étaient les hommes qui se livraient à cette besogne. D'ailleurs ce travail 
n'était pas salarié : on se contentait d'offrir aux teilleuses une collation à la fin de 
la veillée. 

Les bloyeries étaient des veillées de plaisir, on y chantait, on y dansait, on y 
riait aux éclats, (en palois : arcafà), elles avaient pourtant un tort, celui d'auto- 
riser les jeunes gens à se mêler aux jeunes teilleuses. Aujourd'hui cela ne serait 
pas toléré. 

19° La San Fil ou La Saint-Félix, 20 août : c'est la foire universelle de la région. 
L'aveugle de naissance, Charles CoUombat, le chansonnier du canton, s'y trouvait 
tous les ans avec une chanson nouvelle. 

20" La San-Pchi ou la Saint-Michel, 29 septembre. C'est l'époque la plus favo- 
rable pour les semences; c'est en outre le nom qui englobe tout l'automne. 
Au xviiF siècle, c'était la date du paiement des servis dus au curé et au seigneur. 



Fig. a. — Poi'lc de l'ancienne église de Grulïy, 
aujourd'hui porte de remise ; seiile en bois ; tabouret 
à un pied servant pour traire les vaclies; cric avec 
madrier percé de trous, levier en fer et cliaine, pour 
soulever les troncs d'arbres ; au-dessus, les dou\ 
types de joug. 



RASSAT : CONTRIBUTIONS A L ETHNOGRAPHIE ET AU FOLK-LORK SAVOYARDS 233 

21° La San Luca ou la Saint-Luc, 18 octobre. Dès ce jour, il faut semer épais. 
De là le dicton patois : Dé poê la San-Luca, é faut dobllà la pnïa. 

22° Toussaint, c'est la fête de tous les saints, de ceux qui n'ont pas trouvé une 
place dans le calendrier, qui sont certainement les plus nombreux, et parmi lesquels 
nous pouvons compter des parents, des bienfaiteurs, des amis. C'est la fête du 
souvenir de tous ceux-là. En ce jour nous allons visiter au cimetière les tombes 
qui nous sont chères; nous y prions, nous y déposons des couronnes et des fleurs. 
Cette fête se célèbre le l'"" novembre. 

23° La Saint- Martin., 11 novembre, foire à Alby de chez nous; grand marché de 
châtaignes renommées. On s'y approvisionne de tout ce qui est nécessaire au vête- 
ment d'hiver. C'est la foire du canton: beaucoup s'y rendent pour fêter l'achève- 
ment des travaux agricoles. Ceux qui restent à la maison se paient du farniente 
et beaucoup de gâteries. 

24" Les Saint-Andrées sont les plus importantes foires d'Annecy : elles ont lieu 
les lundi, mardi et mercredi après la Saint-André, le 30 novembre. C'est le plus 
grand marché à blé du département. Propriétaires et fermiers y viennent vendre 
leur superflu. Les fermiers payent le prix de leur fermage et s'acquittent de ses 
accessoires : beurre, poulets et chapons. 

25° Chaland'e ou Noël. A l'occasion des fêtes de cette date (il pouvait s'en ren- 
contrer quatre consécutives sous le régime sarde), la plupart des familles faisaient 
deux fournées de pain : l'une de pain ordinaire, l'autre de pain blanc, soit de pur 
froment. A celle-ci s'adjoignaient des tourtes de courge et de fruits. S'il y avait 
lieu, elle comprenait en outre un pain d'un kilogramme pour le domestique, qui 
profltait des fêtes pour l'emporter dans sa famille. 

La veille, mon plaisant de frère Jean commandait à notre mère de relever ses 
manches jusqu'au dessus des coudes, et m'envoyait chercher chez les voisins le 
« levain des rissoles « ; mais il ne m'a attrapé qu'une fois. Ma mère se mettait à 
pétrir la pâte des rissoles et à faire marcher sa ridelle. 

Durant la veillée, la tranche de Noël ronflait dans le fourneau, et nous jouions 
à boslië (Voir le-- de l'an). Après souper, je partais tout aussitôt pour aller glisser 
par la Banche avec mes camarades, en attendant la messe de minuit, 

A notre retour, nous trouvions un bon feu et une collation appétissante. 



COMMUNICATIONS 



DE QUELQUES PERSISTANCES D'ORDRE ETHNOGRAPHIQUE 

CHEZ LES DESCENDANTS DES NÈGRES 

TRANSPORTÉS AUX ANTH.LES ET A LA GUYANE 
Par M. Maiii'ice Delafosse (Paris) 



Les régions de l'Afrique qui fournirent le plus d'esclaves à TAmérique durant 
les xvi% XVII' et xviii" siècles furent, comme on le sait, la Sénégambie, la Côte- 
d'Or et la Côte des Esclaves. Les Noirs embarqués en Sénégambie provenaient pour 
la plupart de pays assez éloignés de la mer et appartenaient à des peuples divers; 
ceux embarqués dans les escales du golfe de (jjinée au contraire provenaient de 
pays situés en général à proximité de la côte et appartenaient le plus souvent aux 
mêmes groupes ethniques que les populations qui les avaient capturés et vendus 
ensuite aux négriers européens. Il s'ensuit que ce sont les esclaves provenant de 
la Côte-d'Or et du golfe de Bénin qui ont pu le plus facilement conserver en 
Amérique l'intégrité de leur type anthropologique et de leurs caractères ethnogra- 
phiques. Il semble que, par l'examen des coutumes aujourd'hui encore observées 
chez les descendants de ces nègres déracinés, on peut arriver, dans une certaine 
mesure, à déterminer quelles sont les populations qui ont fourni, dans chaque 
province donnée de l'Amérique, le plus fort contingent d'esclaves. La chose est 
surtout possible dans les provinces qui, par leur situation géographique, se 
trouvent condamnées à un isolement au moins relatif : telles sont, à ce point de 
vue, les îles des Antilles, et, pour une autre raison, les régions forestières,* de 
pénétration dilïïcilo, qui chevauchent sur la Guyane française et la Guyane 
hollandaise. 

Dans l'ile d'Haïti, nous nous trouvons actuellement en face d'une population oi^i 
domine le sang noir, mais qui a reçu, extérieurement tout au moins, une imprégna- 
lion européenne très notable, tant dans sa civilisation sociale et politique que 
dans ses coutumes matérielles, sa religion et son langage; ce dernier est le français 
— ou tout au moins le créole français — dans une partie de l'île, et l'espagnol ou 
le créole espagnol dans l'autre partie. Les Haïtiens actuels semblent n'avoir con- 
servé aucun souvenir de la patrie africaine de leurs ancêtres et ignorent même le 
nom delà région de l'ancien continent d'où sont venus ceux-ci. Or l'examen des 
survivances de la région ancestrale prouve, à mon avis, que la majorité tout au 
moins des noirs transportés d'Afritjue en Haïti provenait du Dahomey ou du moins 
de la partie de la Gjte des Esclaves habitée depuis plusieurs siècles par les 
peuples de famille éhow^. qui l'habitent encore et dont l'un constitue le peuple fon 
ou dahoméen. 

La religion des Ehoué en général et des Dahoméens en particulier est caracté- 
risée par le culte d'esprits appelés vôdou dans la langue du pays, mot qui signifie, 



I 



DELAFOSSE : PERSISTANCES ETHNOGRAPHIQUES CHEZ LES DESCENDANTS DES NÈGRES 235 

semble-t-il, « en contact (dou) avec ce qui est à l'écart {vô), avec les choses 
cachées ». Les nègres d'Haïti, s'ils sont chrétiens en apparence, pratiquent 
cependant un culte qui s'adresse à des esprits, et ces esprits sont appelés à Haïti 
(( vaudoux ). ; ce n'est pas seulement leur nom qui est identique à Haïti et au 
Dahomey : les symboles servant à représenter les vodon sont en général les mêmes, 
et l'un des plus répandus à Haïti est un serpent de l'espèce des couleuvres, 
absolument comme à Ouidah, qui était le point de concentration des esclaves 
vendus aux négriers parles rois du Dahomey, avant l'embarquement; les prêtres 
initiés peuvent, comme au Dahomey, parler aux serpents sacrés et se faire 
comprendre d'eux, et ils leur font rendre des oracles; les sacrifices, consistant 
principalement en poulets, sont offerts aux vôdou haïtiens selon les mêmes rites 
qu'au Dahomey; à chaque esprit correspond une association secrète, dont les 
réunions se tiennent la nuit, à l'abri des regards indiscrets, dans des gorges 
rocheuses, dans le lit desséché des rivières ou dans des îlots situés en bordure de 
l'ile ; ces réunions débutent par des danses et des chants spéciaux qui commu- 
niquent aux initiés une sorte d'hébétement ou d'ivresse; les affiliés s'y rendent 
pour obtenir des prêtres soit des poisons véritables, soit des philtres ou des 
amulettes destinés les uns et les autres à causer la maladie ou la mort, à décimer 
les troupeaux, etc. Tout cela se retrouve au Dahomey avec une saisissante analo- 
gie. Comme à la Cûle des Esclaves, les associations religieuses haïtiennes revêtent 
à l'occasion une forme politique : du temps de l'esclavage, elles servaient aux 
esclaves à résister à la tyrannie des maîtres et à se défaire au besoin de ceux-ci, et 
c'est même là, très probablement, (lu'il faut chercher la cause de leur force de 
résistance à l'envahissement de la civilisation européenne. On sait que ce sont les 
sociétés des « vaudoux » qui, en 1791, organisèrent la grande révolte contre 
les Blancs; actuellement encore, ce sont elles qui font ou défont les présidents 
de la République haïtienne, et il est au moins curieux de voir les généraux Légi- 
time, Salomon Sam, Firmin et autres à la merci d'organisations religieuses cal- 
quées sur le modèle des organisations similaires du Dahomey, alors que, depuis 
plus de cent ans, aucune relation n'existe plus entre Haïti et la Côte des Es- 
claves. Ce phénomène de persistance ethnographique, en dépit du changement de 
pays, de milieu, de civilisation générale, de langage, etc., m'a paru digne d'être 
signalé à l'attention de l'Institut Ethnographique; il mériterait, je crois, de faire 
l'objet d'une enquête spéciale et approfondie. 

X la Guyane, on constate, dans d'autres circonstances, un phénomène non moins 
intéressant. L'existence de ce phénomène a été révélée en 1883 par l'ouvrage du 
D'" Crevaux, ' mais ce dernier n'était pas à même de rapprocher les observations 
qu'il a faites en Guyane des faits correspondants qui existent à la cote occidentale 
d'Afrique, et les pages fort curieuses qu'il a consacrées aux iNoirs redevenus sau- 
vages du Maroni ont passé à peu près inaperçues. Ces Noirs [Boni, Vouka el autres) 
descendent d'esclaves révoltés contre leurs maîtres hollandais et s'étant réfugiés, 
à la suite de leur révolte, dans des forêts jusque-là inhabitées où ils se sont main- 
tenus dans un état d'indépendance presque absolue tant vis-à-vis des indigènes 
de la contrée (Indiens Roucouyennes) que vis à-vis des Européens. Ils parlent une 
langue dont le vocabulaire a été emprunté presque en entier au hollandais ou à 
l'anglais, avec quelques mots fournis par les idiomes indigènes; parmi les cent et 
quelques mois cités par Crevaux, je n'en ai pas trouvé un seul rappelant même de 
loin un terme correspondant d'une langue ouest-africaine quelconque. 

Mais, si l'on se reporte à ce que Crevaux nous a appris de leurs coutumes, on 



1. Dr J. Crevalx, Voyarjesdans V Amérique du Sud. Paris, 188 



883, gr. in-40. 



236 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

reste frappé du rapport étroit qui existe entre ces coutumes et celles des popula- 
tions actuelles de la Côte-d'Or appartenant à la famille que j'appelle Agni-Tchl ou 
Agni-Assanli (Fanti, Akouapim, Abron, Achanti ou mieux Assanti, Zéma ou Apol- 
loniens, Agni, etc.). Je citerai au hasard : l'emploi en justice criminelle d'un breu- 
vage d'épreuve obtenu par l'infusion d'une écorce ne jouissant d'ailleurs par elle- 
même d'aucune propriété réellement nocive; la façon qu'ont les femmes de saluer 
en pliant légèrement les genoux et de danser sans presque remuer les jambes ; 
l'usage des tabous animaux (singe rouge, tortue, caïman, cabiai, etc.) et la 
croyance que manger le tabou de la famille occasionne soit la mort, soit une mala- 
die grave ; la coutume de n'enterrer les défunts qu'un certain temps après leur 
décès, de promener le cadavre sur la tête de deux hommes à travers les rues du 
village, de déposer le cercueil dans une fosse profonde et solidement étayée et 
d'enterrer avec le mort les objets lui ayant servi durant sa vie ; les cicatrices en 
rosace que portent les femmes autour du nombril ; la mode de se barbouiller le 
front d'argile blanche lors de certaines cérémonies religieuses ; l'usage de peignes 
en bois aux dents volumineuses et très allongées ; les coiffures de femmes tressées 
en couronne ou en pyramide ; l'extrême propreté des Boni, qui se lavent fréquem- 
ment et n'oublient pas de se rincer la bouche après chaque repas ; le soin qu'ils 
prennent de balayer tous les matins et d'entretenir soigneusement les rues et 
places publiques; la nature même des habitations, qui sont des huttes rectangu- 
laires recouvertes d'une toiture à deux pans en feuilles de palmier; la présence 
dans chaque village d'une maison écartée dans laquelle se tiennent les femmes à 
l'époque des menstrues, etc. On croirait, en lisant les pages consacrées à ces 
divers usages, lire un récit de voyage à la Côte-d'Or. 

Il en va de même pour tout ce qui concerne la religion. Assurément l'influence 
chrétienne se révèle dans la croyance en une sorte de trinité, qui se compose 
d'ailleurs, non pas du Père, du Fils et du Saint-Esprit, mais d'un Dieu créateur 
appelé Gadou [God en anglais), de sa femme Maria et de son fils Jest-Klstl. Mais, 
à côté et en dehors de cette croyance, nous voyons un culte purement africain, je 
dirai même purement tchi ou « agni-assanti » : c'est un temple renfermant une 
statue en argile douée de mamelles énormes et qu'on appelle maman-groon, ce qui 
doit se traduire, non pas >< mère de la terre », comme le dit Crevaux par erreur, 
mais « la mère Terre », exactement le mo-assassi des Fanti ; c'est, à l'entrée de 
chaque maison, un bâton supportant un morceau du vêtement de l'ancêtre et des- 
tiné à protéger le foyer; ce sont des calebasses placées sur des trépieds en bois, à 
côté des habitations, et renfermant chacune une décoction d'herbes aux vertus 
magiques ; c'est encore la méthode employée pour les libations et qui consiste, 
après s'être rempli la bouche d'une gorgée d'alcool, de cracher cet alcool en pous- 
sière sur l'objet sacré ou l'amulette, etc. 

Mais ce qui m'a paru plus curieux encore et plus caractéristique, ce sont les 
noms donnés aux enfants à leur naissance. Comme à la Côte-d'Or, ces noms se 
rapportent au jour de la semaine durant lequel a eu lieu la naissance, à chaque 
jour correspondant un nom masculin et un nom féminin. Les Noirs duMaroni ont 
emprunté à la langue hollandaise ou à la langue anglaise les noms des sept jours 
de la semaine, mais ils ont conservé à peu près intactes les formes agni-assanti 
des appellations données aux enfants. Je donne en regard, pour chaque jour de 
le semaine, les formes recueillies par Crevaux chez les Boni de la Guyane et celles 
en usage chez les Fanti de la Côte-d'Or : ces dernières d'ailleurs sont communes, 
à quelques variantes phonétiques près, à toutes les populations de famille agni- 
tchi. 



DELAFOSSE : PERSISTANCES ETHNOGRAPHIQUES CHEZ LES DESCENDAl^TS DES NÈGRES 237 



NOMS D'HOMMES 



GUYANE. 

Lundi Couachi. 

Mardi Codio. 

Mercredi Couamina. 

Jeudi Couacou. 

Vendredi Yao. 

Samedi Co/i. 

Dimanciie Couam'i. 



CÔTE d'oh. 

Kouassi. 

h'odio. 

Kouamina. 

Kouakou. 

Yao. 

Kofi.. 

Kouumi. 



NOMS DE FEMMES 

GUYANE. 



Coi/achiha, 

Adiouba. 

Amha. 

Acouba. 

Yaba. 

Afiba. 

Ahéniba. 



CÔTE li'( 

Akouassiba. 

Adiouba. 

Aminaba. 

Akouba. 

Ayaba . 

A fou ha. 

Amouiha. 



Je ferai remarquer que ces noms appartiennent incontestablement, de par leur 
formation, à la langue tchi ou langue mère des idiomes agni-tchi, car chacun d'eux 
dérive du nom donné dans cette langue au jour correspondant : lundi kessié ou 
kassi., mardi d;/uéré, mercredi ?/ia»a, jeudi oué, vendredi ya, samedi /oue, dimanche 
mont'. 

Mais je dois faire observer aussi que, si les noms relevés à la Guyane par Crevaux 
sont identiques aux noms employés à la G(Me d'Or, la correspondance avec les 
jours de la semaine n'est pas la même, au moins telle qu'elle est donnée par Cre- 
vaux; ce dernier fait en effet correspondre Couachi à « dimanche » au lieu de le 
rapporter à « lundi », Codio à « lundi » au lieu de « mardi », etc., et il semble de 
plus avoir interchangé Couaml et Couamina., en sorte que son tableau se trouve 
différer de celui que j'ai donné plus haut. 

Est-ce le voyageur qui s'est trompé et qui, ayant pris « dimanche » comme point 
de départ au lieu de « lundi », a reporté tous les noms au jour suivant? la chose 
ne présenterait rien d'invraisemblable. Cette erreur d'un jour et cette confusion de 
deux noms présentant quelque analogie [Couaml et Couamina) sont-elles au con- 
traire le fait des Noirs du Maroni qui, ne connaissant plus l'étymologie de leurs 
prénoms puisqu'ils ont oublié la langue de leurs ancêtres, mais ayant gardé le 
souvenir du rattachement de ces prénoms aux jours de la semaine, les auraient 
conservés en attribuant à chacun une correspondance approximative et de pur 
hasard? cela non plus n'est pas impossible. Toutefois, je serais assez porté à incli- 
ner vers la première hypothèse et à penser que la divergence du tableau de Cre- 
vaux comparé au tableau fanti provient d'une erreur dans le point de départ adopté 
par le voyageur; si, en effet, l'on considère que la confusion entre Couaml et 
Couamina est facile et qu'une fois ces deux noms rétablis dans leurs places respec- 
tives l'ordre donné par Crevaux est exactement l'ordre suivi par les Fanti, on con- 
viendra qu'il y a de grandes chances pour que les deux séries soient de tous points 
identiques. 



LES INDIENS QUECHIS OU KEKCHIS 

DE LA ALTA VERA PAZ (GITATEMALA 

Par M. le comte de Périgny. 



Les ladiens Quéchis "ou Kekchis sont une des tribus disséminées sur le territoire 
actuel de la République de Guatemala, territoire qui était divisé avant la conquête 
espagnole en trois grands royaumes, des Quiches, des Cakchiquels et des Zutugils. 
Ethnographiquement et linguistiquement, ces Indiens Quéchis se rattachent à la 
grande famille maya qui occupe toute la péninsule du Yucatan et se ramifie à 
travers le Peten jusqu'à cette province de la Alta Vera Paz. 

Cette région restée célèbre parmi les Espagnols pour sa résistance acharnée por- 
tait autrefois le nom de Tuzulutlan. C'est en 1560 qu'on lui donna ce nom de Vera 
Paz après que le Père de las Casas, le grand protecteur des Indiens, aidé de Fray 
Pedro de Angulo, eût réussi sans armes à pacifier cette contrée et à soumettre les 
indigènes très nombreux, auxquels il sut inculquer des mœurs paisibles et l'habi- 
tude du travail. 

C'est autour de Coban, chef-lieu de ce département, que sont disséminés les 
Indiens Quéchis ou Kekchis, occupés soit dans les nombreuses plantations de café 
qui font la richesse de cette région et qui sont pour la plupart entre les mains 
d'Allemands, soit à divers petits métiers, dont ils vont porter les produits jusqu'à 
Guatemala et même jusqu'à Quezaltenango, la métropole de l'occident. L'agglomé- 
ration la plus importante des Indiens Quéchis est San Pedro Carcha, à une lieue et 
demie de Coban. Les jours ordinaires, le village a l'air désert, car les Indiens sont 
occupés à cultiver le terrain qui leur est dévolu autour du bourg et vivent près de 
leurs milpas (champs de maïs) qui s'étendent jusqu'à trente lieues. Il s'égaie les 
jours de marché où se réunit sur la vaste place devant l'église toute une foule d'un 
blanc uniforme abritée par de larges parasols tressés avec des feuilles de 
palmier. 

Ces Indiens Quéchis, consciencieux et honnêtes, sont généralement réservés et 
même timides en souvenir du joug si dur qui a longtemps pesé sur eux. L'époque 
des « mandamientos », ce système qui consistait à envoyer sans aucune considé- 
ration un certain nombre d'Indiens travailler à un endroit déterminé, pour un 
temps déterminé, a heureusement disparu en 1894, mais maintenant encore, si les 
Indiens sont libres de se placer dans telle finca qui leur convient ou de vivre indé- 
pendants ils sont trop souvent assujettis aux exigences du « servicio del gobierno ». 
Ce service généralement consiste à exécuter des travaux publics sans aucune 
rémunération ou simplement parfois à satisfaire les rancunes de lel jefe politico 
qui trouve ainsi le moyen de priver un planteur de ses ouvriers au moment où il 
en a le plus besoin. Ils sont en général très honnêtes; sans doute s'amuseront-ils 
parfois à chiparder quelque menu objet, mais on peut leur confier des valeurs 
en toute sécurité, ils accompliront scrupuleusement leur mission. 

Intelligents et travailleurs, ils sont très fiers de leurs traditions et conservent 
jalousement la pratique de leur langue, le Quèchi, dont ils se servent uniquement, 
même lorsqu'ils savent le Castillan. 



DE PÉIUGNY ; LES INDIENS QUECUIS OU KEKCHIS DE LA ALTA VERA PAZ 239 

Très habiles ils fabriquent avec des pétioles de palmier des chapeaux et des 
suyacales, sortes de paillassons qui leur servent à se protéger de la pluie, ou encore 
des corbeilles et des pétales, sortes de nattes sur lesquelles ils se couchent. 
Ils fabriquent aussi des lazos avec des fibres d'agave. Jadis ils s'occupaient du 
commerce de plumes d'oiseaux avant que ne fût prohibée, pour en éviter la 
destruction, la chasse de cet admirable quetzal (Pharomacrus mocinna) qui abonde 
dans les forêts de l'Alta Vera Paz. Très commerçants, ils vont porter à travers la 
République ces différents produits, et vont même jusqu'à Tabasco, au Mexique, 
\e\\ATe àes grenadlllas^ du chile (pimentj et rapporter du cacao. Ils sont en eflfet 
extraordinaires comme cargadores, habitués dès leur enfance à porter de très 
lourdes charges, jusqu'à oO kilogrammes, pendant sept et huit lieues par jour, 
sur le dos, retenues par une bande de cuir sur le fiont, le meiapal. 

Les hommes sont de taille moyenne, bien proportionnés ; la peau est légèrement 
cuivrée. Les femmes sont en général fortes et trapues. Par dessus le huipil blanc 
brodé de dessin^ aux couleurs voyantes, sorte de surplis tombant des épaules jus- 
qu'au dessus de la ceinture avec de larges manches coupées court, flottant libre- 
ment sur leurs seins tôt développés, elles portent de lourds colliers de corail et de 
pièces d'argent. Jadis elles tissaient elles-mêmes la cotonnade bleue à carreaux 
blancs de leur jupon, maintenant les Allemands la leur importent directement de 
Manchester. Certaines portent les cheveux flottants, d'autres divisés par le milieu 
et serrés en deux courtes nattes, d'autres, les matrones vénérables qui n'ont eu 
dans leurs ascendants aucun mélange avec les étrangers ou les ladinos, portent le 
tupuil, un tortis de laine pourpre de 8 à 10 mètres de longueur qui retombe jusque 
sur leurs talons. 

Les Indiens Kekchis prati(iuent la religion catholique, mais comme la plupart 
des Indiens soumis par les Espagnols ils conservent le culte de leurs anciens dieux. 
C'est ainsi qu'à côté du Dieu chrétien qu'ils adorent en public dans les villages, 
ils se tournent volontiers aussi vers leur divinité particulière, IcurTzultacca, surtout 
en voyage et lorsqu'ils vivent retirés au milieu des bois. Ils sont naturellement 
superstitieux et au moment de défricher un coin de forêt pour former leurs milpas, 
trois jours avant les semailles, trois jours avant la récolte ils ne manquent pas de 
brûler du copal pour honorer leur divinité. Car ils croient fermement qu'il y a 
plusieurs tzultaccas pour difl'érentes régions ; c'est ainsi que les San Pedranos, les 
habitants de Sau Pedro Carcha, sont très flers de leur Tzultacca, ils le croient plus 
puissant que celui de leurs voisins, de Cahabon par exemple, et sont persuadés 
qu'il les protégera plus efficacement contre la fièvre durant leurs voyages. 

Ils prétendent que les serpents sont les serviteurs du Tzultacca. Les petits péchés 
sont punis par des morsures de serpents peu venimeux, les plus gros par des mor- 
sures beaucoup plus graves, parfois mortelles. Ils considèrent également leur Tzul- 
tacca comme maître de la foudre, seigneur des eaux, de la fièvre et de la 
dysenterie. 

Aussi les Indiens Kekchis ont-ils une coutume à laquelle ils ne dérogeraient à 
aucun prix. Durant leurs voyages, quand ils arrivent au sommet d'une côte, ils 
déposent leur fardeau et vont porter une pierre au pied d'une croix plantée au 
bord du sentier. Ou bien encore ils cueillent des fleurs, des plantes ou des 
branches d'arbres, s'en époussètent les pieds et les laissent près de la croix en 
offrande à la divinité pour que celle-ci les protège des chutes, des morsures de ser- 
pent ou des piqûres d'épine. Certains même brûlent un peu de copal et murmurent 
une prière. Parfois il n'y a pas de croix, quand on s'éloigne des villages, il n'y a 
qu'un amoncellement de pierres ; les Indiens croient alors que le pouvoir du Dieu 
chrétien, le Kacoua Cruz, notre Seigneur Croix, ne s'étend pas sur ces régions. La 



240 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

prière qu'ils murmurent alors est différente de celle qu'ils prononcent devant, 
la croix. 

Ât i dios, at loklaj tzultacca, xinlub naj x ulin-k'a])liec chacoué, chacvuù, at in na 
at in yucvLiâ ! Cajat ajcoui in na lin tyucvua, at loklaj Izul^ at loklaj taccâ. 

Toi, ô Dieu, toi Seigneur des monts et des vallées, je suis fatigué, car je suis 
arrivé devant ta bouche, devant ton visage, toi ma mère, toi mon père '.Toi seul 
es ma mère, mon père, toi seigneur des monts, toi seigneur des vallées. 

Ils adorent aussi le soleil, le Kacvuâ sakké. Notre Seigneur le Soleil éclairant, 
qu'ils invoquent par une courte prière, assez rarement, lorsque durant le voyage 
ils ont été copieusement arrosés et que le soleil paraît enfin après une longue 
pluie. Quant à la lune, ils la considèrent de trop peu d'importance dans la vie 
pratique et pour cette raison ils ne l'adorent pas. 

Jadis les Indiens se réfugiaient dans des grottes pour adorer leurs idoles et leur 
apporter des offrandes de fleurs. On a retrouvé en effet dans plusieurs des statues 
grossières représentant les divinités en honneur dans ces tribus. La grotte de 
Seamay que j'ai visitée, à deux jours de Coban, dut sans doute servir â cet usage, 
ce qui expliquerait l'existence de l'escalier artificiel, formé de pierres rapportées 
que. l'on retrouve à l'entrée. 

Les cérémonies qui président aux différents actes importants de l'existence, 
naissance, mariage, funérailles, sont généralement très simples chez les Indiens 
Quechis. Aux funérailles, seules les femmes ont le droit de pleurer et des prières 
spéciales sont récitées selon le degré de parenté du défunt. Dans celles prononcées 
par le mari ou l'épouse au décès du conjoint on remarque la préoccupation d'être 
seul pour pourvoir aux soins et aux frais du ménage. Le mari se désole de ne 
pouvoir moudre le maïs comme une femme, de ne pas savoir préparer le diner 
des enfants; la femme de son côté se demande comment elle pourra se procurer 
des reaies, c'est-à-dire de l'argent. 

Moon ta naquinok li jun chi cixk chi qucéc ; ani ta taquiok lix cvua la vual 
chicoun. 

Je ne peux pourtant pas moudre (le maïs) comme une femme, qui me préparera 
le manger de tes enfants. 

Le délice le plus grand de ces pauvres Indiens est de s'enivrer; ils ne manquent 
jamais de le faire avec de Taguardiente (alcool de sucre) au retour d'un voyage ou 
avant le départ et à certaines fêtes, principalement celle du patron de leur village,, 
époque à laquelle ils viennent de leurs forêts pour boire et aussi danser, car ils 
adorent les bals. Leur façon de danser est assez simple ; elle consiste â battre le 
sol de leurs pieds nus d'un même mouvement saccadé, interminablement répété, 
aux sons d'une musique plaintive et monotone jouée par un orchestre composé 
d'une harpe, d'un violon, d'une mandoline, d'un fifre, d'un tambourin et d'une 
mariniha, l'instrument national, sorte de xylophone en bois. 

Parfois, durant ces jours de fête, les Indiens se couvrent la figure de masques 
de bois et se déguisent pour représenter une scène des temps anciens, de la 
conquête. Ils figuraient même jadis des ballets savamment réglés,, le « baile de 
los diablos », le ballet des diables, le « balle de los Micosy Monos », le ballet des^ 
singes. Mais cette tradition se perd de plus en plus et maintenant ils s'accoutrent, 
de masques horribles représentant des figures de bêtes et de défroques quel- 
conques dont il est difficile de retrouver la signification. 



ANALYSES ET NOTICES 



Henri Gadex. — Le Poular, dialecte peiil du 
Fouta Sénégalais ; première partie : étude 
morphologique. —Paris (Collection de la 
Revue du Monde musulman), E. Leroux, 
1912, in-8», VI et 66 pa^^es. 

« Enfin Malherbe vint », disait Boileau 
avec un entlTousiasme discutable. Les amis 
de la linguistique africaine pourraient s'é- 
crier avec plus de justice, à l'apparition du 
travail de M, Gaden : enfin nous savons ce 
qu'est la langue peule. Jusqu'ici, nous ne 
possédions sur cet idiome éminemment in- 
téressant que des aperçus quelquefois ingé- 
nieux, souvent médiocres, parfois faux, 
mais toujours incomplets. Même après le 
manuel de I). Westermann (1909), même 
après l'étude de Meinhof (1911), nous ne 
pouvions nous faire du peul qu'une idée im- 
parfaite. Cette fois, oserai-je dire, nous le 
tenons. Avec une lucidité remarquable et 
une précision merveilleuse, M. Gaden nous 
expose le mécanisme de la langue et ce 
mécanisme, qu'on avait cru complexe et 
compliqué, nous apparaît simple, logique, 
presque mathématique. La fameuse loi dite 
des permutations de consonnes, que l'au- 
teur dénomme avec plus de raison « loi 
des alternances », est enfin présentée telle 
qu'elle est, c'est-à-dire non plus comme 
servant à distinguer les noms d'êtres hu- 
mains des autres noms, mais comme con- 
tribuant à différencier les unes des autres 
des classes de noms parmi lesquelles la 
classe humaine ne revêt qu'au pluriel un 
caractère spécial. Pour la première fois 
sont définis et expliqués les phénomènes 
de nasalisation, le rôle des voyelles de liai- 
son, les caractéristiques des trois voix ac- 
tive, réfléchie et passive, la formation des 
adjectifs et participes, la valeur spécifique 
de chacune des catégories de sufiixes, etc. 
Et l'un des résultats de cette étude est de 
nous montrer que, par son mécanisme mor- 
phologique, la langue peule, quoique occu- 
pant une place à part au milieu des idio- 
mes africains, participe des caractères com- 



muns à la plupart des langues nègres et 
présente même un parallélisme remar- 
quable avec certaines familles ou cer- 
tains groupes incontestablement africains, 
comme, par exemple, le groupe voltaïque 
ou des langues de la Volta (mossi entre 
autres) et le groupes bantou. La deuxième 
partie du travail de M. Gaden, qui compor- 
tera un grand nombre de textes soigneu- 
sement recueillis et vérifiés, permettra de 
préciser davantage cet aspect de la ques- 
tion. Quant à la troisième partie, qui se 
composera d'un lexique par ordre de raci- 
nes, elle nous mettra à même de recher- 
cher les origines sans doute multiples du 
vocabulaire de cette langue, laquelle offre 
cette particularité d'être parlée à la fois 
par des nègres purs et par des gens dont 
les origines remontent indéniablement, en 
partie tout au moins, à une population de 
race blanche. 

C'est le poular, c'est-à-dire le dialecte 
parlé par les Toucouleurs et les Peuls du 
Fouta Sénégalais, que M, Gaden a pris 
comme base de son travail. Avec juste rai- 
son, il a pensé qu'il convenait d'étudier 
d'abord séparément les principaux dia- 
lectes de la langue et qu'ensuite seulement 
on pourrait utilement en tenter la syn- 
thèse. La connaissance parfaite qu'il pos- 
sède de la langue et la facilité avec laquelle 
il la parle, comme aussi les séjours anté- 
rieurs qu'il a faits sur le Niger, au Haoussa 
et dans la région du Tchad, nous laissent 
espérer qu'il pourra plus tard nous donner 
des travaux de même valeur sur les autres 
dialectes et que la langue peule dans son 
ensemble ne présentera bientôt plus aucun 
mystère . 

Je recommande tout particulièrement 
aux ethnographes la lecture des pages con- 
sacrées au système de classification des 
noms (pages 17 à 20 et 44 à 53). La concep- 
tion que se font les Peuls et les Toucou- 
leurs de la division des êtres et objets en 
un certain nombre de classes distinctes (17) 
classes du singulier et 4 classes du pluriel 



242 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



est mise en lumière dans ces pages d'une 
façon très claire et fort intéressante. L'au- 
teur nous cite (page 17) un proverbe du 
Fouta qui prouve combien cette conception 
est familière à la mentalité indigène. Voici 
ce proverbe : « Si un homme n"a ni ndi, ni 
dam, ni bé, qu'il taise habituellement plus 
de choses qu'il n'en dira », c'est-à-dire 
« qu'il reste modestement à sa place et ne 
fasse pas le fanfaron », Or, les mots 7idi, 
dam et bé ne sont pas des noms désignant 
des objets ou êtres quelconques; ce sont 
des pronoms dont chacun représente tous 
les noms d'une classe déterminée ; ndi est 
le pronom de la classe des grains et des ali- 
ments farineux, dain le pronom de la classe 
des liquides et notamment de l'eau et du 
lait, bé est le pronom de la classe des hom- 
mes (parents, femmes, serviteurs). En sorte 
que le proverbe se ramène à ceci : « Si un 
homme n'a ni grain, ni eau (ou ni lait) ni 
gens (femmes et esclaves), qu'il ne fasse 
pas le fanfaron, car il n'a rien de ce qui est 
nécessaire à l'homme ». Le fait que le sim- 
ple énoncé d'un pronom de classe suffise à 
éveiller Tidée des objets ou des êtres appar- 
tenant à cette classe me paraît caractéristi- 
que de la conception très nette que se font 
les indigènes de langue peule de la division 
de tout ce qui existe en catégories déter- 
minées. 

Parmi ces calégories, les unes sont res- 
treintes à un groupe bien défini d'êtres ou 
objets, les autres ont une extension plus 
considérable, comprenant chacune plu- 
sieurs groupes entre lesquels nous n'aper- 
cevons pas toujours de lien apparent, mais 
qui probablement se tiennent entre eux 
pour des motifs que la mentalité indigène 
est seule capable de percevoir. Ainsi les 
noms d'êtres humains forment une classe 
spéciale, tant au singulier quau pluriel, et 
les noms de diminutifs jouissent d'un trai- 
tement analogue ; quant aux autres noms, 
ils sont répartis entre quinze classes au 
singulier et deux seulement au pluriel. On 
a cinq classes du singulier qui, sauf de ra- 
res exceptions, participent de la même 
classe (di) au pluriel : Tune renferme de 
nombreux noms d'animaux et oiseaux de 
taille moyenne, ainsi que le nom du corps 
et de nombreuses parties du corps et, en 
outre, le nom de la lune, celui du vent 
et de quelques phénomènes de même or- 
dre, des noms d'instruments en bois, le 
nom de l'habitation, etc. (classe ndou)- 



une autre se spécialise aux noms des ani- 
maux de grande taille ou de taille moyenne 
qui se nourrissent principalement d'herbe 
(classe ha) ; une troisième est réservée au 
soleil, au feu et à la vache (classe ngé) ; une 
quatrième renferme surtout des noms de 
gros animaux, de poissons, d'insectes, puis 
quelques noms de saisons, celui de l'ombre, 
celui de la chair et celui de l'organe sexuel 
féminin (classe ngou : M. Gaden signale 
qu'au Massina la décence interdit de pro- 
noncer le pronom de cette classe, parce 
qu'il éveille l'idée de l'organe précité); la 
cinquième se spécialise presque unique- 
ment aux choses caractérisées par la lon- 
gueur ou la durée (sentier, cours d'eau, 
corde, conte, etc.), mais renferme aussi 
des noms se rapportant à l'idée de froid et 
l'un des noms du feu (classe ngol). Huit clas- 
ses du singulier se réunissent au pluriel 
dans la classe dé : l'une est la classe des li- 
quides et des corps facilement liquéfiables 
{dam); la seconde renferme surtout des 
noms d'instruments [doiim) ; la troisième ne 
comprend que quelques mots indigènes 
dont la catégorisation est malaisée à per- 
cevoir (soiF, vérité, trou, jeûne, ration de 
vivres, habitude, vol), avec un certain nom- 
bre de mots étrangers et quelques formes 
verbales employées substantivement (classe 
ka) ; la quatrième est spécialisée à peu près 
au bois et aux végétaux ligneux (classe ki) ; 
la cinquième, sauf quelques exceptions, est 
réservée aux fibres et aux végétaux fibreux 
ou herbacés (classe ko) ; la sixième est la 
classe des augmentatifs, des grands oiseaux, 
des branches et des os, des instruments en 
bois ou solides ou de gi-ande taille (classe 
ngal) ; la septième renferme des noms de 
parties du corps et d'objets se portant sur 
le corps, des noms se rapportant à l'idée 
de pluie, d'inondation, ou à celle d'habita- 
tion (classe ngo) ; la huitième enfin, qui est 
la plus nombreuse, possède à elle seule 
une assez- grande variété de catégories: 
quelques petits animaux, les graines et 
fruits, certaines parties du corps (dont l'or- 
gane sexuel masculin), les vêtements, des 
noms de lieux et d'accidents de terrain, des 
noms de phénomènes naturels, les mesures 
de temps, etc. (classe ndé). Quant à la 
classe, ndi elle comprend, outre les noms 
de grains et de mets farineux, des noms 
de pays, le nom de la terre, celui du 
métal, celui du miel — tous noms d'êtres 
inanimés formant leur pluriel dans la 



ANALYSES ET NOTICES 



243 



classe dé — et aussi les noms des mâles 
des animaux domestiques, les surnoms de 
certains animaux et le nom de la vierge, 
tous noms d'êtres animés formant leur plu- 
riel dans la classe di. Enfin une classe spé- 
ciale {kal) a pour caractéristique la petite 
quantité et adopte le pluriel de la classe 
des diminutifs. 

Je n"ai envisagé jusqu'ici, sauf excep- 
tions, que des noms concrets. Or il existe 
en peut un nombre très considérable de 
substantifs abstraits, dont le sens et la va- 
leur sont précisés par un système fort in- 
génieux de suffixes. Ces substantifs abstraits 
sont répartis entre plusieurs classes {ndê> 
ngol, ngu, hgo^ ngal, ndi, ndou, doum no" 
tamment), sans que le motif de leur attri- 
bution à telle ou telle classe nous appa- 
raisse bien nettement, au moins dans U^ 
plupart des cas M. Gaden émet l'opinion, 
très vraisemblable, que les noms abstraits 
n'ont dû faire leur apparition qu'après que 
les lois fondamentales de la langue avaient 
déjà été fixées et les classes constituées, et 
que ces noms ont été répartis, selon des 
règles qui nous échappent, entre les diffé- 
rentes classes déjà afîectées aux noms con- 
crets. 

Après avoir énuméré les catégories 
d'êtres ou objets attribuées à chaque classe 
nominale, M. Gaden fait (pages 49 à 52) 
un certain nombre de constatations du plus 
haut intérêt pour l'ethnographie. Il fait 
remarquer d'abord que, en ce qui concerne 
les productions de la nature, la classifica- 
tion des Peuls est fort aisée à concevoir 
pour nous, mais que leur système devient 
plus malaisé à comprendre lorsqu'on 
s'aperçoit que certaines classes renferment 
des noms se rapportant à des idées très 
différentes ; il fait observer ensuite que, 
d'une façon générale, ils ont divisé les 
noms pluriels en trois grandes catégories : 
tous ceux désignant des êtres humains 
(bé), en second lieu ceux des êtres animés 
autres que l'homme et des objets inanimés 
en relation directe avec ces êtres {di), en 
troisième lieu ceux de la majorité des 
choses inanimées [de). L'homme a été 
complètement isolé du reste de la nature, 
au singulier comme au pluriel. 

Un autre phénomène fort curieux est 
celui de la constitution d'une classe {jigé) 
réservée presque exclusivement au soleil, 
au feu et à la vache. L'auteur pense qu'il 
serait imprudent d'inférer de là que le 



soleil, le feu et la vache auraient jadis 
formé les objets principaux du culte reli- 
gieux, et qu'il convient seulement de sup- 
poser que ce peuple de pasteurs, en incor- 
porant la vache nourricière à la classe du 
feu et du soleil, a témoigné de l'impor- 
tance toute spéciale qu'avait pour lui cet 
animal. Le sujet peut assurément prêter 
matière à discussion; peut-être l'étude, 
non encore faite, de la religion des Peuls 
non musulmans sera de nature à jeter une 
lueur sur la question. 

M. Gaden estime que les conceptions 
qui ont guidé les anciens Peuls dans 
leur système de classification sont pro- 
bablement ignorées des Peuls actuels. Il 
en donne comme preuve que, lorsque ceux- 
ci ont à incorporer un mot étranger dans 
leur langue, ils tiennent compte unique- 
ment de sa désinence, sans se préoccuper 
de son sens : ainsi ils ont rangé les mots 
touba « pantalon » et moussiba « malheur » 
dans la même classe que les noms d'ani- 
maux herbivores, uniquement parce que 
ces deux mots se terminent par ba, qui est 
le sutfixe de cette classe. Ou bien encore, 
ils rangent — au point de vue grammati- 
cal — dans la classe humaine les noms 
étrangers qui, par leur désinence, ne se 
rapportent directement à aucune des classes 
de la langue : c'est ainsi que le mot fettel 
« fusil », emprunté au ouolof, est représenté 
par le même pronom o que le nom de 
l'homme. Une autre constatation est à faire 
dans le même ordre d'idées : le pronom de 
la classe doiim est arrivé à pouvoir repré- 
senter un nom de n'importe quelle classe, 
sans doute parce que la classe doum est la 
seule à n'avoir pas de catégorisation dé- 
finie. 

M. Delafosse. 



Lieutenant F. Bouet. —Les Tomas, Paris, 
publication du Comité de l'Afrique Fran- 
çaise, 1912, in-8o, 117 pages, 6 cartes et 
croquis, 2 francs. 

Les Toma habitent, entre les Kissi et les 
Guerzé, le long de la frontière de la Guinée 
Fi'ançaise et du Libéria. Ils forment un 
peuple spécial, aux mœurs caractéristiques, 
et parlent une langue que j'ai rangée, avec 
celle des Soussou et celle des Guerzé dans le 
groupe dit mandé-fou de la grande famille 



244 



REVUE D ETUXOGRAPlilE ET DE SOCIOLOGIE 



mandé, tandis que leurs voisins de l'ouest 
et du sud-ouest, les Kissi et les Gela, parlent, 
comme les Timéné du Sierra-Leone, des 
langues appartenant à une famille très dif- 
férente. Nous ne possédions jusqu'à présent 
aucune étude concernant exclusivement les 
Toma et nous n'avions que fort peu de ren- 
seignements sur cette population — rensei- 
gnements d'ailleurs épars çà et là dans des 
publications diverses et peu nombreuses — : 
aussi devons-nous être reconnaissants au 
lieutenant Bouet de nous avoir fait part des 
observations qu'il a recueillies sur place 
durant son séjour en pays toma en 1906- 
1907. 

Je dois dire tout de suite que la moitié 
environ de son étude (pages 62 à 117) est 
consacrée à l'historique du pays toma et 
principalement au récit de l'occupation de 
ce pays par les troupes françaises : fort in- 
téressantes à plus d'un titre, ces pages ne 
nous apprennent par contre que peu de 
chose sur les mœurs des Toma, saut" en ce 
qui concerne les qualités guerrières et les 
aptitudes militaires de ce peuple. 

Mais d'autres chapitres sont plus instruc- 
tifs au point de vue de la documentation 
ethnographique ; je signalerai notamment 
les quelques lignes traitant de la religion 
(pages 8 à 10), qui nous apprennent, entre 
autres choses, qu'on ne rencontre pas chez 
les Toma ces statuettes en pierre si curieu- 
ses que possèdent les Kissi et dont M. Aug. 
Chevalier a rapporté une collection fort im- 
portante; plus loin des pages relatives à 
l'hygiène et signalant les ablutions fré- 
quentes des montagnards toma (page 40) ; à 
l'industrie indigène (travail du fer, de l'ar- 
gent, du bois; poterie, tissage, teinture, 
maroquinerie), aux marchés et au com- 
merce des colas, à la monnaie de fer (page 
43 à 51); à la décoration, à la musique et 
aux danses (pages 53 à 62). 

Quelques lignes seulement sont consa- 
crées à la langue. Ainsi que le lieutenant 
Bouet le fait observer en note, je n'ai ja- 
mais prétendu que le toma et le malinké 
fussent deux dialectes d'une même langue 
-ni même deux langues d'un même groupe ; 
j'ai dit seulement et je maintiens que ce 
sont deux langues de même famille, quoique 
très distinctes l'une de l'autre, possédant 
toutes deux le même système grammatical 
et morphologique et ayant en commun la 
majeure partie de leurs radicaux, tout en 
es traitant de façon différente au point de 



vue phonétique. Mes observations avaient 
comme base un assez copieux recueil de 
vocables et de phrases toma, réuni en 1898 
durant un séjour que je fis au Libéria, recueil 
qui, malheureusement, a été détruit depuis 
lors d'un incendie. L'auteur a donné (page 
53) un petit tableau d'expressions toma 
mises en regard d'expressions malinké cor- 
respondates : malheureusement la corres- 
pondance n'existe que dans le sens général 
des expressions et ce tableau ne permet au- 
cune étude comparative, même seulement 
ébauchée, des deux langues. Ainsi la phrase 
'< comment vas-tu ? » est traduite en malin- 
ké par ikakéné, ce qui veut dire « tu te 
portes bien? » et non pas « comment vas- 
tu? » ; le mot « vite » est traduit dans la 
même langue par ihot'i qui signifie « cours », 
le mot « entre » par na yan qui veut dire 
« viens ici », etc. 

Le lieutenant Bouet n'a pas eu la préten- 
tion, — il le dit d'ailleurs dans son intro- 
duction, — de rédiger une monographie des 
Toma : cette œuvre est encore à laire; mais 
celui qui la tentera trouvera d'utiles indica- 
tions dans l'excellent travail que je viens 
d'analyser rapidement. 

M. Delafosse. 



L. JoRE, administrateur des colonies. 
— La République de Libéria, Paris, Librai- 
rie de la société du Recueil Sirey, 1912, 
in-8, 220 pages et 1 carte. 

Il convient tout d'abord de féliciter 
M. Jore d'avoir pris, comme sujet de sa 
thèse de doctorat en droit, l'élude d'un 
Etat africain : la chose sort de l'ordinaire 
et il serait à souhaiter que nombreux 
soient ceux qui, suivant l'exemple donné 
par M. Jore, fassent porter leurs études de 
droit sur d'autres matières que des ques- 
tions resassées depuis des années et même 
des siècles. L'auteur a puisé sa documen- 
tation à toutes les sources qu'il a pu se pro- 
curer et notamment dans l'ouvrage consi- 
dérable de Sir Harry Johnston paru en 
1906. Son originalité consiste en ce qu'il a 
discuté et parfois mis au point Jes infor- 
mations et les théories de ses devanciers» 
principalement en ce qui concerne l'orga- 
nisation administrative et financière de la 
République noire. 

Après un chapitre consacré à la géogra- 



ANALYSES ET NOTICES 



245 



phie du pays, cent pages bien remplies 
(pages 33 à 133) nous donnent un excellent 
résumé de l'histoire du Libéria depuis ses 
origines jusqu'à l'époque toute récente de 
l'intervention américaine ; c'est dans cette 
partie de l'ouvrage que l'on trouvera la 
déclaration d'indépendance et la constitu- 
tion de la République de Libéria, document 
fort curieux pour les amateurs de politique 
et de sociologie : je ne crois pas me trom- 
per en disant que c'est la première fois 
qu'est publiée une traduction française de 
ces deux documents. 

Le troisième chapitre (pages 134 à 182) 
traite de l'organisation de TEtat, de la 
justice, de l'administration, des travau>: 
publics, de l'agriculture, du commerce, de 
l'industrie et des finances. 

Le chapitre suivant (pages 183 à 190), que 
j'aurais désiré plus amplement développé, 
est le plus intéressant au point de vue 
spécial auquel se place notre revue : il 
cherche à définir les raisons pour lesquel- 
les le succès n'a pas couronné les efforts 
tentés par les Noirs américo-libériens en 
vue de constituer en Afrique un Etat stable 
et prospère et il examine ce que réserve 
l'avenir à cet Etat. 11 me semble que M. Jore 
se montre un peu trop optimiste relative- 
ment à l'avenir du Libéria ; à mon avis, et 
j'ai essayé de le démontrer au cours de 
diverses publications, l'essai tenté au Libé- 
ria est condamné à l'insuccès parce qu'il a 
été construit sur des bases erronées. Je ne 
prétends pas que la race noire soit inapte 
au progrès ni à la civilisation, je ne pré- 
tends pas davantage qu'elle soit incapable 
de se gouverner elle-même, en dehors de 
tout contrôle d'une autre race ; mais je 
crois que sa mentalité très spéciale la rend 
incapable de s'européaniser, de même que 
la mentalité très spéciale de la race blanche 
rendrait celle-ci incapable de s'at'ricaniser. 
Et je n'ai qu'une très médiocre confiance 
dans les résultats que l'on peut attendre du 
rôle de Mentor assumé par les Etats- 
Unis, précisément parce que je crains que 
les Américains, au lieu de chercher à ré- 
africaniser les Libériens, essaieront de les 
américaniser plus encore qu'ils ne le sont 
actuellement : la situation économique du 
pays s'améliorera peut être, mais j'ai peur 
que sa situation sociale n'aille en empirant 
encore, grâce à la continuation et à l'exa- 
gération d'un bovarysme qu'a fort bien 
expliqué M. Van Gennep et qui sera tou- 



jours la pierre d'achoppement de la Répu- 
blique de Libéria. 

M. Delafosse. 



Charles Régismanset. — Questions coloniale^ 
H900-I9^2), Paris, Emile Larose, 1912 
in-18, 172 pages, 3 fr. rjO. 

M. Régismanset est un esprit clair et sub- 
til ; il a aussi de l'esprit, infiniment d'esprit 
même, et il sait allier son esprit à un bon 
sens parfait. Tant de rares qualités ainsi 
réunies ensemble font de chacune de ses 
productions un régal pour le public qui 
méprise le convenu et recherche des idées 
appuyées sur des faits. Dans son livre ré- 
cent, M. Régismanset traite de matières 
fort diverses, bien que se rapportant toutes 
à la colonisation, et, par là, ce livre inté- 
resse au plus haut point les sociologues et 
même les ethnographes proprement dits. 
Ceux-ci trouveront à se documenter dans 
les pages consacrées par l'auteur aux i7idi- 
gènes du Contesté (région comprise entre le 
Gabon et le Cameroun); les premiers liront 
avec plaisir et avec fruit les chapitres inti- 
tulés : main d'œuvre coloniale, Blancs et 
Noirs, mœurs coloniales, les destinées de Vlndo- 
Chine, la Chine nouvelle, domination et colo- 
nisation, rinde britannique , pragmatisme colo- 
nial, etc ; et, après les avoir lus, ils vou- 
dront relire VEssai sur la colonisation du 
même auteur, paru en 1907. 

M. Delafosse. 



G. Spiller (publiés par). Mémoires sur le con- 
tact des Races, communiqués au premier 
congrès universel des races tenu à Vuniver- 
sité de Londres du 26 au 29 juillet 1911 . 
Londres, P. S. King et fils, 1911 ; 523 
pages, in-S". Prix 7 shillings pence. 

Ce congrès s'était proposé de discuter à 
la lumière de la science et de la conscience 
moderne les relations entre les peuples de 
l'Orient et ceux de l'Occident. Les auteurs 
des mémoires réunis dans ce volume (dont 
il existe aussi une édition anglaise) avaient 
toute liberté de s'exprimer. L'accord spon- 
tané entre ces considérations, qui émanent 
de tous les coins du monde, mérite sans 
doute de fixer l'attention. Nous ne pouvons 



246 



REVUE d'eTUNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



citer ici que ceux de ces essais qui se rat- 
tachent le plus à l'ethnographie. La pre- 
mière étude de la série, par Brajendranash 
Seal, recteur du collège du Maharajah de 
Cooch Behar (Inde), examine la significa- 
tion des mots race, tribu et nation. M. le 
professeur von Luschan, de Berlin, étudie 
la race au point de vue anthropologique : 
la division des races par la couleur de la 
peau n'est pas satisfaisante et c'est souvent 
à la suite d'une observation défectueuse 
qu'on conclut à l'infériorité mentale des 
« sauvages ». 11 n'est pas si important de 
savoir le nombre des races que de décou- 
vrir comment les races anciennes et primi- 
tives sont sorties d'autres races et comment 
ces races ont changé et ont évolué par les 
migrations et par les croisements. L'homme 
paléolithique de l'Europe différait proba- 
blement peu de l'Australien moderne, qui 
est demeuré un primitif à cause de son iso- 
lement. Il y a trois variétés principales 
dans le geni'e humain : l'antique race indo- 
européenne, la race africaine et celle de 
l'Asie orientale; toutes les trois se marient 
entre elles dans toutes les directions sans la 
moindre décroissance de la fertilité. Cet 
auteur proclame l'unité du genre humain, 
il nie l'infériorité de telle race vis-à-vis 
d'une autre, mais il ajoute que les barriè- 
res entre les races ne cesseront et ne doi- 
vent jamais cesser d'exister. 

Parmi les essais sur les problèmes géné- 
raux, nous citerons : l'influence des con- 
ditions géographiques, économiques et poli- 
tiques par P. S. Reinsch ; le langage, agent 
de cohésion et de séparation, parD. S. Mar- 
goliuuth ; la permanence des différences 
mentales entre les races, par Ch. S. Myers; 
l'iniluence du climat sur la couleur de la 
peau, par L. W. Lyde, et les effets du mé- 
lange des races, par Earl Finch. 

Les problèmes spéciaux traités englobent 
la Chine, le Japon, le Shintoïsme, la Turquie, 
la Perse, le mouvement Bahaï, l'Inde, l'E- 
gypte, Haïti, la Hongrie et la Russie, respec- 
tivement par MM. Wu-Ting-Fang, Takehe 
et Kobayashi, Genchi Kato, Tevfik, Hadji 
Mirza-Yahya, Abdul Baba Abbas, Gokbale, 
Sourour Bey, le général Légitime, de Timon 
et Yastchenko. Plusieurs de ces mémoires, 
écrits comme on voit par des auteurs ap- 
partenant aux nations mêmes dont il est 
question, renferment des informations 
utiles. 

Une grande partie du livre est consa- 



crée à la conscience moderne par rapport 
aux questions de race et à l'encouragement 
de l'amitié parmi les races ; l'importance 
en est avant tout dans l'ordre éthique. Xous 
signalons les essais de Zangwill sur la race 
juive, de Tengo Jabavu sur les indigènes 
de l'Afrique australe, de Mojola Agbebi sur 
les problèmes ouest-africains, de C. A. East- 
man sur les Amérindiens et de De Lacerda 
sur les métis du BrésiL Deux de ces mé- 
moires méritent ici une mention spéciale. 
D'abord celui de Sir Harry Johnston sur la 
position mondiale du nègre et du négroïde ; 
l'auteur détermine les caractères de la race 
noire et des éléments noirs dans la popula- 
tion de l'Europe méridionale et dans la po- 
pulation celtibérienne de certaines parties 
de la Grande Bretagne. Ensuite celui de W. 
E. B. Du Bois, qui donne un rapport docu- 
menté sur la race noire aux Etats-Unis. 

Dans la bibliographie qui est à la hn du 
volume, un certain nombre d'auteurs eth- 
nographiques sont cités ; sans doute cette 
bibliographie est utilisable pour le grand 
public auquel le livre s'adresse; le fait 
que le Suriname est classé dans l'Afrique 
(p. 517) fait douter que cette liste ait été 
dressée par un spécialiste. 

B. P. Van- der Voo. 



Ch. Hoarau-Desruisseaux. — Aux Colonies, 
impressions et opinions. — Paris, Larose, 
1911, 375 pages in-18, 3 fr. 50. 

L'auteur est inspecteur général des colo- 
nies ; au cours de ses voyages d'inspection, 
il a observé ce qui se passait autour de lui, 
il a écouté ce qui se disait, et, aujourd'hui, 
il nous fait part de ses souvenirs, en les 
accompagnant çà et là de quelques opinions 
personnelles, le tout avec bonhomie et sans 
prétention au(^une. Le principal intérêt du 
livre, à mon avis, réside dans le fait que 
M. Hoarau-Desruisseaux a partagé son 
volume, non pas en chapitres se rapportant 
chacun à un pays donné, mais en chapitres 
dont chacun embrasse un sujet spécial et le 
traite d'après les observations recueillies 
dans les régions les plus diverses : il a fait 
ainsi par endroits de l'ethnographie com- 
parée, assez superficielle assurément, mais 
dont le mérite cependant est loin d'être né- 
gligeable. Je signalerai en particulier : le 
chapitre III, où il est question de coutumes 



ANALYSES ET NOTICES 



247 



de civilité, d'étiquette et de coquetterie pra- 
tiquées en Indo-Chine et en Afrique occi- 
dentale ; le chapitre IV, qui nous parle des 
tabous, des croyances magico-religieuses et 
du folk-lore au Soudan et à Madagascar (je 
me permettrai d'ailleurs défaire toutes mes 
réserves sur la théorie de l'auteur con- 
cluant à une soi-disant parenté des Souda- 
nais avec leurs animaux tabous); le cha- 
pitre V, relatif aux sacrifices humains et au 
cannibalisme ; le chapitre VI, qui contient 
quelques bonnes pages sur le fakirismc 
dans l'Inde ; le chapitre VII, consacré à la 
famille (lequel renferme, à mon avis, quel- 
ques opinions un peu hasardées sur la con- 
dition de la femme, à côté d'observations 
très justes) ; le* chapitre VIII, sur la musique 
et les danses comparées de l'Afrique Occi- 
dentale, de Madagascar, de l'Inde et du 
Cambodge; le chapitre IX, traitant d'amu- 
sante manière de la question des surnoms 
chez les Noirs; le chaiiitre X, oîi sont exa- 
minées les castes de l'Inde et celles d'Afrique. 
Les autres chapitres (il y en a 27 en tout) 
ne sont pas moins intéressants, mais ils 
s'éloignent davantage du point do vue eth- 
nographique et envisagent surtout la colo- 
nisation et Ihistoire naturelle. En résumé, 
le livre de M. Hoarau-Desruisseaux n'est pas 
un livre de science — l'auteur d'ailleurs ne 
nous le présente pas comme tel — , mais 
c'est un livre dont la lecture, toujours at- 
trayante, sera utile à tous et même à ceux 
qui font de la science. 

M. Delà FOSSE. 



NViLKEN ((;. A.). Verspreide Geschriften, Ver- 
zameld door F. D. E. van Ossenbruggen ; 
G. C. T. van Dorp et C°, éd., Semarang, 
Sœrobaja et La Haye ; 4 vol. in-8" dont 
deux parus. 

Je tiens à annoncer de suite, sans atten- 
dre la publication des deux derniers vo- 
lumes, cette édition des œuvres complètes 
du grand ethnographe hollandais Wilken. 
La place de Wilken s'est atlirmée de plus 
en plus grande à mesure que les années 
ont passé ; il eut le grand mérite de com- 
prendre le parti qu'il y avait à tirer de la 
méthode comparative de Mannhardt, Tylor 
et Mac Lennan et de l'appliquer, pour in- 
terpréter des documents déjà publiés par 
les Hollandais, comme pour poursuivre en 



personne des enquêtes directes parmi le 
populations de l'Indonésie, non pas seule- 
ment néerlandaise mais aussi anglaise. Il 
restera ceci : qu'à contrôler les théories 
gégérales par des études monographiques 
restreintes, Wilken se vit amené soit à 
donner des preuves nouvelles, inattendues, 
en faveur de quelques-unes de ces théories, 
soit à constater que d'autres étaient, là du 
moins, inacceptables et à proposer des 
théories personnelles. S'il avait écrit en 
une langue plus répandue, Wilken eût 
compté dès son cinquième ou sixième mé- 
moire parmi les leading-men de la science 
européenne. Personnellement, je dois beau- 
coup aux ceuvres de Wilken, bien que je 
me sois abstenu, par principe, de rien 
publier sur les colonies hollandaises. 

Certes, une assez grande partie de 
l'u'uvre de Wilken est i>ériniée, dans la 
même mesure que l'est celle de Tylor ou 
celle de Maclennan : car la méthode com- 
parative a subi depuis des limitations qui 
en ont précisé la portée. Wilken a trop cru 
aussi à la solidité de travaux comme ceux 
de H. Spencer et de Letourneau. Mais cha- 
cun de nous est forcément de son époque ; 
et, par compensation, sur divers points, 
Wilken peut compter comme précurseur. 
H a aussi été un adepte fervent de la «juris- 
prudence ethnologique » de Post et des Al- 
lemands. Bref Wilken a été en premier lieu 
un adaptateur aux faits « hollandais » des 
méthodes allemande et anglaise; mais il a 
été davantage aussi parce que, quand l'oc- 
casion s'est présentée, il a su généraliser, et 
couler ses idées propres en formules assi- 
milables. 

Aussi convient-il de féliciter l'Institut 
royal de la Haye et surtout, M. van Ossen- 
bruggen d'avoir élevé à la mémoire de 
Wilken le monument qui convient au sa- 
vant, et de les remercier au nom de la 
science internationale. Beaucoup d'articles 
de Wilken étaient introuvables ; on sera 
heureux de les avoir à sa disposition dans 
ces volumes bien imprimés, où la pagina- 
nation des originaux est donnée. 

Le premier volume contient une biogra- 
phie, une liste des publications et les mé- 
moires sur les Alfoures de Bœrœ, sur la 
dénomination chez les Alfoures de Mina- 
hassa, sur les formes primitives du mariage 
et l'origine de la famille, sur le droit matri- 
monial et la succession chez les Indonésiens, 
sur les coutumes des fiançailles et du ma- 



248 



REVUE d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 



liage dans l'archipel Indien, sur le mariage 
des enfants. Le deuxième volume contient 
les mémoiies sur : le matriarcat chez les 
anciens Arabes, la portée de l'ethnographie 
pour la science comparée du droit, les con- 
ceptions juridiques de l'orient comparées à 
celle de l'occident, la couvade en Indonésie, 
le matriarcat à Sumatra, le droit matrimo- 
nial et successoral dans Sumatra méridio- 
nale, le mariage entre consanguins, la pro- 
priété à Minnahassa, le droit pénal chez 
les peuples de l'archipel indien et le droit 
pénal chez les Malais, 

Wilken savait admirablement un grand 
nombre de langues, dont l'arabe, et ses 
études sur le droit musulman en Indonésie 
sont toujours à consulter. Il est mort jeune, 
à 44 ans, après une vie beaucoup plus 
difficile, et plus fertile aussi en déboires 
matéinels et scientifiques que ne l'a indi- 
qué son biographe ofhciel, M. T. H. der 
Kinderen. Dans ces cas là, on se lire d'af- 
faire en jugeant que le mort était trop 
« nerveux » et on le félicite d'avoir « reu- 
sachtige wilskracht » (une force de volonté 
gigantesque) mais qu'il a eu tort de se 
livrer à une « onafgebroken inspanning », 
c'est-à-dire de se surmener. Bref, . . Mais 
n'importe : Wilken est l'une des meilleures 
gloires de la science hollandaise. 

L'ethnographie est une mère sévère ; peut- 
être aime-t-elle bien ; du moins on l'espère ; 
on est sur en tout cas qu'elle châtie bien. 
A. VAN Gennep. 



Types des peuples de l' Autriche-} lontjrie; 24 
séries de cartes postales en couleurs, à 
1 fr. 25 la série de dix cartes ciiaque, 
R. Promberger, éditeur, Olmiitz. 

La valeur documentaire des cartes pos- 
tales illustrées n'est pas assez connue ; j'en 
possède quelques bonnes séries; M. Adrien 



de Mortillet m'a montré les siennes, qui 
comprennent surtout les costumes euro- 
péens. Et je crois que les membres de 
l'Institut Ethnographique pourraient aisé- 
ment constituer des collections analogues 
dont l'examen, au cours de nos réunions, 
serait fort utile. 

Je signalerai entre autres les belles car- 
tes en couleurs éditées par M. R. Prom- 
berger à Olmûtz ; les aquarelles originales 
sont dues à des artistes qui ont tâché de 
rendre les tonalités des costumes aux cou- 
leurs si vives des divers peuples de l'Au- 
triche. Voici la liste des séries parues; 

I. Slovaques de Uh Hradischt (Moravie). 

II et IX. Slovaques de laTatra; etc. (Hon- 
grie). 

m et IV. Slovaques de Moravie. 

V. Types des environs deRrùnn (Moravie). 

VI. Slovaques de Topolna (Moravie). 
VU et XL Walaques de Moravie. 

VIII. Types du pays de Haid-Tachan 
(Bohème). 

X et XXI. Types des environs de Raguse 
(Dalmatie). 

XII. Slovaques de Lundenbourg. 

XIII et XIX. Types du Tirol. 

XIV et XVIII. Types de l'Istrie. 

XV. Types des environs de Spalato (Dal- 
matie). 

XVI. Types de Salzbourg. 

XVIL Slovaques de Luhalschowitz (Mora- 
vie). 
XX. Slovaques de Presztyén (Hongrie). 

XXII Types de l'Ukraine. 

XXIII Croates. 

XXIV. Slovaques du lac de Czorba (IIon_ 
grie). 

Au point de vue artistique, les séries sont 
toutes très belles; au point de vue docu- 
mentaire, on y trouvera surtout de jolies 
cartes représentant les divers costumes du 
mariage et dans les séries hongroises, quel" 
ques types isolés bien réussis. 

A. VAN Gennep. 



L'Imprimeiir-Gérant : Ulysse Rouchon. 



Le Puy-en-Velay. — Imprimerie Peyrillcr Rouchon cl Gamon, boulevard Carnot, 23. 



L'INDUSTRIE DE LAGÉ DE LA PIERRE 
EN MAURITANIE 

Par M'"'= B. Crova. 



Depuis les récoltes de silex et de pierres polies faites au Sahara par la mission 
Foureau-Lamy (récoltes dont le centre se trouve dans le voisinage de Ouargla et 
du Grand Erg), il a été reconnu que Taire de dispersion des outils néolithiques 
s'étendait jusqu'aux côtes de l'Afrique occidentale, car on a trouvé eu Mauritanie 
une industrie très abondante et très caractéristique. 

En 1907, la fondation du poste de Port-Etienne permit d'explorer plus parti- 
culièrement la presqu'île du Cap Blanc et ses environs. MM. Gruvel et Chudeau ont 
rapporté de cette région une cinquantaine de silex taillés et de pierres polies qui 
ont été étudiés et décrits par M. le professeur Verneau '. Des récoltes ultérieures 
plus nombreuses ont permis de compléter ces séries et d'y ajouter de nouveaux 
types. 

Les outils néolithiques, surtout les silex, se rencontrent très nombreux en certains 
endroits, indiquant, suivant toute probabilité, des stations de pêche et des ateliers. 
Ces points se trouvent au centre de la presqu'île et sur la côte, tant dans la baie du 
Lévrier que sur le littoral atlantique. Voici ce que dit M. Chudeau sur la presqu'île 
du cap Blanc dans ses notes géologiques sur la Mauritanie. 

« La presqu'île du cap Blanc est composée de grès très tendres, de couleur claire. 
« Ce sont des dépôts d'estuaire à stratification entrecroisée. Quelques bancs plus 
« argileux contiennent en abondance un Hélix qui appartient à un groupe d'espèces 
« caractéristiques des Canaries où le fleuve qui les a charriées prenait peut-être sa 
« source. A la surface des grès du cap Blanc, on trouve de nombreux mollusques 
« marins, preuve que depuis leur formation, ces dépôts d'estuaire ont été complè- 
« tement submergés. La mer y a découpé un grand nombre de plateaux hauts de 
« 20 à 25 mètres qui forment à la surface de la presqu'île un véritable dédale. 
« En un grand nombre de points, au nord de Tintan, ces grès sont couverts d'un 
« placage de grès calcarifères épais parfois d'un mètre et pétris de moules d'Hélix 
« qui appartiennent au même ensemble. L'île d'Arguin, au moins dans sa partie 
« nord, a la même constitution. Au sud du Krekche, qui est caractérisé par des pla- 
ce teaux de grès, commence à Bir-el-Guerb, une seconde région de plateaux bien 
« diff"érente : le Tasiast. Ces plateaux sont formés en majeure partie par des grès 
« roses et verts avec traces de mollusques, mais couronnés par une assise calcaire 
« épaisse de 4 à 5 mètres très constante. 

« Ces calcaires contiennent des silex qui ont servi de matière première à la 
« confection des outils néolithiques qui abondent dans le pays. Hs sont intéressants 
« encore à d'autres points de vue : sous l'influence de la sécheresse du climat, il 

1. Voir Ethnographie ancienne de la Mauritanie d'après les documents de MM. Gruvel et Chudeau 
par le D^ Verneau. (Actes de la Société linnéenne de Bordeaux, tome 63, 1" fascicule). 

17 



250 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

« ont été profondément modiliés et transformés par places en véritables meu- 
« lières » ' . 

Des granités et des quartziles existent plus au nord, dans le territoire espagnol 
du Rio de Oro ; ces roches dominent dans le massif de TAdrar Sotof. Les diabases 
elles diorites proviennent du ïiris. 

Tous les instruments de silex ou de pierre polie, trouvés dans la presqu'île du 
cap Blanc, gisaient à la surface du sol, fréquemment au pied des dunes, dans le 
sable, qni les découvre et les recouvre selon les caprices du vent. 

L'érosion est parfois considérable ; elle intéresse surtout les roches cristallines. 

Ici, comme dans le Sahara, il n'est pas possible d'appliquer les classifications 
européennes ; la stratigraphie n'existe pas. Les dénominations courantes de chel- 
léen, de moustérien et autres, que j'emploierai, ne doivent être prises que comme 
désignations de formes et non comme qualificatifs d'époques -. 

I. — Silex taillés. 

Bien que les rognons do silex soient parfois très gros (quelques uns pèsent plu- 
sieurs kilos) les instruments sont généralement de petite taille. Ceux qui sont 
représentés sur la planche I comptent parmi les plus importants comme dimen- 
sions. 

Le n° 1 est une large plaque de silex blanc taillée grossièrement sur les deux 
faces et terminée en pointe. La base est brisée ; les côtés sont simplement équar- 
ris; une des faces porte encore des traces de gangue jaune clair. Sur l'autre face, 
la même gangue existe, mais elle est parsemée de traces verdàtres qui ont l'appa- 
rence d'oxyde de cuivre. Cette pièce est le plus grand outil de silex taillé trouvé en 
Mauritanie occidentale ; c'est aussi l'un des plus frustes. Il mesure 148 m/m de long, 
116 m/m de large et seulement 21 m/m dans sa plus grande épaisseur. Il est seul 
de son espèce et il n'a jamais, à ma connaissance, été trouvé de spécimen de ce 
genre dans aucune industrie. 

Parmi les pièces taillées d'une façon très rudimentaire, il convient de signaler 
encore une sorte de racloir très voisin d'un instrument de même type que M. de 
Zeltner a rapporté du Soudan et qu'il a décrit danîiV Anthropologie^. Il classe cet 
outil dans le stade de la pierre taillée, tout en reconnaissant qu'il a une forme 
amygdaloïde le rapprochant des haches préparées pour le polissage. Le racloir du 
cap Blanc (Fig. 1, n° 2) n'est taillé que sur une face, à très grands éclats, et, 
comme la pièce précédente, il est seul de sa forme dans ma collection. 

On rencontre également une série de petits instruments qui semblent des réduc- 
tions de coups de poing chelléens (Fig. 1, n° 3). Ces outils sont souvent taillés sur 
les deux faces, mais vont insensiblement, par types de plus en plus évolués jus- 
qu'à la pointe n° 7 d'aspect solutréen, que je décrirai plus loin. 

Quelques pièces assez grandes, du type du n^ 4 ont un faciès un peu acheuléen ; 
elles sont toujours taillées sur les deux faces et très érodées. Leur aspect est 

1. Chudeau, Missioii en Maurilanic, (Annales de la Société linnéenne de Bordeaux, 1911, p. 48 et 
suiv., et La Géographie, t. XX, 1909, p. 9 et siiiv.). 

2. Je rappellerai à ce sujet qu'en Australie et en Tasmanie tous les types d'instruments des 
diverses époques préhistoriques se retrouvent dans l'industrie néolithique très récente; les types 
les plus primitifs et les plus parfaits se rencontrent les uns à côté des autres. — V. II. Klaatsch : 
Die Steinarhefake clev Australie)' und Tasinanier oerglichen mit denen der Urzeit Europas (Zeits- 
chrift fur Ethnologie. Berlin, 1908, p. 407). 

a. De Zeltner, ISotes sur le préhistorique soudanais. (L'Anthropologie, t. XVIII, 1907, p. 541, 
pi. VI, NM). 



# 

B. CROVA : l'industrie de l'âge de la pierre en MAURITANIE 231 

archaïque: celle qui est représentée ici est en silex calcédonieux. Elle ne diffère 
des pointes acheuléennes que par la base rectiligne, où subsiste, sans retouches, 
le conchoïde de percussion et le plan de frappe. Ces pointes sont très rares. 

Plus nombreux sont les types n° 5 et 6, racloirs et pointes d'aspect mouslérien 
toujours taillés sur une seule face; les bords seuls sont retouchés. Une de ces 
pointes est en silex jaspoïde ; ces instruments n'ont presque jamais de patine. 

Le N° 7 est une pointe rappelant la feuille de laurier de Solulré, en dimensions 
plus réduites; elle est mince et taillée sur les deux faces. Entre ces pointes, très 
finement retouchées et le N° 3, on trouve toutes les transitions de forme, d'épais- 
seur et de facture. Elles sont indifféremment taillées sur les deux faces ou sur 
une seule. Ces outils rappellent certains types du Capsien 

On peut faire la même remarque sur la série dont le percoir N^ 8 est le spéci- 
men. Ce genre de perçoir a bien le faciès du capsien inférieur de l'Afrique du 
Nord ; on le rencontre à tous les degrés de perfectionnement * jusqu'aux pièces 
robenhausiennes (N°' 19 20-21) et jusqu'à des outils de facture encore plus soi- 
gnée. 

Les outils plus caractéristiques du capsien supérieur sont réprésentés par une 
assez grande quantité de lames toujours sans retouches sur les bords qui restent 
tranchants (N°' 9 et 10). Deux petits instruments, à pointe très courte et très effi- 
lée (N" 11) pourraient avoir été destinés à percer le chas des aiguilles en os -, dont 
on n'a retrouvé aucune trace : sous cette latitude, toute matière peu résistante, 
comme le bois ou l'os disparaissent rapidement sans laisser de traces. J'ai cepen- 
dant trouvé une autre preuve de l'existence des aiguilles en os dans les pierres a 
rainures qui me semblent destinées à les polir, et dont on trouvera plus loin la 
description. 

Un fait caractéristique de l'industrie mauritanienne est l'absence complète de 
burins que ne peuvent remplacer les pointes busquées qui les rappellent par leur 
aspect, mais semblent plutôt destinées à percer des corps très durs. 

L'industrie tellienne est représentée par de nombreux petits silex de formes 
géométriques : coutelets, trapèzes, etc. (n«^ 12 et 13), triangles, segments de 
cercle, lames à dos abattu, qui étaient probablement des engins de pêche ^ 

La partie la plus considérable de l'outillage paraît se rapporter à l'époque énéo- 
litique ^, à notre robenhausien, dont on retrouve le travail soigné sous toutes ses 
formes. Nucleus ronds ou allongés in° 14), de 20 à 100 m/m. de longueur '% lames 
et couteaux (n° 15) ^ scies (n" 16) ' ces derniers instruments n'ont pas la perfec- 
tion des pièces du Danemark ou du Japon, et font contraste avec les autres outils 
si habilement taillés ^ : grattoirs discoïdes, ostréiformes ou allongés (n° 17) "; per- 
çoirs et poinçons (no 19 à 21) '"; tranchets (n" 22) '' : 

1. Cf. de Mortillet, Musée préhistorique, pi. XVill, n»^ 136, 139 et pi. XVIV, n« 148. 

2. Musée préhislorique,]i\.XXl\\ n" 198. 

3. Musée préhistorique, pi. XXXIV. 

4. Jénéyenien de l'Afrique du Nord v. de Morgan, Capitan et Boudy. Etude sur les stations 
préhistoriques du Sud-Tunisien. Rev. de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, avril 1910). 

5. Ibid., pi. XXXVI, n° 349 et pi XXXVII, u" 333. 

6. Ibid., pi. XXXVI, no 369. 

I. Ibid., pi. XXXlX, n» 378 et 3"9. 

8. Le lieutenant Dangelzer [Notice sur le préhistorique de la Mauritanie occidentale. Bull. Soc. 
préhis. française, mars 1911) signale une scie en forme de croissant taillée sur une seule face et se 
rapprochant des scies Scandinaves. 

9. Musée préhistorique, pi. XLI, n" 399 et suivants. 

10. Ibid., pi. XLII, no 411, 419 et 428. 

II. Ibid., 1. XLIII, no 443. 



252 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

Avant de passer à la description des pointes de flèches et de javelots, je dois 
mentionner une série de lames à encoche. Ces outils sont de différents genres et 
assez rares; le premier type est représenté par des lames minces dont la face infé- 
rieure est unie et la face supérieure taillée par éclats enlevés longitudinalement. 
Les bords sont finement retouchés ; la base est fruste : le plan de frappe y est 
encore intact. Le sommet est retaillé en une encoche peu profonde et irrégulière 
obtenue par une série de retouches très fines. Ces lames, au nombre de quatre, 
ont une patine blanc rosé; leur longueur ne dépasse pas 58 m/m. et leur largeur 
12 m/m. '. Trois pièces de même genre sont en forme de triangle plus ou moins 
allongé et renversé. La plus longue est une lame mince coupante sur les bords et 
dont la pointe, non effilée, porte encore le plan de frappe et le conchoïde de per- 
cussion. La partie large est ébréchée en une encoche non régulière obtenue par 
l'enlèvement d'un éclat en biseau. Les deux autres pièces de même forme sont des 
petits éclats triangulaires de 20 et 22 m/m. de long, plus épais, et dont les bords 
ont été soigneusement retouchés. Un large biseau, s'incurvant peu profondément, 
forme la base amincie de ce triangle. 

Deux- autres lames à encoche diffèrent de ces premiers types; elles sont égale- 
ment taillées sur une seule face et par éclats longitudinaux, mais elles sont plus 
épaisses et de travail régulier. Leur section est presque un trapèze isocèle; les 
bords de ce type sont également retouchés, mais le sommet porte une encoche 
régulière large et profonde de 4 m/m. pour la première pièce; large de 3 m/m. et 
profonde de 9 m/m. pour la seconde. La première lame est brisée à mi-longueur, 
la seconde est effilée à la base, oîi le plan de frappe et le conchoïde de percussion 
sont encore visibles. La longueur de celte dernière lame est de 75 m/m, sa largeur 
de 17 m/m. Ces deux pièces semblent être le perfectionnement des lames du pre- 
mier type. 

Deux autres petites lames ont une certaine analogie avec les premières; de 
même facture, elles portent à leur sommet, au lieu d'une encoche, une retouche 
oblique en biseau, obtenue par Tenlèvement d'un seul éclat. Elles sont toutes deux 
de forme arquée et semblent avoir été enlevées au même nucleus. 

Les pointes de tout genre, formant la transition entre la pointe de lance et la 
pointe de flèche sans barbelures, sont très abondantes ^ On y trouve des perçoirs 
et des poinçons. Quelques-uns de ces derniers ont pu servir aussi de pointes de 
javelots. Les formes en sont très variées, depuis l'outil de fortune taillé en 
quelques coups de percuteur (Fig. 2, n" i) sans aucune retouche, jusqu'à la pointe 
très finement retouchée. Parmi les pièces les plus grandes, celles qui sont taillées 
sur les deux faces sont peu nombreuses. Une seule est à section de losange ; elle 
est de beau travail et de forme élégante. 

Presque toutes les pointes de javelots sont sans barbelures : leur longueur passe 
par degrés insensibles, de 100 m/m. à 10 ou 12 m/m., longueur des perçoirs et des 
pointes de flèches. L'une de ces dernièreS;, la plus petite, a seulement 8 m/m. de 
long. 

La base de ces pointes de javelots est généralement épaisse et paraît peu 
emmanchable au premier abord. Les plus remarquables parmi celles dont la base 
est amincie, sont en forme de feuille de laurier (Fig. 2, n" 6) véritables réductions 
des pièces solutréennes, dont l'élégance et le fini d'exécution a été rarement 
dépassé. Ces outils droits et minces (Fig. 2, n° 7 à 9) ont une forme allongée qui 

1. Des lames semblables ont été trouvées à Jeneyen (v. de Morgan, op. cit., p. 284, fig. 86-87). 
' 2. La pointe est l'instrument dominant de ces stations mauritaniennes. 



B. CROVA : l'iXDUSTRIE de l'âge de la pierre en MAURITANIE 233 

atteint 70 et 73 m/m. de long : aussi leur solidité était bien problématique, on ne 
les retrouve souvent qu'à l'état de débris. 

Les pointes à pédoncule et à ailerons sont presque toutes de petite taille; 
exception doit être faite pour une trentaine que l'on peut nommer pointes de jave- 
lots, qui sont cà peu près de mêmes formes, mais plus épaisses et plus grossières 
(Fig. 2, n" 14). 

Dans un autre mémoire * j'ai déjà étudié les pointes de flèches; je me bornerai 
à rappeler ici que j'ai pu faire des rapprochements entre les flèches de Mauritanie 
et la plupart des types provenant de toutes les parties du monde. Quelques formes, 
tout en n'ayant pas les barbelures aussi longues que la flèche d'Alcala ou celle du 
dolmen de Gourillac'h - n'en sont pas moins d'un travail très habile (F\^ '> 
n"^ 28 et 32). " ''' "' 

On remarque une forme nouvelle : la hallebarde (Fig. 2, n" 33). Le spécimen 
qui s'en rapprocherait le plus a été trouvé dans les tombes royales d'Abydos ='. Les 
pointes en forme d'ogive (n°^ 30 et 31) dont on trouve des spécimens dans tout le 
Sahara, sont ici beaucoup plus minces : elles sont élégantes de formes et de travail 
parfait. Les spécimens en forme d'oiseaux sont assez curieux (n° 29). 

Parmi les petits instruments, il existe quelques pièces terminées par une pointe 
aigiie, assez longue, très mince et très fine (n"^ 40 et 41). Elles ne sont évidemment 
pas destinées à armer des flèches, car la pointe est jointe à l'outil par un épaule- 
ment qui nuirait à une bonne pénétration. J'ai déjà émis à leur sujet l'hypothèse 
du tatouage. La quantité assez grande de vestiges de poudres noires, jaunes ou 
rouges sur les instruments de pierre polie peut donner plus de poids à cette 
supposition. 

Quelques outils de silex, abandonnés au cours de la fabrication, nous révèlent 
certains détails techniques, entre autres celui-ci : que ces néolithiques commen- 
çaient à tailler leurs flèches par le pédoncule et ne touchaient à la pointe que 
lorsque celui-ci était complètement terminé. L'aspect des deux pointes 33 et 34 
ne laisse aucun doute à cet égard et j'ai trouvé un certain nombre de flèches 
dans l'état du n" 3i. 

Il existe aussi dans ma collection quelques petits bâtonnets retouchés sur toutes 
leurs faces : s'agit-il de retouchoirs pour les pointes minuscules? Je n'en vois 
pas très bien un autre usage. Je possède des pointes très acérées portant peu de 
retouches quand l'extrémité de l'éclat était aigii naturellement, ou en d'autres cas 
très retouchées sur toutes leurs faces : ce sont de vraies aiguilles de silex (n» 42). 
La plus longue, en silex calcédonieux mesure 52 m/m. de longueur; elle est effilée 
à ses deux extrémités '*. 

La micro-industrie a aussi sa place en Mauritanie. On rencontre des petits 
bâtonnets du genre de ceux dont je viens de parler, mais tout à fait minuscules; 
de très petits silex géométriques et quelques pointes de flèches en miniature, dont 
la plus petite n'a pas plus de 8 m/m. de long. 

Tous ces petits outils de silex semblent avoir eu une utilisation commune : ce 
sont probablement des engins de pêche. Depuis un temps immémorial, ces côtes 
sont reconnues comme étant très riches en poisson. Hérodote nous parle déjà de 



\. Mme Crova, Essai de classification des ftèclies de Mauritanie (Congrès préhistorique de Nîmes 
1911). ' 

2. Musée pré/i., pi. XLVII, n» 478 et pi. XLVIII, n» 306. 

3. J. de Morgan, Recfierc/ies sur les origines de l'Egypte, t. 1, p. 129, fig. 220. 

4. Cf. l'épingle en cristal de roche trouvée dans la boucle du Niger par le capitaine Desplagnes 
et qui se trouve au Musée du Trocadéro. 



254 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

l'ile de Cerné dans laquelle quelques auteurs ont reconnu Ârguin ', comme d'un 
centre de pêche très renommé. Il est donc probable que depuis un grand nombre 
de siècles, les tributs de l'intérieur sont venues, comme cela se pratique encore 
actuellement au Sénégal, pêcher sur les côtes à époques fixes et faire sécher le 
poisson qui constitue leur principale nourriture. 

Ce sont ces nomades qui auraient abandonné sur le sol de cette région, actuel- 
lement aride et dépeuplée, de si nombreux vestiges. 



II. — Pierres polies. 

L'outillage de pierre polie est relativement aussi varié et aussi abondant que 
celui du silex taillé. 

Haches. — Parmi les pièces les plus nombreuses, il faut citer les haches. Comme 
les silex, elles sont généralement de dimensions assez réduites et sont tirées pour 
la plupart de roches basiques (diabases, diorites, porphyrites) provenant du Tiris, 
ou de galets roulés ramassés sur les plages. Quelques instruments sont en roches 
siliceuses, en granité, en quartz, en syénite ou en gabbro. La presqu'île du cap 
Blanc étant tout entière composée de grès ou de sable gréseux, ces roches ont 
donc été toutes apportées. 

On peut trouver surprenant la proportion considérable des haches relativement 
aux instruments de silex (environ 8 0/0) au milieu de ces stations de pêche. Les 
haches appartiennent d'ordinaire aux tribus d'agriculteurs; ont-elles été apportées 
sur la côte par des peuplades de l'intérieur? Sont-elles plus anciennes que la 
majeure partie des silex et datent-elles d'une époque où il y avait de la végétation 
dans la presqu'île? Nous ne savons, mais plusieurs faits sont à retenir : en premier 
lieu, l'érosion de ces haches; cinquante pour cent ont leurs faces altérées plus ou 
moins profondément. Elles semblent aussi avoir servi à des usages bien différents 
de celui pour lequel elles furent taillées primitivement. Les tranchants sont très 
souvent émoussés et très endommagés par la percussion ; les talons, parfois les 
tranchants eux-mêmes portent des usures indiquant que l'objet a servi longtemps 
de pilon ou de molette -. Sur les faces, on retrouve souvent les érosions caractéris- 
tiques des compresseurs ou supports ayant servi à la taille des silex par pression ^. 
Enfin, on voit fréquemment les traces des ocres jaunes ou rouges qui ont été 
broyées sur leurs faces pour différents usages encore mal définis. Il serait pré- 
maturé de tirer des conclusions de ces faits; je me borne à les exposer. 

Sans avoir la diversité de formes que l'on remarque dans les instruments de 
silex, les haches sont d'aspects variés. La forme classique, un peu allongée, à sec- 
tion ovale, au tranchant légèrement arrondi et au talon en pointe, se voit fré- 
quemment, mais bien d'autres types se rencontrent, depuis le galet brut, affûté à 
l'une de ses extrémités {n° 2 et 3), la hache qui semble préparée pour le polissage 
(n° 1) et dont le tranchant seul est uni, jusqu'à la hache au tranchant sinueux, 
d'une très habile exécution (n° 11 et 11 Ois). 

Parmi les herminettes, il en est une de forme assez peu répandue {n° 13) : le 
corps fuselé à une extrémité est cylindrique et le tranchant circulaire semble avoir 
été retaillé sur tout son bord, mais le polissage n'a pas été terminé. Quelques 
haches très plates, à bords anguleux, rappellent un peu par leur forme les haches 
taillées du Danemark (n" 12). 

1. C. Lenormant, Histoire ancienne de iOrienl, t. Yl, p. 641. 

2. Ex. Fig. ;i, n» 15. 

3. Musée préliis., pi. 23, n» 193. 



PLANCHE VII, 
Fig. 1. — Instruments de silex. (Echelle 1/3 gr. nal.j. 

L Grande pointe de silex blanc, taillée sur les deux faces. 

2. Racloir amygdaloïde, type rudimentaire. 

3. Petit coup de poing de type clielléen. 

4. Pointe de type acheuléen retouchée sur les deux faces. 
D-6. Racloir et pointe de type moustérien. 
7-8. Pointe et poinçon de type solutréen (lapsien inférieur). 
9-10. Lames, type magdalénien (capsien supérieur,. 

11. Outil pour percer le chas des aiguilles en os. 
12-13. Silex géométrique et coutelet (type tardenoisien). 

14. Nucléus. / 

15. Couteau. 

16. Scie. 

n. Grattoir. \ types robenhausiens. 

18-19-20. Perçoirs. 

21. Pointe double. 

22. Tranchet. 

pjo^ 2. — Pointes de flèches. — Petits instruments. — Objets de parure 

Echelle (1/2 gr. nat.!. 

1. Pointe de flèche taillée à grands éclats, sur une seule face, sans retouches. 

2. Pointe plus épaisse, retouches latérales. 

3. Pointe entièrement retouchée sur une face, base épaissp. 

4. Pointe, base amincie. 

5. Pointe en forme de feuille, retouchée sur les deux faces, base oblique. 

6. Petite feuille de laurier, très mince, entièrement retouchée sur les deux faces. 
■7. Feuille de saule, très retouchée sur les deux faces. 

8. Pointe longue, très retouchée sur les deux faces. 

9. Pointe très longue, très retouchée sur les deux faces. 
10-11-12. Petits silex géométriques. 

13. Flèche à tranchant transversal ou petit tranchet. 

14. Pointe pédonculée avec ailerons, épaisse, grossièrement taillée sur une seule face. Type auri- 

gnacien. 
13 à n. Évolution de la pointe à ailerons. 
18. Pointe pédonculée à grosses dents. 
19-20. Pointes pédonculées à ailerons rectilignes. 

21. Pointe pédonculée à ailerons relevés (type saharien). 

22. Pointe pédonculée à ailerons recourbés. 

23. Pointe pédonculée retouchée sur les deux faces -type égyptien). 
24-25. Pointes pédonculées à bouton (retouchées sur les deux faces). 
26. Pointe minuscule (retouchées sur une seule face). 

21. Pointe à épaulement (forme saharienne). 
28-29. Pointes en forme d'oiseau. 

30. Pointe à base incurvée (type saharien perfectionné). 

31. Pointe en forme d'ogive (perfectionnement de la forme précédente — ces deux types sf 

rencontrent indifféremment retouchés sur les deux faces ou sur une seule). 

32. Pointe de flèche triangulaire à très longs ailerons. 

33. Pointes de flèche en forme de hallebarde. 

34. Pointe île même forme : pièce abandonnée en cours d'exécution, la base seule est terminée. 

35. Pointe de flèche à cran. 

36. Éclat utilisé en pointe de flèche avec le minimum de retouches. 
31. Pointe de flèche brisée et retaillée au sommet. 

38. Pointe asymétrique. 

39. Retouchoir employé pour la taille des petits instruments de silex. 
40-41. Petits outils à pointe très aiguë (peut-être destinés au tatouage). 
42. Aiguille en silex. 

43-44. Rondelles de pierre schisteuse (grains de collier). 
45-46. Otolithes de poisson (grains de collier). 
41-48-49. Fragments et pointe de cuivre. 
50. Crochet en cuivre. 



PLANCHE VII. 




'^^ïê'ê'l' 









Fig. 2. 



Phol. Mme c-ova 



B. CROVA : l'industrie de l'âge de la pierre en MAURITANIE 255 

Parfois le tranchant est plat, poli en biseau et descend très bas sur une seule 
ou sur les deux faces (n°* 5, 14 et 15). Cette particularité a été déjà signalée sur 
des haches de la Côte d'Ivoire '. D'autres, plus rares, ont une arête longitudinale 
en saillie (n° 5) descendant jusqu'au talon, mais sur une face seulement. 

La forme rectangulaire n'est pas rare (n°' 3 et 4], non plus que la forme très 
trapue, large et épaisse (n"** 7 et 14). Deux ou trois haches ont le tranchant très 
oblique {n"^ 10 et 15). Sur une seule pièce j'avais remarqué, au milieu de tranchant, 
une petite encoche régulière de 4 à 5 m/m. de large et 2 à 3 m/m. de profondeur 
(n" 6). Je croyais à une exception quand j'ai retrouvé dans les dessins du docteur 
Deyrolle représentant des instruments de pierre polie delà même région - une 
hache ayant semblable particularité. Il s'agit donc bien d'une retouche voulue 
dont je ne m'explique pas le but. 

Je possède seulement deux haches-ciseaux ; l'une faite d'un galet allongé n'ayant 
comnïe trace d'utilisation que l'aiguisage de l'une des extrémités (n°2) ; l'autre est 
un bâtonnet provenant d'une roche siliceuse violacée; il est brut quoique d'un 
aspect poli ; les bords en sont anguleux. 

La plus grande hache atteint 172 m/m. de longueur et pèse 782 grammes; la 
plus petite n"a que 22 m/m.^ son poids est de 7 grammes (no 19). Ces très petites 
hachettes sont assez rares; aucune n'a de trou de suspension pouvant faire sup- 
poser un usage votif ou ornemental. 

Haches-Marteaux. — Il est bien difficile d'établir la ligne de démarcation qui 
sépare les haches des marteaux; certaines haches ont le tranchant si émoussé 
qu'il n'en reste plus de traces; d'autre part^ quelques marteaux, de forme sem- 
blable aux haches, ont été aiguisés à leur sommet. La confusion est inévitable 
surtout dans les pièces que j'ai nommées marteaux-compresseurs à cause des 
érosions, bien semblables à celles produites quand on taille le silex par pression, 
qui les caractérise. Ces dépressions sont toujours disposées par deux sur chaque 
face de cet instrument et se correspondent (n°' 20, 22, 24). 

Ces haches-marteaux •'^ sont souvent à section carrée ou rectangulaire (no 24); 
toutefois il en existe dont la forme est beaucoup moins géométrique; les dépres- 
sions n'en sont que plus apparentes. D'autres marteaux sont d'aspect plus ordinaire 
(n° 21, 23) et un seul, le plus gros, en diabase, porte au centre une cupule régulière 
de 5 à 6 m/m de profondeur, indiquant un commencement de perforation ^. 

Molettes. — Ces instruments sont presque aussi nombreux que les haches; ils ont 
servi à plusieurs usages et les sommets sont généralement endommagés parla 
percussion (Fig. A, n°6, 8, 11). Les molettes les plus communes ont la forme trapé- 
zoïdale; leurs dimensions varient de 25 à 120 m/m et leur poids de 70 grammes à 
2 kilogs. Les plus petites ont une section ronde, mais le plus souvent, l'une des 
faces est bombée, assez polie par l'usage tandis que l'autre face, plus plate, est 
presque toujours couverte d'érosions indiquant que ces pierres ont servi d'enclumes. 

Il existe beaucoup d'autres molettes de formes variées: les unes sont cubiques 
(Fig, 4, n°' 1-2), d'autres à section hexagonale (n" 5), certaines ont deux faces incli- 



1. P. Combes fils, La préhistoire de l'Afrique occidentale (Cosmos, 10 septembre 19)0, p. 286, 
fig- !•) 

2. V. Docteur Deyrolle, Présentation de pièces néolitliiques de Mauritanie (Bulletin et mémoires 
de la Société d'anthropologie, 1,2 janvier 1911). 

3. Le docteur Deyrolle (op. cit.) donne un croquis de ces marteaux, mais il semble d'après son 
dessin, que la double dépression soit circulaire et destinée à maintenir un lien. Jamais, dans les 
haches-marteaux que je possède, la dépression ne l'ait le tour de l'objet. Les angles restent en 
saillie, un lien ne pourrait par conséquent s'y maintenir. 

4. Cette pièce est au musée de Cherbourg. 



256 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

nées l'une vers l'autre (n"^ 9-10) et la troisième face est plus large, bombée ou 
plate, parfois même creusée au centre d'une petite cupule. Ces molettes sont tirées 
des roches : arkoses, calcaires et aussi des mêmes espèces qui ont servi à fabriquer 
les haches et les marteaux. On trouve quelques molettes en grès; elles sont très 
rares. 

Pilons et broyeurs. — 11 va un certain nombre de pilons cylindriques ou troncû- 
niques assez petits et faits de roches très dures, et quelques rouleaux broyeurs 
dont le plus grand mesure 45 centimètres de longueur. Ce dernier est tiré d'une 
roche schisteuse qui est envoie de désagrégation; il porte encore quelques traces 
des matières écrasées; c'étaient probablement des graines oléagineuses. Un autre 
fragment de broyeur semblable est en quartzite; un troisième, plus petit, de forme 
un peu arquée, est en roche dioritique. 

Boules et disques. — Il n'existe pour ainsi dire pas de délimitation entre les 
boules et les disques. On trouve de ces cailloux à tous les degrés d'aplatissement, 
depuis la boule parfaitement ronde jusqu'au disque mince. 

Les boules étaient certainement des bolas ou des pierres de fronde, mais elles 
ont aussi servi de molettes; quelques-unes sont usées irrégulièrement et ont pris 
l'aspect de polyèdres variés. Les disques ont servi de support pour le broyage des 
couleurs dont quelques uns portent encore les traces. 

Mortiers. — Il a été trouvé quelques mortiers portatifs ronds ou ovales, faits de 
granité, de grès quartzite ou de diabase. L'un d'eux, d'une courbure assez élégante 
est brisé et semble avoir fait en cet état un long usage ; toutes ses faces, y compris 
la tranche des brisures qui sont très émoussées, étant couvertes de traces d'ocre. 
Ces mortiers sont peu profonds; le plus grand, de forme ovale, mesure 23 centi- 
mètres dans son plus grand diamètre. Quelques petits galets creusés semblent 
avoir servi au même usage. 

Pierres à rainures. — Elles sont au nombre de deux et ont une grande analogie 
avec celles qui sont décrites par le docteur Verneau dans les documents scienti- 
fiques de la mission Foureau-Lamy et qui sont destinées à redresser les hampes de 
flèches. 

Je ne crois pas que les pierres à rainures du Cap Blanc aient servi à cet usage : 
ainsi qu'on peut le voir sur la figure 4 (n° 7) la rainure, très profonde à quel- 
ques centimètres du bord, l'est beaucoup moins au centre ; elle ne va pas jusqu'aux 
extrémités. Elle est divisée en deux parties offrant à droite les mêmes caractères, 
mais creusée moins profondément de ce côté. Les deux tronçons de rainures ne 
sont pas rigoureusement rectilignes. Une seconde rainure beaucoup moins accen- 
tuée s'ébauche en dessous de la première, plus près du bord. 

Cette pierre (une roche quartzeuse) porte à peu près au centre une dépression 
qui semble résulter du travail de taille des silex. Sur l'autre face, elle est absolu- 
ment brute. 

J'estime que ces pierres servaient au travail de polissage d'aiguilles ou de 
poinçons en os. 

Objets de parure. — Ils sont rares et très rudimentaires. Le docteur Verneau 
signale * une pendeloque faite d'une coquille percée. J'y ajouterai trois rondelles 
grises dont l'une n'est pas terminée. Ces petits objets semblent tirés d'une 
pierre schisteuse (Fig. 2, n°' 13-44). Ils ont tout à fait l'aspect des rondelles de 
coquilles d'oeufs d'autruche que l'on trouve dans tout le Sahara ; la couleur seule 
diffère. Un autre débris de silex, percé d'un trou naturel assez régulier semble 
préparé pour faire une pendeloque, mais il est resté à l'état d'ébauche. 

1. Annales de la Société linnéenne de Bordeaux, tome 63, 1" fasc. 



B. CROVA : L INDUSTRIE DE L AGE DE LA PIERRE EN MAURITANIE 257 

D'autres rondelles, plus épaisses, grossières elde forme irrégulière, toutes per- 
cées au centre d'un trou assez large, sont assez nombreuses. Ces grains d'enfilage 
sont faits avec des otolithes de poissons (Fig. 2, n"^ 4o-47). 

Poterie. — La poterie est rare. Les gisements de la côte n'ont donné que trois 
tessons provenant du Cap Sainte Anne et un autre trouvé dans l'intérieur delà 
presqu'île du Cap Blanc. Les premiers sont épais, très rugueux, probablement 
décapés par le vent, ainsi que l'indique le docteur Verneau pour de la poterie de 
même provenance. Les grains de sable englobés dans la masse sont en saillie. 
Cette poterie n'a aucun ornement. L'un des débris est revêtu de deux couches 
rouges, l'une extérieure de 2 à 3 m/m d'épaisseur, l'autre intérieure d'un m/m à 
peine. Le milieu de la pâte est grisâtre. Le second fragment est rouge seulement 
sur la face extérieure. Le troisième comporte aussi la couche extérieure, mais la 
couche intérieure a disparu en partie ; la pâte en est plus noire. Cette poterie 
s'efTrite facilement à la main. 

Le fragment qui provient du centre de la presqu'île est beaucoup plus mince 
que les précédents. 11 semble avoir été lissé intérieurement. L'extérieur offre le 
même aspect décapé avec des grains de quartz et de menus débris de coquilles 
en saillie. Il est grisâtre. C'est un fragment de vase muni d'une anse grossière; 
le bord est arrondi très sommairement. A l'intérieur adhère un morceau de 
résine dans lequel sont, englobés des fragments de bois. Ce débris ne peut pas 
faire juger de la dimension du vase K 

Fragments de métal. — Le métal retrouvé dans la presqu'île du Cap Blanc ne 
se compose que d'un crochet en cuivre (Fig. 2, n° 30), très oxydé et incrusté de 
nombreux grains de sable, d'une rondelle assez épaisse, d'une petite pointe et de 
quelques fragments très menus et très minces de même métal. (N"' 47 à 49) -. 

Instruments divers. — Pour donner une nomenclature exacte des pièces recueil- 
lies, il convient de citer encore : 

1° Un perçoir très fruste^ fait d'une roche quarlzeuse analogue à celle des 
pierres à rainures. Il se compose d'un manche complètement brut, long de 10 
centimètres, à section irrégulière dont les angles sont émoussés par l'usure, et 
d'une pointe trapue, longue de io m/m, sans aucun travail, portant des couronnes 
concentriques tournées par l'usage, ce qui fait ressembler cette pointe à l'extré- 
mité de certains coquillages. C'est probablement un outil de fortune très usagé 
dont la forme a décidé du travail qu'on lui a demandé. 

2° Un petit galet en diabase, de forme régulière, ovale, aplati sur une de ses 
faces. Ce galet a subi un commencement de perçage sur les deux faces. Un trou 
de 6 m/m de diamètre s'enfonce de 3 à 6 m/m au centre de la face aplatie. De 
l'autre côté le trou a été creusé à 8 m/m, il est probable que l'opération n'a pas 
été terminée parce qu'un éclat comprenant les deux tiers de la surface a sauté. 

Le galet n'a pu être perforé de part en part, les trous percés sur chaque face 
n'étant pas centrés rigoureusement. Le perçage semble avoir été fait avec un ins- 
trument de pierre. 

Ce galet mesure 42 m/m de long, 32 m/m de large, 16 m/m dans sa partie 
amincie. 

3° Un éclat d'obsidienne. C'est le seul morceau de cette roche qui a été trouvé 
parmi plusieurs milliers d'instruments. Cet éclat, dont l'une des extrémités assez 

1. Le lieutenant Dangelzer {Op. cit.) a trouvé dans le Rio de Oro de la poterie en plus grande 
quantité, mais il n'en donne pas une description détaillée, il décrit un seul fragment orné de 
triples séries de zigzags en creux. 

2. L'analyse de ces fragments, faite par M. Chalufour, pharmacien en chef de la marine, a 
révélé du cuivre pur et quelques traces de fer infinitésimales. 



258 REVUE d'etunograpiiie et de sociologie 

large semble brisée, porte cependant quelques fines retouches sur la face unie. 
On voit d'autres retouches sur les bords surtout à droite. La base s'efTile en une 
sorte de pédoncule. Une arête loni^iludinale se trouve un peu à gauche sur la face 
supérieure. Cette pièce, qui est probablement un petit percoir est grossièrement 
taillée ; il semble que l'ouvrier se soit laissé rebuter par l'ingratitude de la ma- 
tière qu'il n'avait sans doute pas l'habitude de travailler. Il est difficile de savoir 
d'où provient ce fragment d'obsidienne : aucun gisement de cette roche n'a été 
signalé à ma connaissance en Afrique occidentale ou dans l'Afrique du nord. Le 
plus proche que nous connaissions est à TénérifTe, mais l'obsidienne de cette île, 
d'un vert éclatant, est très caractéristique et ne ressemble en rien au fragment 
qui nous occupe ici. La présence de cet éclat d'obsidienne, portant des traces 
de travail, est un nouveau problème à ajouter à tant d'autres. 

11 est peu vraisemblable que ces vestiges remontent à une époque reculée. Nous 
ne sommes pas suffisamment renseignés pt)ur avoir une certitude à ce sujet; il est 
bon néanmoins de signaler en passant la remarque faite par Chudeau qu'une partie 
des dépôts composant les formations côtières est très jeune. 

« Dans les terrains anciens, dans le Krekche comme au Cap Blanc, les débris néo- 
« lithiques abondent ; vers le sud ils deviennent plus rares; on en trouve quelques- 
« uns dans l'Agneitir, ils manquent complètement au sud de Chedala. Faut-il en 
« conclure que pendant le néolithique africain, la mer occupait encore une partie 
« de la Mauritanie? Une réponse ferme serait évidemment prématurée ' ». 

Les Maures actuels n'ont aucun souvenir concernant les instruments de silex; 
quand on les interroge, ils répondent que « Noé dut les déposer sur terre. Ils s'en 
servent comme pierres à feu et comme jouets pour les enfants. De nos jours, ils 
taillent très grossièrement des éclats de silex et leur donnent trois formes prin- 
cipales : la première représente un chameau, la seconde une chamelle (?) et la 
troisième un cheval... Les enfants jouent avec ces animaux de silex - ». 

Il y a dans l'Adrar-Sotof des grottes encore inexplorées. Il se peut qu'elles aient 
servi d'habitat à des populations de l'âge de la pierre \ Des fouilles scientifiques 
donneraient peut-être une stratigraphie très précieuse pour la préhistoire de la 
Mauritanie occidentale qui se rattache de si près à celle de tout le Sahara. 

1. Chudeau, Mission en Maurilanie (Actes de la Société liniiécime de Bordeaux, 1909, p. 67-68), 

2. Dangelzer, op. cit. 

o. Hérodote ne nous parle-t-il pas des troglodytes vus par Ilannon? 



PLANCHE VIII. 



Fig. 3. — Haches et marteaux. (Echelle 1/4 gr. nat. environ 



1. llaclie taillée. Polie seulement au tranchant (roche siliceuse jaspoïde). 

2. Hache-ciseau faite d'un galet brut ali'ùté à Tune de ses extrémités (diabase). 
;i. Galet brut transformé en hache par le polissage d'une extrémité (diabase). 
4. Hache rectangulaire (gabbro). 

.j. Hachette portant une arrête médiane (section triangulaire) tranchant poli en biseau (diabase). 
6. Hachette à dépressions. Tranchant en biseau, portant une encoche au milieu (gabbro). 
1. Hachette triangulaire. Tranchant élargi (roche granitique). 

8. Hache à tranchant arrondi (sj-énite). 

9. Hache de forme ovale (diorite). 

10. Hache à tranchant oblique (porphyrite). 

M-ii bis. Belle hache à tranchant sinueux (face et profil) diorite. 

12. Hache très plate. Altérée sauf au tranchant (porphyrite). 

13. Herminette à tranchant circulaire (porphyrite). 

14. Hachette trapue (diabase ou diorite. 

l.j. Hachette à tranchant très oblique, très usé et ayant servi à broyer (diabase). 
16. Hache de forme européenne (roche quartzeuse veinée . 
n. Hache à tranchant évasé (roche granitique). 

18. Petite hachette (silice verte hydratée). 

19. Petite hachette (diabase ou diorite). 

20. Marteau à dépressions atlûté en hache. 

21 . Marteau (diorite). 
22-23. Marteaux (porphyrite). 

24. Marteau compresseur ou à dépressions (porphyrite). 



Fig. 4. — Instruments divers (pierre polie). Echelle 1/4 environ gr. nat). 

1-2. Molettes cubiques. 1. Grès quartzeux. 2. Granité. 

3. .Molette à section triangulaire ayant les angles de la base arrondis (diabase). 

4. Galet creusé en mortier (arkose). 

y. Molette à section hexagonale (grès rouge). 

6-8-11. Percuteurs (diabase et roche siliceuse). 

9-10. Molettes ayant une face large bombée et deux autres faces plus petites inclinées l'une vers 

Tautre. 9. Cùté de la face bombée (molette allongée. 10. Côté des deux petites faces 

inclinées (molette arrondie) (diabase). 
12. Molette arrondie (diabase). 



♦ PLANCHE Vm. 



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Fig. 3. 



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Fig. 4. 



LA MAISON A FIGUIG 

Par M. le commandant Pariel (Beni-Oiinif). 



I. — Propriété de l'hahiiation . 

 Figuig, tout le monde est propriétaire. Chaque chef de famille a sa maison et 
la location y est inconnue pour l'habitation. Seuls quelques petits locaux servant 
de boutiques ou de dépôts de marchandises peuvent faire Tobjet d'un contrat de 
louage. Une expression : doukhane, fumée, bien proche parente du feu de nos 
villages français, désigne la maison ou l'ensemble de maisons (deux et parfois 
trois) abritant les divers ménages d'une même famille. 

Il est rare que plusieurs familles sans lien de parenté entre elles habitent une 
même maison. Le cas ne se produit que pour quelques Harratin ouKhammès nou- 
vellement arrivés et logeant sous le toit de leurs maîtres. En principe chacun est 
propriétaire de sa maison. Quant un nouveau ménage se crée, il y a toujours une 
place pour lui dans la maison familiale. C'est chez les parents du nouvel époux 
que se fixe la résidence. Si la famille se trouve trop à l'étroit, on bâtit à côté. 

Appliquant le grand principe de fraternité, « Tous pour un, un pour tous », 
tous les amis, tous les voisins se réunissent pour bâtir ou réédifier sur les ruines 
d'une ancienne maison la maison du nouveau ménage. Les matériaux ne coûtent 
rien que la peine de les préparer et de les porter à pied d'œuvre, l'emplacement 
ne se paie pas et la main d'œuvre est à peu près gratuite. Donc chacun a sa mai- 
son. Ce qui précède explique que la vente d'une maison est chose presque in- 
connue à Figuig. 

Il a fallu l'arrivée d'un représentant du Sultan et d'une petite garnison d'étran- 
gers pour apporter cette idée de vente ou d'achat d'une maison. 

II. — La maison vue de l'extérieur. 

Le village d'El Maïz vu au débouché du chemin qui vient de Beni-Ounif donne 
l'impression d'une immense ruche, dont une paroi aurait été enlevée et qui lais- 
serait à découvert les alvéoles d'un grand gâteau de cire. 

La disposition des maisons de ce village bâties en cascade sur un mamelon aux 
pentes accidentées permet de voir les vérandahs intérieures superposées sur deux 
et parfois trois étages soutenues par de forts piliers en toubes, dont le sommet plus 
large que le corps donne à l'ensemble un cachet spécial rappelant un peu les 
lignes des temples de la vieille Egypte. (Sur les toubes, voir plus loin, chap. IV). 

Ces vérandahs existent dans toutes les maisons de Figuig mais, sauf le cas 
d'El Maïz et de quelques coins bien restreints des autres villages, on ne peut les 
voir qu'en pénétrant dans l'intérieur de la maison. 

On peut surprendre ainsi comme à la dérobée et de loin quelque aspect intéres- 
sant de la maison de Figuig, mais dès qu'on approche, dès qu'on pénètre dans les 
rues, la maison devient absolument inviolable et sa mine des plus rébarbatives. 



260 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



Elle n"a de communication avec rexlérieur que par une ou deux portes massives 
en bois de palmier dont une au moins est assez large pour laisser passer un 
animal chargé. 

Sauf les locaux attenant aux mosquées et réservés aux étrangers de passage, 
sauf chez quelques bourgeois aisés, la chambre des hôtes chevauchant une des rues 
principales du village, aucune maison n'est égayée d'une fenêtre donnant sur 
l'extérieur. Il y a à cela une raison majeure, c'est que la fenêtre s'ouvrant sur la 
rue n'y trouverait ni lumière ni air. Les rues des villages de Figuig sont presque 
toutes couvertes; bêtes et gens circulent dans de sombres tunnels coupés de loin 
en loin d'étroites « cheminées de lumières » ou, aux carrefours, de petites placettes 
sur lesquelles s'ouvrent quelques boutiques, quelques échopes d'artisans ou les 
maisons pour les hôtes de la Djemaa. Il y a les grandes rues, une ou deux par 
village, ce sont celles qui peuvent donner passage aux animaux chargés et qui 
vont d'une porte du village à une autre porte à l'extrémité opposée, et les petites 
rues, les plus nombreuses, formant un labyrinthe d'impasses et de culs de sac 
et desservant les divers quartiers. L'expression de rue ne donne pas une idée 

exacte de la réalité. Ce sont 
plutôt des corridors ouverts 
au public et au-dessus des- 
quels se trouvent des appar- 
tements. Cette disposition 
limite la largeur de ces pas- 
sages. La largeur de toutes 
les surfaces couvertes d'un 
toit est en fonction des maté- 
riaux de charpente employés. 
Or à Figuig, il n'existe pas 
d'autre bois que celui des 
palmiers, et ce bois très flexi- 
h\e ne permet pas des portées 
supérieures à 2 m. 50, 3 mè- 
tres au maximum. 

Pour augmenter un peu la 
largeur des rues principales, 
pour permettre au moins à 
des piétons de croiser des 




I cciitimi'lro par mèl 



la disposition suivante qui a 
créé une des caractéristiques 
de l'aspect extérieur de la 
maison à Figuig. Contre les murs des maisons, plaquée de 2 m. oO en 2 m. 50 
environ, sont des piliers en toubes faisant saillie de 0,60 à 0^75 environ sur les 
murs. La partie supérieure de ces piliers supporte une sorte de chapiteau fait de 
bois de palmier, sur lequel repose une poutre de palmier placée dans le sens de 
l'axe de la rue, c'est-à-dire contre le mur de la maison et sur laquelle viennent 
s'appuyer les poutres transversales qui supportent le plancher de la maison che- 
vauchant la rue. Il y a donc entre ces pilliers une série de renfoncements formant 
de grandes niches rectangulaires. Entre deux piliers se trouve souvent une sorte 
de banc fait de toubes, garni parfois à sa partie supérieure de dalles de pierre que 
l'usage a polies. On s'installe là à l'abri des pieds des bêtes de somme et des 
frôlements de leurs charges pour les longues causeries ou les siestes tranquilles. 



COMMANDANT PARIEL : LA MAISON 



261 





262 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

Ces bancs sont la propriété du maître de la maison à laquelle ils sont adossés. 
11 pourrait en défendre l'usage à qui bon lui semblerait, mais dans la pratique, 
personne n'a jamais usé de ce droit et tout passant peut s'y installer à sa guise. 

D'ailleurs plus un banc est fréquenté, plus nombreux sont les clients des cabinets 
publics et gratuits que le propriétaire a installés à côté dans un coin de sa maison, 
avec une ouverture sur la rue. Dans un pays où les conditions climatériques 
empêchent de changer l'emplacement des cultures, où il est impossible de faire 
germer un grain d'orge hors du champ préparé de longue date et dans lequel peut- 
être amenée l'eau de la source, le fumier devient matière précieuse. Le défaut de 
pâturages dans les environs immédiats empêche cette population de sédentaires 
d'avoir des animaux domestiques et le seul engrais dont elle dispose est constitué 
par les déjections humaines et les ordures ménagères. Les unes et les autres sont 
très recherchées. Il en résulte une coutume bien particulière à Figuig et dont 
bénéficie largement la propreté de ces villages, c'est que les devoirs de voirie 
s'appellent les « droits au fumier ». 

L'entretien des rues n'est une charge ni pour le budget de la Djemaa ni pour 
celui des particuliers, il constitue même une source de revenus pour ces derniers. 

En principe, chaque propriétaire a droit au fumier et à la terre qu'il peut ramasser 
dans la rue tout le long de sa maison jusqu'au milieu de la chaussée. S'il ne peut 
ou ne veut pas se charger lui-même du ramassage, il vend son droit à un de ses 
voisins. Signalons encore un usage qui évite bien des contestations et qui n'a pu 
s'établir que dans un pays bien déshérité par la nature : les propriétaires des 
maisons en bordure des rues principales sont forcés de laisser passer par chez 
eux les eaux pluviales provenant des maisons placées en arrière, lorsque celles-ci 
ne peuvent pas les déverser autrement à l'extérieur, mais dans ce cas le proprié- 
taire de la dernière maison traversée devient propriétaire de l'eau qui sort de chez 
lui et il peut la vendre s'il n'en a pas l'emploi dans un jardin voisin. 



IIL — Dispositions générales de la maison. 

Il est difficile de donner de l'habitation à Figuig une description s'appliquant à 
toutes les maisons. Bien qu'il n'y ait pas les écarts de fortune qu'on trouve chez 
les habitants de nos villes, il y a pourtant des gens riches, des bourgeois aisés et 
des pauvres; et l'habitation de chacun varie avec sa situation. Nous allons essayer 
de donner d'abord les traits communs à la majorité des maisons, nous décrirons 
ensuite, avec plans à l'appui quelques habitations particulières. 

L'entrée de la maison est rarement unique, il existe presque toujours, donnant 
sur la voie principale ou sur une place, une large porte pouvant donner passage à 
un mulet chargé d'un encombrant zembil, d'un filet de paille ou de régimes de 
dattes. Dans une des venelles adjacentes se trouve une autre porte basse, étroite, 
servant seulement aux humains. 

La porte principale est en bois de palmier. De fortes planches ayant 4 à 5 cen- 
timètres d'épaisseur sont assemblées par des traverses de même bois maintenues 
par de grands clous de fabrication locale. Chaque planche est en outre liée à sa 
voisine par des chevilles de bois. Au centre et vers le haut se trouve un heurtoir- 
anneau de fer venant battre sur la tête en fer d'un gros clou. Pas de gonds. La 
porte pivote autour d'un axe en bois placé verticalement contre un dormant égale- 
ment en bois. Les deux extrémités de cet axe sont encastrées en haut dans un trou 
aménagé dans le mur, en bas dans une excavation creusée dans une pierre 
encastrée dans le seuil. Cette porte est souvent dans un enfoncement de murs 



COMMANDANT PARIKL : LA MAISON A FIGUIfi 



263 



formant vestibule extérieur, elle s'ouvre en dedans sur un passage couvert for- 
mant vestibule intérieur. Ce second vestibule se prolonge assez ordinairement par 
une des vérandahs qui entourent la cour intérieure, et communique avec cette 
cour par une très large couverture sans porte ou même donne directement dans la 
cour. Cette cour intérieure, nécessité absolue pour toutes ces habitations qui 




P /.«. -^L^^ 



Fig. 3. a. 



n'ont aucune ouverture vers l'extérieur, a une variété infinie déformes; il ne 
faut guère y chercher des lignes géométriques et des angles droits. Au centre un 
espace découvert, cheminée de jour et d'air. Tout autour de forts piliers en toubes 
soutenant un toit en terrasses. Sous ce toit la majeure partie des locaux se com- 
pose de simples vérandahs sous lesquelles se passe la vie entière des familles. Au 
rez-de-chaussée, logement des animaux, débarras divers, cabinets. 



(264 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

Les étages supérieurs sont, sauf chez les Juifs et les gens très pauvres, ou dans 
certaines maisons spécialement organisées, les lieux d'habitation préférés. 
Les vérandahs, comme au rez-de-chaussée, servent à tous les usages. Dans un 
coin est le métier à tisser les burnous, industrie importante à Figuig, à côté les 
nattes pour le repas et le repos, et divers ustensiles de ménage dont la présence 
indique que c'est surtout là qu'on vit. Des perches allant d'un pilier à l'autre sup- 
portent selon la saison les régimes de dattes fraîchement coupés et qui vont 
achever de mûrir là, à l'abri des voleurs, ou les échevaux de laine qu'on vient de 
teindre et les toisons récemment lavées. Dans les parois des murs, des trous 
aménagés de loin en loin reçoivent les noyaux de dattes, qu'on écrasera pour 
donner à manger aux deux ou trois chèvres, au mouton de la famille; dans un 
coin les trois pierres du foyer indiquent l'endroit ou se préparent les aliments. 
Tout se trouve sous la vérandah, qui est la vraie maison du Figuiguien. 

L'habitation comprend pourtant des locaux complètement fermés, chambres 
particulières, magasins aux provisions ou chambres pour les hôtes de passage. Ces 
locaux fermés prennent selon leur forme et leur dimension le nom de « Maghzen » 
ou (( Ksar ». Le Maghzen est la chambre ordinaire dont la largeur ne dépasse 
guère 2 m. oO; le Ksar est une espèce de double chambre dont la largeur a pu 
être augmentée par la présence, au milieu, d'une rangée de piliers soutenant la 
charpente du toit. Le maghzen est toujours long et étroit, le ksar peut être carré 
ou à peu près. Les chambres d'hôte, ordinairement au-dessus d'une rue ou en bor- 
dure d'une place, ont une ou deux fenêtres donnant à l'extérieur. Ce sont les seules 
pièces ayant des fenêtres ; aussi sauf au moment du gros hiver, le Figuiguien de 
la classe moyenne n'habite guère ni dans un maghzen ni dans un ksar qui sont 
toujours des locaux très sombres. Il vit sous ses vérandahs. 

Pour accéder aux étages, dans un coin de la cour, et assez souvent à proximité 
de la grande porte d'entrée, se trouve un escalier. Enfermé dans une sorte de 
tour, cet escalier mieux construit que ceux des maisons des ksours algériens, se 
compose de paliers régulièrement séparés par trois ou quatre marches. Les 
marches sont comme tout le reste de la construction, en toubes, mais le dessus 
est recouvert d'une dalle en pierre. 

Nous avons dit plus haut combien le fumier était recherché à Figuig ; aussi 
chaque maison a-t-elle ses cabinets relativement bien aménagés, et suffisamment 
entretenus, si bien que leur voisinage n'est pas trop incommodant pour les 
habitants. 

Une simple fosse recouverte de planches entre lesquelles est ménagé un trou. 
Dans la fosse, du sable ou de la terre bien meuble. Dès que cette terre est suffi- 
samment imprégnée de matières fécales, elle est enlevée et remplacée par d'autre 
terre propre. Les fosses ne sont pas maçonnées ni cimentées, mais le sol est assez 
imperméable et le curage en est assez fréquent pour que cela ne présente pas 
d'inconvénients sérieux. 

Les eaux ménagères ne sont pas jetées dans les cabinets ; elles vont directement 
à l'extérieur si la maison est en bordure du ksar, ou bien elles disparaissent plus 
ou moins bien dans un puits perdu au milieu de la cour intérieure. Celte question 
des eaux ménagères n'a pas une très grande importance parce que leur quantité 
est très faible. Les lavages ne se font jamais à domicile mais bien toujours dans 
des lavoirs souterrains, publics, aménagés sur des séguias spéciales en aval et 
à peu de distance des sources. Chaque village, sauf Zenaga, étant bâti sur l'em- 
placement même des sources qui fécondent la palmeraie, le besoin des puits ne 
s'est pas fait sentir, et très peu de maisons en possèdent. Les sources étant toutes 
souterraines à 6 ou 7 mètres au-dessous du niveau du sol, des escaliers et des 



COMMANDANT PARIEL '. LA MAISON A FIGUIG 26o 

galeries permettent de descendre jusqu'à leur point d'émergence, ou comme à El 
Hammam jusqu'à la séguia principale pour aller puiser de l'eau de boisson. 

Dans le village d'Oudaghir, il y a quelques puits à l'intérieur des maisons. 
L'eau de certains est connue comme impropre à la boisson. 




Nous allons maintenant décrire la disposition de quelques maisons particulières. 

Plan 1. — Maison d'un bourgeois très aisé et déjà frotté de civilisation. 

Rez-de-chaussée : Centrées, une pour les animaux chargés donnant directement 
sous une vérandah et ayant 2 mètres de large et autant de haut ; l'autre plus soi- 
gnée est la véritable entrée de la maison. Elle s'ouvre sur un vestibule couvert de 
2 m. 50 à 4 mètres. Au fond et à droite de ce vestibule une ouverture de 1 m. 50 
donne sous une vérandah ouverte sur la cour intérieure. 

La partie découverte de la cour est à peu près carrée (5 m. sur 5 m.). Huit 



266 REVIE n'ETllNOGHAr'IIIE ET DE SOCIOLOGIE 

piliers en loubes de 0,75 cent, de cùlé environ el laissant entre eux un espace de 
2 mètres entourent la cour et supportent le toit des vérandahs. Dans le prolonge- 
ment de l'axe de la porte d'entrée se trouve un local fermé vers le vestibule et vers 
la cour intérieure, ouvert seulement du cùté opposé au vestibule et servant de 
cuisine. Cette pièce a 2 m. sur :] m. (Miviron, elle présente une particularité extrê- 
mement rare à Figuig et (|iii iiidi(iiie une modification de l'habitat due à notre 
contact : elle a une rhciuiiièo. Italie dans un angle de la pièce c'est une imitation 
assez fruste mais non maladroite des cheminées des maisons de Beni-Ounif. Cette 
pièce com|)risc entre doux piliers de la vérandah est en bordure de la cour inté- 
rieure. 

La vérandah se prolonge ensuite très étroite d'abord (1 m. à peine) jusqu'à la 
vérandah de la face perpendiculaire. Dans un coin de celle-ci s'ouvre le portail 
dont il a été question plus haut. En face de ce portail, un escalier montant sur la 
terrasse ; sous cet escalier, les cabinets, et dans le prolongement une grande 
chambre de "j m. 50 de long sur 2 m. 50 de large. Perpendiculairement à cette 
face, deux autres chambres de i m. 50 et 5 m. sur 2 m. ouvrant sous la 
vérandah qui de ce côté a 10 m. sur 2 m., dans un coin de la vérandah, une 
nouvelle cheminée d'angle pareille à celle de la cuisine. Enfin sur la 4" face, celle 
de la porte d'entrée, 2 chambres de ï m. 50 sur 2 ouvrant sur une vérandah de 
7 m. sur 2. 

Les cinq chambres donnant sur les vérandahs ont chacune une porte, pas de 
fenêtre et se nomment maghzen. 

Plan If. — Voici une autre maison plus biscornue, moins bien Unie, mais abri- 
tant tout de même une famille aisée. 

Au rez-de-chaussée mêmes dispositions essentielles; vestibule extérieur couvert 
avec banc, portail, couloir couvert, cour intérieure avec vérandahs, et en retrait 
des vérandahs, chambres, cabinets, escaliers. Montons au premier étage. 

La terrasse est très irrégulière, elle ne porte de vérandahs et de locaux servant à 
l'habitation que dans le coin placé au dessus de la porte d'entrée. Dominant ce que 
nous avons appelé le vestibule extérieur, et chevauchant la ruelle, une chambre 
d'hôtes ouvrant sous une vérandah et ayant deux petites fenêtres donnant sur la 
rue. A côté, sur la terrasse même, une autre chambre qu'on peut supposer desti- 
née aux Ilotes (futt rang iiifèrieur ou auv domestiques des lir)tes logés dans l'autre 
pièce. 

Plan III. — Maison d'un riche bourgeois de Figuig. 

La maison est triple et abrite trois ménages de la même fnmille. Une de ses 
façades fait le coin d'une place et une autre donne sur deux ruelles couvertes. Les 
façades donnant sur la place présentent des fenêtres : ce sont les chambres d'hôtes. 
La maison communique avec l'extérieur par trois portes, une sur la place, deux 
dans une des ruelles couvertes. Un des trois appartements dont se compose la 
la maison n'a pas de communication directe avec l'extérieur. 

La maison se compose d'un rez-de-chaussée et de deux étages. Entrons par la 
porte principale, celle qui donne sur la ])lace. 

Cette porte a 2 mètres de large, elle s'ouvre sur uu vestibule de même largeur et 
de 4 m. 50 de long. Au bout du vestibule, en face, un escalier ; à droite, une large 
ouverture (2 m.) débouchant sous une vérandah qui fait un des côtés de la cour 
intérieure. Rien de spécial à signaler dans cette cour. Les piliers qui soutiennent 
les vérandahs, mieux soignés que dans les maisons ordinaires, ont une section 
carrée de m. 80.de côté, leur écartement (vide entre deux piliers) est de 1 m, 80; 
les vérandahs ont 2 mètres de large entre les piliers et les murs. En arrière des 
vérandahs, 3 chambres el une autre pièce fermée dans un angle servant de grenier 



COMMA^DANT PARIEL t LA MAISON A FIGUIG 



267 



à paille. Les charpentes mieux soignées ont permis, par l'emploi du procédé indi- 
qué au chapitre suivant, de donner aux pièces une largeur de 3 m. 50. 

Deux escaliers, un dans le prolongement du vestibule desservant exclusivement 
les chambres d'hôtes, .l'autre sous la vérandah de droite de la cour intérieure, 
permettent d'accéder aux étages. Sous celui-ci, les cabinets. Dans un coin de la 
cour un puits avait élé creusé ; l'eau trouvée étant extrêmement salée, il fut bou- 
ché. Deux autres portes, placées Tune auprès de l'autre sous un vestibule opposé 




diagonalement au premier, établissent uue communication avec l'appartement voi- 
sin et avec une ruelle couverte. Le rez-de-chaussée de l'appartement voisin ne peut 
communiquer avec l'extérieur qu'en empruntant ce vestibule. La cour intérieure 
est de forme moins symétrique que la précédente. Il n'y a de chambres closes que 
sur un côté. Sur une autre face, un magasin à fourrage, et tout autour une série 



268 



REVUE D ETHNOGRAPHtE ET DE SOCIOLOGIE 



de locaux ouverts mais non fermés, servant de débarras. Les cuisines sont instal- 
lées sous une vérandah. Dans un coin, des cabinets. 

Le troisième appartement communique avec celui-ci et a en outre une autre 
entrée spéciale sur une ruelle ouverte, voisine de l'entrée du premier appartement. 

La cour intérieure n'a de vérandahs que sur deux faces. La troisième face est 
occupée par un escalier et une écurie, la quatrième est un simple mur. Une spé- 
cialité de cette maison, rare dans Figuig car elle représente une dépense relati- 
vement élevée, est un bassin soulerrain, très bien bâti et bien conditionné se trou- 
vant sous la vérandah de droite. Une dérivation de la séguia qui va arroser les 
jardins de Zenaga, amène certains jours et à certaines heures une part d'eau de 
rAïn-T/addert, si bien que les habitants fortunés de la maison ont le privilège 
rare et envié de n'avoir pas besoin de sortir pour faire leur provision d'eau. 




Au premier étage, le premier appartement comprend : en face de la place une 
grande chambre d'hôtes (7 m. 50 X 2 m. 50] et des vérandahs, deux chambres 
dont une très grande (0 m. 50 X 2 m. 50); le deuxième appartement : quatre 
chambres et des vérandahs; le troisième : deux chambres dont une de IH m. de 
long et des vérandahs. 

Au deuxième étage, le premier appartement comprend : en façade de la 
place, une grande chambre d'hôtes ayant les mêmes dimensions que celle du 
premier étage, et de grandes terrasses découvertce le deuxième appartement : 
une vérandah de 8 m. sur 2 m. 50 et de vastes terrasses découvertes; le troi- 



COMMANDANT PARIEL : LA MAISON A FIGUIG 



269 



sième : des vérandahs couverles sur deux faces, et une terrasse découverte sur les 
deux autres. 

Plan IV. — Maison d'un artisan à El Maïz. 

Cette maison se compose d'un rez-de-chaussée comprenant deux cours inté- 
rieures, une entourée de vérandahs et de chambres, l'autre plus spécialement 
réservée aux animaux, n'a de vérandahs que sur un petit côté, et sous cette véran- 
dah s'ouvre une petite étable. En dehors de l'enchevêtrement bizarre des chambres 
et des écuries, il n'y a rien de spécial à signaler. Une grande chambre a 5 m. sur 
4m. oO; c'est ce qu'on nomme « ksar ». (Voir plus haut l'explication de ce terme). 

Le premier étage ne comprend qu'une vérandah couverte et des terrasses décou- 
ver tes. 

Plan V. — Maison d'un Juif. 

Rien de bien spécial à signaler. On trouve cependant un peu plus de régularité 
dans la construction. Les chambres n'ont pas de fenêtres, mais les portes sont plus 
grandes. Les ordures et les eaux ménagères sont plus abondantes et dégagent 




souvent des odeurs fortes et peu 
agréables. Heureusement la loi reli- 
gieuse impose aux juifs au moment de 
leurs fêtes, et elles sont nombreuses, de grands 
nettoyages qui se terminent presque toujours 
par un badigeonnage général au lait de chaux. 
Beaucoup de cours intérieures sont pavées ou 
dallées. Les chambres ont un commencement 
de mobilier européen ; il y a déjà au mellah 
d'Oudaghir 3 ou 4 machines à coudre et 5 ou Fig. 4, 6. 

6 lits en fer. 

Presque chaque maison a au moins une cheminée (dans un angle comme au 
plan) et un four qui sert à cuire le pain et à faire des rôtis. Enfin, détail particu- 
lier, les juifs n'ont pas le droit de monter sur leur terrasse. Aussi dans notre 
maison l'escalier s'arrète-t-il au premier étage et ne permet pas de monter sur 
le toit de la maison. L'usage des terrasses supérieures est interdit aux israëlites 
dans les trois villages où ils sont tolérés (Oudaghir, Zenaga et Oulad Sliman). Les 
deux El Hamman, El Maïz et El Abid n'ont pas de juifs. 



270 REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



IV. — Matériaux de construction. — Outils. — Ouvriers. 

Les matériaux employés sont des plus simples et complètement fournis par le 
pays, sauf de très rares exceptions. 

Les murs sont faits, à leur base et jusqu'à quelque hauteur hors du sol (0,50 à 
2 m. parfois) de pierres brutes ou cailloux roulés, assemblés au mortier d'argile, 
puis des pains d'argile séchés au soleil qu'on nomme « touOes ». Ces toubes n'ont 
pas la forme de plaquettes rectangulaires de nos briques. Elles affectent plutôt la 
forme de prismes grossiers et sont faites sans moules, à la main. Le mélange 
d'argile et de sable qui doit former les toubes est copieusement arrosé la veille du 
jour où le travail doit commencer. Il est ensuite pétri sous les pieds, grossièrement 
épierré, un indigène apporte dans un coufTm cette pâte sur une aire sommairement 
nivelée, un autre la prend, lui donne à la main la forme voulue et la laisse sur 
place. Deux ou trois jours après les toubes sont prêtes à être utilisées. Leur grande 
dimension donne ordinairement l'épaisseur du mur, l'irrégularité voulue de leur 
forme exige pour le remplissage des vides de grandes quantités de mortier, ce qui, 
aux dires des experts, augmente la solidité des murs. Les Figuiguiens font de la 
chaux et du plâtre d'excellente qualité. Ils savent même pour leurs bassins et leurs 
séguias préparer un excellent ciment qui peut rivaliser avec nos meilleurs « Port- 
land » et a sur eux la supériorité de se contenter des eaux parfois un peu magné- 
siennes du pays. Ce ciment est obtenu en mélangeant à volumes égaux de la chaux 
ordinaire du pays pulvérisée avec des cendres. Le mélange est fait avant d'étein- 
dre la chaux. Mais ces matériaux entrent pour bien peu dans la construction des 
habitations. Parfois une poignée de plâtre pour un scellement, une coulée de ciment 
au-dessous de la gargouille qui envoie au dehors l'eau des terrasses, un peu de 
chaux pour blanchir la chambre des hôtes, et c'est tout. Ni chaux ni ciment n'entrent 
dans la confection des mortiers, ni pour élever les murs, ni pour les crépir. Il n'y 
a d'exceptions à cette règle que pour la construction des minarets des mosquées, 
élevés par des spécialistes du pays, en pierre et en chaux. 

Quelques maisons des villages du Haut Figuig ont leurs murs extérieurs entière- 
ment faits en pierres (galets de calcaire et cailloux roulés), ramassées sur place 
ou en blocs irréguliers, de ce « tuf» blanchâtre qui forme la couche superlicielle 
du sol, et qu'on est forcé d'enlever parfois jusqu'à 1 m. 50 de profondeur pour 
créer les jardins. Les murs ainsi bâtis sont toujours très épais. Les pierres sont 
assemblées au mortier d'argile. Le crépissage extérieur des maisons est assez rare; 
il est au contraire la règle générale à l'intérieur. Il se fait au moyen d'une argile 
blanche commune dans le pays et imitant assez bien le mortier de chaux. Le bois 
uniquement employé jusqu'à ces temps derniers est le palmier. D'un travail très 
difficile, il ne se prête guère à l'exécution de menuiseries soignées. Il fournit un 
bois de charpente passable, à condition de ne l'employer qu'avec de faibles portées, 
car il est très flexible. La dimension ordinaire du creux entre les deux murs est de 
3,50, on arrive à augmenter un peu la largeur des pièces d'apparat par le moyen 
suivant : on encastre en haut des murs des bouts de madrier dépassant à l'intérieur 
de la pièce, en porte à faux, de 30 à iO centimètres. Sur ces bouts de madrier très 
rapprochés, se placent d'autres poutres formant corniche, et sur ces poutres vien- 
nent s'appuyer les madriers soutenant les terrasses. On arrive ainsi à gagner de 
m. 60 à m. 80. 

Le bois de palmier est rebelle à la scie et au rabot. Pour faire des ma- 
driers, le palmier est coupé à la hache au-dessus du collet. Il est ensuite 
recoupé en tronçons de 5 à 6 coudées {"2 m. 50 à 3 m.). Chaque tronçon est fendu 



COMMANDANT PARIEL : LA MAISON A FIGUIG 



271 



en 2, 3 ou A et donne par conséquent 2, 3 ou 4 madriers. Plan convexes ou prisma- 
tiques. 

Quand on veut faire des planches, le tronc du palmier n'est fendu qu'en deux, et 
le côté convexe est aplani au moyen d'une hache à main maniée comme une houe. 
Notre venue dans le pays a apporté quelques modifications à ces antiques usages. 
On commence à voir quelques petits volets en planches de sapin, quelques portes 
rapiécées avec un morceau de caisse d'emballage, sur lequel se lit la marque d'une 
absinthe célèbre ou d'un savon prestigieux. Il n'est pas jusqu'au bidon de pétrole, 
qui duement dessoudé et aplati ne serve à cuirasser la porte de plus d'une maison 
bourgeoise, dont le propriétaire s'enorgueillit de cet ornement bizarre.. 

Les planchers et plafonds sont faits de la manière suivante : Les poutres de 
palmier sont placées de 
champ et très rapprochées 
(0,25 àO, 30). Sur ces pou- 
tres, on forme un plancher 
de karnefs, sortes de ra- 
quettes formant la base 
des branches du palmier 
très adroitement imbri- 
quées, on étend pardessus 
une couche de mortier 
d'argile bien battue, et sur 
ce mortier, une couche de 
sable bien damé. 

Les plafonds des cham- 
bres de réception sont plus 
artistiques. Les karnefs 
sont remplacés par des ba- 
guettes de laurier rose pla- 
cées jointivement et for- 
mant de petits caissons à 
losanges d'un très heureux 
effet. Ces baguettes sont 
coupées aux longueurs 
voulues (oO centim. envi- 
ron) écorcées, triées d'après leur diamètre, et plongées dans des récipients con- 
tenant des bouillies colorées. Les baguettes sont ensuite séchées et mises en 
place. Pas plus que les karnefs, ces baguettes ne sont clouées sur les chevrons, 
elles sont simplement maintenues par leur ajustage et par le mortier dont on 
les recouvre au fur et à mesure de leur mise en place. Les terrasses sont formées 
comme les planchers dont nous venons de parler; on leur donne une pente très 
faible vers une gargouille qui projette l'eau des pluies à l'extérieur. Il faut 
que les terrasses soient bien vastes pour qu'on leur donne deux pentes diffé- 
rentes. La gargouille n'existe pas toujours. Il y a parfois dans le mur, au point 
oti est amenée l'eau par la pente de la terrasse, une simple encoche revêtue de 
plâtre ou de ciment jusqu'au pied du mur et guidant l'eau jusqu'à terre. Le 
carrelage est tout à fait inconnu à Figuig. Le sol, même dans les chambres 
les plus soignées, est fait de terre battue ou d'un mortier dans lequel entre un 
peu de chaux. 

Les fenêtres, quand il y en a, sont ordinairement munies d'un volet en bois 
brut et parfois d'un ou deux barreaux en fer. Les vitres sont totalement incon- 




272 



REVL'E d'ethnographie ET DE SOCIOLOGIE 



nues. En revanche, quelques maisons de riches bourgeois, remaniées depuis peu, 
ont à leurs fenêtres quelques assez jolies grilles en for forgé, d'importation 
européenne. 

Les maçons de Figuig sont célèbres dans tout le Maroc. Ils sont nombreux à Fez 
et à Méquinez, car ils s'expatrient volontiers pour quelques années et ils y font 
de beaux travaux. La pauvreté de leur petite patrie ne leur permet pas de montrer 
chez eux les talents qu'ils déploient ailleurs. 

Pourtant quelques belles Kouijl)as, celle de Sidi Abdelkader El-Saheli à côté 
d'El-Hamman, celle de Sidi Sliman à Beni-Ounif élevées par eux montrent qu'ils 
sont parfaitement capables de réalisations artistiques. Mais il s'agit là de tra- 
vaux de spécialistes ; tout Figuiguien est plus ou moins maçon et charpentier, 
el parfaitement capable de bâtir un mur, même de construire une maison. Tout 
le monde étant maçon, il n'y a pas une corporation de maçons. 
Les outils employés sont : 

La truelle d'importation européenne utilisée par tous les maçons; on l'appelle 
u mellrissa ». Un autre oulil formé d'un simple morceau de fer plat ayant grossiè- 
rement la forme d'une 
cuillère dont la pelle serait 
applatie, sert de truelle et 
de martelette. L'ouvrier 
casse ses loubes aux di- 
mensions voulues et ar- 
range son mortier avec cet 
outil qu'on nomme « mo- 
gorf » (cuillère). Mais pour 
la bâtisse proprement dite, 
l'outil le plus employé est 
presque uniquement la 
main de l'ouvrier. Le fil à 
plomb, le niveau, la règle 
petite et grande, se voient 
parfois aux mains d'un 
artiste qui veut un peu 
éblouir ses compatriotes, 
mais le commun se passe 
parfaitement de toutes ces 
complications. Pour pré- 
parer le mortier, comme 
pour préparer la terre qui 
sert à fabriquer les toubes, on se sert un peu de la houe et beaucoup des pieds. 
Pour porter mortier, pierres ou toubes : le simple coufïin ou rien du tout. Le 
mortier roulé en grosses boules s'envoie très bien à la main à une belle hauteur. 
Le maçon établi à croppetons sur le mur qu'il bâtit, le reçoit et le met en place 
avec ses mains. Le charpentier ne se sert guère que de la petite hache. Le 
menuisier connaît en plus la soie et une tarrière spéciale actionnée par un archet 
comme le foret de nos vieux horlogers. Les couvreurs, plâtriers, etc., n'ont pas 
d'outils spéciaux. 




Les parties de la maison. 

A. Vesti/jule et porte. — Nous avons donné plus haut une description sommaire 



COMMANDANT PARIEL I LA MAISON A FIGUIG 



273 



de la porte, il nous reste à dire quelques mots des moyens de fermeture. Jadis, et 
quelques maisons ont encore conservé cet antique usage, la porte ne pouvait pas 
s'ouvrir de l'extérieur. La fermeture, barre transversale, loquet ou serrure ne 
pouvait se manœuvrer que de l'intérieur. Une maison ne restant jamais sans 
gardien, quiconque venait de l'extérieur devait frapper pour se faire ouvrir la 
porte. Le maître de la maison lui-même devait attendre, et parfois assez long- 
temps, le bon vouloir de ses domestiques ou de ses femmes. C'est sans doute cette 
raison qui fit adopter un autre système un peu plus commode. 

Il se rencontre encore sur un bon tiers des maisons ; c'est celui de la double 
serrure en bois. Une serrure à l'intérieur, une serrure à l'extérieur. Le maître de 
la maison peut avec ce système fermer sa porte en sortant et cette porte ne peut 
plus être ouverte que de l'extérieur. 
Les serrures extérieures assez bien 
conditionnées sont beaucoup moins 
volumineuses que les serrures inté- 
rieures. Quelques-unes sont ornées 
de dessins gravés au couteau, la clef 
parfois très compliquée n'est pas trop 
volumineuse. Enfin, d'importation ré- 
cente est la serrure en fer placée à 
l'intérieur et pouvant s'ouvrir aussi 
bien de l'extérieur que de l'intérieur. 
De cette dernière nous ne dirons rien, 
elle est suffisamment connue. Nous 
donnons pourtant à la suite des plans 
de maison, les dessins d'une clef en 
fer fabriquée par des artisans locaux 
(fig- 6). 

La serrure en bois demande quel- 
ques mots de description pour com- 
pléter les dessins de la figure 7, 

Elle se compose essentiellement de 
trois parties : 

i" Un bloc de bois formant le corps 
de la serrure et fixé solidement sur la 
porte. Sur la face appliquée contre la 
porte, ce bloc est entaillé dans son 
épaisseur d'une encoche profonde le 
traversant dans toute sa largeur et 
servant de logement au pône. Perpen- 
diculairement à cette encoche, s'en 

trouve une seconde de dimensions plus réduites. Cette seconde encoche à son 
point de jonction avec la première est fermée d'une planchette rapportée percée 
de trous en nombre variable répartis selon un dessein spécial à chaque ser- 
rure. Dans chacun de ces trous passe une petite chevillette en bois terminée 
vers le haut par une tète limitant sa course. 

2° Le pêne. C'est un fort morceau de bois dur de forme à peu près rectangu- 
laire, terminé à chacune de ses extrémités sur un de ses petits côtés par un 
butoir venant s'appuyer contre un des petits côtés de la serrure. Près du butoir, 
touchant à la serrure lorsqu'elle est fermée, et sur son grand côté, le pêne porte 
une entaille profonde servant de passage à la clef. Sur le petit côté il est percé 





Fig. 6. 



274 



REVUE D ETHNOGRAPHIE ET DE SOCIOLOGIE 



de trous correspondant exactement aux trous de la planchette supportant les 
chevilles dont nous avons parlé plus haut. 

3" la clef. Elle se compose d'un petit hout de bois rectangulaire portant sur un 
de ses grands côtés un certain nombre de chevilles en bois disposées exactement, 
comme nombre et emplacement, comme celles de la planchette supérieure de la 
serrure; la longueur delà clef est calculée pour que la correspondance entre les 
chevilles et les trous du pêne soit absolue lorsque la léte de la clef vient buter con- 
tre le fond de l'encoche du pêne. La manœuvre de cette serrure est simple. Lors- 
qu'elle est fermée, le pêne placé de champ entre de m. ^li) environ dans un trou 

du mur, son autre extrémité bute 



.nnnnnnnn.. 



C/e/. 



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contre la paroi verticale de la ser- 
rure et présente à l'extérieur un évi- 
dement servant de passage à la clef. 
Il est maintenu dans cette position 
par la série de chevillettes dont la 
tète est appuyée sur la planchette 
supérieure et dont les tiges s'intro- 
duisent dans les trous percés sur 
son petit côté supérieur. La lon- 
gueur de ces chevillettes est calcu- 
lée de telle sorte qu'elles s'enga- 
gent dans le pêne jusqu'au 3/4 de 
son épaisseur seulement. Pour ou- 
vrir, il suflit d'introduire la clef, la 
pointe de ses chevillettes en dessus 
et de la pousser jusqu'à ce que sa 
tête vienne buter contre le fond de 
l'encoche du pêne. En la soulevant 
un peu, les chevillettes entrent dans 
les trous du pêne et chassent vers 
le haut les chevillettes de ferme- 
ture; il n'y a plus qu'à tirer sur la 
clef, le pêne est entraîné jusqu'à ce 
que le butoir du bout qui se trou- 
vait dans le mur vienne au contact 
de la paroi de la serrure, et la porte 
s'ouvre. Dans la position ouverte le 
petit côté supérieur du pêne tient 
soulevées les chevillettes de ferme- 
ture. Pour fermer, il n'est pas be- 
soin de clef; il n'y a qu'à pousser 
le pêne à fond avec la main ; au 
moment où son butoir antérieur 
vient toucher la serrure, les trous 
du pêne se trouvent exactement en 
face des chevillettes qui tombent dans leur logement par leur propre poids, et 
tout le système est immobilisé. 

En dehors des serrures, les portes sont maintenues fermées de l'intérieur soit 
par une barre horizontale pénétrant profondément dans le mur et maintenue 
contre la porte par une sorte de gâche en bois. C'est, en plus grand, la serrure de 
la ligure 7, sans la complication des chevillettes; soit par un bout de bois 





Serrure en bois 



COMMANDANT PARIEL : LA MAISON A FIGUIG 



275 



plus petit, simple loquet se maniant à la main et pénétrant aussi dans un trou du 
mur. 

Dans presque toutes les maisons, la porte s'ouvre sons un vestibule. A la saison 
chaude, ce vestibule, toujours à l'abri des rayons du soleil, est un des coins les 
plus recherchés et les plus habités de la maison. 

C'est là que se trouve, outre le banc sur lequel se reposent les hommes, le petit 
trou creusé dans le sol et destiné à recevoir la partie inférieure du moulin porta- 
tif et^, aux jours de grande chaleur, le métier à tisser. 

Le moulin portatif qu'on entendait jadis ronfler jour et nuit dans chaque maison, 
commence à perdre de son importance. Notre chemin de fer apporte à présent 
aux portes mêmes de Figuig- de rexcellente semoule de blé dur à un prix très 




Fig. 8. — Mf^'tier à tisser et peigne de tisserand. 

abordable ; aussi chez presque tous les gens aisés, on a renoncé à moudre l'orge 
récoltée sous les palmiers des jardins; elle est avantageusement vendue et rem- 
placée par la semoule et la farine de blé. Le moulin ne fait plus entendre son 
ronron monotone que dans les maisons pauvres. Il ne se présente aucune particu- 
larité intéressante, il est le même que celui dont se servent tous les Algériens 
"nomades ou sédentaires. 

Le métier à tisser n'est pas non plus d'un modèle spécial. Il est à très peu près 
semblable à celui de nos Kabyles d'Algérie. Mais il tient une telle place dans la 
maison, il est d'une telle ressource pour chaque famille, que nous croyons utile 
d'en donner une description sommaire et quelques dessins (figure 8). Le lissage 
est fait par des femmes accroupies à même le sol. Le métier se présente non 
pas dans le sens horizontal, mais dans le sens vertical. Deux pièces de boisrectan- 



276 REVUE d'ethnographie et de sociologie 

giilaires sur lesquelles s'enroulent la chaîne et TétofFe déjà tissée, sont placées, la 
première à un peu moins de deux mètres au-dessus du sol, la seconde au ras 
même du sol. Elles sont maintenues en place par deux montants verticaux dont 
la partie supérieure est attachée avec des cordes, soit au plafond, soit aux murs ou 
piliers voisins. Ces montants sont deux perches en bois brut non travaillé. Les 
baguettes d'envergure séparant les fils de la chaîne sont de simples djérids 
(branches de palmier) ou des roseaux. Le remisse est encore un simple djérid 
supportant une série de boucles en gros fils de laine dans lesquelles viennent passer 
les fils pairs (ou impairs) de la chaîne. Le métier étant vertical, il n'y a pas de 
pédales. L'entrecroisement des fils de la chaîne est obtenu en abaissant et en éle- 
vant alternativement le djérid le plus rapproché du remisse. Celui-ci est maintenu 
tendu vers l'avant par trois cordes le reliant à une branche de palmier flexible et 
formant arc, placée derrière la tisseuse et fixée au mur voisin. Il n'y a pas de 
navette. Le fil de trame est passé directement à la main. Il ne va jamais d'une 
lisière à l'autre. La tisseuse, si elle travaille seule, se place tantôt à droite, tantôt 
à gauche de son métier et monte le bout qui est devant elle. La trame est tassée à 
sa place au moyen d'un instrument en fer en forme de petite houe à grosses dents, 
emmanché d'un bout de bois. C'est le seul instrument qui ne puisse pas être fait 
par le maître de la maison et qu'il faille acheter; il se vend d'ailleurs à peine une 
quarantaine de sous. Il n'y a donc aucune complication de mécanique. Il sulTit de 
deux perches, de deux morceaux de bois un peu plus gros, de quelques branches 
de palmier et de bouts de ficelle pour installer un métier à tisser. Tout le 
monde à Figuig est capable de le faire. Quelques instants suffisent pour ins- 
taller le métier, pour le démonter, le déplacer. Il n'est fait usage ni de dévidoirs, 
ni de bobines, ni de canettes. La toison de laine est lavée, cordée, filée par les 
moyens les plus simples. On file des fils assez fins et bien tordus pour la 
chaîne, des fils beaucoup plus épais et lâches pour la trame. Les premiers sont 
tenus longs, les derniers n'ont guère plus d'un mètre chacun et on utilise les 
plus petits débris. On compte que le tissage d'un burnous ordinaire demande une 
quinzaine de jours de travail à une femme qui doit en outre s'occuper de son 
ménage et de ses enfants. 

Comme chaque maison à Figuig, même les plus aisées, a un métier, parfois deux 
ou trois, et que deux femmes peuvent travailler en même temps au même métier, 
on peut dire qu'il sort en moyenne deux burnous par mois de chaque maison ; 
cela représente un beau chifl"re au point de vue industriel, et un revenu important 
pour le budget de chaque ménage. 

B. Cour intérieure. —Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la cour intérieure 
n'est qu'une cheminée d'air et de lumière. L'eau du sous-sol étant partout 
impropre à la boisson et presque toujours au savonnage, il n'y a pas de puits 
dans les maisons ni de bassins pour le lavage. Comme conséquence, il n'existe pas 
d'instruments de puisage. L'eau de boisson va se chercher à la source dans de 
grandes amphores en terre cuite, de fabrication locale. Ces amphores, sans anses, 
sont en général assez poreuses pour faire un peu l'office d'alcarazas et maintenir 
l'eau fraîche. Elles sont de dimensions très variables. Dans certaines maisons il y 
en a de très grandes contenant de 30 à 40 litres. Elles restent à demeure dans un 
coin des vérandahs. La bouche est recouverte d'une planchette ou d'un morceau de 
fouta; elles contiennent la provision d'eau de réserve et sont remplies tous les 
jours par des domestiques. Les autres plus petites, proportionnées aux forces des 
porteuses, servent à aller à la source. Elles sont les seules utilisées dans les 
maisons où il n'existe pas de serviteurs. Une fois remplis, tous ces récipients sont 
placés sur une sorte de banc en terre ou en pierre, on les incline pour pren- 



COMMANDANT PARIEL : LA MAISON A FIGIIG 277 

dre Teau qu'ils contiennent et on ne plonge jamais rien par leur ouverture qui est 
d'ailleurs très étroite. Aussi Feau de boisson à Figuig, quand elle a été puisée à la 
source, est-elle relativement propre et presque toujours fraîche. 

Assez souvent dans la cour intérieure se trouve une auge en bois formée d'un 
tronc de palmier creusé servant à donner aux chèvres et aux moutons de la famille 
le supplément de nourriture que la pénurie de pâturages rend indispensable. 

C. Cuisine. — La cuisine se fait assez rarement dans un local distinct ; presque 
partout c'est un coin de vérandah qui est affecté à cet usage. Les cheminées sont 
inconnues sauf dans quelques très rares maisons modernisées. En principe la 
cuisine se fait au rez-de-chaussée pendant l'hiver et aux étages et même sur la 
terrasse pendant l'été. Le foyer est formé de trois pierres ou trois toubes ou assez 
fréquemment d'un triangle en fer muni de trois pieds. Chez les Juifs et chez quel- 
ques Figuiguiens un peu plus raffinés, on trouve le réchaud en terre et même 
quelques réchauds en tûle de fer d'importation européenne. La fumée s'échappe 
comme elle peut. Les terrasses ne comportent aucun trou pour la laisser sortir, 
aussi, murs des vérandahs et solives des plafonds prennent-ils vite une belle teinte 
noire patinée. Les ustensiles servant à faire la cuisine sont énumérés plus loin; 
nous ne parlerons que de ceux qui sont de fabrication locale, les autres étant 
suffisamment connus. 

Il y a à Figuig quelques bons potiers fabriquant des objets aux formes assez 
élégantes et sachant non seulement les faire cuire, mais encore les émailler. Les 
meilleurs sont ceux d'Oudaghir et d'El Hamman. Malheureusement leur industrie 
concurrencée par notre quincaillerie en tûle émaillée décline rapidement. Il ne 
se fait plus couramment que les grandes jarres aux provisions, les